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sa part, le Canada reçut près de 100,000 de ces malheureux immigrants. L'Angleterre, écrivit plus tard un religieux de New-York, venu au Canada pour prêter main forte, l'Angleterre y trouvait double profit: se débarrasser de ses inquiétants voisins, et les déverser dans sa colonie du Canada pour l'angliciser. » Si encore les autorités anglaises avaient pris sur les vaisseaux marchands les précautions que réclamait le misérable état de leurs victimes. Mais on les entassa par milliers à fond de cale, dans des navires malsains, presque sans vêtements et sans nourriture, épuisées déjà par de longues privations. Rien d'étonnant si les fièvres éclatèrent à bord, et en particulier le typhus. Plus de 5000 personnes moururent en mer. Les autres victimes, au nombre de 8000, trouvèrent au moins, avec les soins les plus empressés, une sépulture chrétienne à la Grosse-Ile, station de la quarantaine, et dans les villes de Québec et de Montréal.
Pour ne m'arrêter qu'à cette dernière ville, les archives du collège Sainte-Marie possèdent de précieux renseignements sur ces heures douloureuses qui étreignirent tous les cœurs. ! Ce sont les lettres de trois témoins oculaires. La première est celle du P. Martin: elle est datée du 27 juillet, alors que le fléau était à son paroxysme. L'auteur débute par un bref exposé de l'immigration irlandaise, puis à propos de l'examen médical des malades ou des suspects sur les navires en quarantaine à la Grosse-Ile, il observe: « Les médecins leur font subir une singulière épreuve pour les reconnaître en peu de temps. Ârrivés sur le vaisseau pour les soumettre à
1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, pp. 264-266: 280; 372-374, L
l'inspection, ils tendent une corde d'un bordage à l'autre, à la hauteur de 2 pieds % ou 3 pieds; les émigrants sont obligés de passer dessous, sans la toucher et seulement en se pliant. La plus grande partie tombe à terre, ou ne peut se plier; ils ont ainsi bientôt passé en revue 600 ou 1000 passagers. » — Puis revenant à Montréal: « Il a fallu bientôt former ici un nouveau lazaret: des appentis temporaires ont été dressés près de la ville. ! Aujourd'hui on y compte 1700 malades au milieu desquels règne le typhus dans toute sa violence; c'était déjà un affreux malheur; mais en voici d'autres plus désolants encore, leur plaie saignera bien plus longtemps: ces émigrants sont en grande partie catholiques. Les prêtres de Saint-Sulpice sur la paroisse de qui ils se trouvent ont volé à leurs secours avec une sainte intrépidité et un héroïisme vraiment admirable. Dieu les attendait sur ce champ de bataille pour leur donner leur récompense; c'était bien la couronne la plus digne d'envie pour des cœurs apostoliques. Cinq de ces Messieurs sont déjà morts, sept autres sont encore hors de combat; il est probable qu'ils ne se révèleront pas tous. Deux prêtres du diocèse ont aussi péri dans ce ministère... Ceux qui restent sont accablés sous le poids d'une pareille douleur et par des travaux tout à fait au-dessus de leurs forces. Ils ont été obligés de demander du secours à Monseigneur, ne pouvant plus suffire seuls aux besoins de la paroisse. Déjà quelques jours auparavant notre saint prélat avait pris l'administration immédiate du service des émigrants malades, et il marche à la tête de ses prêtres pour leur porter des secours.
