Les Jésuites du Canada au XIXe siècle
La Compagnie de Jésus est loin d'être une étrangère au Canada. Je rappellerai tout à l'heure ses gloires anciennes sous la domination française, avant de raconter ses travaux plus récents. Mais peut-être que, au préalable, une vue d'ensemble de la Compagnie tout entière ne serait pas sans intérêt pour le lecteur canadien. Dans ce but, je dirai brièvement la naissance de la Société, ses œuvres, les diverses fortunes de son exis-
tence.
Le 15 août 1534, Ignace de Loyola et six jeunes hommes qu'il avait réunis autour de lui se rendaient à l'église de Montmartre, dans une chapelle souterraine, et là, pendant la messe que l'un d'eux célébrait, ils prononcèrent les vœux de pauvreté et de chasteté, outre celui de se rendre en Terre Sainte pour y travailler au salut des âmes. Treize ans plus tôt, alors que Luther venait de rompre avec Rome, Ignace, le blessé de Pampelune, s'était relevé comme saint Paul sur le chemin de Damas, et voici que ses compagnons et lui se consacraient au service de Dieu en l’année même où Henri VIII, brisant à son tour les liens qui le rattachaient au Saint-Siège,
entraînait l'Angleterre dans sa révolte.
Leurs études terminées, Ignace et ses disciples, tous maîtres ès arts, constituent les premières unités d'une phalange qui bientôt se dressera devant les hordes de la Réforme. Mais ils ne le savent pas encore. Leur objectif est présentement la Palestine et le salut des infidèles. Trois théologiens de l'Université de Paris se joignent à eux, et les voilà en route, à pied, pour Venise et pour Rome, faisant déjà trembler les protestants des provinces allemandes qu'ils traversent, par les discussions religieuses qu'ils soutiennent et les victoires qu'ils remportent. Parvenus à Rome, ïils se jettent aux pieds du Souverain Pontife, lui demandant de bénir leur entreprise. Mais la guerre qui éclate entre les États chrétiens et la Turquie leur ferme les portes de l'Orient et Paul III, ravi de trouver en ces quelques hommes tant de science et de zèle unis à tant de vertus, les reçoit à son service, les bénit, et, par sa bulle Regimini militantis Ecclesiae du 27 septembre 1540, institue solen-
nellement la Compagnie de Jésus.
L'Église, combattue de tous côtés par les novateurs, leur opposait le nouvel ordre que Dieu lui envoyait et qui se liait à elle par un vœu spécial. Urbain VII évoquera plus tard le souvenir de ce concours providentiel et le savant pape Benoît XIV le confirmera de sa souveraine autorité. Au reste, si l'on jette un regard sur le but et les tendances de la Réforme d'une part, de l'autre sur les règles et les œuvres d'Ignace et de son Ordre,
on voit bien vite que, suivant le mot de Paul IIL, « le
doigt de Dieu est là », et qu'au mal il a opposé le remède, au poison l'antidote. — L'hérésiarque, avant de briser la chaîne qui le reliait à l'Église, avait rompu celle de ses vœux, son antagoniste se pose devant lui avec la formule des vœux réalisée jusqu'à la plus héroïque perfection. — Luther mettait au-dessus de tout le libre examen et en faisait avec la Bible, pour lui et ses sectateurs, la règle suprême de leurs croyances et de leur vie; Ignace fait de l'obéissance non seulement d'action et de volonté mais aussi de jugement la caractéristique de son Institut. — La Réforme ébranlait l'autorité du Saint-Siège; la Compagnie de Jésus lui voue une obéissance spéciale, prête à voler au bout du monde sur un geste de Rome. — Le protestantisme avait lâché la bride aux passions de toutes sortes, à la passion des plaisirs comme à celle de l'ambition, double convoitise que la majesté même du sanctuaire n'avait pu réussir à éloigner de son sein; et voici que ces nouveaux clercs réguliers, de vie irréprochable, montent dans toutes les chaires, annoncent le plus pur évangile, et pour fermer l'accès à l'ombre même d'une visée ambitieuse, ajoutent à leurs trois vœux celui de décliner à jamais toute prélature. — Dans l'universelle destruction de tout ce qui formait l'essence du catholicisme accomplie par la révolte luthérienne, l'éducation et par le fait l'âme de l'enfance et de la jeunesse en était la plus aimable et peut-être la plus infortunée victime; saint Ignace établit partout
l'œuvre des catéchismes et, initiateur en ce point parmi
les fondateurs d'Ordres, fait de l'éducation de la jeunesse sinon la première du moins l'une des parties principales de son œuvre.—Enfin pour compenser les pertes que pleurait l'Église dans les royaumes de l'Europe envahis par le flot montant de l'hérésie nouvelle, la Compagnie de Jésus, à la suite des fils de saint François et de saint Dominique, s'élance à la conquête des âmes sur toutes les plages de l'univers, avec son porte-étendard et in-
comparable modèle saint François Xavier.
