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L'ile Manitouline, avons-nous dit, se prolonge en pointe vers l'ouest. Vient ensuite l'île Cockburn, puis l'île Drummond. Au delà, ce n'est plus le lac Huron, mais la rivière Sainte-Marie qui lui apporte le tribut du lac Supérieur. La rivière a des méandres infinis, des retraits, des épanouissements en forme de petits lacs peuplés d'îles, et partout des rives admirablement boisées. Au sortir du lac Supérieur, ses eaux, habituées aux grands espaces et aux libres mouvements, s'irritent de voir tout d'un coup devant elles une issue si étroite; elles se jettent furieuses sur le lit de granit rose qui les reçoit; elles écument, bondissent, tourmentent les vointes de roc et font entendre ce bruit mélancolique des rapides qui s'élève, surtout dans le grand silence des
nuits, comme une plainte éternelle. La solitude y régnait encore à l'époque où cette histoire nous ramène. On n'y voyait pas, sur les deux rives, en face l'une de l'autre, les deux villes de même nom, Sault-Sainte-Marie, l'une canadienne, l'autre américaine, et que relient en aval des rapides un bateau passager, en amont le pont international réservé aux seuls chemins de fer. Un canal de 900 pieds de long du côté canadien, et deux autres du côté américain (un troisième y est en construction) permettent à d'innombrables navires de toutes grandeurs et de toutes formes, de transporter les produits de l'est vers l'ouest et réciproquement ceux de l'ouest vers l'est. C'est un lieu de transit peut-être unique au monde par l'énormité du trafic, qui trouve là sa route la plus sûre et la plus économique.
Dès 1641, le futur martyr jésuite, [Isaac Jogues, accompagné du P. Raymbault, était venu explorer ce poste, alors habité, du côté américain, par une branche de la race algonquine, les Sauteux, nommés par la suite Odjibwés. Après lui parurent les PP. Ménard et Allouez; en 1668, le P. d'Ablon vint fonder avec le célèbre P. Marquette, découvreur du Mississipi, la résidence du Sault-Sainte-Marie. Trois ans plus tard, l'intendant Talon envoyait M. de Saint-Lusson prendre possession des pays d'en haut. Le 14 juin 1671, quatorze nations sauvages se réunissaient au Sault, pour voir se dresser la croix aux pieds des rapides, et entendre, au bruit des mousquets et des vagues, après le chant du Vexilla Regis, l'éloge du grand roi dont ils devenaient les fidèles alliés. C'est ce fait, ainsi que le cinquantième anniversaire de l'ouverture du premier canal américain, que rappelle l'obélisque inauguré en 1905 au lieu même où s'élevait
jadis la chapelle des missionnaires. En 1760, ces beaux domaines passaient à la couronne d'Angleterre. Mais en 1783, à la suite du succès des armes américaines, le Sault-Sainte-Marie et toute la péninsule du Michigan s'ajoutaient au territoire des États-Unis — la rivière Sainte-Marie devant désormais servir de frontière aux deux pays.
Trois ans après le retour de la Compagnie au Canada, le P. Chazelle avait entrepris un voyage d'exploration au Sault-Sainte-Marie. Nous avons raconté comment, au mois de septembre 1845, la mort l'arrêta en route. L'année suivante, après une visite du P. Point, le P. Menet fut désigné pour la réouverture immédiate de ce poste avec le P. Hanipaux et le F. Lacoste. !
La mission ne comprenait pas moins de 300 milles d'étendue, le long de la rivière Sainte-Marie et au loin sur les bords du lac Huron et du lac Supérieur. Le P. Menet avait la charge des blancs du Sault, quelques centaines sur les deux rives, dont un nombre considérable
1. Le P. Jean-Baptiste Menet, né près de Nantes (Bretagne) le 6 mars 1793, entra dans la Compagnie, en Russie, en 1815. Cinq ans après, il revint en France, y fit sa théologie, son troisième an, de la régence; fut envoyé en Galicie pour y enseigner successivement la littérature française, la rhétorique, l'histoire ecclésiastique et le droit canon. Il demanda alors les missions du Canada, en 1845, et les obtint. Après un an à Sandwich, il arriva au Sault- Sainte-Marie.