1. Ces appentis, ou sheds comme on les appelait communément, étaient situés à la Pointe-Saint-Charles.
« J'étais à donner une mission dans la ville des Trois- Rivières, quand les malheurs de ces Messieurs de Saint- Sulpice commencèrent. À mon retour, je me hâtai d'aller m'offrir avec le P. Saché, pour demeurer chez eux et leur prêter notre secours. Les PP. Mignard et Henri du Ranquet, venus de New-Yrok pour m'aider dans les missions de cet été, nous devenaient très utiles dans ces circonstances; mais ils ne suffisaient pas pour remplir les vides faits par la mort. A la prière de Monseigneur, j'écrivis au plus vite à nos Pères de New-York pour leur demander un nouveau renfort. Le P. Thébaud, supérieur du collège de New-York, a généreusement répondu à mon appel; il a envoyé immédiatement quatre nouveaux ouvriers, les PP. Driscol, du Merle, Férard et Schianski. Ils ont été accueillis par ces Messieurs de Saint-Sulpice avec une bonté toute fraternelle et, sans attendre un moment, ils se sont mis à l'ouvrage. » — Le P. Martin ajoute ce beau témoignage sur l'héroïsme des religieuses et les beaux exemples de vertu des Irlandais frappés par l'épidémie: « Les religieuses, qui ont été en grand nombre au secours des malades immigrants et avec un courage au-dessus de tout éloge, ne sont pas épargnées: il y en a déjà six de mortes. J'apprends aujourd'hui qu'on en compte encore, dans les différentes communautés, plus de quarante de malades, et plusieurs à l'extrémité. On ne peut pas prévoir quand s'arrêtera le fléau qui paraît déjouer toutes les ressources de l'art. Plusieurs croient qu'il n'est encore qu'au commencement de sa marche: Au milieu de tous ces malheurs, la religion, tout en pleurant ses ministres et ses vierges héroïques, a raison de se réjouir des beaux exemples de vertu de ses enfants. La résignation de ce peuple irlandais et
sa soumission à la Providence a quelque chose qui tient du prodige. La vue du prêtre, les sacrements de l'Église lui font oublier toutes ses douleurs et ses horribles privations. Sa foi d'airain semble grandir en proportion de ses épreuves. Les protestants, témoins des vertus dont ces lieux de souffrance offrent le tableau, rentrent en grand nombre, avant de mourir, dans le sein de l'Église. »
Le P. Férard faisait partie de l'équipe de secours envoyée par New-York. Il reviendra plus tard au Canada et prendra rang parmi les doctes indianisants. — Après s'être dépensé nuit et jour pendant deux mois, il écrit de New-York à la fin d'août: « J'estime n'avoir jamais passé de plus belles vacances que celles de 1847.» Lui aussi n'a que des éloges pour les prodiges de dévouement de la part des prêtres et des communautés religieuses. Pour les Sœurs de la Providence, il signale ce trait: «Elles comptèrent jusqu'à dix-sept membres attaqués à la fois, dont deux ont déjà succombé, ce qui ne les a pas empêchées de faire le vœu d'aller aux sheds jusqu'à extinction du fléau ou de leur Congrégation. » Puis il continue: (« Parmi les prêtres de l'évêché, deux sont morts, l'un M. Hudon, grand vicaire, a laissé de profonds regrets, même parmi les protestants; plusieurs prêtres des paroisses voisines ont aussi succombé. Monseigneur lui-même, au moment où je suis parti de Montréal, 22 août, était déjà malade et l'on craignait pour sa vie. Un grand nombre de médecins sont tombés malades: un ou deux sont morts; enfin il n'est pas jusqu'aux ministres protestants qui n'aient également fourni leurs victimes: deux d'entr'eux ont été emportés par le fléau: mais cet accident a jeté une telle terreur parmi
les autres qu'ils abandonnèrent tous le champ de bataille, à l'exception d'un certain ministre qui est furieux en voyant l'Église catholique arracher à l'erreur et à la mort éternelle un bon nombre de protestants, que le noble dévouement. des prêtres catholiques engage à se convertir. }
Tous les malades n'étaient pas à la Pointe-Saint- Charles. Bon nombre d'immigrants, redoutant les sheds comme des tombeaux, venaient demander l'hospitalité à leurs compatriotes établis dans le faubourg Griffintown. Touchés de compassion, on les recevait et avec eux le germe de la mort; de sorte que l'on voyait des familles entières victimes de l'hospitalité qu'elles avaient donnée. Le P. Férard fut l'un des deux ou trois Pères qui séjournèrent nuit et jour dans une des maisons de ce faubourg, afin d'être plus à portée de donner les secours de la religion. « Sans cesse, disait-il, on nous appelait d'une maison à l'autre, quelquefois jusqu'à dix-sept fois dans une seule nuit ou dans une matinée. » — En terminant il remarque que les journaux protestants ne purent s'empêcher, devant l'évidence des faits, de louer hautement l'admirable conduite du clergé catholique.