Ces œuvres diverses et d'autres qui tendaient toutes à la plus grande gloire de Dieu par le salut des âmes, le fondateur les formula peu à peu en des ordonnances, des règles, des commentaires que pendant six ans il voulut éprouver d'abord dans le creuset de l'expérience. Puis trois années durant il se livra à la rédaction de son institut. L'Évangile, les règles des anciens Ordres, les conseils de son entourage et surtout l'oraison que Dieu favorisait souvent d'interventions extraordinaires, furent les sources où saint Ignace puisa pour s'inspirer, élaborer son plan et finalement élever en fait de législation un monument où, de l'aveu même des adversaires, la grandeur et la hardiesse des lignes le disputent à la solidité de la structure. Dans les six dernières années de sa vie, le législateur revit encore son œuvre et en suivit l'application dans les diverses provinces de l'Ordre. Il en assura ainsi la remarquable adaptabilité aux circonstances de temps, de lieux et de personnes. La
Compagnie, par l'unanime adhésion de la première
Congrégation Générale tenue après la mort du saint, n'eut qu'à adopter intégralement le code que lui léguait son fondateur et à lui donner force de loi. Il est resté pour la Compagnie de Jésus, sans altération aucune,
ce qu'il était il y a plus de trois siècles et demi.
A qui étudie cette extraordinaire législation un point entre autres arrête le regard, c'est le nombre et la longueur des épreuves qu Ignace de Loyola accumule dans la formation de ses fils. Il ne veut rien de faible, d'imprécis, d'instable. Après deux ans de noviciat, se superposent deux années d'études littéraires, trois ans de philosophie, trois ou quatre ans de régence, quatre ans de théologie avec l'ordination au sacerdoce pendant la quatrième année, et enfin une autre année de noviciat ou de probation, pour retremper le cœur après avoir orné l'esprit. Ce long stage a plus attiré d'âmes fortes à la Compagnie qu'il n'en a découragé de faibles. A la mort de saint Ignace, les 1000 membres de son Institut étaient répartis en 12 provinces, dont trois en dehors de l'Europe, les Indes, le Brésil et l'Éthiopie. A la mort de Lainez, son successeur, le nombre s'était élevé à 3500 membres, en 18 provinces. À la mort du cinquième général, le Père Aquaviva, en 1615, soixante-quinze ans après la fondation de l'Ordre, on comptait plus de 13,000 religieux en 32 provinces. Enfin, quelques années avant le bref de suppression, vers 1760, la Compagnie, parvenue
à l'apogée de son développement, avait 39 provinces,
176 séminaires, 669 collèges, 61 noviciats, 335 résidences,
273 missions étrangères, 22,589 membres.
Cette marche en avant s'accomplit-elle sans heurt, sans opposition ? Certes, ce n'eût pas été une œuvre de Dieu si l'enfer ne l'avait combattue. Objections, accusations, persécutions, rien na manqué de ce qui peut tuer sans faire mourir. On s'est élevé contre la puissance du Général, contre l'absorption de l'individu par l'Ordre, contre la surveillance réciproque, pourtant commune à tous les ordres avant saint Ignace, contre l'obéissance de cadavre exigée des membres — le fameux perinde ac cadaver! emprunté de même aux devanciers — contre l'obéissance vouée spécialement au Saint-Siège, enfin contre le nom lui-même, prétentieux, disait-on, et par trop exclusif, de Compagnie de Jésus.
On l'a accusée de toutes les ambitions, de tous les maléfices, de tous les crimes; on l'a soupçonnée derrière Catherine de Médicis ordonnant le massacre de la Saint-Barthélemy; on l'a flairée dans la conspiration des Poudres à Londres; on l'a vue armée du poignard qui frappa Henri IV, roi de France et Charles I, roi d'Angleterre; armée encore du poison qui aurait supprimé — un peu tard, il est vrai — Clément XIV! Innombrables, ineffables, et surtout indéracinables légendes, dont l’un de nos historiens a rempli deux forts volumes.
