‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 16 sur 62 · III. — Encore chez M. Rodier. — Aumônes. Une offre de Mgr · texte numérisé non relu

III. — Encore chez M. Rodier. — Aumônes. Une offre de Mgr

Bourget. — Deux Jésuites au collège de Sainte-Thérèse. — La résidence temporaire de Saint-Patrice (1848). IV. — Le collège Sainte-Marie. — L'œuvre des collèges dans la

pensée de S. Ignace. Apport des Congrégations générales. Le Ratio Studiorum: celui de 1599; celui de 1832. Les fantaisies modernes dans l'éducation. L'éducation pratique! Excellence de la formation classique. — La formation pédagogique du jeune Jésuite. — Les succès du Ratio.

V. — Montréal dort, se réveille, se rendort. — Le collège Sainte- Marie: le site. Offre de Saint-Sulpice. M. Donégani et son terrain rue Bleury. — Maigres ressources. Premiers travaux. Le petit collège. Ouverture du petit collège (20 septembre 1848). __ Internat et externat, avantages et inconvénients de l'un et de l'autre. — Émeute à Montréal (1849). —Le choléra de 1850. Une victime de choix, le P. du Merle. — Ouverture du grand collège (1851). Le noviciat s'y transporte. Adieux à M. Rodier.

VI. — Québec et Montréal. — Fondation de la résidence de Québec (1849). Premiers travaux. — La Congrégation de la Haute- Ville; celle de Saint-Roch.

L'essai de noviciat à l'évêché n'avait pu réussir. Dans la pensée des jeunes, un évêché est comme le buisson ardent sur la montagne, trop haut et trop sacré pour être facilement abordable. A ce point de vue, le noviciat de Laprairie offrait toutes les facilités, sauf une, la proximité. Les novices ne vinrent pas. Que faire ? — L'avenir se présentait aux regards comme un ciel d'automne, indécis, brumeux, bas, sans horizon: des missions intermittentes, une cure provisoire, rien de stable. «La prière du juste perce le ciel », dit saint Augustin. Le P. Luiset priait toujours et attendait, lorsque les nuages s’entr'ouvrirent au-dessus de Montréal et laissèrent tomber un rayon de lumière qui se refléta jusqu'à Laprairie. Le ciel exauçait les vœux du priant. Il mettait dans le cœur d’un riche citoyen de Montréal, cette flamme de charité qui avait porté jadis le grand saint Martin à trancher de son épée le manteau qu'il portait, pour en donner la moitié à un pauvre. Ce jour-là même, M. Rodier se rendait chez Mgr Bourget et lui offrait la moitié exactement de sa maison pour le noviciat des Jésuites. Ce qui était offert gratuitement pour cinq ans devait se prolonger jusqu'à huit.

La proposition, comme bien l'on pense, fut accueillie avec bonheur par l'évêque, transmise immédiatement au P. Chazelle et reçue par lui avec une égale reconnaissance. Dès le 4 septembre 1843, la maison s'ouvrait aux nouveaux hôtes. Deux jours après, le prélat venait célébrer la sainte messe en présence de MM. Bilaudèle et Baile du séminaire de Saint-Sulpice et de quelques

amis qui s'étaient joints à la communauté et à la famille du donateur; il exprima à celle-ci dans une effusion du cœur ses vives actions de grâces: puis se tournant vers les fils de saint Ignace, il leur adressa en les commentant ces paroles de la Genèse: Crescite et multiplicami, Croissez et multipliez-vous.

Charles-Séraphin Rodier, insigne bienfaiteur de la Mission canadienne, était né à Montréal, le 3 octobre 1797. Fils d'un humble forgeron, il se tailla une carrière des plus enviables. Après quelques années d'études au collège de Montréal, il embrassa le commerce, y fit merveille, se maria avantageusement, passa du détail au gros, expédia en Europe, traversa l'océan plus de quarante fois, et malgré ce surmenage trouva le temps de faire un peu de vie militaire; il parcourut les divers degrés honorifiques jusqu'à celui de lieutenant-colonel. Ce n'était pas encore assez pour son activité dévorante. Aux approches de 1837, les cris séditieux des Fils de la Liberté ne lui donnèrent pas le change. Sa droiture innée aidant, il saisit d'un seul et clair coup d'œil ce qu'il y avait de faux et d'irréfléchi dans le soulèvement. « Mes amis, leur dit-il, vous avez tort: la poire n'est pas mûre. »y Pour s'en dégager sans heurt, il entreprit, à quarante ans, l'étude du droit, fut reçu aux applaudissements du barreau, défendit les causes de quelques pauvres vers lesquels sa charité le remena toujours, puis se remit aux affaires. C'est à ce moment qu'il apparaît sur notre scène, avec sa carrure militaire, son grand air, sa démarche assurée, le regard droit, la voix nette et gaie, le sourire aux lèvres, sa main largement ouverte comme son cœur, et réputé, même envers la plus humble

