TRADUCTION DU RAPPORT
PRÉSENTÉ A l'empereur PAR LE MLNISTRE DES AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES ET DE l'iNSTRUCTION
PUBLIQUE, APPROUVÉ ET SIGNÉ PAR SA MAJESTÉ, A SAINT-PÉTERSBOURG, LE 13 MARS 1820.
= De tous temps les lois de l'Empire défendaient aux Jésuites d'entrer en Russie. Ils trouvaient moyen néanmoins d'y pénétrer sous plusieurs prétextes. C'est pourquoi l'empereur Pierre I", connaissant les principes qui ont toujours dirigé leur conduite, ordonna en 1719 d'expulser tous les Jésuites et leurs serviteurs des villes et terres de l'Empire. La déclaration qui annonçait cette mesure, fut rendue publique par son ordre, au moyen de placards suspendus au temple catholiqueromain de Moscou.
Le retour de la Russie-Blanche sous la domination de l'Empire y ramena, en 1772, les Jésuites qui avaient habité cette province. Mais déjà en 1773 la bulle du Pape Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus. Le chef de FÉglise romaine la priva de tous les emplois et de toutes les dignités, et lui ôta la possession de tous ses biens, écoles, collèges et autres établissements ; il en révoqua les statuts et les règlements, et soumit les Jésuites à la juridiction des Évêques à l'égal du clergé séculier. Mais les Jésuites domiciliés en Russie réclamèrent la protection de l'impératrice Catherine II contre le Pape, considéré par eux comme le chef visible de leur Église. Espérant que ceux des Jésuites qui auraient échappé à la destruction générale de leur Société, renonçant à toutes les entreprises contraires à l'ordre établi dans les divers États et qui ont amené leur ruine, se seraient consacrés exclusivement à
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l'éducation de la jeunesse catholique-romaine de la lîussie- Blanche, qui aurait pu profiter ainsi de leurs lumières, si la charité en eût été la base : Catherine II leur accorda un asile dans les gouvernements de la Russie -Blanche. Non seulement la Compagnie de Jésus y garda ses terres, les paysans y appartenant furent encore libérés de tout impôt foncier. Mais en leur accordant son auguste protection, l'impératrice déclara solennellement en 1774 que cette faveur n'aura lieu qu'aussi longtemps que les Jésuites n'outrepasseront point les bornes des obligations qui leur furent prescrites, et décréta en 1782 que les règlements même de la Compagnie de Jésus ne devaient être exécutés qu'autant qu'ils seraient conformes aux institutions de l'Empire.
Après avoir montré une tolérance aussi bienveillante envers une Société réprouvée par le Pape, son chef suprême, et par toutes les puissances de l'Europe, la Russie avait droit de s'attendre que cette Société resterait fidèle au monarque et obéissante aux lois ; les suites ont prouvé le contraire.
Les oukases et les diplômes du 12 décembre 1772, du 12 mai 1774, du 30 décembre 1778, du 9 janvier 1780 et du 17 janvier 1782, soumettent les Jésuites (que lors de la destruction de la Société, le Pape avait subordonnés aux évêques) à la juridiction de leur évêque diocésain ; mais ne reconnaissant plus l'autorité du Pape et prétextant les règlements de la Compagnie, les Jésuites refusaient d'obéir à leurs chefs spirituels en Russie. En 1782, le Sénat dirigeant leur déclara de nouveau que, conformément au décret impérial à eux connu, ils étaient obligés d'obéir à l'archevêque de Mohilew, leur véritable chef, sans égard aux règlements de leur Compagnie.
En 1800, les Jésuites ont obtenu la permission de desservir un des temples de Saint-Pétersbourg assignés au culte de l'Église catholique-romaine. Le Père Général des Jésuites, profitant d'un règlement daté du 12 février 1709, qui permet
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d'établir auprès de ce temple un institut d'éducation, où cependant, d'après sa destination même, les enfants professant le culte catholique-romain, ont seuls pu être élevés, et ayant augmenté sans aucune nécessité le nombre des membres de sa Compagnie, a formé un collège, où bientôt ils commencèrent à recevoir, non seulement des élèves des autres cultes étrangers, mais encore des enfants du rite grec. Peu à peu, poussant leur audace jusqu'au bout et leur ingratitude jusqu'à une désobéissance complète aux lois fondamentales de l'Empire, les Jésuites employèrent toute espèce de séduction envers les jeunes élèves, confiés à leurs soins, ainsi ciu'onvers d'autres personnes, pour les arracher du sein de l'Eglise grecque et pour les amener à leur propre croyance. Tirant en outre de grands profits de l'exercice de leurs fonctions sacerdotales, du loyer des maisons appartenant à leur temple (espèce de revenu dont ils ne rendaient aucun compte, malgré les dispositions du règlement sus-mentionné et du décret impérial du 14 mai 1801), ainsi que du prix de pensionnat perçu de leurs élèves : non seulement les Jésuites n'avaient pas libéré leur temple des dettes qui pesaient sur lui, mais l'avaient surchargé de nouvelles. Tous ces procédés, essentiellement contraires aux lois de l'Empire et en partie des- tructifs de la religion dominante, ont forcé en 1815 Votre Majesté Impériale à porter le décret, qui renvoya les Jésuites de Saint-Pétersbourg et leur défendit l'entrée des deux capitales. Mais la sollicitude de Votre Majesté Impériale pour la prospérité du temple cathohque-romain que les Jésuites ont dû quitter, vous a porté. Sire, à ordonner en même temps que les dettes y affectées, dont la somme totale se montait à 500.000 roubles, fussent payées du trésor impérial.
