‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 11 sur 62 · L'abbé Joseph Marcoux · texte numérisé non relu

L'abbé Joseph Marcoux

au triomphe de son héroïne. Elle arriva à la suite de son missionnaire, de son interprète et de ses chefs; elle se plaça à la droite de l'enceinte réservée et pointa son canon à l'embouchure de la rivière du Portage, dans la direction du fleuve et de la ville de Montréal. Une sauvagesse du nom de Tekakwitha apporta sur son char un assez bon tableau de sa patronne et en décora le front de l'estrade. La multitude franco-canadienne et anglaise, accourue de la ville et des paroisses environnantes, prit place à la gauche et en face de la croix et de l'enceinte réservée, et braqua son canon à ses côtés. Le fleuve Saint-Laurent coulait au pied de la croix, et le murmure des rapides voisins se mêlait aux accents confus de la multitude religieuse.

« L'heure de la cérémonie a sonné. La bannière de la paroisse et les drapeaux iroquois flottaient dans les airs. À la première décharge du canon, le Vexilla regis est entonné et la procession sort de la maison où s'était réuni le clergé, se déploie, pénètre les flots du peuple et va se ranger dans l'enceinte réservée. Aux chants de l'église succèdent quelques couplets de cantiques très bien exécutés par un chœur de jeunes filles. Le canon commande le silence et l'attention, et le P. Martin du haut de l’estrade prononce un discours français. Aussitôt après les [roquois commencent leur musique; la rivière du Portage répète avec étonnement après un siècle et demi de silence le cri perçant de la sauvagerie iroquoise. A ces accords succède le sermon de M. Marcoux en langue iroquoise, et toute la multitude ébahie d'écouter bouche béante les modulations monotones, nasillardes ou gutturales du prêtre qui, assure-t-on, sait l'iroquois mieux que jamais il n'a été su. Aussi le canon applaudit-il

à l'éloquent orateur. Vient ensuite l'allocution anglaise, dont voulut bien se charger M. le vicaire général Hudon, en remplacement d'un Sulpicien malade qui avait été invité. Alors enfin la croix reçut la bénédiction de M. le vicaire général et s'éleva avec pompe et majesté sur les bords du Saint-Laurent, au milieu des chants de l'Église, des décharges de canon et des acclamations de la multitude. »

Au mois d'août, c'était une tout autre fête. La paroisse recevait la visite de son ancien curé, Mgr l'évêque de Toronto. « Impossible de décrire l'enthousiasme de l'accueil fait au prélat, poursuit le même annaliste. Une députation le reçoit au quai et. le complimente. La foule échelonnée sur son chemin se groupe auprès de lui; la place et l'église sont encombrées d'une multitude avide et heureuse. Après une courte adoration au très saint Sacrement, Mgr Power se transporte sur la galerie du presbytère, et là il adresse la parole à son ancien peuple avec toute la dignité et toute l'effusion de cœur que demande la circonstance. Le lendemain, le prélat chante la messe pontificale et dans un sermon plein d'à-propos il arrache les larmes à son immense auditoire. Il y a pain bénit magnifique à sept étages, quête extraordinaire faite par trois dames du village et communion-très nombreuse. Les principaux citoyens organisent un somptueux banquet et nous demandent le presbytère pour l'y donner. Plusieurs protestants honorables sont appelés indistinctement à cette fête de famille, et le premier d'entre eux, officier anglais distingué, porte à notre établissement dans le pays un toast très amical et très flatteur pour nous. Il serait difficile de dire qui demeura plus satisfait de cette charmante

fête tout à fait religieuse et de famille, ou Mgr Power qui voyait dans ce bon peuple un attachement si vrai, une reconnaissance si vive et si sincère; ou la paroisse de Laprairie qui goûtait dans une pareille visite l'accomplissement du plus ardent de ses vœux, le témoignage d'une considération sentie et le sujet d'une juste gloire; ou nous, qui admirions cette réciprocité de nobles sentiments, et voyions ce que peut la reconnaissance sur ces âmes bien nées. » — Le mot de la fin, gracieux tribut d'affection à l'évêque et aux Pères, fut dit par une dame: « Mgr Power nous aime beaucoup: il nous l'a prouvé par le don qu'il nous fit en partant. »

Le P. Tellier, en trois ou quatre brefs alinéas, initie ses frères de France à quelques-unes des « spécialités religieuses du pays ».