mendiante, pour ses manières empreintes de la plus exquise et inaltérable courtoisie. Ajoutez ce qui relève et couronne tout le reste, une foi très vive, et une piété comme son caractère, à la fois tendre et ferme.

Cet homme de bien avait sa demeure rue Saint- Antoine, à l'un des angles de la place Richmond, où s'élève aujourd'hui l'asile de Bethléem. C'était pour un Montréalais, en ce temps-là, le bout du monde. La solitude du lieu se prêtait merveilleusement à la sereine vie d'un noviciat. Sur le devant une rue silencieuse; à l'ouest la place Richmond s'ombrageait d'arbres naissants; au sud du jardin, la colline fléchissant soudainement se prolongeait en une verdoyante vallée jusqu'au Saint-Laurent; des troupeaux y paissaient, rarement troublés par les quelques convois du chemin de fer de Lachine; plus loin encore vers le sud et l'est, le grand fleuve, le village ami de Laprairie, puis des campagnes encore et les montagnes de Saint-Bruno et de Saint- Hilaire.

La spacieuse maison avait été, avons-nous dit, fraternellement divisée en deux parties égales. La famille Rodier occupait la partie est, le noviciat la partie ouest. Je me demande si M. Rodier avait d'avance quelque idée de l'agrément d'abriter sous son toit un noviciat d'alertes jeunes gens. Peut-être faisait-il de l'héroïsme, comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir. Déçu par ses souvenirs d'enfance, alors qu'il servait la messe chez les Sœurs Grises, et qu'il voyait les bonnes religieuses dans la chapelle, les salles et les corridors glisser plutôt que marcher, peut-être s'attendait-il aux mêmes évolutions silencieuses. L'avenir lui apprendra bientôt ce que peut produire de sonore et de martelé une solide paire

de talons sous les pieds d'un novice. Mais il n'en dira jamais rien, par délicatesse sans doute, probablement . aussi, en vue du purgatoire, par esprit de mortification chrétienne.

Le noviciat est une rade paisible où, sur l'océan de la vie, l'on fait escale, on se ravitaille, et d'où l'on part pour la haute mer. Ce n'est pas, comme se l'imaginent certains esprits faibles, un port après le naufrage; encore que certains voyageurs éprouvent parfois dans les premiers jours, bien que sur la terre ferme, la sensation d'avoir encore sous les pieds le plancher mouvant d'un navire. — Pour serrer de plus près la réalité, disons, après tant d'autres, que le noviciat est le Nazareth de la vie religieuse. A l'écart des vains bruits du monde, dans la prière, le recueillement, l'étude de soi-même et de Jésus-Christ, c'est le travail intime, la victoire sur soi-même, la conquête lente, pénible à la fois et joyeuse, défaut par défaut extérieur et intérieur, passion par passion, vertu par vertu, comme dans l'étrange guerre des tranchées que l'Europe et le monde interdits viennent de contempler. Ces âmes neuves que la grâce inonde, ont plus besoin, dans cette lutte quotidienne, d'être retenues qu'aiguillonnées, ont surtout besoin de la direction qui réprime les magnifiques chevauchées hors de la voie. Il y faut, dans celui que les novices appellent d'un nom compréhensif Père-Maître, il y faut en effet le cœur du Père et le sûr coup d'œil du maître. I1 faut, là surtout, la force jointe à la douceur, le doigté dans les délicates relations de chaque jour, une patience que rien ne lasse, et par-dessus tout cette union à Dieu qui fait jaillir du Cœur divin les flots de la grâce, les

reçoit dans son propre cœur, le remplit jusqu'à déborder, pour les répandre ensuite avec usure sur les âmes très chères à lui confiées.

