LIVRE TROISIÈME
SOMMAIRE
I. — Détroit et Sandwich: rivières et lacs. — Missions huronnes, le P. Potier. — Cession du Canada; soulèvement de Pontiac. — Successeurs du P. Potier. — Le P. Chazelle à Toronto, son entrevue avec Mgr Power. — Choix des PP. Point et Choné.
II. — Belle-Ile-en-mer et ses Acadiens. Le vieux marin. — Départ de France. — Arrivée à Toronto, puis à Détroit, et enfin à Sandwich (30 juillet 1843).— La paroisse de l'Assomption. Installation des missionnaires. — Sandwich, ses environs, sa population française.
[IT. — Impressions du P. Point. — Portrait du Canadien français: son parler, les sources.
IV.— Travaux des Pères. — Pain bénit à trois étages. — La grande croix du clocher. — La quête de l'Enfant-Jésus. — Le Français est apôtre. — Du renfort. — Rapports entre catholiques et protestants; la tolérance! Mariages mixtes. La langue française sauvegarde de la foi.
Le voyageur de 1843, en quittant la vaste et tranquille plaine du lac Érié, pénétrait dans la rivière du Détroit, rivière aux eaux pures, assez rapides, parsemées d'îles, resserrées entre deux rives bordées tantôt de sable blanc, tantôt d’une terre noirâtre, plus loin d'une couronne de verdure, ou de vastes prairies, des terres cultivées, des vergers à perte de vue. Voici à droite Ambhertsburg avec son petit fort anglais et sa caserne,
en amont du village huron composé de huit à dix cabanes,
et non loin de là le bourg de Sandwich, reconnaissable à sa vieille église et son petit clocher de bois, et derrière elle la grande église neuve qui ne possède encore que ses murs. À gauche, c'est la terre américaine, déjà, à cette époque, plus vivante, plus industrieuse, et fière de montrer la belle courbe de sa ville du Détroit, non loin du lieu où la rivière fléchissant vers l'est reçoit les eaux du lac Sainte-Claire.
Lamothe-Cadillac avait fondé en 1701, avec cent Canadiens et deux missionnaires, la colonie du Détroit. Devenu ville, le hameau fortifié gardait encore dans le peuple le nom de Fort des Français. C'était un point stratégique de première importance. Il tenait la clef du nord-ouest par les voies navigables du lac et de la rivière Sainte-Claire, le lac Huron, et le lac Supérieur, celle du sud-ouest par la rivière du Détroit, le lac Érié et, par delà, les plantureuses vallées de l'Ohio et du Mississipi. La population s'était peu à peu accrue, avait pris pied sur la rive orientale, et formait à l'est le hameau de Windsor, et, une demi-lieue en aval, le village alors plus considérable de Sandwich. C'était le tronc vigoureux d'où devait lentement s'élever, isolé là-bas comme dans un désert, cet arbre magnifique à la puissante ramure, qui couvrirait de son ombre les comtés d'Essex et de Kent.
Là encore s'était réfugiée sous la protection du fort l'une des branches de la tribu huronne que la hache des Iroquois avait frappée et dispersée en 1649 et 1650. Leur dernier missionnaire avait été le P. Pierre Potier.
Arrivé en 1751, il avait vu successivement sa patrie d'adoption passer de la France à l'Angleterre (1763), sa bien-aimée mère la Compagnie de Jésus descendre
dans la tombe (1773), les missionnaires jésuites mourir sans successeurs et leurs missions indiennes s'effondrer les unes après les autres, comme des tours au bord des eaux que les vagues ont minées par la base. Sa mission se nommait assez curieusement l'Assomption de la Pointe de Montréal du Détroit. Il y avait bâti une petite chapelle et une petite cabane; sa vie s'écoulait paisiblement dans le travail, la prière et les exercices du ministère apostolique. Il trouvait le temps de composer, et de transcrire avec un soin extrême, à l'usage des futurs missionnaires, de précieux ouvrages de linguistique. On cite notamment sa Grammaire et ses Racines huronnes. Père des Indiens, frère des Français, ami des Anglais, il s'était acquis le respect et la reconnaissance de tous ceux au milieu desquels il vivait. Dès que les Anglais devinrent les maîtres du pays, il fit preuve, absolument comme le clergé du Bas-Canada, d'une inaltérable loyauté. — Le soulèvement de Pontiac lui en fournit bientôt l'occasion.
Lorsque le grand chef outaouais voulut user de stratagème pour s'emparer du fort du Détroit, le commandant anglais, si l'on s'en rapporte au témoignage de François Marentête, aurait dû son salut à l'intervention du Jésuite. Quoi qu'il en soit de cette opinion qui ne paraît pas solidement établie, une chose certaine c'est que le P. Potier s'efforça de détourner Pontiac de sa folle et sanglante équipée. Il lui envoya, à cette fin, une députation composée des Français les plus considérables de la région; et sur son refus de lever le siège, le missionnaire réunit ses Hurons, dont plusieurs avaient déjà pris les armes, et les exhorta vivement à séparer leur cause de celle de Pontiac. Sa voix fut écoutée: une partie même de la tribu voulut ouvertement aller au
fort pour faire sa soumission; les guerriers revinrent tout fiers du drapeau que le commandant leur avait remis en signe de réconciliation. !
Le P. Potier continua longtemps encore ses travaux apostoliques. Sa mort survint le 16 juillet 1781, à la suite d'une chute où il se fractura le crâne sur les chenets de son foyer. Pleuré de tous, il fut enterré dans l'église, au milieu des tombeaux de ses sauvages. Son tombeau devenait en même temps celui de sa chère mission huronne. Désormais sans pasteur, elle déclina peu à peu, se disloqua, et ses derniers restes s'en allèrent au sud près d'Amhersthburg, former ce petit groupe de cabanes que l'on voyait encore en 1843.
Cependant Sandwich demeurait avec ses familles françaises. Parmi les successeurs du P. Potier, nous remarquons M. Hubert, avec le titre de grand vicaire de Québec, en attendant qu'il en devienne l'évêque; M. Marchand, Sulpicien de Montréal, qui s'y dépensa pendant vingt ans. Le dernier était M. McDonnell, neveu de l'évêque de Kingston, dont il sera fait vicaire général à son départ de Sandwich.
Nous sommes en 1842. Le P. Chazelle est à Toronto pour prêcher aux prêtres la retraite déjà mentionnée. Mgr Power, dont les projets d'apostolat répondent au zèle qui le dévore, a de longues conversations avec le supérieur des Jésuites. Dans l'une d'elles, il fait des missions françaises et sauvages de son diocèse un tableau séduisant, si séduisant que le P. Chazelle n'aura de cesse qu'il ne s'exécute et trouvera au milieu des