‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 32 sur 62 · SCHWICKERATH, Jesuit Education, p · texte numérisé non relu

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mikong prit de l'importance d'année en année; elle prépara d'abord et surtout de bons chrétiens, mais aussi des artisans et plus nombreux encore des agriculteurs, dont les maisons blanches au milieu de fermes bien tenues se détachent agréablement sur le fond sombre des grandes forêts.

En 1847, le P. Choné fut désigné pour aller fonder la mission de la Rivière-aux-Tourtes, à l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Nous l'y retrouverons. — Le P. Nicolas Point le remplaça à Wikwemikong. J'ai déjà signalé ses talents de dessinateur, de peintre et d'architecte. La Providence l’amenait tout exprès pour mettre en œuvre ces précieux dons. En effet l'église de bois était jugée trop petite pour la population croissante. Donc il fallait bâtir, et l'église serait en pierre, et, ce qui tiendrait du merveilleux, bâtie par les sauvages eux-mêmes. Le P. Nicolas fut architecte, maçon, menuisier, peintre, sculpteur, et ses deux Frères coadjuteurs contremaîtres. Il se jeta à la besogne avec un enthousiasme qui se communiqua à la paroisse entière comme uncourant électrique. Tout le monde voulait y mettre la main. Les huit maçons étaient. chefs ou fils de chefs. Le plus vieux des chefs n'ayant plus la force de grimper à l'échelle, se faisait monter sur la muraille, comme saint Paul s'en faisait descendre, dans une corbeille; une fois hissé à la hauteur de l'ouvrage, il servait les travailleurs avec une admirable diligence, dans l'espoir disait-il, que Dieu, pour le récompenser d'avoir aidé à lui bâtir une belle maison, lui réserverait une petite place dans son grand wigwam. Les jeunes gens servaient les maçons, transportaient les pierres, et pendant que les sauvagesses jeunes et vieilles

ouvragaient d'avance les broderies et les fleurs, les enfants eux-mêmes aidaient en apportant dans de petits paniers le sable qu'ils allaient chercher au bas du coteau.

Le plus difficile avec les sauvages (et sur ce point bon nombre de blancs sont sauvages) ce n'est pas de les mettre à la tâche, c'est de les y maintenir. Le bel enthousiasme des premiers jours eut des intermittences. On se lassait, on se décourageait, on faisait des demandes extravagantes. Le P. Nicolas en avait vu bien d'autres dans les Montagnes Rocheuses. Il tenait bon, relevait les courages, poussait toujours de l'avant. — Sur ces entrefaites, l'arrivée du P. du Ranquet et du Frère Jennesseaux, en 1850, donna un nouvel élan. Ces travaux n'empêchaient pas les classes. Le F. Jennesseaux, qui avait fait ses preuves à Montréal puis à Walpole, fut mis à la tête de l'établissement. Le succès de son enseignement n'eut d'égal que son dévouement. Cette œuvre de choix, il la continuera jusqu'à sa mort, pendant trente-quatre ans. — Enfin en 1852, le beau temple de Wikwemikong était achevé. Les décorations intérieures, dues au ciseau et à la palette du P. Nicolas, faisaient, par la hardiesse des traits et l'éclat des couleurs tout à fait dans le goût indien, l'émerveillement des sauvages à deux cents milles à la ronde. Mgr de Charbonnel, évêque de Toronto, vint bénir l'église et conférer le sacrement de confirmation, au milieu d'un concours et d'une solennité qui ne s'étaient pas encore vus à Sainte-Croix.

Il arrive assez souvent dans les communautés qu'une œuvre une fois organisée, une église construite, une maison soigneusement restaurée comme un nid que l'on se prépare, celui qui en a été l'âme est subitement appelé ailleurs et en laisse à son successeur, si la dette n'est

pas trop forte, la pure jouissance. — Sic vos non vobis… Tel fut le sort du P. Nicolas Point, quelques mois après la bénédiction de sa chère église; il fut envoyé à Fort- William. Le P. Hanipaux prit en mains l'administration. Il la garda pendant sept ans. Ce furent sept années de travaux apostoliques et aussi de luttes pour préserver ses ouailles contre l'ingérence des blancs. Les îles qui entourent la grande Manitouline forment d'admirables endroits de pêche: les blancs voyaient là des fortunes à faire. Ils voulurent à plusieurs reprises en déposséder les sauvages. Mais chaque fois ils trouvèrent, pour leur barrer la route, le P. Hanipaux à la tête de ses Indiens.