Ç'a été le bonheur de la Mission canadienne de compter parmi ses premiers maîtres des novices (je parle seulement de ceux que la France nous envoya, tous aujourd'hui disparus), des hommes tels que je viens de les décrire. Le premier sur la scène fut le P. Luiset.

Paul Luiset était né à Lille, le 5 juin 1788. L'année suivante, la révolution éclatait. La famille de Paul ne craignit pas de tenir caché sous son toit l'un de ces prêtres fidèles dont la tête était mise à prix. Pour payer de retour une si grande charité, le prêtre se fit professeur du jeune Paul. Ces études commencées au bruit de la saturnale révolutionnaire, se poursuivirent ensuite dans la paisible demeure de Saint-Sulpice. Ordonné prêtre, il sentit bientôt les attraits puissants de la vocation religieuse et sans tarder entra dans la Compagnie de Jésus, le 12 août 1821. Après diverses occupations dans les collèges de France et d'Espagne, nous le trouvons en 1842, à faire joyeusement à Paris ses préparatifs de départ pour le Canada.

Il prêcha en arrivant plusieurs missions avec le P. Hanipaux, à Saint-Pie, au Côteau-du-Lac, aux Cèdres, etc., puis fut envoyé à Laprairie pour aider le P. Tellier. Nous l'avons vu en janvier 1843 s'installer à l'évêché avec le P. Martin, censément pour préparer le noviciat, en réalité faisant œuvre de confesseur, de prédicateur, et par intermittence de missionnaire. Quand le noviciat fut ouvert à Laprairie, le 31 juillet 1843, le P. Luiset fut nommé maître des novices. Il s'y consuma dans

l'attente et la prière, jusqu'au jour béni où M. Rodier le reçut dans sa maison.

Le P. Martin et le F. Jénnesseaux y entraient en même temps, le premier pour en faire son pied-à-terre, au retour des retraites et des missions qu'il donnerait dans les paroisses du diocèse.

Ce qui surtout combla de joie le cœur du P. Luiset ce fut, le 9 septembre, trois jours après l'inauguration solennelle de la maison, l'entrée du premier novice, Augustin Régnier, brillant élève de Saint-Hyacinthe; ce collège préludait de la sorte à son extraordinaire fidélité à donner à l'Institut, presque chaque année, quelquesuns de ses meilleurs élèves. — Le F. Régnier inaugurait vraiment la vie du noviciat au Canada. Dans l'ancienne Compagnie, les quelques jeunes gens qui voulurent s'enrôler sous les drapeaux d'Ignace de Loyola, durent quitter d'abord la Nouvelle-France, pour aller dans l'Ancienne faire leurs premières armes. Tels, par exemple, Michel Beaudouin, en 1713, le premier sur la liste, et, en 1717, Fr. X. du Plessis. Ce novice québecois, devenu dans la suite une gloire canadienne parmi celles de France, mérite, encore que ne rentrant pas dans le cadre de cette histoire, qu'on s'y arrête quelques instants. Nous suppléerons de la sorte au silence du P. de Rochemonteix, qui a cru sans doute n'avoir pas à parler d'un Jésuite dont la vie religieuse s'était passée tout entière hors de la « Nouvelle-France ». Nous croyons néanmoins que la parenthèse que nous ouvrons ne déplaira point à nos lecteurs du Canada. !

1. Cette page résume la notice biographique que M. J.-Edmond Roy a mise en tête des Lettres du P. F.-X. Duplessis, de la Compagnie de Jésus, publiées à Lévis en 1892.

Le P. François-Xavier du Plessis naquit à Québec le 13 Janvier 1694. Après d'excellentes études au collège de cette ville, se sentant appelé à la vie parfaite comme ses deux sœurs religieuses Hospitalières de l'Hôtel-Dieu, il partit pour la France et entra dans la Compagnie de Jésus à Paris, le 7 janvier 1717. Douze ans plus tard, il faisait sa profession solennelle et demandait les missions du Canada. Déjà renommé pour ses succès oratoires, on jugea qu'il ferait plus de bien en France: et de fait les fruits extraordinaires de sa parole tout apostolique le placèrent bientôt parmi ceux qui illustrèrent la chaire sacrée au XVIIIe siècle. Essentiellement improvisateur comme le P. Bridaine son contemporain et son émule dans le Midi de la France, il n'a rien laissé par écrit, sauf son livre des missions (recueil d'avis et pratiques à l'usage des missions) et une péroraison entraînante que l'on trouve dans toutes les chrestomathies avec le célèbre exorde du P. Bridaine; mais on peut se faire une idée de l'exceptionnelle emprise de son éloquence par les quelques faits suivants.

