SCHWICKERATH, Op. cit., p
religieux, nous avons dans l'éducation selon les préceptes du Ratio la formation parfaitement ordonnée de tout l'homme, sens et facultés, caractère et cœur, corps et âme, en vue de son avenir prochain et de ses éternelles destinées.
Pour atteindre ce but il met résolument à la base de son enseignement l'étude des classiques, des lettres latine, grecque, vernaculaire, sans négliger, nous l'avons vu, les branches auxiliaires de marque. Malgré les sollicitations, les promesses, les menaces, les attaques les plus violentes ou les plus dédaigneuses, il n'a pas dévié un seul instant de sa voie. Il a vu se dresser devant lui tous les systèmes éclos d'imaginations en mal de nouveautés, toutes les méthodes, toutes les fantaisies, toutes les chimères, toutes les marottes: il les a vus paraître, jeter quelques rapides éclairs de fusées explosives, puis s'évanouir dans la nuit sombre de l'oubli.
Ce système éducatif, j'aime à le consigner ici, se retrouve heureusement aujourd'hui en ses grandes lignes, dans tous les principaux collèges catholiques du Canada, de sorte que l'éloge de l'un est celui de tous. Il a résisté aux feux de la rampe. On lui a crié en passant: « Vous êtes trop lent, trop long: sept, huit ans!» La réponse a été: Il en va de l'éducation comme de la croissance des arbres, de la maturité des fruits. Vous pouvez cuire une pomme en quelques minutes, mais point la mûrir. Trois ou quatre années de grammaire et deux de lettres, entremêlées de mathématiques et autres cultures, et leur couronnement obligé de deux années de philosophie et de sciences, voilà qui donne à l'éducation sa solidité: ce n'est pas un vernis, une imitation appliquée sur un bois mou, c'est du solide, c'est du bois
franc, et posé tout d'une pièce. Voilà qui lui donne aussi toute son amplitude, atteignant toutes les facultés, voire tous les sens, afin de balancer harmonieusement l'homme en toutes ses parties.
On insiste: « Mais justement cette ampleur de formation est d'un autre âge; elle est parfaitement inutile aujourd'hui; ce qui importe de nos jours pour marcher avec le progrès, c'est de se spécialiser et vite. » — La spécialisation certes, nous en sommes. Mais à son temps, à l'époque où elle se peut faire prudemment, quand l'esprit par la culture générale est préparé comme un champ bien labouré, bien hersé, bien ameubli et prêt à recevoir la semence spéciale que vous lui destinez. Vouloir spécialiser d'abord, c'est semer parmi les ronces, les pierres et les souches. Le pianiste débutant ne spécialise pas un de ses doigts plus que les autres, mais s'il veut faire de sa main un outil parfait, se donner le doigté d'un Liszt ou d'un Paderewski, il commence par fournir un long, sérieux, intense entraînement par les gammes, les intervalles et les arpèges. Se spécialiser trop tôt, c'est-à-dire, sans le fond général, ample, des études classiques, c'est se condamner à l'étroitesse dans les connaissances, dans les vues, au déséquilibre des facultés, à la sécheresse du cœur et à l'atrophie du goût, comme le déplorait Darwin, rendu à ce point de ne pouvoir goûter Shakespeare. ;
D'autres adversaires — et ils sont légion ou plutôt ils ont été légion, car beaucoup aux États-Unis, en France, en Allemagne ont loyalement reconnu la banqueroute de leur système et sont revenus aux classiques — d'autres donc s'insurgent et lancent le grand mot, le
mot final, le mot à l'emporte-pièce: « Vous n'êtes pas pratiques! Donnez à nos enfants une éducation pratique: enlevez-nous ces langues mortes, momifiées ; remplacez-les par des langues vivantes, modernes, serviables, et chargez bien la tête de nos fils de notions variées, nombreuses, pratiques, qui leur soient utiles au sortir du collège! » — Voilà bien l'erreur moderne: beaucoup, vite et de surface. On vise à l'étendue par accumulation de connaissances mises bout à bout, sans lien logique, perdant en profondeur ce que l'on gagne en superficie, hypertrophiant quelques-unes des facultés au détriment des autres, en définitive, comme disait le P. Roothaan, « de tout un peu ,en perfection rien, Ex omnibus aliquid, in toto nihil ». Au lieu de ces êtres fluets, allongés, malingres, penchés sous le poids d'un tas de choses mal digérées, «donnez-moi, disait un célèbre éducateur américain, James Russell Lowell, donnez-moi l'homme carré d'Aristote », c'est-à-dire l'homme bien équilibré, judicieusement développé dans tous ses membres, dans toutes ses facultés.