Cependant le renvoi des Jésuites de Saint-Pétersbourg ne leur a pas fait changer de conduite. Les rapports des autorités civiles et militaires s'accordaient à prouver qu'ils continuaient à ao-ir dans un sens contraire aux lois. Ils travaillaient à atti-
rer dans leur croyance les élèves du rite grec qui se trouvaient au collège de Moliilew ; et lorsque, pour leur en ôter les moyens, il fut prescrit que les catholiques-romains seuls pourraient dorénavant y faire leurs études, ils commencèrent à séduire des militaires du rite grec, cantonnés à Vitebsk, pour les rendre infidèles à la foi de leurs pères. De même, en Sibérie, leur conduite ne répond point au but dans lequel ils ont été constitués dans leurs places. Sous prétexte de vaquer aux fonctions de leur sacerdoce, ils fréquentent des endroits où aucun catholique-romain n'habite, aveuglent les gens du peuple, et leur font changer de croyance. Les mêmes principes dirigent leur conduite dans le gouvernement de Saratow. Les bulles des Papes et les lois de l'Empire défendent d'engager les Grecs-Unis de passer au culte catholiqueromain ; cependant le Père Général des Jésuites opposait à leurs règlements une autre bulle qui permet aux Grecs-Unis, à défaut de prêtres de leur rite, de se présenter à la communion par devant les prêtres catholiques-romains. Mais les Jésuites dépassent même les dispositions de cette bulle. Ils répandent leur séduction dans des endroits qui ne manquent pas de prêtres du rite grec-uni. En 1815, j'ai rappelé au P. Général des Jésuites le contenu suivant du décret impérial du 4 juillet 1803 : » Celte tolérance, qui porte le gouvernement « de s'abstenir de toute influence sur la conscience des hom- <i mes dans les affaires de rehgion, devrait servir de règle X aux autorités catholiques dans leurs relations avec les Grecs-
Unis, et leur interdire toute espèce de tentative pour détour- « ner ces sectaires de leur culte. Si la religion dominante ne » se permet à cet égard aucun moyen coërcitif, combien plus « une religion tolérée doit-elle s'en abstenir. »
Dans les colonies aussi, les Jésuites, en séduisant les individus de la profession évangéhque, répandent dans les familles les germes de trouble et de division. En 1801 les Jésuites employaient jusqu'à la violence pour convertir des juifs,
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conduite incompatible, selon les termes du décret impérial du 21 août 1801, tant avec les principes généraux de la relio-ion chrétienne, qui ne souffre aucune coaction, qu'avec les lois positives de l'Empire, qui punissent sévèrement toute espèce de séduction. On a été obligé de réclamer l'assistance des autorités locales pour arracher les enfants jmfs de la maison des Jésuites.
Mais si quelques faits ont été réprimés alors, les prmcipes existent encore, et les Jésuites continuent à s'y conformer dans leur conduite, malgré tous les ordres contraires du gouvernement. L'usage même qu'ils font de leurs biens, ne se trouve point en harmonie avec les préceptes de la chante chrétienne. L'état des paysans qui habitent les terres possédées par les Jésuites dans la Russie-Blanche, prouve combien peu cette Société s'occupe de leur bien-être.
Votre Majesté Impériale a rencontré Elle-même quelquesuns de ces malheureux, que les maux physiques ont privés de tout moyen d'existence, munis de passe-ports pour mendier leur pain. Touché de leur extrême misère, vous m'avez ordonné. Sire, d'écrire au P. Général des Jésuites combien il était contraire aux principes chrétiens d'abandonner a la pitié publique des êtres pauvres et faibles, surtout lorsque les Jésuites ont tous les moyens pour venir à leur secours.
Tels sont les faits véritables, relatifs aux Jésuites en Russie Un État puissant leur accorde un refuge honorable à répoque même où ils sont poursuivis et dispersés partout ailleurs. Jouissant du bienfait, mais repoussant la reconnaissance, ils outragent ces mêmes lois qui les reçoivent sous leur égide, opposent à leur influence salutaire une désobéissance obstinée, et usurpant le titre de missionnaires, refusé par le règlement de 1769 au clergé cathoUque-romam en Russie, agissent au milieu d'un peuple éminemment chrétien, comme parmi ces hordes sauvages qui ignorent jusqu'à l'existence de Dieu,
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Et lorsqu'en butte à la méfiance générale et au juste mécontenlement de l'Europe, les Jésuites sont accueillis en Russie avec générosité ; lorsqu'elle leur prodigue les marques les plus sensibles de confiance et d'estime, en leur imposant le devoir sacré d'élever une partie de ses enfants leurs coreligionnaires, de répandre dans leur esprit les lumières des sciences, et dans leur cœur celles de la religion : c'est alors même que, s'armant du bienfait contre le bienfaiteur, ils abusent de l'inexpérience de la jeunesse pour la séduire, profitent de la tolérance exercée envers eux pour semer dans les victimes de leur trahison une intolérance cruelle, minent les fondements des états, l'attachement à la religion de la patrie, et détruisent le bonheur des familles en y portant l'esprit de la discorde. Toutes les actions des Jésuites ont pour mobile l'intérêt seul, comme toutes elles ne sont dirigées que vers l'accroissement illimité de leur pouvoir ; habiles à excuser chacun de leurs procédés illégaux par quelque règlement de leur Compagnie, ils se sont fait une conscience aussi vaste que docile.
D'après le témoignage du pape Clément XIV, « les Jésuites, « dès leur établissement, s'étaient livrés à de basses intri- « gues, avaient des disputes continuelles en Europe, en Asie a et en Amérique, non seulement entre eux, mais encore avec « les autres ordres monastiques, comme avec le clergé sécu- « her et les établissements de l'instruction publique ; ils « agissaient même contre les gouvernements ; on se plai- « gnait de leur doctrine contraire aux bonnes mœurs et au « véritable esprit du christianisme ; on les accusait surtout « d'être trop avides des biens de ce monde. Toutes les mesu- <c res prises par les Papes, pour mettre fin à ce scandale, <t ont été inefficaces. Le mécontentement croissait, les plain- « tes se succédaient, les esprits se révoltaient et les liens « mêmes du christianisme commençaient à se relâcher. « Quelques-uns des monarques catholiques, ne voyant point
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« d'autre moyen de détourner l'orage qui menaçait de des- « truclion leur Église, se virent obligés d'expulser les Jésui- « tes de leurs états. » C'est dans ce sens que s'exprimait alors le Pape, dont la pénétration découvrit la cause de tant de maux dans les principes fondamentaux mêmes de la Compagnie des Jésuites, et qui s'est décidé en conséquence de dissoudre cette Compagnie pour rendre l'ordre et la paix à l'Église.
Lors de l'éloignement des Jésuites de Saint-Pétersbourg, il fut déjà question de les renvoyer tous hors de la Russie ; mais Votre Majesté Impériale a décliné cette mesure, par la raison qu'avant de l'effectuer, il fallait trouver des ecclésiastiques connaissant les langues étrangères, afin de pouvoir remplacer les Jésuites dans les colonies, ainsi que dans d'autres endroits.