L'Ile-de-France, à commencer par Paris, et toutes les principales villes des provinces du Nord l'entendirent tour à tour. Les évêques se le disputaient. Arras le posséda un temps. Dans la crainte d'une sédition populaire, il dut, pour sortir de la ville avec la connivence des autorités, profiter des ténèbres de la nuit. Les églises trop petites pour l'affluence des fidèles, l'obligèrent souvent à parler sur le parvis des cathédrales et dans les places publiques. On allait le chercher en procession, clergé en tête; on le recevait dans les villes au bruit du canon. Les jansénistes le poursuivirent de leur haine: ils ne pouvaient lui pardonner le culte de l'Eucharistie

que le missionnaire propageait, les communions générales qu'il organisait et où l'on vit, un jour, dans une seule matinée, plus de vingt mille personnes s'approcher de la table sainte. Épris d'un amour ardent pour la passion de Jésus-Christ, se nommant lui-même le « prédicateur de la croix », c'était toujours, comme saint François- Xavier son patron, le crucifix en main qu'il prêchait aux foules. La grande croix qu'il fit planter sur la porte principale de la ville d'Arras étant devenue un instrument de prodiges et un lieu de pèlerinage, il lui fallut en dresser partout dans les villes et les bourgs qu'il ‘ évangélisait. Nous en recueillons l'écho dans ce passage d'un mandement de l'évêque duc de Laon: « C'est par un effet singulier de la divine miséricorde que nous possédons un missionnaire célèbre que tous les diocèses s empressent d'avoir et dont Dieu a béni les infatigables travaux et par des conversions innombrables et par des prodiges inouis. Témoin ce qui se passe depuis près d'un an à la croix d'Arras ». L'évêque de Boulogne à son tour écrivait: « Non seulement des. conversions innombrables ont été opérées par le ministère de ce religieux dans les différents endroits où il a annoncé la parole de Dieu; mais le bras du Tout-Puissant a même daigné renouveler ses merveilles pour confirmer la prédication de son serviteur par les guérisons les plus miraculeuses. »

Mais il est temps de fermer la parenthèse. — En 1762, la Compagnie de Jésus était proscrite en France. Le P. du Plessis se retira à l'hôpital de Châtillon-sur- Seine, puis à Langres, et enfin à Paris où ce grand et saint religieux, brisé par l'âge et les travaux, mourut dans les premiers jours de décembre de l'année 1771.

Il était Âgé de soixante-dix-sept ans, dont cinquantequatre de vie religieuse.

Après ce tribut fraternel payé à l'un des premiers novices canadiens, nous revenons au noviciat de Montréal.

Vae Soli! Le F. Régnier ne pouvait rester seul. Ses prières puissamment soutenues par celles de son Père- Maître, lui attirèrent bientôt un compagnon et des meilleurs. Le 17 octobre, Sainte-Anne de la Pocatière confiait à la Compagnie le F. Henri Hudon, que nous retrouverons plus tard à la tête de la Mission du Canada. Ils vont composer à eux deux, pendant près d'un an, tout le noviciat: tous les soins du Père-Maître se concentreront sur eux, ils seront de toutes les corvées et peut-être bien aussi de toutes les fêtes. Je vois souvent dans le diarium (ou journal de la communauté) la mention: « Le P. Luiset et ses deux novices ». C'est aux Tanneries, c'est à Bonsecours, c'est à un dîner, s'il vous plait, chez les Messieurs de Saint-Sulpice, c'est à Laprairie, c'est au lac des Deux-Montagnes.

Quand ils seront nombreux, l'un sera préposé au feu dans les salles, « feu modéré » recommande le Père- Maître, un autre aux chandelles, un troisième à l'eau dans les chambres, etc., et tous, selon le plus antique et le plus solennel des usages, au balai.

On trouve aussi dans ces archives intimes les noms de Monsieur et de Madame Rodier:

«M. Rodier fait peindre la chapelle et la bibliothèque.

« Mme Rodier envoie une provision de riz, de café, etc., avec un grand coffre pour la cuisine.