« C'est une coutume en Canada comme dans tous les pays de foi de demander la bénédiction à son père et à sa mère, au premier jour de l'an. J'ai vu des vieillards de l’un et de l’autre sexe venir se jeter à nos pieds et demander à leurs pasteurs cette bénédiction que depuis de longues années ils ne pouvaient plus demander aux personnes vénérées que la mort leur avait ravies.

« Le pain bénit est dans les paroisses du Canada un objet d'ambition et de luxe inouï partout ailleurs. Il n'est point de grandes cérémonies où un pain bénit ne vous donne le degré de la fête. C'est un magnifique échafaudage de cinq, six, sept pains bénits superposés en distance, argentés ou dorés, avec des figures en pâtisseries, des couronnes de cierges et de drapeaux emblématiques. Outre les pains bénits ordinaires de paroisse, les bonnes familles ont chacune leur pain bénit

de dévotion pour les solennités telles que Noël, Pâques, S.-Pierre, l'Assomption, etc.; et l'une des prévenances qu'on a pour nous, c'est de nous offrir un chef-d'œuvre de pain bénit à la fête du saint Nom de Jésus.

«Les Canadiens ont une grande dévotion à faire dire des messes; ils en font chanter beaucoup. Pour toute espèce de besoins et de désirs, on fait neuvaine sur neuvaine, on court successivement à tous les sanctuaires et on invoque tous les saints et les bienheureux du paradis. Presque point de neuvaine pendant laquelle on ne fasse célébrer une ou plusieurs messes; et les personnes pieuses y communient.

« Nous trouvons à Laprairie peu de messes de fondation; mais les deux premières sont pour nous d'un intérêt particulier. Voici ce qu'on lit sur le tableau des messes de fondation: « Deux pour les RR. PP. « Jésuites: la première, dans l'octave de saint Ignace, «€ pour le compte de la Fabrique; la deuxième, pour le « compte du curé, dans l’octave de saint François-Xavier. « Les Sœurs doivent communier à l’une et à l’autre... « Les messes ci-dessus sont des messes basses et doivent « être annoncées au prône ». !

Ces messes avaient été fondées en 1705, en reconnaissance d'un emplacement cédé par les Jésuites pour une nouvelle église, et un jardin au curé (alors un Sulpicien).—Les Sœurs dont il est fait mention dans l'acte sont les « Sœurs de la Congrégation de Ville-Marie ». À l'époque où nous sommes rendus (1844), il y avait huit ans qu'elles avaient quitté Laprairie. Leur retour était vivement désiré et sollicité, pour le plus grand

1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada. t. I, pp. 59-65.

bien des jeunes filles de la paroisse, lorsque, cette année-là même, on eut la joie de les voir réintégrer leur ancienne demeure.—Deux ans plus tard, on obtenait de la sainte fondatrice des Sœurs de la Providence,. l'envoi d'une petite colonie pour fonder une maison dans le village, et y répandre le rayonnement de leur admirable charité.

La charité était dans tous les cœurs. Les habitants de Laprairie vont nous er donner un rare exemple. C'était en 1845. Dans le but de doter leur belle église d'un chemin de croix qui fût un nouvel ornement, on se mit, curé et marguilliers, à passer dans tous les rangs et dans toutes les maisons pour recueillir les offrandes. Je ne dois pas cacher que l'on spéculait peut-être un peu (je dis un peu en songeant à ce que l'on fait de nos jours) sur la vanité des donateurs. Tous les noms devaient être inscrits derrière les tableaux, avec le montant de l'offrande. Le premier tableau était réservé à ceux qui donneraient six francs et au-dessus: plus de cent vingt noms y furent inscrits. L'enthousiasme était général. Tout le monde donnait, jusqu'à l'enfant au berceau, à qui l'on mettait une petite pièce entre les doigts pour avoir son nomsur l'un des tableaux; tous riches et pauvres, jusqu'à ce vieillard mendiant, logé au bout du rang, qui donna un sou et une brique de lard. La somme atteignait cinq mille francs, lorsque éclata le terrible incendie de Québec qui ravagea la vaste paroisse de Saint-Roch et entama celle de Saint-Jean. Mgr de Montréal, publia une lettre pastorale sollicitant de l'aide pour les sinistrés de Québec. A la lecture de cette émouvante prière, le peuple profondément remué décida d'une seule voix d'envoyer les deux tiers de la somme aux infortunés Québecois: l'on se contenterait provisoirement

d'un chemin de croix plus modeste. Suivant la juste réflexion du P. Martin, (la charité, reine des vertus, méritait bien ce triomphe, même sur le zèle de la maison de Dieu, Père des pauvres ».

