‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 35 sur 62 · Dom BENOIT, Vie de Mgr Taché, t. I, p · texte numérisé non relu

Dom BENOIT, Vie de Mgr Taché, t. I, p

sauteux, dont le plus important est sa grammaire. Le jugement qu'on en porte est que Belcourt a saisi d'emblée le génie de la langue sauteuse: il l'a saisi avec une rare perspicacité, et l'a exprimé avec autant de concision que de méthode et de clarté. Son dictionnaire qui est malheureusement resté en manuscrit, passe pour une œuvre non moins remarquable.

Les missionnaires français, de tout temps et sur toutes les plages, se sont distingués par leurs nombreuses lettres édifiantes, lettres toujours pleines d'intérêt et souvent d'une grande beauté littéraire. Le P. du Ranquet fit exception. À un Supérieur majeur qui lui en manifestait sa surprise, il répondit avec une bonhomie charmante: « Hélas! mon révérend Père, je suis pour les lettres comme le rocher dont parle saint Ignace dans sa lettre sur l'obéissance, rocher qui n'eût pu être ébranlé par les efforts réunis d'un grand nombre d'hommes. »

Sa plume toutefois ne restait pas oisive. [1 l'appliquait de préférence aux travaux de linguistique. Ses ouvrages sont encore manuscrits, sauf une Histoire Sainte, parue par séries dans la petite revue sauvage Anishinabe Enamiad, et qui n'est qu'une traduction, d'ailleurs très belle, de l'Histoire Sainte du chanoine Schmidt. Il a d'innombrables notes sur la langue odjibwée, sur les croyances des sauvages payens au sujet de l'origine du monde, le déluge, etc. A ces notes s'ajoutent des contes indiens, puis une traduction de quelques hymnes de l'Église. « Telles de ces traductions, dit l'auteur que nous suivons dans ces aperçus, le Lauda Sion par exemple, ou le Stabat Mater, sont des tours de force où l'élégance rivalise avec la concision et l'absolue exactitude. Il

n'est rien de comparable à ces chefs-d'œuvre dans toute

la littérature algonquine. » Et un autre de ses frères en religion a pu l'appeler le « Tacite odjibwé ».

Mais le plus complet et le plus justement célèbre des trois initiateurs est sans contredit Mgr Baraga. Chez lui, les dons de l'esprit et du cœur le disputaient à la noblesse de la naissance. Sa famille, de la branche cadette des Habsbourgs, était la plus distinguée de l'Illyrie. Il prit ses degrés en droit à Vienne, puis cédant à l'appel de Dièu, il se prépara au sacerdoce. Son premier ministère s'exerça en Carniole, province d'Autriche, sa patrie. Il mit à profit ses loisirs pour composer des ouvrages religieux: Il écrivait em slovène, sa langue maternelle et celle de la Carniole. On reconnait que si cet idiome est devenu une langue littéraire, il le doit surtout aux travaux de ce grand homme. Son zèle des âmes le fit passer en Amérique. Et tout de suite, sur les bords de l'Ohio, il se mit à l'étude de l'ottawa, sans livres, avec le seul secours d’un interprète. L'année suivante (1832), il publia dans cette langue un livre de prières avec catéchisme et cantiques, «le premier, dit Pilling, d'une série remarquable d'ouvrages dans les dialectes sauvages, dont les philologues ont reconnu la très grande utilité ». ! — Après l'ottawa, l'odjibwé. «Si ce saint et savant homme a élevé sa langue maternelle à la dignité de langue littéraire, il a fait plus encore pour l'ottawa et l'odjibwé: il est le créateur de la langue de la religion dans ces deux dialectes. A une sainteté éminente, à une haute intelligence, à un savoir vaste et sûr il joignait un esprit analytique remarquable, et une limpidité d'exposition qui fait penser, si l'on ose dire, à saint

lAPILLING Gp Cite p29:

Thomas d'Aquin. Sa grammaire et son dictionnaire ont été d'emblée des ouvrages classiques. Ses autres écrits — traductions, adaptations, exposition de la doctrine catholique en vingt et quelques volumes — resteront d'incomparables productions où la vérité, la sérénité, la lumière se sont donné rendez-vous. Rien ne peut les remplacer; par contre ils peuvent tenir lieu de tout. Et le jeune missionnaire qui se les assimile est assuré du succès. » !