Maintenant qu'il appert des renseignements pris par moi, que les autres ordres monastiques du culte catholiqueromain peuvent fournir le nombre suffisant de prêtres capables de remplir les fonctions de leur sacerdoce dans les colonies ; et que de l'autre côté les Jésuites se montrent plus coupables que jamais, ainsi que je crois l'avoir démontré plus haut, j'ose proposer à Votre Majesté Impériale d'ordonner ce qui suit :
1° Les Jésuites, s'étant mis par leur conduite hors de la protection des lois de l'empire, comme ayant oublié, non seulement les devoirs sacrés de la reconnaissance, mais encore ceux que le serment de sujets leur imposait, seront renvoyés hors des frontières de l'empire sous la surveillance de la police, et ne pourront jamais y rentrer sous quelque forme et dénomination que ce soit.
2'' L'académie des Jésuites à Polotsk et les écoles en dépendantes seront supprimées. Ceux des élèves qui se destinent au clergé catholique sécuher, continueront leurs éludes dans les séminaires diocésains, comme dans celui de l'université de
Vilna ; et les élèves appartenant au clergé régulier, étudieront dans les couvents, où des chaires sont établies pour différentes sciences. Quant à ceux des élèves qui ne se destinent point au clergé, ils pourront faire leurs études dans les établissements dépendants des universités et dans les universités elles-mêmes. Le ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique aura soin, en cas de nécessité, d'établir dans les gouvernements de la Russie-Blanche de nouvelles maisons d'éducation pour les élèves qui n'embrassent point l'état ecclésiastique.
3° Pour remplacer les Jésuites dans les paroisses où la connaissance de la langue polonaise est nécessaire au clergé, l'archevêque métropolitain y enverra, des lieux les plus proches, un nombre suffisant de prêtres, soit séculiers, soit réguliers. 11 sera pourvu de même aux places évacuées par les Jésuites dans les paroisses dont les habitants ne connaissent point ni la langue polonaise, ni la langue russe, et dont les nouveaux ecclésiastiques doivent être pris parmi ceux qui connaissent la langue de leurs paroissiens. Dans tous les deux cas, les Jésuites ne seront renvoyés qu'après l'arrivée de leurs remplaçants. Les autorités ecclésiastiques du lieu veilleront, par le moyen des Inspecteurs ou Doyens du lieu, à ce que l'exercice du culte ne souffre aucune interruption.
4° Les Jésuites domicihés dans les gouvernements de Mohilew et de Witebsk, seront renvoyés avant tous les autres ; de manière que ceux d'entre eux qui ne se trouvent soumis à aucune responsabilité relativement à l'administration de biens meubles ou immeubles possédés par les Jésuites, seront transportés hors des frontières sans aucun délai ; ceux au contraire qui ont l'administration immédiate de quelques-uns des susdits biens ne seront renvoyés qu'après les avoir remis.
5" Tous les biens meubles et immeubles possédés par les Jésuites, et tous les documents qui se trouveront entre leurs
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mains, seront dûment reçus par les Doyens ou Inspecteurs ecclésiastiques et par les députés, ensemble avec les magistrats des villes et des campagnes et par les Procureurs impériaux. Les inventaires en seront signés par les Jésuites chargés de les délivrer et les magistrats commandés pour les recevoir.
6" Des commissaires de l'administration locale de l'Instruction publique leur seront adjoints, lorsqu'il sera procédé à la remise des bibliothèques, des instruments de physique et de mathématiques, ainsi que de tous les objets semblables qui se trouveront dans les écoles des Jésuites.
7" L'argent comptant remis par les Jésuites, sera placé à intérêts à l'administration des secours publics ; et les effets, à l'exception de ceux dont l'usage sera trouvé indispensable, seront mis en dépôt et munis des cachets des personnes qui ont assisté à leur remise. Les inventaires, dressés doubles, seront transmis, les uns aux chambres de finances du lieu, et les autres au ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.
8° Les chambres de finances seront chargées de l'administration des biens immeubles, qui seront reçus d'après des inventaires, et ne pourront jamais être confondus avec les domaines de la couronne, les produits de ces biens devant être employés à l'avantage de l'Église romaine et à des usages pieux. Tous les quatre mois, le ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique se fera adresser des comptes exacts de l'administration desdits biens.
9° Les frais du renvoi des Jésuites et de leur remplacement par d'autres ecclésiastiques, seront déboursés des sommes extraordinaires des gouvernements. Le montant de ces sommes sera porté par les gouverneurs civils à la connaissance du ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, à l'effet d'être remboursés des revenus provenant des biens des Jésuites.
10" Les gouverneurs civils seront responsables de tout délai qu'éprouveront la remise des biens et le renvoi des Jésuites. Des rapports constatant l'époque du départ des individus et le chemin qu'on leur fait prendre, en indiquant l'endroit où ils traversent la frontière, seront adressés au ministère des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique par les gouverneurs civils du lieu et ceux des frontières.
l'Jo Ceux des membres de la Compagnie de Jésus qui sont nés dans les gouvernements réunis à l'empire et qui, n'ayant pas encore pris les ordres, voudraient quitter leur Compagnie, pourront rester en Russie, en retournant dans leurs familles, ou en entrant dans quelque ordre religieux. Pourront de même résider en Russie ceux des Jésuites qui, ayant déjà prononcé tous les vœux et reçu les ordres, voudront s'adresser au Saint-Siège pour obtenir l'autorisation d'entrer dans un autre ordre religieux, ou bien de passer au clergé séculier. 11 seront tenus en ce cas de déclarer sans délai leur disposition de quitter la Compagnie, et de transmettre de même leur demande à ce sujet au Gouvernement, afin qu'il puisse la faire parvenir au Pape et l'appuyer. Ils seront tenus en outre de ne plus se nommer Jésuites tant qu'ils resteront en Russie, et ils ne jouiront plus des privilèges qui ont été accordés à leur Compagnie.
En cas que Votre Majesté Impériale daigne agréer ces propositions, j'oserais La supplier de charger les ministres de l'intérieur, des finances et moi, chacun pour ce qui le regarde, de l'exécution immédiate des articles ci-dessus.