L'année suivante, ce fut au tour de Laprairie à subir les horreurs de l'incendie. On était encore à prélever des souscriptions, cette fois pour construire un collège aux Frères des Écoles chrétiennes qui, arrivés à Montréal en 1837 à la demande des Messieurs de Saint-Sulpice, y donnaient un merveilleux élan à l'instruction primaire. Le 4 août, à 7 heures du soir, voici que soudainement le tocsin résonne à la tour de l'église et jette l'alarme dans tous les cœurs, jusque dans la grande cité. Le feu a éclaté dans la première maison au bord du village, face au vent. Le vent est plus rapide que les pompes de la ville de Montréal qu'elle dépêche aussitôt, et la flamme en quelques heures dévore cent douze maisons et leurs dépendances. Seule l'église, avec quelques logis qu'elle a protégés de son aile, reste debout comme une suprême consolation. Le presbytère, situé du côté du vent, a été rasé. Les Pères se réfugient au premier étage d'une des maisons épargnées. Monseigneur s'empresse de venir pleurer avec ses enfants, tandis que sa voix aimée entrecoupée de sanglots se fait entendre derechef dans toutes les églises du diocèse.

Les dernières années du séjour des Jésuites à Laprairie s'écoulèrent paisibles au milieu des consolations du saint ministère. En 1847, le prêtre Chiniquy, alors au zénith de la gloire comme prédicateur de tempérance, mais un de ces (astres errants » dont parle l'apôtre Jude, et qui devait bientôt s'étcindre et tomber si lourdement, Chiniquy vint donner une mission et enrôla,

le premier jour, dans la société de la croix noire, plus de 3,000 membres. On constata, l'année suivante, que tous étaient restés fidèles à leur engagement.

L'année 1850 vit le choléra s'étendre de Montréal à Laprairie et y moissonner une soixantaine de victimes. Puis le calme se rétablit de nouveau, le calme dans l'activité intérieure de la ruche. C'est l'époque dont saint François de Sales a dit: «Quand le printemps est beau, les abeilles font plus de miel et moins de mouchons. »

Les Pères se succédèrent à la tête de la paroisse: après le P. Chazelle et le P. Tellier, ce fut le P. Mainguy, puis le P. Vignon. Et enfin en 1854, la Compagnie, qui avait besoin de ses hommes sur d'autres champs de labeur, remit entre les mains de l'évêque la belle et chère paroisse de Laprairie. Ce fut avec un cœur attristé et des yeux chargés de larmes que la population vit partir, après douze années de travaux et du plus pur dévouement, les Pères qu'elle avait tant aimés, et dont en retour elle était si profondément aimée.

Nous-même, en ce moment, ce n'est pas sans regret que nous disons adieu au bon peuple de Laprairie. Il fut le premier à accueillir les membres de l'Institut avec cette affection qui console de toutes les froideurs, et que le temps chez lui n'affaiblit jamais. Aussi ce que le P. Tellier voyait de ses yeux dans la paroisse et ce qu'il entendait dire par ses frères revenus de leurs courses apostoliques dans les campagnes, l'esprit de foi des Canadiens, leur cordial attachement au clergé, leur légitime ambition d'élever de beaux temples au Seigneur et leur fidélité à les remplir, leur filial retour à Dieu après des oublis passagers, et quelle que fût leur vie,

du moins, en bons Normands, une mort très sainte, à la manière du bon larron; ce méritoire ensemble, dis-je, arrachait au P. Tellier cette exclamation: « C'est vraiment un peuple d'élus! »

L'année 1843, et le même jour de la fête de saint Ignace de Loyola où s'ouvrit le noviciat de Laprairie, furent aussi témoins. d'une importante fondation dans la province voisine, à l'extrême limite occidentale de la péninsule ontarienne: nous voulons parler de Sandwich.

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