Le P. Frémiot travaillait à Laprairie pendant que Montréal était aux prises avec le typhus. L'année Suivante, au mois de mai, il reçut l'ordre si longtemps désiré de se rendre aux missions sauvages, où il se distingua par ses œuvres de zèle et ses récits. Il va nous donner présentement l'épilogue du drame dont Montréal avait été en partie le théâtre. « En arrivant à Montréal le 20 mai dernier, je fus témoin d'une des plus belles solennités que j'ai jamais vues. L'an dernier, quand
le typhus décimait ses religieuses et entamait les rangs de son clergé, le saint évêque de Montréal avait fait un vœu solennel en face de son diocèse, celui de restaurer le pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours qui était autrefois en grande vénération parmi les Canadiens. Mais en 1831, la statue miraculeuse apportée de France ayant été enlevée, sans qu'on ait jamais pu se mettre sur la trace de ce vol sacrilège, l'église était devenue insensiblement déserte, et, hors le temps de la messe, elle restait fermée. Après le vœu dont je viens de parler, la contagion respecta le cloître et Île sanctuaire, et Monseigneur lui-même attaqué du fléau, dut la santé et la vie aux prières et à la neuvaine faites pour lui à Notre-Dame de Bon-Secours. Ce fut le ler mai dernier qu'il adressa à ses diocésains un mandement pour leur annoncer qu il allait prochainement acquitter tout à la fois sa reconnaissance et son vœu. Une belle statue de la sainte Vierge, destinée à remplacer l'ancienne, avait reçu l'année dernière une solennelle bénédiction à Notre- Dame des Victoires à Paris. Par un induit du Souverain Pontife, Mgr de Montréal la couronna le 20 mai, selon le rite usité à Rome, pour le couronnement des Madones. La cérémonie se fit avant la messe pontificale dans la vaste église de la paroisse, en présence d'un nombreux clergé et de plus de 15,000 fidèles. Le soir, après les vêpres, la statue fut portée triomphalement au sanctuaire de Notre-Dame de Bon-Secours au milieu d'une procession des plus magnifiques. » — Il énumère toutes les communautés et les sociétés qui y prirent part, puis il continue. « Les rues étaient pavoiséés de drapeaux, traversées de bandes d'étoffes formant des croix ou autres pieux emblêmes. La foule était immense: elle
garnissait les larges trottoirs, les palissades, les croisées et jusqu'aux toits des édifices publics ou particuliers. Ce qui était surtout frappant, c'était le silence de cette multitude composée en partie de protestants; et le recueillement qui s'observait non seulement aux alentours du clergé, mais d'un bout à l'autre de cette file interminable de dévots pèlerins. Cet élan admirable de ferveur, parti du cœur de son évêque, va remuer jusqu'au fond des entrailles le diocèse de Ville-Marie, et lui assurer pour longtemps une dévotion tendre et solide envers cette bonne Mère. L'opuscule du P. Martin intitulé: Le Pèlerin à Notre-Dame de Bon-Secours, composé pour la circonstance à la demande de Monseigneur et contenant outre la partie historique, diverses prières, une neuvaine et un mois de Marie, avec deux gravures en taille douce, ne contribuera pas peu à nourrir et à accroître dans les âmes la piété envers la Mère de Dieu.