C'est ainsi qu'un terme sera mis en Russie à l'existence des Jésuites, indociles aux lois et aux autorités de l'état, auxquelles ils devaient, d'après la parole de saint Paul, être soumis, non seulement par la crainte du cliàtiment, mais aussi par le devoir de la conscience ; ainsi seront éloignés des hommes privés de ces véritables lumières qui descendent d'en haut, sourds à la voix de saint Jacques, dont les saintes
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paroles terminent la bulle par laquelle le pape Clément XIV a supprimé la Compagnie de Jésus : « Y a-t-il quelqu'un qui « passe pour sage et pour savant entre vous ? Qu'il fasse « paraître ses œuvres dans la suite d'une bonne vie avec « une sagesse pleine de douceur. Mais si vous avez dans le « cœur une jalousie pleine d'amertume et un esprit de con- « tention, ne vous glorifiez point faussement d'être sages et « ne mentez point contre la vérité. Ce n'est pas là la sagesse « qui vient d'en haut, mais c'est une sagesse terrestre, ani- « maie, diabolique. Car où il y a de la jalousie et un esprit « de contention, il y a aussi du trouble et toute sorte de « désordres. Mais la sagesse qui vient d'en haut, est premiè- « rement chaste, puis amie de la paix, modérée et équitable, « docile, pleine de miséricordes et des fruits des bonnes œu- « vres ; elle ne juge point, elle n'est point double ni dissi- « mulée. Or les fruits de la justice se sèment dans la paix, « par ceux qui font des œuvres de paix (1). » r=
« Signé : Le Prince Alexandre Galitzine .
DOCUMENT AV (Voy. liv. VI, ch. III, p. 249). OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT
PRÉSENTÉ A l'£.MPEREUR DE RUSSIE LE 13 MARS 4820 PAR LE PRINCE ALEXANDRE GALITZINE, MINISTRE DES AFFAIRES ECCLÉSIASTIQUES ET DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE
= En 1773,1a Compagnie de Jésus, proscrite dans la plupart des royaumes de l'Europe et supprimée même par le chef de l'Église catholique, trouva sûreté et protection dans l'empire de Russie. En 1820, la même Compagnie, solennellement rétablie par le Souverain Pontife, rappelée dans plusieurs étals d'où elle avait été bannie, et désirée dans beaucoup d'autres,
(1) Traduction faite par les Jésuites de la Russie-Blanche, et conservée en imprimé aux archives de la province de Galicie. Russie-Blanche, t. u. 28
est chassée de Russie, et l'arrêt de sa proscription est dit irrévocable. Catherine II aurait-elle donc accueiUi et protégé une Société pernicieuse et justement condamnée? ou bien les Jésuites seraient-ils devenus indignes de la protection du gouvernement russe, précisément dans le temps où leur innocence est reconnue et proclamée par le chef de l'Église et par les gouvernements qui avaient sollicité leur suppression (1)? Lorsque le roi Charles III supprima la Compagnie de Jésus dans ses états, il garda au fond de son cœur royal le motif de cette mesure sévère ; si le gouvernement russe en avait agi avec la même réserve, je garderais le silence et ne me permettrais pas de prononcer sur des motifs inconnus ; mais puisqu'un ministre a exposé au public les raisons qu'il dit avoir déterminé le gouvernement, je puis, sans manquer au respect dû à la personne d'un Souverain que l'Europe révère, relever les inexactitudes du rapport qui lui a été présenté, et opposer à des accusations vagues et non prouvées, des faits certains, notoires, connus de tout Pétersbourg.
(A) Catherine ne les connaissait pas moins, elle savait aussi combien de services les Jésuites ont rendus au gouvernement russe, surtout dans les négociations avec le gouvernement chinois. Je suis persuadé que le prince Galitzine les ignore parfaitement, mais ils étaient bien connus de Catherine et de ses ministres.
(B) Le prince Galitzine pourrait, s'il le voulait, se convaincre par ses propres yeux que les Jésuites n'ont jamais réclamé la
(1) Ferdinand VII, roi d'Espagne, a déclaré, il y a peu d'années (1818), que la destruction des Jésuites avait été le fruit des grandes intrigues et de la rage des ennemis de la sainte foi catholique, et des ennemis des Jésuites entant que défenseurs de la religion; et Sa Majesté s-étendait ensuite longuement, ecommandant, publiant, reconnaissant l'innocence de la sainte Compagnie de Jésus. Cette déclaration a été insérée dans tous les journaux (Note du P. Rozaven).
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prolection de Catherine contre le Pape. Il ne doit pas lui être difficile de se procurer la supplique que les Jésuites présentèrent à cette grande impératrice en 1773. Leur provincial, appelé à Pétersbourg par un ordre écrit de S. M., et interrogé par le comte de TcliernicheFf sur ce qu'on pourrait faire en faveur des Jésuites de la Russie-Blanche, lui répondit que l'unique faveur que demandaient les Jésuites, était que Sa Majesté leur permit d'obéir au bref de suppression ; ils écrivirent à l'impératrice elle-mê:n3 pour lui demander comme une grâce que le bref de suppression fût publié et exécuté dans la Russie-Blanche, et ils envoyèrent une copie de leur supplique au nonce du Pape à Varsovie. Voilà de quelle manière les Jésuites réclamèrent la protection de Catherine contre le Pape. Si le ministre ignore ces faits, il est à portée de s'en instruire, s'il veut s'en donner la peine.
Ce ne fut donc point à la prière des Jésuites que Catherine les conserva dans son empire, et il serait trop absurde de supposer qu'une si grande souveraine se soit déterminée par l'unique motif de sa commisération ou de sa bienveillance pour les Jésuites. Cette bienveillance au reste devait être fondée sur quelque mérite connu de ces religieux. Je ne prétends pas diminuer la reconnaissance que les Jésuites doivent à leur bienfaitrice ; mais je ne croirais pas rendre justice à Catherine elle-même, si je ne disais pas qu'en accordant ce bienfait aux Jésuites, elle a eu principalement en vue le bien de ses sujets, dont elle voulait aussi se conciher l'affection; qu'elle était bien persuadée que les Jésuites étaient dignes de sa bienveillance, et que leur conservation ne pouvait être qu'utile aux provinces nouvellement acquises.
