Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. II, p
D'autre part, il y trouvait, au moins pour un temps, ce qu'il cherchait: attirer les sauvages à Manitowaning. L'avantage était mince. Sitôt les présents reçus, on se hâtait de lever le camp et de retourner à ses wigwams. J'ai dit que ce village protestant était dressé là comme une citadelle ennemie. L'État avait tout fait pour la fortifier : temple, école, ministre, maître d'école, quelques artisans et bon nombre d'ouvriers pour bâtir des maisons aux sauvages qui voudraient s'y ankyloser. Et afin d'enlever toute velléité de retour à la vie des bois, chaque maison avait son enclos entouré d'une palissade. Une petite chasse aux écureuils suffirait sans doute au guerrier apprivoisé et les poteaux de la palissade serviraient de cibles à ses flèches. Il y avait en outre des instruments aratoires, des outils de jardinage, des graines à discrétion et des jeunes plants. On n'imposait aux sauvages comme condition pour jouir de tous ces biens que l'observance des règlements, l'assistance aux offices religieux, une tenue respectueuse pendant le sermon du ministre, et l'envoi des enfants à l'école.
Au début, un certain nombre d'Indiens, non de Wikwemikong mais d'ailleurs, s'éprirent d'un si doux genre de vie. Tout alla bien tant que présents et provisions abondèrent, mais lorsque le Gouvernement, jugeant ses chers pupilles capables désormais de se suffire à eux-mêmes, ferma ses robinets, les chers pupilles rouvrirent les leurs, à savoir leurs aimables habitudes d'autrefois. Aller chercher du bois à la forêt pour se chauffer, était-ce bien la peine quand on avait là sous la main un bois bien sec et de bonne longueur, la palissade du jardin. Les premiers coups portés aux clôtures suscitèrent des avertissements, des menaces; ils trouvèrent
même leur écho dans le sermon du dimanche suivant, rien n'y fit. Après les palissades, les trottoirs, puis les planchers des maisons vides, puis de leurs propres maisons, les cloisons, les châssis, les portes, tout y passa. — La « belle nature » de Jean-Jacques avait repris tous ses droits.- Elle ramena dans ses forêts et sur les bords de ses lacs les enfants qu'elle avait un moment prêtés aux essais d'une civilisation toute de surface, sans principe intérieur vraiment surnaturel. «Si le Seigneur ne bâtit point la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent. » ! L'histoire des moindres tribus indiennes le prouve aussi bien que la suite des empires. Au contraire, mettez Dieu dans les lois pour le mettre dans l'esprit et le cœur des peuples, et vous êtes forts de sa force, la base est inébranlable et le sommet perce les nues. Un sénateur de l'Union Américaine, M. Vest, le reconnaissait publiquement, il y a peu d'années, dans un discours resté célèbre: «J'ai été, dit-il devant la grande assemblée sénatoriale, j'ai été, je suis et j espère mourir protestant... J'ai été élevé dans la vieille église presbytérienne d'Écosse; mon père était un ancien. Mes souvenirs d'enfance me montrent les Jésuites avec cornes, queues et pieds fourchus, laissant sur leur passage une longue traînée de soufre. Il y a quelques années, le Sénat me confia le soin d'aller examiner sur place les écoles sauvages du Wyoming et du Montana. Je n'en omis aucune. Dans toute ma tournée, je n'ai pas rencontré une seule école qui fit œuvre d'éducation vraiment digne de ce nom, hormis celles dirigées par les Jésuites. Elles forment des hommes, elles forment des
LRPSNCXAXNIQNUE
chrétiens. Chaque dollar que vous donnez à une école du Gouvernement pourrait tout aussi bien être jeté dans le Potomac, sous une tonne de plomb. » !
La même comparaison a pu se faire entre Manitowaning et Wikwemikong. Et elle s'est faite en réalité par ceux-là même qui pouvaient le mieux en juger. Toutes les fois qu'il était question de trouver des hommes de confiance, pour porter un message au loin ou pour aider l'autorité locale à remplir un devoir plus ardu ou plus délicat, c'est à Sainte-Croix qu'on venait les chercher. Chose singulière! Le bras droit de l'agent de Manitowaning était un sauvage catholique. Les traiteurs avouaient que les seuls bons payeurs étaient à Sainte- Croix. La liqueur de mort si sévèrement tenue hors de la réduction, coulait librement à Manitowaning. Et c'était là la plus séduisante tentation pour nos chrétiens comme le plus juste sujet d'alarmes pour les missionnaires. l
Du reste, dès l'origine on avait songé à l'établissement d'une école industrièlle, où l’on enseignerait aux sauvages de Wikwemikong tout ce qui s'enseignait à Manitowaning, — sauf l'hérésie. Le P. Choné écrivant au Provincial de France en 1844, demandait deux ou trois Frères capables d'exercer et d'enseigner les métiers de forgeron, de menuisier, de charpentier. Le Frère qui lui fut envoyé parut en état de remplir à lui seul toutes ces charges, avec en plus la cuisine et la ferme. On l'appelait Jean Véroneau, l'un de ces excellents auxiliaires dont le dévouement rend possibles et soutient les travaux du prêtre missionnaire. L'école industrielle de Wikwe-