« Avant de quitter Montréal, il faut que je vous dise encore un triomphe de son pieux évêque. Au printemps dernier, quand les sheds étaient à peu près vides, il restait à placer 229 orphelins irlandais. C'est un-usage touchant et très commun parmi les Canadiens, quand on est assez à l'aise et qu'on a peu ou point d'enfants, d'adopter et d'élever comme siens quelques enfants pauvres ou sans parents. Mais à l'égard des Irlandais ne devait-on pas rencontrer de l'opposition? La religion est la même il est vrai, mais la langue, mais la caractère est bien différent. Aussi ces Messieurs de l'Évêché et du Séminaire pensaient-ils que Monseigneur ne viendrait pas à bout de son dessein, et lui-même doutait du succès. Cependant il publie un mandement pour engager les Canadiens à adopter ces 229 orphelins, il montre tous
les avantages futurs de cette fusion, il commente éloquemment l'épitre de saint Paul à Philémon... Le mandement était si plein d'onction, si touchant qu'il tira les larmes des yeux à un grand nombre de ceux qui l’entendirent. Deux jours après qu'il eut été lu dans la ville, il ne restait plus d'orphelins à placer, en sorte que, quand les habitants des campagnes auxquels cette lecture ne se fit que huit jours après, vinrent pour en chercher, il leur fallut s'en retourner les mains vides. »
La conduite du clergé envers les malheureux émigrés irlandais et celle des familles canadiennes-françaises envers leurs orphelins déposèrent dans le cœur des fils d'Irlande un sentiment de gratitude, qui prit parfois sur leurs lèvres les accents les plus magnifiques. Tel le célèbre patriote hibernien William Smith O'Brien, dans sa première conférence sur l'Amérique, qu'il donna à Dublin, en 1859: « Je ne fais que payer au clergé catholique du Bas-Canada une dette sacrée, en déclarant que, au temps de la famine, quand nos concitoyens mouraient par milliers à la station de la quarantaine, près de Québec, les prêtres canadiens d'origine française se précipitèrent au plus fort de la terreur et du danger, avec un zèle dont ni la parole ni la plume ne sauraient donner une juste idée. L'histoire des fléaux qui ont ravagé le monde ne nous offre que de bien rares exemples (si même elle nous en offre) d'un plus grand dévouement. Beaucoup de prêtres sont tombés victimes de leur charité. Donnez à ceux d'entre eux qui ont survécu, et qui, maintenant encore, ne peuvent raconter sans horreur les affreuses souffrances auxquelles l'insouciance anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnez-leur la consolation d'ap-
prendre qu'en Irlande, comme au Canada, leurs hé-
roïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. Prodiguez aussi et vos actions de grâces et vos bénédictions à ces familles canadiennes (c'est par centaines qu'on les compte) qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres enfants, les orphelins de ceux des émigrés de notre pays que moissonnaient les maladies engendrées par la faim. » !
Tels encore les orateurs irlandais, lors de l'érection à la Grosse-Ile, de la croix celtique en mémoire des victimes du typhus de 1847. Tel ce prêtre vénérable, M. Quinn, l'un des survivants du terrible fléau, qui sut, au premier Congrès de la Langue française (en 1912), faire passer dans ses vibrantes périodes, la reconnaissance personnelle de son cœur avec toute l'âme de sa noble patrie.
L'année 1848 marquait le terme que M. Rodier avait mentionné en recevant la Compagnie de Jésus sous son toit. Mais il ne pouvait être question de briser là. La Société n'avait pas encore d'autre gîte à Montréal. Et puis, nouvel Obédédom, M. Rodier tenait à garder en sa demeure cette arche nouvelle qui lui apportait tous les biens. Dieu ne s'était-il pas complu durant ce temps à lui procurer des succès inespérés ? Encore tout récemment, dans un moment de crise financière, le négociant s'était présenté au Maître des novices et avec ce ton tranché et jovial qui lui était familier: « Mon Père, il me faut un miracle. » — « Eh bien, lui répond le P. Luiset sur le même ton, nous allons le faire. Je
1, Turcorte, Le Canada sous l'Union, t. IT, p. 30/et s:
vais mettre mes novices en neuvaine, nous avons saint Joseph pour patron: c'est un homme qui s'entend en affaires, soyez tranquille. » Et la neuvaine et le miracle se firent: les portes et les coffres de la banque, fermés pour tant d'autres, s'ouvrirent devant M. Rodier comme par enchantement et lui permirent de négocier une de ces exceptionnelles affaires qui fondent une maison. !