(C) L'impératrice, en conservant les Jésuites, leur avait déclaré que sa volonté était qu'ils continuassent d'exister comme religieux et de vivre conformément à leur institut et à leurs constitutions. Les lois de l'Église catholique conci-
lient les privilèges des religieux avec les droits des évêques diocésains ; les Jésuites ont constamment conformé leur conduite à ces lois, ils n'ont jamais méconnu l'autorité des Papes, ni celle de l'archevêque de Mohilew dans les choses qui étaient de sa compétence. Ils ont toujours été disposés à obéir au bref de suppression, dès qu'il leur serait notifié ; et bien loin de faire aucune démarche pour en empêcher la promulgation, ils ont, comme je l'ai déjà dit, demandé avec instance qu'il leur fût permis de déposer leur habit et de vivre en prêtres séculiers. N'est-il pas singulier que le prince Galitzine accuse les Jésuites de rébellion contre le Pape, tandis que le Pape lui-même ne leur a jamais fait ce reproche?
(D) En cette même année 1782, l'impératrice autorisa les Jésuites à élire un vicaire-général avec tous les pouvoire qui, selon leurs constitutions, sont annexés à cet office. Ce n'est pas aux Jésuites à concilier les oukases du Sénat avec les ordres du souverain.
(E) Dans ce paragraphe, le ministre accumule les accusations ; répondons-y par ordre :
\° Les Jésuites sont accusés d'avoir contrevenu à une loi de 1769 , 671 érigeant à Pétersbourg un pensionnat oii ils recevaient des élèves du rite gréco-russe. Mais le Général des Jésuites n'a formé ce pensionnat que forcé par les soUicitations réitérées des seigneurs russes ; il y a été autorisé par l'empereur Paul, qui a fait à l'éghse catholique les avances nécessaires pour acheter un terrain pour construire les édifices destinés à ce pensionnat ; les Jésuites n'ont rien fait en cachette ; ils ont imprimé et publié, avec la permission de la censure, un prospectus où ils annonçaient que ce pensionnat était directement destiné pour la noblesse russe ; personne ne s'y est opposé. Les seigneurs de la cour, avec le consentement de l'empereur, y avaient leurs enfants. Le prince Gali-
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tzine lui-même y avait placé son neveu ; tous les ans il honorait de sa présence les exercices littéraires qui terminaient le cours des études. Comment donc fait-il aujourd'hui un crime de ce qu'il a manifestement autorisé et approuvé?
2° On reproche aux Jésuites d'avoir employé toute espèce de séduction envers les jeunes élèves confiés à leurs soins, ainsi qu'envers d'autres personnes, pour les amener à leur communion. L'accusation est grave, mais elle est dénuée de preuves et démentie par les faits. Dans un espace de treize ans, un seul des élèves du pensionnat des Jésuites a témoigné le désir d'embrasser la rehgion catholique, mais il s'est adressé en vain à plusieurs Pères Jésuites, aucun d'eux n'a voulu l'admettre à la réception des sacrements : voilà tout le déht et le crime irrémissible des Jésuites. Si dans un de ces pays qu'on appelle intolérants, des parents catholiques plaçaient leurs enfants dans une école luthérienne ou calviniste, et que cet enfant témoignât de l'inchnation pour la religion réformée, le gouvernement ne penserait jamais à en faire un crime à ses instituteurs ; et s'il jugeait quelqu'un punissable, ce serait sans doute le père qui aurait eu l'imprudence de confier son enfant à des instituteurs d'une religion différente. Quand un grand nombre des élèves des Jésuites auraient perdu leurs préjugés contraires à la religion catholique, vivant dans une maison catholique et n'y voyant rien que de régulier et d'édifiant, il n'y aurait rien de surprenant, rien à quoi on n'eût dû s'attendre. Quant aux autres personnes que les Jésuites sont accusés d'avoir séduites, quels sont donc ces moyens de séduction qu'ils ont employés? Tous les jours, en Prusse, en Allemagne, en France, en Angleterre, des individus embrassent la religion catholique, et les gouvernements n'y soupçonnent aucune séduction. Il y a des Russes catholiques qui n'ont jamais parlé à aucun Jésuite. La Russie est pleine de livres où la vérité de la religion catholique est démontrée ; ces livres sont lus, et pour les cœurs et les
esprits dociles, toiile séduction consiste dans la force de la vérité.
3° Les Jésuites n'ont, dit-on, rendu aucun compte des revenus de l'église, quoiqu'ils y fussent obligés jjar un décret impérial du \^ mai \%^\. Mais si nonobstant ce décret personne ne leur a jamais demandé de comptes, à qui les auraient-ils rendus? Les Jésuites ont toujours été prêts à rendre leurs comptes, et si on n'en a pas exige d'eux, ce ne saurait être leur faute. Au reste, ces comptes ont été rendus à leur expulsion de Pélersbourg, et en voici le résultat authentique et tel qu'il a été présenté au prince Galitzine lui-même par les syndics de l'église catholique. Lorsque les Jésuites ont reçu l'administration de l'église catholique, le revenu provenant du loyer des maisons montait à 23.000 roubles et l'intérêt des dettes était de 13 ou i 4.000 roubles ; le revenu net était donc de 9 ou d 0.000 roubles. Lorsque les Jésuites ont rendu l'administration, le revenu des maisons anciennes et de celles qu'ils avaient fait bâtir au ncm et pour l'avantage de l'église, était de 56.000 roubles, l intérét des dettes élait de 24.000 roubles, et par conséquent le revenu net était de 23.000 roubles. Le revenu de l'égbse a donc plus que triplé sous l'administration des Jésuites. Je soidiaile que tous les administrateurs en Russie soient en état de rendre un compte aussi lumineux et aussi satisfaisant. Je pourrais ajouter bien des choses que le ministre dissimule, mais qu'il n'ignore pas. Le mobilier de l'éghse, les ornements, linges, etc., ont plus que décuplé sous l'administration des Jésuites. Ces rehgieux ont trouvé à leur arrivée environ 500 livres, et ils en ont laissé 7.000. Us ont aussi laissé un assez beau cabinet de physique, dont l'empereur, sur la proposition de son ministre, a fait présent à l'église.