En 1860, le P. Choné, ramené de Fort-William, redevenait supérieur, puis, deux ans après, passait le sceptre au P. Kohler, tout en demeurant à Wikwemikong Ce fut l'année du Traité de malheur, traité extorqué aux pauvres sauvages et qui devait, en amenant près d'eux les blancs, leur enlever la propriété des quatre cinquièmes de leur île

La proximité des blancs, nous en avons déja dit un mot, a toujours été pour les sauvages la source des plus grands maux. L'histoire de toutes les missions indiennes en fait foi: au Paraguay, dans les Indes, aux Montagnes Rocheuses, en Alaska, l'expérience proclame le même fait: les désordres qui s'ensuivent sont en raison inverse du carré des distances. Manitouline ne devait pas échapper à cette infortune. D'autre part, que l'île appartint en commun aux Odjibwés, il n'y avait pas de

1. Le P. Auguste Kohler, né à Colmar (Haut-Rhin), le 10 août 1821, entra dans la Compagnie, le 19 juillet 1842; il vint en Amérique en 1845 pour faire ses études théologiques et fut immédiatement appliqué aux missions sauvages.

LES MISSIONS SAUVAGES (PREMIÈRES ANNÉES) œil

doute. Le contrat en bonne et due forme datait de 1836, alors que le Gouvernement, les dépouillant des réserves qu'ils avaient sur la terre ferme, leur avait laissé comme dernier abri l'île Manitouline. En 1862, la population de l'île était de 1300 âmes, dont 1036 catholiques, 160 payens et une centaine de protestants. Dès l'année précédente, une tentative avait été faite pour les spolier légalement. Sur le conseil du P. Choné, les sauvages conclurent entre eux un pacte d'union dans le but de s'opposer avec ensemble et irréductiblement à toute cession. Le commissaire du Gouvernement perdit contenance devant ce mur d'airain. L'année suivante, 1862, les convoitises des blancs s'exaspérant dans l'attente étaient parvenus au paroxysme: il fallait l'emporter de haute lutte. M. William McDougall, commissaire des terres de la Couronne et par le fait, en ce temps-là, Surintendant des: affaires indiennes, se rendit lui-même à Manitowaning. Plusieurs de ses employés l'accompagnaient. |

Un grand conseil fut convoqué. De tous les points de l'île et de la terre ferme les sauvages accoururent. Le surintendant exposa la situation: les blancs veulent habiter l'île, impossible de les en empêcher; pour procéder en douceur, que les sauvages consentent d'eux-mêmes; qu'ils gardent une partie de l'île: le reste sera vendu aux blancs, et l'intérêt de la somme leur sera dûment remis chaque année. Au nom de tous, un orateur fit la réponse: ce fut un non très ferme: ils gardaient leur île. M. Mc- Dougall ne se déconcerta pas pour autant. Puisque la majorité était intraitable, il s'aboucherait avec les autres. Étrange procédé de la part du représentant d'un gouvernement constitutionnel où tout se fait par majorités.

C'est ce que lui fit entendre l'indien Jako, en débutant par cet exorde qui ne manquait pas d'impertinence: « Mon frère, nos anciens ont parlé d'un oiseau parfaitement beau; c'est avec ses plumes que je veux épousseter tes oreilles, afin que tu écoutes bien tout ce que je vais te dire. »

Il se faisait tard; et comme c'était un samedi soir, la prochaine réunion fut fixée au lundi suivant. Le dimanche fut employé par le Commissaire et ses assistants à persuader à quelques sauvages de céder leurs droits sur l'île. Des rapports sérieux nous autorisent à dire que l'éloquence persuasive de ces Messieurs trouva dans l'eau-de-feu une aide appréciable. C'est dans ces conditions que s'ouvrit la seconde assemblée. Wikwemikong y était en force. Après quelques mots de M. McDougall et de l'orateur Jako, ceux qui avaient faibli et qu'on appelait les traîtres, se levèrent l'un après l'autre et se déclarèrent prêts à accepter les conditions proposées. Ils étaient une poignée, sans mandat de leur tribu respective, quelques-uns chefs déposés depuis longtemps pour leur mauvaise conduite, et de plus la plupart d'entre eux ne possédant rien dans l'île, mais ayant leur chez-soi bien assuré sur la terre ferme. Sans hésitation aucune devant l'énormité de l'incorrection, avec une parfaite gravité et une conscience sûre d'elle-même, le surintendant leur fit signer l'acte de cession, leur promit de l'argent pour le lendemain; puis annonça aux catholiques de Wikwemikong qu'ils demeuraient propriétaires de la presqu'île qu'ils habitaient. La ligne de démarcation s'étendait de la baie de Manitowaning à South Bay.

Le lendemain, lorsque les signataires reçurent le prix ridicule de leur trahison, les chefs deux piastres, les

autres une, et qu'ils comprirent la nécessité où étaient certains de leurs villages de déguerpir parce qu'ils occu-

paient un cours d'eau ou une baie propres à l'établissement d'un moulin, ces grands enfants se prirent à pleurer et se hâtèrent d'aller cacher leur honte et leurs larmes. Que leur restait-il ? Le recours des naïfs qui se réveillent dans le panneau: réclamer après coup. Les bons Indiens mirent toute leur âme à formuler longuement leurs protestations. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il en

advint.