La charité est contagieuse. L'annaliste du noviciat remarque pieusement que «la divine Providence a intéressé en notre faveur des cœurs généreux. Des secours de toute nature sont venus fréquemment nous rappeler, avec tout le charme des industrieuses inventions de la charité, qu'on ne perd rien en quittant tout pour Dieu ». Les communautés religieuses, avons-nous dit, avaient surtout bénéficié des largesses du dernier Jésuite de Montréal. Les Sœurs Grises se signalaient par le souvenir du cœur. Elles avaient prêté leur chapelle au P. Schianski pour sa congrégation d'Allemands qu'il réunissait chaque dimanche. Le P. Faleur écrira de Québec, en 1850: « Cette communauté (des Ursulines) est à l'égard de la Compagnie à Québec ce que sont les Sœurs Grises à Montréal, une seconde Providence qui vient à notre secours dans nos beoins. » — Comme au début de 1843, le diarium contient certaines notes qui rappellent l'antique Journal des Jésuites de Québec:
« 20 juin. Les Sœurs Grises nous envoient un quart de fleur, dix douzaines d'œufs, trois pains, etc. Je leur envoie en retour dix feuilles de clinquant jaune et blanc.
« 8 juillet. Le P. Supérieur va dire la messe chez les Sœurs Grises: c'était la fête de la Supérieure, sainte
1, Souvenirs de famille, p. 13.
Élisabeth. Elle nous envoie aussitôt après, un pain de Savoie, des œufs, un mouton, etc. }
Les exemples de la charité partaient de plus haut encore. Cette reine des vertus trouvait dans le cœur de Mgr Bourget un trône toujours prêt à la recevoir. La révolution de février 1848 venait de frapper toutes les congrégations religieuses de France, avec mention spéciale obligato de la Compagnie de Jésus. Le décret ministériel édictait: « Les congrégations et corporations religieuses non autorisées et spécialement la Congrégation des Jésuites, sont et demeurent dissoutes. » Tout aussitôt le charitable prélat se présente au Supérieur de la Mission et lui dit: « Vous savez, mon Père, que je n'ai pas de fondés ici, mais l'Association de la Propagation de la Foi doit m'allouer 8000 francs à Paris. Écrivez au KR. P. Provincial que je donne cette petite somme pour le passage en Amérique d'une douzaine de Pères. Mon diocèse leur est ouvert, à eux et à tous vos autres religieux qui voudraient venir. Nous sommes pauvres; nous vivrons tous pauvrement, mais en bons frères. » — Ce généreux projet de l'évêque ne put se réaliser, l'allocation prévue ayant justement fait défaut, cette année-là.
En appelant d'autres Jésuites dans son diocèse, Monseigneur avait alors surtout en vue le séminaire de Sainte-Thérèse qu'il désirait leur confier. Pour répondre autant que possible aux désirs du prélat, le Supérieur consentit à céder pour un temps les PP. Saché et Cicaterri. Le premier était nommé Directeur et Préfet des études; le second fut désigné à l'enseignement de la philosophie aux élèves et de la théologie aux jeunes professeurs. La discipline du collège, semble-t-il, avait
besoin d'être relevée.. Comme il arrive quand on serre les vis, quelques pièces gémissent et craquent, puis tout se tait et fonctionne mieux qu'avant. La fermeté du P. Saché sagement tempérée de douceur et de tact eut d'abord raison de légères mutineries. Et bientôt il gagna l'absolue confiance de tous, pendant que le P. Cicaterri, par ses leçons de philosophie et de théologie, émerveillait ses auditeurs. Il avait fondé une petite congrégation parmi les élèves, et malgré la difficulté qu'il avait de s'exprimer en français, on écoutait ses instructions avec la plus grande attention, et presque tous le choisirent pour le directeur de leur conscience.