Pour n'avoir pas compris cet axiome essentiel en éducation, l'équilibre des facultés, le XVIIIe siècle,en France a laissé prévaloir l'esprit sur l'imagination et le cœur : le XIXe au contraire, par son romantisme d'abord se laissa emporter par le cœur et l'imagination au préjudice du jugement, puis par son réalisme aux instincts de la brute. Il a fallu revenir et grâce à Dieu l'on revient au XVIIe siècle, le siècle de la mesure, de la proportion, de l'harmonie, du goût, de la distinction, le grand siècle vraiment. Oui, en France avant la guerre, l'on a vu cette chose curieuse: le XXe siècle, jeune encore et in-
génu, découvrant, tout ébahi, tout émerveillé, dans de retentissantes conférences, le XVIIe siècle!
Quand le jeune homme est ainsi formé, il peut s'adonner à n'importe quelle étude: ses facultés sont aiguisées, l'outil est prêt. Sans doute il se sentira du goût, une aptitude particulière pour une carrière; qu'il s'y livre, qu'il s'y spécialise, et le voilà supérieur à ceux qui n'ont pas eu le même avantage de l'éducation classique. Et cela est vrai non seulement pour les professions libérales, c'est évident, mais pour les arts et métiers, l'industrie, le commerce, l'agriculture. Cet homme supérieurement cultivé aura de sa profession, toutes choses égales d'ailleurs, une vue plus nette, plus haute, une maîtrise, une compréhension que les autres ne peuvent avoir. Il la dominera, il la dépassera, il n'y sera pas comme enchaîné, incarcéré, condamné aux travaux forcés, la tête penchée sur son outil, plume ou pioche; mais redressé, la pensée libre comme le regard clair, il goûtera la joie de vivre. De là son incontestable supériorité, ses succès, son influence sociale autour de lui comme au loin, parfois dans les conseils de sa province ou même de la nation. Qui osera nier le côté éminemment pratique d'une semblable éducation ? — Eh bien oui, on l'a osé, le milliardaire Carnegie, entre autres, nous ne l'ignorons pas. Mais nous savons aussi que de tous les points de l'horizon une ( nuée de témoins » de son propre pays si pratique, s'est abattue sur lui. Je me contente de cueillir un seul trait au passage. C'est le chancelier de l'université de Syracuse qui. dit: «Le temps est un actif important pour celui qui se destine aux affaires, sans doute. Mais celui qui troque de la cervelle pour
du temps, la paie trop cher. La cervelle c'est du temps condensé, dix années en une. » !
Vers le même temps en France, un rédacteur au Radical terminait ainsi son résumé des débats de la Chambre au sujet de l'égalité de sanction entre le baccalauréat moderne et le baccalauréat classique: « Alors (quand les études gréco-latines auront disparu de l'Université), il y aura quelqu'un qui rira bien fort. C'est le jésuitisme. Déjà ses élèves manifestent en tout genre une supériorité que l'on cherche justement à combattre. Ce sera la lui concéder à genoux et pour toujours. Car il se gardera bien, lui, d'abandonner les fortes études idéales au profit de la mesquine pratique et, tandis que nous ferons des fabricants, des industriels, des mathématiciens et des collecteurs d'impôts, lui seul fera encore des hommes. »
Le meilleur’ instrument dans la main d'un mauvais ouvrier ne produira rien qui vaillee Un Stradivarius ne sera plus qu'un crincrin. Le Ratio, pour sortir tout son effet, suppose et requiert un bon professeur. Cela ne s'improvise pas. On n'a jamais reproché à la Compagnie de Jésus d'improviser ses hommes. On lui reprocherait plutôt le contraire, sa « longuerie d'apprêts », comme dirait Montaigne. De fait le moulage ne manque ni de durée ni d'intensité: choix du sujet; deux années de noviciat où, pour s'en tenir aux études pédagogiques, l'on revoit ses grammaires; deux années de juvénat consacrées aux lettres et à la formation professorale:
1. Voir T. E. MurPy, S. J., Popular errors about classical studies, p. 29 et s.
c'est notre école normale, non pas, selon la boutade, celle qui mène à tout, même à l'enseignement, mais qui chez nous y mène nécessairement: nul n'y échappe. On a mis entre les mains du futur régent, dès le début de ses études, le manuel par excellence du professeur, tant vanté par Rollin et Voltaire, le Ratio discendi et docendi du P. Jouvency, où l'élégance cicéronienne du style le dispute à la profondeur du savoir et à la finesse des observations. Après le juvénat, trois ans de philosophie latine et de sciences diverses où certaines heures sont encore réservées à la pédagogie, et où par ailleurs l'esprit est constamment tenu en éveil par la préparation ou la soutenance des disputes philosophiques, véritables tournois intellectuels faits de syllogismes lancés aussi dextrement que parés.
Après ces sept années d'entraînement, le jeune religieux aborde sa régence dans les collèges. Il y est retenu trois ou quatre ans, après lesquels trois années de théologie le préparent au sacerdoce; une quatrième année complète ses études, puis une troisième année de probation parachève sa formation religieuse. C'est alors qu'il est consacré soit derechef à l'enseignement, soit aux différents ministères de l'Institut. Si le professorat lui échoit, il s'y livre comme au premier stage de sa régence, avec le même esprit de sacrifice —et combien il en faut dans ce rude labeur! — avec le même entrain, avec le même idéal vraiment sublime de préparer des hommes qui soient un honneur et une force pour l'Église ou l'État et ultérieurement prennent place dans l'éternelle Cité de Dieu.
Ce n'est pas le lieu de relater les succès du Ratio dans les collèges de la Compagnie en France, en Alle-
magne et autres pays d'Europe. Même pour l'ancien collège de Québec, nous rappellerons seulement quelques dates et produirons un ou deux témoignages. — Fondé en 1635, avons-nous dit, trois ans avant Harvard, ! il progresse lentement, s'affermit, donne lui seul l'enseignement secondaire jusqu'à la conquête, reparait après le siège de Québec, mais est forcé en 1776 de clore ses portes et de passer sa grande et belle œuvre au petit séminaire de Québec. L'’historien Garneau a dit du premier collège canadien: « Les Jésuites faisaient faire un bon cours d'études dans leur maison de Québec; et c'est de leurs classes que sont sortis les Canadiens les plus célèbres dont l'histoire appartient aux premiers temps de nos Annales.»? Mgr Amédée Gosselin, dans son bel ouvrage, l’/nstruction au Canada sous le régime français, fait des anciens Jésuites un éloge non moins autorisé: ( Ils ont été parmi les premiers et les plus anciens éducateurs de la race canadienne-française. A ce titre seul, ils mériteraient déjà notre respect et notre reconnaissance, et l'histoire qui a déjà consacré la mémoire de plusieurs d'entre eux parce qu'ils en ont écrit les plus belles pages comme missionnaires, découvreurs ou ambassadeurs, conservera pieusement le souvenir de ces ouvriers modestes qui, de concert avec le Séminaire de Québec et sous la direction des évêques, s'efforcèrent de former ici, nous n'oserons pas dire des savants, mais des hommes et des chrétiens. » ?
1. Harvard n'ouvrit ses classes qu'en 1638. Cf. The American Cyclopedia, article Harvard University.