« M. Rodier vient nous offrir un vaste terrain derrière

la maison pour y faire un jardin.

« Mme Rodier fait présent à la sainte Vierge d'un collier d'agates, et M. Rodier offre au P. Luiset de lui prêter ses candélabres pour les saluts solennels. »

Mention fréquente est faite aussi des visites amicales des Messieurs du Séminaire et de leurs aumônes. Le lendemain de Noël, « M. Quiblier, supérieur, dit le P. Luiset, vient nous rendre une visite et nous laisse une aumône abondante. » Le 18 mars suivant, je [18% « Visite de M. Quiblier qui apporte une aumône considérable. » — Le bon P. Luiset ne pouvant faire plus, rend au moins à ses généreux visiteurs les visites qu'il en reçoit. L'une d'elles nous fait connaître une date importante dans la vie d'un collège, du moins chez la gent écolière. À la date du 31 juillet 1844, je lis cette note: « Les PP. Tellier et Luiset assistent à la distribution des prix du collège de Montréal. »

L'expériment du pèlerinage (qui suppose un mois d'absence et ne s'établit régulièrement qu'en 1864), débuta en douceur, cette année-là même, pour nos deux novices. Il se fractionna en deux petits pèlerinages : le premier au calvaire du lac des Deux-Montagnes. Par une erreur de marche, qui ne devait pas être la dernière dans l'histoire des pèlerinages, la nuit les surprit au milieu d'un bois. Heureusement qu'une cabane de bûcherons montra bientôt sous la feuillée, comme dans les contes de Perrault, sa petite lumière. Ils y furent l'objet des plus délicates attentions; c'était un avantgoût des consolations spirituelles et matérielles qui les attendaient le lendemain au Lac. — Le second pèlerinage se fit à la mission du Sault-Saint-Louis, pour y vénérer les restes de l'illustre vierge iroquoise Catherine Tekakwitha et rappeler les souvenirs des anciens missionnaires

jésuites. Les novices, en remontant de Laprairie à la mission, purent suivre sur la côte les changements successifs de la colonie iroquoise. Ils saluèrent en passant la grande croix élevée sur le tombeau de Tekakwitha, et arrivèrent au village que les Pères avaient fondé au commencement du XVIIIe siècle: c'était bien le même village, au bord du fleuve, en face de Lachine: c'était leur église, leur maison, leur jardin. M. Marcoux, avec qui nous avons déjà fait connaissance, témoigna aux jeunes religieux la vive affection qu'il portait à la Compagnie, dont il conservait toutes les traditions. Il avait eu le bonheur de faire sa première communion sous le P. Casot, et sa mère qui vivait encore aimait à rappeler qu'elle s'était confessée à plusieurs des anciens Pères et avait souvent assisté à leurs prédications. Il semblait aux novices que le bon Dieu eût conservé ces vénérables personnages, dans un lieu si rempli des souvenirs de la Société, comme un aimable trait d'union entre l'ancienne et la nouvelle Compagnie de Jésus.

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Les communications avec l'Europe étaient lentes en 1844, et longuement espacées. Jusque-là les steamers ne partaient de Halifax pour Liverpool qu'une fois par mois. Le P. Chazelle annonce joyeusement à son Provincial, le 9 avril, que désormais il y aura, en été, deux courriers par mois pour l'Europe. Il en profitera pour solliciter plus souvent du secours en hommes destinés aux missions sauvages de l'Ontario, qui lui tiennent tant à cœur. — Sur ces entrefaites parvenait à Montréal, le 31 juillet 1844, un décret du Père Général qui dé-

tachait la mission du Haut de celle du Bas-Canada. Le P. Chazelle gardait la direction de la première: le P. Martin prenait en main la seconde.