Tel était l'homme que la Providence préposait, en 1853, au nouveau diocèse du Sault-Sainte-Marie. On le vit arriver, un jour, cet évêque missionnaire, tout simple, débonnaire, avec, à la main, l'antique portemanteau de voyage. Il alla frapper à la résidence des Pères Jésuites et tout de suite s'y installa en bon père de famille. La petite ville progressait alors rapidement. Les grands travaux du canal, qui permettait aux navires de passer comme de plain-pied de la rivière Sainte-Marie au lac Supérieur, attiraient une foule d'ouvriers. Deux ans plus tard, 17 juin 1855, la solennelle inauguration du canal ouvrit l'ère nouvelle de l'union des lacs avec le plus grand d'entre eux.

Pendant ce temps, le P. Menet déversait les trésors de sa charité sur son troupeau toujours grandissant de blancs et de métis. Le P. Kohler visitait ses missions sauvages, et les postes de blancs que l'industrie minière faisait surgir sur le littoral des rivières et des lacs, de Bruce Mines à Michipicoton. Et Mgr Baraga, tout en organisant son diocèse, continuait auprès et au loin

JR PATh COUTURE, opusc. cit.

son fécond apostolat parmi les Indiens de la péninsule et mettait la dernière main à ses travaux de linguistique.

Or voici qu'en 1860, nous trouvons la résidence presque déserte: le P. Menet l'a quittée avec ses deux Frères coadjuteurs, et l'évêque est resté seul. Quelle est la cause ou les causes qui ont déterminé ce départ ? L'histoire du diocèse du Sault-Sainte-Marie et Marquette, en deux volumes, en assigne une dans le premier, une autre dans le second. !

Le premier motif allégué est l'intervention malencontreuse de Mgr Baraga auprès de l'évêque de Hamilton pour faire donner au P. du Ranquet, alors missionnaire à Garden-River, un avertissement relatif à l'instruction de ses sauvages. Intervention basée sur un malentendu, que le P. Menet releva sans tarder et que du reste l'humble évêque désavoua immédiatement. Or ceci se passait en 1860, et le départ du P. Menet était décidé, et connu du prélat, depuis 1858.

La seconde explication de l'annaliste ne tient pas davantage. De vulgaires dissentiments à propos de contributions et d'économie domestique auraient tendu, jusqu'à les rompre, les relations entre ces deux hommes vraiment supérieurs par la vertu autant que par le savoir. Non, il faut monter plus haut. Nous avons sous les yeux deux lettres de l'évêque au Supérieur de la Compagnie à New-York. Toutes deux en français, d'un français un peu hésitant mais exquises de simplicité et d'humilité. Dans la première, datée du 3 décembre 1858, Monseigneur exprime son regret de la décision des Supérieurs relative au départ du P. Menet. Puis

1. History of diocese of Sault Sainte-Marie and Marquette, by A. J. REZzEK, t. I, p. 161—t, II, p. 54.

il indique les bonnes résolutions qu'il prend pour éviter désormais tout désaccord. Voici textuellement la quatrième: ( Je m'oblige de ne point me mêler des affaires de la maison de vos Pères et des Frères. » Pour plus de sûreté il s'engageait par la précédente résolution à se retirer de la résidence et à se procurer un logis à part. Le conflit d'autorité et de juridiction sur les mêmes membres de la communauté, où l'évêque semblait oublier quelque peu les lois de l'exemption, telle est bien la cause des frictions qui avait dicté la décision du Supérieur général. . Celui-ci, au reçu de la lettre épiscopale si confiante et si pressante, promit de laisser le P. Menet au moins jusqu à l'été de 1860. Bien entendu, il demandait au prélat de ne point chercher logis ailleurs que chez les Pères. La deuxième lettre de l'évêque, datée du 2 février 1859, exprime sa reconnaissance pour la faveur accordée, mais insiste en même temps pour que le séjour des Pères se prolonge indéfiniment. Il conclut par cette phrase si touchante dans son ingénuité: «Je suis sûr que, quand vous viendrez nous voir, le bon P. Menet vous dira qu'il est très content de moi. » Et le Jésuite en était lui-même persuadé. Au fond ces deux hommes s'aimaient beaucoup, semble-t-il, sans trop le savoir. Néanmoins, la date fatale arrivée, le P. Menet dut partir, au grand chagrin de tous, évêque et fidèles, catholiques et protestants. Si bien qu'en 1864, lorsque, à la suite d'instances réitérées par l'évêque et portées jusqu'à Rome, le P. Menet, dont on avait annoncé le retour,. apparut au quai, la population entière de la ville se porta à sa rencontre, pendant que le canon tonnait au fort Brady sur la colline prochaine. — Vers le même temps, Mgr Baraga allait établir son siège à Marquette,

ville du littoral au sud du lac Supérieur, et dont l'avenir s'annonçait déjà plus brillant que celui du Sault-Sainte- Marie.