4° Les Jésuites, malgré les grands revenus qu'ils reliraient des maisons de l'église et de leur pensionnat, au lieu de diininuer les dettes de l'église, les ont augmentées. On vient de
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voir à quoi se réduisaient ces grands revenus de l'église, lorsque les Jésuites en ont pris l'administration. Pour ce qm est du pensionnat, je me bornerai à dire que les Jésuites avaient une soixantaine de pensionnaires qui payaient chacun 1000 roubles de pension, qu'ils payaient à l'église un loyer de 7.000 roubles et entretenaient 12 religieux pour l'mstruction et la surveillance de leurs élèves. Joignez-y la nourriture de leurs soixante pensionnaires, et que quiconque connaît Pétcrsbourg prononce sur le profit qui devait en revenir aux Jésuites. 11 est vrai que les Jésuites augmentèrent les dettes de l'église de Pétersbourg, mais en voici la raison, qui ne leur fait pas déshonneur. L'église possédait un terrain assez spacieux sur lequel il n'y avait point d'édifice ; quelques catholiques proposèrent aux Jésuites d'y bâtir une 7naison pour l'avantage de l'église et offrirent de Vargent pour les frais de construction. Chaque année, une partie du capital prêté et ses intérêts de 5 p. 0/0 seraient remboursés des revenus mêmes de la maison qui serait bâtie (1 ) . Une proposition si avantageuse à l'église ne pouvait être refusée par des administrateurs. En conséquence le Général des Jesmles présenta une supplique à S. M. I. et en obtint la permission de faire construire les édifices proposés. Les avances montèrent à 300.000 roubles, ce qui augmenta notablement la dette de l'église, mais le revenu de la maison nouvellement bâtie était considérable ; on l'employait exclusivement à payer les intérêts et le capital des sommes avancées pour la bâtisse. Au départ des Jésuites, le capital était réduit à 241,000 roubles et le revenu de la maison était de 30.000 roubles. On voit qu'en peu d'années l'église eût possédé cette belle propriété, libre de toute charge. Le ministre dit bien que le trésor impérial a payé 200.000 roubles des dettes de l'église, mais
(1) Dans la copie française de ce document que j'ai entre les mains, ont été passés les mots soulignés dans cette phrase. Je les ai suppléés au "^«y^n ^^un diaruun latin, conservé dans notre bibliothèque de la rue Lhomond. (N. T.)
il ne dit pas qu'en échange de ces 200.000 roubles, le gouvernement s'est emparé d'une propriété de l'église de 30.000 roubles de rente. C'est cependant là un fait dont tout Pétersbourg est témoin.
(F) Le prince parle ensuite delà conduite des Jésuites après leur expulsion de Pétersbourg, et dit qu'à Mohilew ils ont tenté d'attirer des Uusses à leur communion ; qu'à Vitebsk ils ont voulu séduire des militaires et les rendre infidèles à la foi de leurs pères ; qu'en Sibérie et à Saratow ils engageaient les grecs-unis à passer au culte catholique-romain. Aux yeux du prince, toute accusation est une démonstration et toute action répréhensible d'un individu est un crime des .Jésuites. Voici les faits : A Mohilew, un seul enfant russe a, dit-on, quitté la religion russe pour embrasser la catholique et un Jésuite a été accusé de l'avoir reçu. L'accusation a été examinée et point prouvée ; et quand elle serait prouvée, un seul Jésuite serait coupable. A Vitebsk, un Jésuite, visitant un hôpital catholique, est appelé par un soldat qui demande à se confesser; le Jésuite entend sa confession. Il se trouve que ce soldat est un grec-uni qui, par ignorance, s'était déjà confessé à un pope russe. Celui-ci, apprenant ce que le Jésuite a fait, le dénonce aussitôt comme ayant séduit un russe. Le soldat a beau protester qu'il n'est pas russe mais catholique, le pope ne veut rien entendre et la dénonciation est envoyée au général en chef, et au prince Galitzine. Les informations prises ont prouvé en faveur des Jésuites, mais le prince n'en persiste pas moins à trouver l'Ordre entier des Jésuites coupable dans cette affaire et à y voir un projet de séduction des militaires et sans doute de toute l'armée russe.
Quant aux grecs-unis, les Jésuites les regardent comme tout aussi catholiques qu'eux-mêmes, et jamais ils n'ont essayé, même par une simple parole, de les engager à changer de rite, le rite grec étant aussi approuvé de l'Église que
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le rite latin. Mais conformément aux décisions de Benoit XIV, ils administrent l'Eucharistie aux fidèles de ce rite lorsqu'ils ne peuvent la recevoir de leurs propres prêtres (1). Il n'existe aucune loi de l'Église qui condamne cette conduite. Le prince Galitzine voudrait qu'au défaut de prêtres de leur rite, les grecs-unis reçussent les sacrements des prêtres russes; mais cela ne peut pas être, et une loi qui les y obligerait ou qui les condamnerait à se passer dans ce cas des sacrements, serait une loi contraire à la liberté des consciences, que le ministre dit être respectée par les lois de l'empire.
(G) Le ministre revient encore aux faits anciens et dit qu'en 1801 les Jésuites employaient jusqu'à la violence pour convertir des Juifs, et il cite à ce sujet un fait particulier qui, en le supposant exactement rapporté, ne prouverait que la conduite imprudente ou indiscrète d'un ou de deux individus. C'est à peu près comme si l'on imputait à l'armée russe les actions de chacun de ses soldats, ou au Sénat de Pétersbourg les actions individuelles des sénateurs.
(II) Les Jésuites sont de plus accusés de n'avoir pas pris le soin convenable des paysans qui se trouvaient dans leur bien. Le sort des paysans dans la Russie-Blanche n'est certainement pas heureux, mais les Jésuites n'y peuvent rien : les paysans des différents particuliers ne sont pas dans un meilleur état. On se ressent et on se ressentira encore longtemps dans tous le pays des affreuses dévastations qu'y ont faites les armées ennemies et amies. Le ministre cite néanmoins un fait qui tombe plus particulièrement à la charge des Jésuites. S. M. I. rencontra un jour aux environs de Pétersbourg quelques malheureux mendiants et leur
(1) Surtout que l'archevèque-uni lui-même, Krassowski, leur en donna la permission^ comme nous l'avons dit plus haut. L'original de cette autorisation se trouve aux archives des Jésuites de Pologne.
demanda à qui ils appartenaient. Ils répondirent qu'ils étaient des terres des Jésuites et qu'ils avaient obtenu des passe-ports pour aller mendier. Mais ces passe-ports n'avaient pas été donnés par les Jésuites, qui n'avaient ni la volonté ni le pouvoir d'en donner de semblables ; ils les avaient obtenus des officiers de police du district, à l'insu des Jésuites. Ces religieux avaient dans leurs terres des hôpitaux pour les malheureux incapables de gagner leur vie, mais il y a toujours des gens qui préfèrent une vie vagabonde; et la pohce, qui devrait les contenir, se laisse souvent ou tromper ou gagner pour une légère somme d'argent. Il n'est pas un seul seigneur en Russie qui puisse répondre qu'il ne se trouve pas de tels vagabonds parmi les paysans qui lui sont soumis.