Le F. Adrien Lacoste, né à Lacombe, en pays Limousin, le 20 mars 1820, après un an de philosophie au séminaire de Saint- Sulpice, à Paris, entra comme scolastique dans la Compagnie de Jésus, le 25 août 1841, mais par humilité demanda et obtint de faire, comme coadjuteur temporel, ses vœux qu'il prononça en 1843, au collège Sainte-Marie du Kentucky. Après treize années d'enseignement au Sault-Sainte-Marie, il continua pendant trentesept ans de donner en diverses maisons de la Province les plus beaux exemples d'humilité, de ferveur et de charité.
de métis. Au P. Hanipaux étaient confiés les sauvages, et les longues courses pour les atteindre. Le F. Lacoste serait au Sault, ce que le F. Jennesseaux était à Wikwemikong, un excellent maître d'école.
Le P. Menet rapporte que la population du Sault augmente: elle est de 2500 âmes, en majorité catholique; mais une population flottante; l'exploitation des mines, surtout des mines de cuivre des bords du lac Supérieur les attire: des voyageurs, des aventuriers, des matelots, des spéculateurs de tout genre, « souvent plus habiles, dit-il, à exploiter la mine trop féconde des vices du cœur humain, que celles qui renferment le cuivre ou l'argent ». De là des complications sans fin dans le ministère des âmes.
Les sauvages, d'autre part, disséminés sur un immense territoire, donnaient de l'exercice au P. Hanipaux. Afin de l'aider, le P. Choné de Manitouline poussait quelquefois une pointe jusqu'aux chrétientés naissantes des environs du Sault-Sainte-Marie. Dans l'une d'elles, le chef lui raconta sa conversion; elle rappelle singulière- .ment la découverte, au siècle dernier, des chrétiens japonais dont les ancêtres avaient été évangélisés par saint François Xavier et ses successeurs. Voici, dit le chef, comme mon bisaïeul parla à mon grand-père: Mon fils, écoute bien ce que je vais te dire et conserve-le soigneusement dans ton esprit. La dernière Robe-Noire que j'ai vue m'a dit ceci: Lorsque les blancs seront nombreux dans vos terres, il viendra des hommes qui se diront Robes-Noires, ils auront des habits courts, des femmes et des enfants: ils enseigneront à tes descendants une prière qui n'est pas agréable au Grand Esprit; mais ils ne sont pas de vraies Robes-Noires, ils n'ont pas la
bonne prière. Ceux qui sont habillés comme moi et qui n'auront pas de femmes, voilà les vraies Robes- Noires; leur prière est celle qui plaît au Grand Esprit. — Voilà comme mon bisaïeul parla à mon grand-père. Mon grand-père instruisit mon père de ce discours de la Robe-Noire; mon père me l'a répété. Mon père vivait encore quand nous avons vu venir ici des Anglais qui se disaient Robes-Noires; ils nous ont sollicités de prendre leur prière; mais nous nous sommes souvenus de ce qu'avait dit mon bisaïeul et nous avons dit: Ce ne sont pas les vraies Robes-Noires, leur prière n'est pas la bonne. Quand les Robes-Noires des Français sont venues, nous avons dit: Voilà les vraies Robes-Noires, et nous avons tous pris leur prière, mon père et tous ses enfants. » Le P. Choné continue: « Ce chef me fit à l'occasion de cette communication particulière une remarque digne de réflexion. Je lui demandai si son bisaïeul avait raconté le discours de la Robe-Noire à tous ses enfants. — Non, me dit-il, nous, sauvages, nous ne faisons pas ainsi. Quand le père sait quelque chose d'important, il ne le raconte pas à tous ses enfants, mais seulement à celui de ses fils en qui il reconnait plus d'esprit et de sagesse; celui-ci en agit de même, et c'est ainsi que ses paroles se conservent pures. — Ne serait-il pas permis, observe le missionnaire en concluant, de voir là le mode de tradition des premiers âges, par lequel la vérité se conservait dans les familles principales comme dans sa source, sans que les autres fussent pour cela privées des enseignements nécessaires ? »