Et que dire des persécutions! Le saint fondateur les avait demandées pour sa famille religieuse. Jamais
prière ne fut mieux exaucée: la béatitude des persécutions
a été, l'on peut dire, le lot privilégié de la Compagnie de Jésus. Elle s'est vue en butte aux hostilités d'universités rivales, aux mesquineries administratives de la bureaucratie comme aux décrets les plus implacables des gouvernements; elle a subi tous les genres d'outrages, d'incarcérations, de tortures; bannie successivement de toutes les contrées du vieux monde, elle a connu tous les chemins de l'exil; elle a arrosé de ses sueurs les champs les plus désolés des deux hémisphères, elle les a fécondés de son sang et les noms de ses martyrs sont autant de
rubis fixés à sa couronne.
Mais pourquoi cet acharnement sur les fils de Loyola ? Les raisons les plus diverses ont été alléguées; elles n'ont point percé le mystère. Faudrait-il, au moins en bien des rencontres, recourir à l'action secrète, profonde du nom qu'ils portent? Non pas celui d'Ignace ou de Loyola, mais le nom sacré, le nom divin de JÉSUS. Le Maître l'avait prédit: « Vous serez en haine à tous, annonçait-il à ses apôtres, à cause de mon Nom... Et même l'heure vient où quiconque vous fera mourir, croira faire à Dieu un sacrifice agréable. » Nom divin, signe de contradiction, qui a soulevé toutes les haines, conquis tous les amours et qui par contre-coup a valu à la Compagnie qui en a hérité les oppositions les plus violentes comme les plus purs, les plus indéfectibles dévouements. Combien de jeunes gens à l'âme ardente et fière ont trouvé justement dans cette persistance de
la persécution et dans cette enviable désignation de
l'Ordre aux premiers traits des ennemis de l'Église, le germe de leur vocation à la Compagnie de Jésus!
Le coup le plus douloureux sans doute et qui semblait devoir à jamais anéantir l'œuvre de saint Ignace, fut celui que porta le pape Clément XIV en signant, le 21 juillet 1773, le bref Dominus ac Redemptor noster, lequel supprimait la Compagnie de Jésus dans l'univers entier. Grâce pourtant à la non-promulgation du bref en Russie, la Compagnie y survécut, et pendant qu'elle s'y fortifiait et que même peu à peu elle renaissait en d'autres royaumes, à Naples, en Sicile, il lui était donné de voir les rois, ses persécuteurs, emportés dans la tourmente qu'ils avaient déchaïînée. Enfin, le 7 août 1814, le pape Pie VII rétablissait intégralement la Compagnie que, de tous
côtés, proclamait-il, les peuples redemandaient.
Elle reprit l'œuvre interrompue. Elle la reprit avec le même entrain, la même constance, mais aussi avec les mêmes oppositions. L' «homme ennemi » veillait toujours, il ne désarmait pas. La Russie avait sauvé l'Institut aux jours de Clément XIV, ce fut elle qui donna le signal des expulsions. Puis, successivement, à diverses époques et parfois à plusieurs reprises — car la Compagnie, disait-on, chassée par la porte rentrait par la fenêtre — ce furent l'Espagne, le Portugal, l'Italie, l'Allemagne, la France.
Après un siècle d'une vie aussi accidentée, les Jésuites ne manifestaient aucun signe de vouloir mourir. Au
début de 1914, en effet, ils étaient, en 27 provinces, au
nombre de 16,894, dont 3,639 dans les missions des cinq parties du monde. — C'est la Compagnie militante. La Compagnie triomphante — pour la citer en passant à l'ordre de l'armée — comprend d'abord, suivant une vénérable et constante tradition, tous ceux qui sont morts enfants de saint Ignace. De cette grande armée se détachent en pleine lumière 50 Vénérables et 115 Pères et Frères dont le procès de béatification est commencé, et dans une gloire plus radieuse encore 13 Saints et 91 Bienheureux.
Ces quelques traits rapides donnent une idée de la physionomie et de l'œuvre de la Compagnie de Jésus dans son ensemble. On y voit l'empreinte d'un homme de génie en même temps que d'un saint; d'un homme aux conceptions vastes et profondes, au zèle sans bornes, qui, après avoir préparé par ses Exercices spirituels le soldat du Christ, veut ensuite par des Constitutions nouvelles préparer une armée du Christ, et dans ce but, prenant aux grands Ordres qui ont précédé ce qu'ils renferment de vie contemplative et de vie active, en fait un tout harmonieux, écarte de l'une et de l’autre vie certains éléments qui seraient plutôt des entraves et formule enfin un Institut qui rend possibles de solides succès dans tous les domaines de l'apostolat et sur toutes les plages du monde: tels, d'après les données de l'histoire, la réforme du clergé par les Exercices, l'enseignement orthodoxe dans les universités, les controverses
retentissantes, l'évangélisation populaire, la formation de
la jeunesse étudiante, les missions étrangères, et, par les cent vingt mille écrivains qu'il a produits, la diffusion des sciences religieuses et profanes.