Le P. Menet, bien que septuagénaire, put encore tenir au poste pendant quatre ans; puis, aimé et vénéré de tous, il alla doucement s'éteindre à Québec, en la fête de son saint patron, 24 juin 1869.

Garden River est la traduction exacte en anglais du nom sauteux Küittigâäni-Siping; en français ce serait Rivière-au-Jardin, « mais, écrivait en 1850 le P. Frémiot, les Canadiens, qui appellent désert un champ cultivé, ont traduit Rivière-au-Désert ». Ce cours d'eau vient des montagnes qui bornent l'horizon vers le nord; la plaine qu'il arrose de ses eaux très limpides est délicieuse de calme et de fraîcheur: de grands bois de pins et de sapins s'élèvent de-ci de-là, entremêlés de champs cultivés, de taillis épais et de vastes pelouses, qui donnent à l'ensemble l'aspect riant d'un jardin. Au bout de sa course, la petite rivière s'écoule sans bruit, sur un lit de sable, dans la rivière Sainte-Marie. C'est là, sur ses deux rives, que les Sauteux du Sault, chassés par l'invasion des blancs, vinrent planter leurs tentes.

Nous avons dit que dès 1846, à l'arrivée des Jésuites au Sault-Sainte-Marie, le P. Hanipaux prit en main la desserte de Garden River et de tous les petits villages indiens de la côte nord, sur une distance de 150 à 200 milles. ! L'année suivante, c'était au tour du P. Kohler

1. La vie de cet infatigable missionnaire se dépensa de:la sorte en incessants travaux parmi les sauvages des îles et du littoral, jusqu'à ce qu'un cancer le forçât au repos. Ce fut en 1871. Il vint à Québec vivre pieusement ses derniers jours et s'éteignit au coup de minuit, du 12 au 13 mars 1872.

de s'y dévouer, et il le fit avec son grand cœur pendant douze ans. Après chacune de ses randonnées apostoliques, il se retirait au Sault-Sainte-Marie, plus souvent à Garden River, éloigné seulement de trois lieues. A vrai dire, l'histoire du Sault-Sainte-Marie et de Garden River se mêlent au point de n'en faire qu'une. Remplacé en 1855 par le P. du Ranquet, le P. Kohler descendit à Wikwemikong où l'obéissance l'installa supérieur. Il revint à Garden River en 1865, et y fonda ainsi qu'au Sault canadien une double résidence avec l'aide du P. Baxter et d'un Frère coadjuteur.

De 1869 à 1872 la résidence de Garden River fut suspendue. Faute de missionnaires, le poste était desservi par un Père du Sault-Sainte-Marie. Elle fut rouverte en 1872, cette fois définitivement.

Dans l'intervalle, on avait appris le funeste naufrage du P. Kohler. Rappelé à New-York par son Supérieur, il prit passage à bord du Coburn. Au milieu du lac Huron, une violente tempête assaillit le navire qui sombra tout d'une pièce, corps et biens. C'était le 14 octobre 1871.

Le lac Supérieur mérite bien son titre de roi de nos grands lacs; situé à 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, d'une superficie de 31,300 milles carrés, d'une profondeur de 1100 pieds, on lui donne une longueur de près de 400 milles sur une largeur de 160 milles. C'est une mer intérieure, et les tempêtes y sont parfois aussi redoutables que celles de l'océan. Limitrophe entre les États-Unis et le Canada comme les lacs Huron, Érié et Ontario, il présente la singularité que voici:

la ligne frontière, qui passe censemént au milieu du lac, contourne néanmoins, au profit des États-Unis, la très belle et très grande Ile Royale qui n'est qu'à trente milles du rivage canadien, alors que le lac, à cet endroit, a plus de cent milles de large.