Les renforts espérés de France ne venant pas, les deux Pères durent être retirés du collège à la fin de l'année scolaire. Un trait qui marque la confiance qu'ils avaient inspirée, c'est que tous, maîtres et élèves, voulurent avant leur départ faire sous leur direction une confession générale.
L'année 1848 vit ouvrir la résidence temporaire de Saint-Patrice. Les Irlandais étaient alors au nombre de 12,000 dans la ville de Montréal. Leur belle église de Saint-Patrice avait été bénite et livrée au culte, l'année précédente, en la fête même du grand apôtre de l'Irlande. Les Messieurs de Saint-Sulpice qui la déservaient, voulurent s'adjoindre des coopérateurs en même temps que reconnaître les bons services des Jésuites, lors de l'invasion du typhus. Ils louèrent et meublèrent deux maisons contiguës situées rue Saint- Alexandre, en face de la sacristie de l'église, sur le terrain occupé aujourd'hui par l'académie des Sœurs de la Congrégation, et les offrirent au Supérieur de la Mission.
L'offre fut acceptée avec reconnaissance. Les Pères désignés étaient le P. Tellier, supérieur de la résidence, et les PP. Driscol, du Merle et McDonell. Outre le ministère fructueux qu'on y exerçait, cette résidence avait ceci de providentiel qu'elle allait permettre d'ouvrir cette année-là même le collège provisoire, le petit collège, en attendant le grand collège Sainte-Marie. Les professeurs pourront y demeurer, et de là se rendre chaque jour au collège du coin pour y faire leurs classes.
Mais il est temps d'aborder le récit de la fondation du collège Sainte-Marie, avec ses lenteurs, ses embarras, ses retards, ses débuts très humbles et enfin ses premiers succès. Le collège Sainte-Marie occupera longtemps une large place dans l'histoire de la Mission. Les espérances, les craintes, les joies, les fluctuations de l'un auront leurs répercussions au cœur de l'autre. Il poursuivra sur un autre théâtre, et quatre-vingts ans après, l'œuvre du collège de Québec. A l'occasion des voyages vers le sud ou vers l'ouest, il sera le pied-à-terre obligé pour les départs et les retours. Il sera pour les missions et pour plus d'une maison naissante, l'ami secourable sur qui l'on peut toujours compter.
Ignace de Loyola fut le premier à incorporer l'enseignement à tous les degrés dans un institut, à en faire une partie intégrante. Avant lui les grands Ordres religieux, tels ceux de saint Benoit et de saint Dominique ou ne faisaient de l'éducation qu'une œuvre secondaire et comme par surcroît, ou se limitaient aux branches les plus élevées des sciences humaines, la philosophie
et la théologie. Le cardinal Newman, dans ses Historical Sketches !, attribue à saint Benoit la formation des temps anciens où la société bouleversée commençait son relè-
vement, à saint Dominique la période suivante de reconstruction proprement dite, et à saint Ignace les temps modernes.
Dieu lui donna de voir très clair à l'époque où la prétendue Réforme, ramassant de partout les nuages, espérait à la faveur des ténèbres de l'esprit et de la corruption du cœur, saper les fondements mêmes de la foi et ruiner la sainte Église de Jésus-Christ. Tout était mis en cause: les dogmes les plus avérés de la foi, non moins que les préceptes les plus certains de la morale. Et comme le protestantisme, pour accaparer plus sûrement l'homme fait, le saisissait dès le bas âge et l'adolescence par ses écoles et ses collèges, saint Ignace conçut le projet d'apporter le remède au mal, d'opposer école à école, collège à collège, université à université, de prendre. ainsi par la main l'enfant à l'âme délicate et pure, pour la conduire de degré en degré jusqu'à l'intégral épanouissement de ses facultés, jusqu'à la formation achevée de son caractère.