(I) Enfin le dernier crime reproché aux Jésuites est d'avoir usurpé le titre de missionnaires et d'avoir agi, au milieu d'un peuple éminemment chrétien, comme parmi ces hordes sauvages qui ignorent jusqu'à l'existence de Dieu. Les Jésuites, en Italie, en Espagne, donnent le titre de missionnaires à ceux de leurs Pères qui sont envoyés quelque part pour exercer le saint-ministère, pour la raison toute simple que chaque chose doit être appelée par son nom. Cette dénomination a eu constamment lieu, chez tous les peuples les plus catholiques, sans que personne se soit avisé de le trouver mauvais. Jamais on n'avait accusé les Jésuites de regarder comme des hordes de sauvages les Italiens, les Espagnols ou les Français, parce qu'ils avaient des missions dans tous ces pays. — Mais les règlements de Russie proscrivent ce titre^. — Soit ; aussi les Jésuites ne le prenaient pas dans les actes publics ni dans ceux où le gouvernement pourrait prendre quelque intérêt ; mais qu'entre eux ils désignassent par le nom de missionnaires ceux qui exerçaient le saint ministère en cette quahté et qui ne pouvaient l'exercer autrement : on ne peut voir en cela aucune apparence de désobéissance. Il existe en
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Russie une congrégation religieuse qui n'est point connue sous un autre nom que celui de Missionnaires, et le Ministre n'y trouve pas à redire; le règlement a-t-il donc été fait uniquement pour les Jésuites?
Voilà donc à quoi se réduisent les motifs de l'expulsion des Jésuites, exprimés dans le rapport du prince Galitzine. Les courtes observations que je me suis permises, suffisent pour mettre le lecteur en état de les apprécier à leur juste valeur et de comiaitre que ce ne sont que des motifs apparents, mais que les véritables sont demeurés cac/iéo dans le cœur du minisire. Si quelqu'un en doutait encore, je puis démontrer jusqu'à l'évidence, que cette énumeration de délits et les citations du bref de Clément XIV n'ont d'autre but que de donner le change au lecteur et de lui persuader ce que l'auteur du rapport ne croit pas lui-même.
Lorsque les Jésuites démontraient, par des raisons péremptoires, l'injustice des parlements de France à leur égard, au lieu de leur répondre, un membre distingué de ces parlements se contenta de dire : « Vaulorilé ne répond pas », maxime très judicieuse et surtout très commode. Je ne doute pas que l'auteur du rapport qui est l'objet de ces observations, ne l'adopte volontiers et je ne m'attends à aucune réponse de sa part ; mais quoique Vaulorilé ne réponde pas, lorsqu'elle raisonne, le public peut apprécier ses raisonnements ; et lorsqu'elle se tait sur les raisons qu'on lui oppose, il juge son silence. Or voici le raisonnement unique que j'oppose à toutes les accusations contenues dans le rapport du prince Galitzine : L'impératrice Catherine, qui ne pouvait ignorer toutes les accusations formées contre les Jésuites, leur condamnation en Portugal, en Espagne, en France, et les motifs du bref de Clém.ent XI ^, voulut conserver leur Compagnie dans les provinces de la Russie-Blanche, non à leur demande, mais malgré leurs réclamations contraires, dans la persuasion
que leur conservation ne pouvait être qu'utile à ses sujets catholiques. Sa bienveillance et son estime pour ces religieux ne se sont jamais démenties ; jamais elle n'a formé la moindre plainte sur leur conduite, ni de doute sur leur fidélité ou leur reconnaissance. L'empereur Paul fit pour les Jésuites encore plus que n'avait fait son auguste mère. Loin de les traiter en sujets rebelles et ingrats, il les combla de grâces et de faveurs, il leur donna de nouveaux établissements, les appela à Pétersbourg, leur offrit l'université de Vilna, sollicita de Pie VII un bref par lequel ils fussent formellement reconnus pour religieux et eussent le droit d'élire un général ; sa mort seule mit un terme à ses bienfaits. Nous voilà parvenus en 1801, sans que le gouvernement ait jugé que la conduite des Jésuites fût répréhensible et en contradiction avec les lois de l'état. A l'avènement au trône de S. M. glorieusement régnante, les ennemis des Jésuites crurent les circonstances favorables et voulurent les faire renvoyer de Pétersbourg; mais Alexandre, après avoir mûrement examiné cette affaire, jugea les Jésuites utiles dans la capitale, voulut les y conserver et leur remit le bref d'approbation accordé à la demande de l'empereur Paul. En 1812, S. M. I. daigna ériger en académie, avec les privilèges des universités, le collège des Jésuites de Polotsk et, dans le préambule du diplôme donné à cet effet, elle s'exprimait ainsi : « Voulant donner « une preuve non équivoque de notre singulière bienveillance « pour le collège des Jésuites, qui apporte de si grands « fruits par l'éducation de la jeunesse dans les sciences, « nous avons résolu, etc. »
Les Jésuites ne sauraient jamais oublier qu'ils furent redevables de ce bienfait, principalement aux bons offices, à la protection du prince Galitzine et au témoignage favorable qu'il rendit d'eux à S. M. I... Ainsi, en 1812,1a rébellion et l'ingratitude des Jésuites étaient encore inconnues ; le souverain les jugeait dignes de sa singulière bienveillance, le prince Gali-
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tzine était leur ami, leur bienfaiteur ; et sans doute un ministre aussi éclairé ne pouvait pas ignorer la conduite publique que tenait ce corps religieux dans l'empire depuis quarante ans.
Sur la fin de 1814, parut en Russie la bulle de Pie VII qui rétablissait la Compagnie de Jésus dans tout l'univers et lui rendait tous les anciens droits et privilèges, et cette bulle nous fournit une nouvelle preuve qu'à cette époque les Jésuites n'étaient pas encore coupables ou que le ministre ignorait leurs crimes. En effet, en autres motifs que le St-Père apporte du rétablissement de la Compagnie, il parle des grands fruits qu'elle produisait dans l'empire de Russie ; cette assertion ne parut point dans le temps déplaire au prince Galitzine. La bulle fut acceptée sans aucune difficulté; et sur la proposition du ministre, S. M. 1. permit de l'imprimer et la fit envoyer à tous les évéques catholiques de l'empire.