Ce que la Compagnie de Jésus a été dans son ensemble, elle le fut, proportion gardée, au Canada: elle a poursuivi le même but, par les mêmes moyens, avec le même élan, et, aux jours héroïques des premiers temps de la colonie, elle a connu la voie douloureuse qui mène au Calvaire.
Son histoire se divise en deux parties inégales: la première, de 1611 à 1800; la seconde, de 1842 jusqu à
nos jours.
Alexandre enviait à Achille son bonheur d'avoir eu pour chantre un Homère. La Compagnie de Jésus au Canada n'a rien à envier à personne pour la première partie de son histoire. Elle a rencontré, dans le Père Camille de Rochemonteix, un historien de marque qui, dans un style grave à la fois et facile, avec une liberté et une sûreté de jugement que rien n'égare, appuyé de plus sur la plus riche documentation, a retracé en cinq volumes les débuts, les progrès, les vicissitudes de la Compagnie durant les deux siècles qui ont précédé le dix-neuvième !. Je n'esquisserai encore ici que les grandes lignes du tableau.
A la mort de Henri IV, Marie de Médicis, devenue
1. P. Camille DE ROCHEMONTEIX, S. J., Les Jésuites et la Nouvelle-
France au XVIIe siècle, 3 vol., 1895; Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, 2 vol., 1906.
régente, reprit le projet que le monarque avait déjà entamé, la colonisation de l'Acadie. Il avait demandé que des Jésuites accompagnassent les défricheurs; la régente exprima le même désir. Les PP. Biard et Massé furent choisis. Des prêtres séculiers les avait devancés sur la péninsule acadienne. Les deux Jésuites arrivèrent à Port-Royal le jour de la Pentecôte, 22 mai 1611. Après deux années d'apostolat parmi les colons et auprès des sauvages des deux rives de la Baie Française (aujourd'hui baie de Fundy), ils tombaient aux mains du corsaire Argall qui détruisit l'établissement de Saint- Sauveur et renvoya les Pères en France.
En 1624, les Récollets, établis à Québec depuis 1615, appelèrent à leur aide la Compagnie de Jésus. Celle-ci, toujours désireuse de revenir sur nos bords, accepta avec empressement, et, le 15 juin 1625, les PP. Ennemond Massé, Jean de Brébeuf et Charles Lalemant, leur supérieur, abordaient à Québec. Le second séjour des Jésuites au Canada fut aussi de courte durée. Ils en étaient encore aux premiers travaux dans la ville et aux environs et le P. de Brébeuf, rendu chez les Hurons en 1626, y préludait à son magnifique apostolat, lorsque le siège de la Rochelle détermina l'expédition de David Kertk et le 19 juillet 1629 Québec capitulait. Avec Champlain et les Récollets, les Jésuites reprirent le chemin de la France.
Une messe fut dite chaque jour pour obtenir de Dieu
le retour de la Compagnie au Canada. Les Ursulines
et les Carmélites de Paris y joignirent leurs prières. Dieu les exauça: en 1632, la signature du traité de Saint- Germain-en-Laye ramena au pays la Compagnie de Jésus. Elle compta bientôt des hommes destinés à projeter un vif éclat sur les annales canadiennes, tels les PP. Le Jeune, de Brébeuf, Massé, Jogues, Garnier, Lemoyne, Charles et Jerôme Lalemant, etc.
Comme en Europe, deux genres d'œuvres principales se présentaient à leur zèle, l'enseignement et les missions.
Dès 1635, trois ans avant Harvard, le collège de Québec était fondé. Se complétant peu à peu, il en vint à enseigner toutes les classes, grammaire, humanités et rhétorique, philosophie et théologie, et même l'hydrographie. Ses cours étaient suivis par des pensionnaires,
des externes et les élèves du Séminaire.