Dans un siècle où sous l'impulsion de Léon X et de ses successeurs tous les arts s'inspiraient de l'idée chré: tienne, et la plume d'Érasme et la lyre du Tasse et les pinceaux de Michel-Ange et de Raphaël, c'est par la jeunesse qu'Ignace de Loyola voulut la glorifier. ?
Des dix parties de ses Constitutions, il consacra la
1. Cité par le P. Robert SCHWICKERATH, S. J., dans son ouvrage: Jesuit Education, 2e édit, p. 87.
2. J. CRéÉTINEAU-JoLy, Histoire de la Compagnie de Jésus, 2e éd., t. IV, p. 146.
quatrième tout entière au développement de sa pensée: pièce merveilleuse de législation, qui jette, avec une étonnante précision jointe à une adaptabilité parfaite, les lignes de l'édifice qui en sortira et qui portera le nom si réputé de Ratio Studiorum
Pas un instant dans toutes ses Constitutions il ne perd de vue la fin de l'Ordre qu'il fonde: la plus grande gloire de Dieu par le plus grand nombre d'âmes sauvées 3 et tout sous sa main s'y achemine sûrement. Les études comme tout le reste ne seront qu'un moyen pour cette fin unique, et dans les études, il fera toujours marcher de front les deux éléments du succès dans l'enseignement : la science et la méthode, l'outil et l'art de s’en servir. — J'indique seulement ces quelques traits.
La charpente de l'édifice gigantesque était élevée. Il n'y avait plus qu'à remplir les vides, pourvoir aux moindres détails et donner à l'ensemble le fini de la perfection. C'est à quoi s'appliquèrent les Congrégations générales qui suivirent la mort du fondateur, tandis que dans plusieurs royaumes les collèges appliquaient les prescriptions de l'Institut et communiquaient aux Supérieurs majeurs le fruit de leurs observations. Afin de concentrer ses forces au lieu de les répandre et parfaire plutôt que d'improviser, on vit la deuxième Congrégation générale refuser l'université de Valence que la ville lui offrait avec de riches revenus, puis, poursuivant sa pensée, créer pour les jeunes religieux des écoles normales (Juvénats) dans lesquelles ils se formeraient à la pratique de l'enseignement.
La quatrième Congrégation où fut élu le P. Aquaviva résolut de mettre la dernière main à l'organisation du plan d'études. Cet homme vraiment supérieur, dont le
génie administratif put être comparé à celui du fondateur, choisit sept Pères expérimentés qu'il présenta au Souverain Pontife le 5 décembre 1584. Aquaviva les avait pris dans tous les royaumes catholiques, afin que chaque pays contribuât par ses lumières et ses expériences à une méthode commune qui lui reviendrait ainsi agrandie et rajustée. Les Pères avaient sous les yeux, outre la IVe Partie des Constitutions, le traité des études du P. Nadal paru vers 1550, et deux autres plans, dont le plus remarquable était celui du P. Ledesma, brillant élève autrefois des universités d'Alcala, de Paris et de Louvain, et dans la Compagnie professeur et préfet des études au collège Romain. — C'était, pour le dire en passant, la grande époque des Bellarmin, des Lugo, Tolet, Suarez, Molina, Vasquez, Lessius, a Lapide, Canisius, etc. Le mouvement intellectuel était puissant, non moins que violente la lutte religieuse. — Après une année d'un travail absorbant, leur ouvrage fut confié à douze autres Jésuites que leur science et leurs succès de professeurs désignaient, et dont la mission était de le discuter, de l'approfondir, et, s'il se pouvait, de lui donner le dernier coup de lime. Cela même toutefois fut encore revisé par le Général et ses Assistants, soumis à l'étude des diverses Provinces, discuté à nouveau dans la Ve Congrégation générale, et enfin promulgué en 1599.