Ici se place la biographie de cet homme, dont un prêtre distingué qui l'avait bien connu, nous disait, il y a vingt ans: ( Je ne me figure pas autrement le Jésuite tel que le voulait saint Ignace. C'était un homme et un religieux complets. »

Félix Martin était né le 4 octobre 1804, à Auray, ville de Bretagne, si célèbre par son pèlerinage à la bonne sainte Anne. Son père fut longtemps maire d'Auray et conseiller général du Morbihan. La promenade favorite qui longe et domine la gracieuse rivière d'Auray lui est due; un des quais de la ville porte encore son nom. Le jeune Félix reçut de sa mère, Anne-Armel Langers de Kerzo, une de ces fortes éducations chrétinnes, qui ont fait de la Bretagne le pays des hommes à la tête de granit et au cœur d'or. Son frère Arthur, plus âgé que lui de trois ans, le précéda aussi de trois ans dans la Compagnie de Jésus. Il y devint célèbre par ses travaux d'archéologie chrétienne. Félix avait puisé auprès de lui le goût de l'architecture et des recherches scientifiques. Il en fit bénéficier le collège Sainte-Marie et plusieurs églises de nos régions. Il entra dans la Compagnie le 20 septembre 1823. Arthur était déjà à Rome où ses talents l'avaient fait appeler. Leur père ne se contenta pas de donner deux de ses fils à l'Institut: il y joignit le don de la belle résidence de Vannes, qui devint plus tard le magnifique collège de Saint-François-Xavier. Dieu qui destinait Félix à la fondation du collège Sainte-Marie de Montréal, l'y

prépara graduellement dans plusieurs des collèges de

France, de Suisse, de Belgique et d'Espagne. Le choix de cet homme, en 1842, était singulièrement providentiel pour la Mission du Canada. Nous l'avons déjà vu arriver avec le P. Chazelle et les autres, se livrer allègrement à tous les ministères, s'adapter sans effort au caractère canadien et porter sur le pays des jugements dont l'évidente sympathie n'altérait en rien la parfaite justesse.

Sa position nouvelle de Supérieur lui permit de mettre en branle et de faire avancer l'œuvre du collège Sainte- Marie. Nous rappellerons en son lieu, en les réunissant, les nombreuses démarches qu'il dut s'imposer pour réussir. En attendant, deux ou trois faits vont réclamer notre attention.

Vers la fin de mai 1845, le R. P. Boulanger, remplacé dans l'office de Provincial de France par le R. P. Rubillon, arrivait à New-York comme Visiteur des missions du Kentucky et des deux Canadas. Dans sa visite à Montréal, il eut la satisfaction de conclure, ou plutôt de renouveler une pieuse Convention avec les Messieurs de Saint- Sulpice. Quelques semaines auparavant, M.. Quiblier, supérieur du Séminaire, en compulsant de vieux titres, avait trouvé un document d'une belle antiquité et dont voici la teneur: « Acte passé en 1688 le 10 de mars, par lequel Messieurs les Sulpiciens d'une part, et les RR. PP. Jésuites du Canada de l'autre, s'engagent à se rendre participans les uns les autres de toutes leurs prières, bonnes œuvres, etc. De plus, les Messieurs du Séminaire de Saint-Sulpice de Montréal s'obligent à dire chacun une messe dans l'octave de la fête de saint Ignace, en reconnaissance de l'établissement et des progrès de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-

France; et ceux qui ne sont pas prêtres à entendre une Messe, faire une communion et réciter un chapelet à la même intention. Semblablement les Pères de la Compagnie s'engagent à faire de même à l'égard des Messieurs du Séminaire de Saint-Sulpice établis à Montréal, dans l'octave de la Présentation. »

Le Supérieur de Saint-Sulpice profitant de la présence du P. Visiteur vint lui apporter cet acte. Lecture en fut faite devant la communauté, et, le 21 septembre 1845, il était renouvelé et signé par M. Quiblier au nom des Sulpiciens de Montréal et par le P. Boulanger au nom des Jésuites du Canada. !

L'année suivante, le P. Boulanger, sa visite finie, devenait Supérieur des missions de la Province de Paris en Amérique. Peu de temps après, la mission du Kentucky était supprimée et remplacée par celle de New- York, New-York et le Canada ne formant plus qu'une seule Mission sous le même Supérieur.

Le typhus devait rendre l'année 1847 à jamais mémorable dans les fastes du Canada. |

L'immigration irlandaise ne date pas de 1847. Depuis près de vingt ans, on voyait chaque année nombre d'Irlandais venir sur nos bords profiter de la liberté religieuse que l'Angleterre leur refusait dans leur île. La persécution et les vexations de toutes sortes croissant de jour en jour, l'Irlande se trouva aux prises avec la plus extrême famine en 1846-1847. Pour échapper à l'horrible fléau, rien de mieux pensa-t-on que l'exil, et l'exil sur les plages hospitalières de l'Amérique. Pour

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