Tel était l'état de choses relativement aux Jésuites à la fin de 1814. Un an plus tard, le ministre les jugea dignes d'être chassés de Pétersbourg et de tout l'empire. Est-ce que les Jésuites auraient tout à coup changé de conduite ? Mais non le ministre rend le témoignage que leur conduite a constamment été la même, qu'ils ont toujours agi d'après les mêmes principes. Est-ce que ce qui était légitime jusqu'alors serait devenu tout à coup criminel ? Ou bien le ministre aurait-il reçu une illumination subite qui lui aurait fait connaître l'opposition constante de la conduite des Jésuites avec les lois de l'état? Mais qu'il daigne donc expliquer comment s'est opérée cette merveille. Depuis qu'il était ministre, il avait constamment assisté aux exercices littéraires du pensionnat des Jésuites et avait eu souvent la bonté d'y applaudir ; il avait lui-même demandé et obtenu une place à ce pensionnat pour son neveu : comment a-t-il découvert en 1815 que l'existence même de ce pensionnat était une désobéissance inexcusable et une contravention criminelle au règlement de 1769? Jamais il n'avait fait de reproches aux Jésuites de ne point rendre des comptes
qu'on ne leur demandait pas ; comment en 1815 a-t-il vu tout à coup que c'était là un crime digne du plus grand châtiment ? Tous les ans le général des Jésuites lui présentait le catalogue de la Compagnie en Russie ; il y voyait sans émotion les noms des missionnaires Jésuites en Sibérie, à Saratow, à Odessa ; il avait paru satisfait des explications que lui avait données à ce sujet le général des Jésuites, et s'était contenté de défendre de prendre le titre de missionnaires dans les actes publics; comment en 1815 a-t-il vu que les Jésuites étaient en cola coupables au plus haut degré, et qu'en usurpant ce titre qu'ils portent également dans tous les pays catholiques, ils agissaient en Russie comme dans une horde sauvage? 3Iais j'interroge en vain : t autorité ne répond pas, le prince gardera le silence. Rien n'est plus prudent et je ne le trouve pas mauvais; mais j'espère qu'il ne trouvera pas mauvais non plus que j'aie élevé la voix en faveur de l'innocence opprimée (1). =
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N. B. — 1° Le calendrier russe (V. S.) fat adopté, dans la Russie-Blanche, vers le mois de mai 1784. Voici ce que rapporte rhistorien de la Compagnie à ce sujet : Antequam discessissef [PelropoU Archiettius), auctorilatc ejus maxime factu7n fiierat ut calendarium vêtus, quo Rossi utuntur, omne etiai/i cathoUcorum nomen per terras i7npe7'ii illius amplecterefur. Jamdiù negotium illud Siestrzencemicius agilabat,
(1) Copie conservée aux archives de la province de GaHcie.
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quum rem plenam admodum incommodi videret, cives rosiacos et polonos in Alba-Rossia, communi utentes foro, diversis (amen coactos feriari temporibus.. . (P. Musnicki, Hisl. Albo-Russœ, Soc, libr. IV, cap. 13).
Il faut donc, pour avoir l'exactitude dans les dates, tenir compte de ce changement, depuis le mois de mai 1784, iusqu au jour où les Pères, quittant la Russie, reprirent en Autriche le calendrier grégorien (18-30 avril 18^20). - Le calcul est facile : Jusqu'au 28 février 1800, il faut ajouter 11 jours à la date julienne pour trouver la date grégorienne ; depuis le V' mars 1800, il en faut ajouter 12. — Autrement : le du mois russe correspond :
avant] lau 12 du même mois dansVÉglise catholique ;
mars 1800
après) ( » 13 » » ^ »
2^ J'ai donné, autant que j'ai pu, dans le tableau suivant, le nom du lieu où sont morts les Pères Jésuites de la Puissie- Blanche. Avant 1804, pas de difficulté, puisque la Compagnie était tout entière dans l'empire des tsars. Mais quand elle put se répandre hors des frontières de la Russie, ses enfants moururent souvent dans des villes ou villages inconnus.
Donc pour aider le lecteur sans encombrer le catalogue, j'ai joint, après 1830, à chaque nom de lieu peu ou point connu, une lettre renvoyant au tableau suivant. Ce tableau donne le nom du pays où se trouve celte ville ou ce village.
a — Alba-Rossia.
c — Auslria.
e — Belgium.
i — Buchovina.
Gallicia-Austriaca.
n — Gallia.
0 — Helvetia.
r — Hollandia.
s — Italid.
w — Posnania.
X — Sardinia.
z — Silesia.
3° Je n'ai point trouvé les catalogues de 1787 et de 4813. Il peut donc manquer des noms pour les deux années 1786 et 1812.
4° Comme les Pères de la Russie-Blanche n'imprimèrent point de catalogue avant 1783, il m'a été impossible de donner, pour la plupart des Pères morts dans la Russie-Blanche, de 1773 à 1784, d'autres renseignements que leur nom et prénom, avec la date et le lieu de la mort, — C'est tout ce que rapporte le catalogue de 1785.
Ce catalogue de 1785, dans cette listes des morts de 1773 à 1784, ne distinguant pas les scolastiques des coadjuteurs temporels, j'ai mis tous les noms de ces scolastiques ou coadjuteurs à ii suite des scolastiques, en les séparant un peu des noms de ces derniers.
5° Malgré tous mes soins pour donner complet le catalogue suivant, je sais qu'il y manque beaucoup de noms, surtout des Pères de la Russie-Blanche qui après 1820 ont vécu en dehors de la Galicie. Je remercie donc d'avance tout lecteur qui me signalera des omissions, le priant de m'indiquer les dates de naissance, entrée, degré et mort (date et lieu) des Pères dont il me fournirait les noms et prénoms. J'ai déjà moi-même plusieurs noms ; mais comme la date de la mort me fait défaut, je préfère les omettre, ne voulant inscrire au catalogue suivant que les noms des Pères et Frères qui ont persévéré jusqu'à la mort dans leur vocation.