Le P. Kohler vint remplacer le P. Hanipaux en 1848. Ses lettres révèlent une belle âme que la charité embrasait de ses feux. Il rencontrait des blancs dans ses dures et
interminables courses, mais les sauvages avaient le meilleur de son cœur. Esprit cultivé, il note les observations recueillies de la bouche des géologues qu'il rencontre et qui avaient parcouru tous les rivages du roi des lacs. D'après eux, le lac Supérieur avant de se creuser un passage vers le lac Huron par la rivière Sainte-Marie, envoyait ses eaux du côté du Mississipi. [Il trouve une confirmation de cette thèse dans l'étymologie du mot Mississipi, qui semble indiquer une immense étendue d'eau courante. « Misi, dit-il, signifie en Sauteux partout et Sibi, rivière. » Il ajoute avec une réserve méritoire: (On donne toutefois communément une étymologie différente. »
Les Canadiens lui révèlent des mots nouveaux qu'il relève avec un légitime amusement, tels par exemple que poudrerie, bordages, bordillons, courir la dérouine chez les sauvages, avoir un filet dans le gosier, et le si pittoresque écraser pour s'affaisser. Je ne signale ici le fait que pour apporter une preuve de plus de l'uniformité du langage populaire dans tout le Canada français.
Après onze années d'incessants labeurs, le P. Kohler fut préposé à la mission de Manitouline et le P. du Ranquet lui succèda au Sault-Sainte-Marie. — Nous sommes en 1859. Depuis six ans, l'État du Michigan a été détaché du diocèse de Détroit. Il possède son évêque. Le Sault-Sainte-Marie, bien que situé à l'extrême limite nord de la péninsule, a néanmoins mérité par son importance croissante d'être le siège du nouveau diocèse. Le premier titulaire est un prêtre autrichien, zélé missionnaire chez les sauvages et dont le nom est devenu, parmi les indianisants, synonyme de maître. On l'appelle Frédéric Baraga.
Trois hommes ont été pour les missionnaires algiques,les initiateurs et comme les pionniers: l'abbé Belcourt, le P. du Ranquet et Mgr Baraga ! Non pas que la littérature algonquine n'existât point avant eux. Au contraire, elle était déjà très étendue. Pilling, dans la préface de son livre Bibliography of the Algonguian languages, affirme qu'elle était de beaucoup la plus considérable de toutes les langues parlées au nord du Mexique, et n'était égalée, si tant est qu'elle le fût, par un seul idiome au delà de cette frontière, à savoir, le Nahuaitl. Et il cite 2245 titres de manuscrits ou livres imprimés en algonquin. Seulement tous ces trésors dormaient, inconnus, oubliés, comme bien d'autres, dans les. bibliothèques, grandes et petites, éparses sur le territoire américain.
M. Georges-Antoine Belcourt, prêtre canadien, se consacra le premier d'une manière spéciale à la conversion et à l'instruction des sauvages de la Rivière- Rouge. Après avoir étudié l'algonquin pendant deux mois au lac des Deux-Montagnes (1831), il se rendit à la Rivière-Rouge et se mit immédiatement à l'étude de la langue sauteuse ?. «M. Belcourt, dit l'auteur de la vie de Mgr Taché, était un missionnaire d'une haute intelligence et d'une indomptable énergie, qui passa dans le Nord-Ouest avec la puissance du génie. » 3 Dès 1839 il commença de publier quelques ouvrages en
1. Nous résumons ici une très substantielle plaquette du R. P. Théotime Couture, S. J., ancien missionnaire de l'île Manitouline.
2. R. P. Morice, ©. M. I., Dictionnaire historique des Canadiens et des Métis français de l'Ouest, 2e éd., p. 21.