Les tempêtes laissent la mer quelque temps houleuse. L'excitation produite chez les Indiens par les derniers événements et leur épilogue de doléances n'était pas encore toute apaisée, lorsqu'un incident vint derechef agiter les esprits. Un agent nouveau avait été préposé aux pêcheries des entours de l'île. On l'appelait M. Gibbard. Selon toute apparence, ce fonctionnaire rêvait d'illustrer son règne. Une légère discussion entre deux blancs de l'île Lonely et les chrétiens de Wikwemikong vint lui en fournir l'occasion. Ce démêlé des sauvages, pensa-t-il, n'est que la suite de leur déconvenue: mécontents, ils s'en prennent à tout le monde, et l'âme de la révolte c'est le prêtre catholique, c'est le Jésuite. [1 faut en finir. Et le voici, un beau jour, qu'il aborde au quai de Wikwemikong. Vingt hommes bien armés l'accompagnent. Il en prend deux avec lui et monte à la résidence pour mettre la main sur le supérieur et l'emmener prisonnier au Sault-Sainte-Marie. Justement le P. Kohler, supérieur, était au Sault depuis quelques jours. Jugez du dépit de l'homme à cette nouvelle que lui donne le P. Choné. Mais il ne sera pas venu pour

rien, et, comme le médecin de Molière qui voulait absolument clystériser quelqu'un, n'importe qui, à défaut du malade disparu, le sieur Gibbard aura son prisonnier. Les sauvages n'avaient pas été lents à s'apercevoir de l'invasion de leur village. Trois cents d'entre eux étaient accourus en même temps que montaient les hommes de Gibbard. Sorti de la maison, il avise un des chefs, et commande qu'on l'arrête. Tout de suite vingt bras se lèvent comme un rempart. La chose s'étant répétée deux et trois fois, l'un des hommes fait mine de vouloir décharger son arme dans le groupe, aussitôt les sauvages se précipitent, s'arment de tout ce qu'ils peuvent rencontrer, pierres, bâtons, fourches. Cette ‘fois le chef et sa troupe crurent bon de détaler devant cette foule menaçante. Tout le monde descend au rivage. Là, nouvelle scène: le P. Choné doit se constituer prisonnier sur le navire; s'il refuse on l'y forcera. Il fallut au Père les plus vigoureuses protestations pour se dégager de leurs mains. Enfin les voilà partis sans prisonnier.

Sur la route vers le Sault-Sainte-Marie, ils s'arrêtent à Bruce Mines. Parmi les ouvriers, Gibbard reconnaît un sauvage de Wikwemikong. Le voilà enfin son prisonnier. Il lui met les menottes aux poignets et le traîne à la prison du Sault. Mais un avocat de Toronto, indigné de tant d'injustice, se constitue le défenseur de l'accusé, et pendant qu'il accable l'agent de reproches et de sarcasmes, survient le P. Kohler, averti qu'un de ses enfants est en prison. Il le reconnaît, démontre son évidente innocence, et couvre de honte celui qui la veille voulait se saisir de lui. A quelques jours de là, Gibbard, humilié, défait, redescendait vers Killarney. A l'arrivée du bateau, on chercha en vain cet homme. On crut que

de désespoir il s'était jeté dans le lac. Malheureusement à bord du même navire se trouvaient le P. Kohler et le sauvage quil avait délivré. C'en fut assez pour les feuilles sectaires de l'Ontario: le Jésuite et son Peau- Rouge étaient les meurtriers. (« Une chose, disait, je crois, Mme de Staël, me donne quelque idée de l'immensité: c'est la bêtise humaine. » Et pourtant Mme de Staël ne connaissait pas l'Orangisme. — Le parquet de Collingwood crut devoir céder aux cris des énergumènes: il ‘ somma les accusés de comparoir devant son tribunal.

Non seulement le P. Kohler put aisément gagner sa cause et celle de son compagnon, mais il sut de plus ramener devant les yeux des juges toute la question du traité, et faire admirer l'extraordinaire patience des sauvages sous le coup de l'injustice dont ils étaient les victimes.

A ce moment-là même, le P. Choné, qui s'était chargé de porter les plaintes de Manitouline jusqu'au siège du Gouvernement, alors à Québec, arrivait dans cette ville. Malgré plusieurs lettres explicatives publiées dans le Courrier du Canada, et dont l'une d'elles se terminait par une allusion transparente à la Vigne de Naboth, le Père renvoyé de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, ne put rien obtenir. Les réclamations des sauvages furent, avec le traité d'infamie, insérées sans bruit parmi les documents de la Session de 1863. Elles y dorment encore. |

Les peines comme les joies ne sont jamais sans mélange. Dieu dispense les unes pour détacher l'âme, les autres pour la relever. L'année 1863 vit la réalisation

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