Pendant ce temps les travaux du ministère, prédications, confessions, catéchismes, congrégations, s'organisaient à Québec, aux Trois-Rivières et à Montréal. Mais c'était surtout l'œuvre de l'évangélisation des sauvages qui attisait le plus les saints désirs des âmes généreuses, œuvre de pionniers de la foi, vie d'obscur dévouement, de fatigues, de tortures parfois, où la Compagnie n'hésita pas à prodiguer le meilleur de son cœur et son sang le plus pur, vaste et glorieuse épopée dont le théâtre, partant du (pays d'Évangéline » et remontant vers le nord le long du Saguenay jusqu à la baie d'Hudson, s'étendait au loin vers l'ouest par delà
les grands lacs, et vers le sud descendait des sources
du Mississipi au golfe du Mexique, Parmi les diverses phases de cette entreprise, il y eut l'ère des martyrs, il y eut aussi celle des découvreurs. Les martyrs — ceux du moins dont le procès de béatification est en cour de Rome — furent les PP. de Brébeuf, Lalemant, Garnier, Daniel, Chabanel au Canada, le P. Jogues aux États- Unis ainsi que le F. Goupil et le donné de Lalande. —Les découvreurs ne se distinguaient pas des missionnaires. € L'histoire de leurs travaux, dit Bancroft, est liée à l'origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française; et il est de fait, poursuit-il avec un surcroît d'admiration, qu'on ne pouvait doubler un seul cap ni découvrir une rivière que l'expédition n'eût à sa tête un Jésuite. » Cette gloire particulière culmina au dixseptième siècle dans la découverte du Mississipi par le P. Marquette et son compagnon Jolliet, et au siècle suivant dans la découverte de l'Ouest par La Vérendrye
accompagné du P. Mesaiger puis du P. Aulneau.
Le XVIIIe siècle était parvenu au milieu de sa course. L'heure allait sonner pour la colonie française des dernières péripéties du drame qui se jouait entre la France et l'Angleterre. Après la dispersion des Acadiens, puis les brillantes victoires de Chouaguen, de William-Henry et de Carillon, ce furent les revers définitifs de Louisbourg, de Frontenac, de Duquesne et enfin des Plaines d'Abraham. La victoire de Lévis ne fit que jeter une vive mais passagère lueur dans la nuit sombre où ago-
nisait la colonie.
Les Jésuites, obligés de quitter la ville de Québec pendant le siège, y revinrent après la capitulation. Plusieurs professeurs étaient retournés en France. Le collège put néanmoins continuer ses classes de lettres jusqu'en 1768; l'école primaire elle-même cessa en 1776. Mais déjà le bref de suppression de Clément XIV était parvenu au Canada. La cour de Londres en avait profité pour déclarer dissoute la Compagnie de Jésus et décréter la confiscation de ses biens. Les Jésuites s'éteignirent les uns après les autres, comme des cierges oubliés sur un autel en ruine. Le dernier d’entre eux fut le P. Casot, mort à Québec le 18 mars 1800. On était aux premiers jours du XIXe siècle. Quatorze ans plus tard, la Compagnie entière reprenait vie et, vingt-huit ans après cette résurrection, elle revenait aux rives du Saint-
Laurent.
C'est ce retour et les travaux qui suivirent, que nous avons maintenant à raconter. Malgré le titre de cet ouvrage, nous nous aventurerons dans le XXe siècle, jusqu'en 1914, afin d'embrasser ainsi dans notre relation tout le siècle qui s'est écoulé depuis le rétablissement de la Compagnie en 1814.
La matière à traiter n'a rien de l'éclat ni de l'ampleur des événements que trouva devant lui le P. de Rochemonteix. La Compagnie, en effet, revenue à une époque si différente des origines de la colonie, n'eut pas, comme
alors, à faire une partie notable de l'histoire du Canada
avant que de l'écrire. Elle s'est accommodée aux personnages et aux événements, les uns et les autres très simples, qui ont occupé la scène dans la seconde moitié du XIXe siècle. N'ayant rien à démêler avec la politique — si toutefois l'on peut appeler politique au Canada cet empressement de fourmis autour du petit monceau de sable qu'est le pouvoir — elle s'est absorbée dans l'obscur, et bienfaisant labeur des fondations d'œuvres et de leur affermissement.
Les sources, on le devine de reste, sont plutôt privées, correspondances, diariums (ou annales particulières des maisons), mémoires, relations, et parfois à l'appui d'épisodes sortant du mur d'enceinte, des documents publics avec leurs renvois soigneusement contrôlés. Parmi les correspondances, je ne m'excuserai pas de citer quelques passages de lettres des Pères premiers arrivants, remarquables par leur esprit d'observation, leur jugement, et l'intérêt qui s'attache à leurs narrations, intérêt comparable par endroits à celui des célèbres Relations de l'ancienne Compagnie.
En ce narré des menus faits de notre histoire, nous prenons pour modèle saint Hégésippe, auteur d'une Histoire ecclésiastique que le martyrologe romain, au septième jour d'avril, signale en ces termes: « Il l'écrivit dans un style simple, afin d'exprimer, par sa manière d'écrire, la vie de ceux dont il tâchait de suivre les exemples. »
Sur ce, ami lecteur, abordons l'histoire des «Jésuites du
Canada au XIXe siècle » et que Dieu nous soit en aide!