Le Ratio Studiorum voyait le jour, non pas dans les maillots de l'enfance, mais, comme le premier homme, à l'âge parfait. Comprenant toutes les classes et toutes les facultés, dirigeant tous les maîtres, proposant à tous dans l’ensemble et dans le détail la méthode à suivre, la distribution du temps, le choix des livres, l'imposition des devoirs, l'explication des auteurs, les industries du
travail et de la piété, il a servi de règle pratique dans tous les pays et à toutes les croyances religieuses, qui lui ont emprunté, sans le dire, leurs meilleurs éléments de succès. On ne s'en est jamais éloigné sans préjudice, et tôt ou tard et plus tôt que plus tard, on dut y revenir comme on revient toujours aux prototypes dans tous les arts.
Ce n'est pas que le Ratio de 1599 portât au front un ne varietur absolu. Sorti de la IVe Partie des Constitutions comme une fleur de sa tige, il se prêtait comme elle à certaines modifications plus ou moins graves qu'apporteraient le temps, la diversité des pays, des besoins, l'expérience acquise. Après le rétablissement de la Société en 1814, elle avait repris avec un nouvel entrain l'œuvre de l'éducation. Dès 1820 parvenaient à Rome des observations et des suggestions sur le rajeunissement du Ratio. La Providence conduisait tout. En 1829, l'Institut se donna un autre Aquaviva dans la personne du P. Roothaan, homme d'une profonde érudition classique, professeur de langues expérimenté et, ce qui ne gâte absolument rien, d'une sainteté consommée. Il restera parmi ses frères comme le restaurateur des Exercices spirituels de saint Ignace, vraiment suscité de Dieu à l'aurore de la nouvelle Compagnie pour lui faire apprécier ce « don de Dieu », « ramener les cœurs des pères vers les enfants et préparer au Seigneur un peuple parfait ».
Le P. Roothaan procéda dans le remaniement du Ratio comme l'avait fait Aquaviva: même calme, même soin, même précision, mais aussi même largeur de vues. Des représentants de toutes les provinces furent convoqués à Rome, en 1830. De leurs délibérations sortit
le Ratio de 1832. Ce n'était pas une œuvre nouvelle, un nouveau plan d'études. Non. Il restait le même dans ses parties essentielles. Le latin et le grec gardaient leur place prépondérante, mais plus de temps était consacré à certaines branches que l'évolution des peuples rendait plus importantes: ainsi en fut-il —n'en déplaise à Compayré, hostile à toute idée religieuse et qui trace une caricature du Ratio dans son Histoire de la Pédagogie — ainsi en fut-il des langues modernes et de leur littérature, des mathématiques, des sciences, de l'histoire et de la géographie. Depuis ce temps, chaque Congrégation générale a donné un coup de polissoir à l'œuvre pédagogique de la Compagnie, afin de la tenir au niveau des progrès réalisés et parfois même les provoquer. C'est ce que n'a pas su voir l'ex-Président de l'université d'Harvard, Dr Eliot, un des patrons de l'électivisme, qui se livre annuellement à une série d'oracles sibyllins, et qui, au sujet du Ratio, a déclaré du haut de son trépied: « Le cours d'études des collèges des Jésuites, sauf de légères concessions faites aux sciences naturelles, est resté à peu près stationnaire durant ces quatre cents ans. » 1 Ne serait-ce pas le cas d'employer le respondetur ambulando?
L'âme du Ratio est dans le développement harmonieux de toutes les facultés supérieures de l’homme, mémoire, imagination, intelligence et volonté. Mais visant à former l'homme complet, il ne dédaigne pas le côté physique de l'éducation. Il y pourvoit en des règles très sages. Et comme il place au-dessus de tout l'idéal