Les Sauteux avaient établi leurs wigwams un peu autour du lac. Le zélé missionnaire Frédéric Baraga évangélisait alors ceux de la rive méridionale. Les Indiens de la rive nord revenaient de droit aux Jésuites. En 1847, le P. Choné fit un voyage d'exploration. Il examina le littoral, les anses, les baies, l'embouchure des cours d'eau qui se perdent dans le lac; et il conclut que l'endroit le plus avantageux pour une mission était à l'embouchure d'une petite rivière qui confine justement à la république voisine, sur la côte occidentale du grand lac. La rivière porte le nom de Omimicipi, Rivière-aux- Tourtes; nom que lui ont valu le grand nombre de ces pigeons sauvages qui peuplent les bords de la petite rivière. En face, plusieurs îles de différentes grandeurs, et au loin l'Ile Royale où la hutte de l'Indien se mêle aux habitations des blancs. Sur la terre ferme, les missionnaires rayonneraient vers le sud jusqu'à Grand- Marais, Grand-Portage, dans le Minnesota, et même pousseraient jusqu'à la rive sud du lac, dans les îles des Douze Apôtres. Vers le nord, ils embrasseraient dans leur champ d'action l'immense courbe du littoral jusqu'à Michipicoton, et donneraient ainsi la main au missionnaire du Sault-Sainte-Marie.

Vers la mi-juillet de l'année suivante, le P. Choné, le P. Frémiot et un Frère coadjuteur, le F. de Pooter, un Jfortissimus Belga, tel qu'en voulait saint François Xavier, se mirent en route. Le P. Choné nous est déjà

connu. Le P. Nicolas Frémiot était né à Bellefontaine, le 5 octobre 1818. Entré dans la Compagnie en 1841 et ordonné prêtre en 1847, il vint au Canada cette annéelà même, passa un an à Laprairie; en route pour l'Ouest, il écrivit sur le typhus et son épilogue à Montréal la lettre dont nous avons déjà donné quelques extraits; le voici maintenant au comble de ses vœux, destiné aux missions sauvages et tout de suite compagnon du P. Choné pour aller au bout du lac Supérieur, fonder la mission de la Rivière-aux-Tourtes. Les lettres qu'il nous a laissées dénotent une belle intelligence, un zèle ardent, une exquise sensibilité et des manières aimables qui devaient lui ouvrir tous les cœurs. !

C'est du Sault-Sainte-Marie que partirent nos voyageurs. Ils y avaient rencontré M. Baraga, alors simple prêtre missionnaire. «Le P. Choné, écrivait ensuite le P. Frémiot, eut avec lui sur les langues indiennes une conversation des plus animées: elle dura depuis 9 heures du soir jusqu'à une ou deux heures du matin. » Il note avec satisfaction qu'ils sont à bord du « seul bâtiment à vapeur qui, depuis plus d'un an, voyage sur le lac Supérieur ». Le bateau s'arrête à Princes Bay. Pour qui connaît cette plage, le ravissement du jeune missionnaire est bien légitime, le lendemain matin, au bord du lac, à la vue du panorama qui se déroule à ses regards: « Le ciel était pur, écrit-il, l'air exhalait une délicieuse fraîcheur. Du haut d'un rocher, je contemplais, resserré dans son vaste cadre de verdure, ce magnifique réservoir d'eau qui porte à si juste titre le nom de Prince's Bay. Ces forêts silencieuses, ces bords lointains et dé-

1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I et II, passim.

serts, où je me voyais conduit par une main si providentielle, éveillaient dans mon âme un indicible sentiment de reconnaissance et d'amour. » — Une barque légère les transporta en quelques heures au terme de leur voyage.

On était au vingt-deuxième jour de juillet. La neuvaine préparatoire à la fête de saint [Ignace commençait. La grâce particulière que le P. Frémiot demande est celle d'apprendre promptement la langue indienne. Ses progrès seront remarquables. A la prière il joint l'effort personnel: il étudie à fond, il analyse la grammaire de M. Belcourt. La Providence lui envoie d'ailleurs un secours inespéré. Le surlendemain de la fête, le P. Choné partait pour une absence de six semaines, laissant son compagnon se tirer d'affaire comme il pourrait en fait de sauvage. Celui-ci était fort perplexe; on le serait à moins. ( Vers midi, raconte-t-il, paraît sur la rivière un canot d'écorce. A cette vue, les deux sauvages qui travaillent à nous faire une maison, courent tout joyeux à sa rencontre; femmes et enfants, tous se portent à l'endroit du débarquement. J'y arrive bientôt moimême, et voilà qu'un bon vieillard s'avance, et: Bonjour, M. le Curé, me dit-il en me tendant la main. — Ah! vous parlez donc français? Soyez le bienvenu; c'est vraiment là une heureuse rencontre. — Heureuse, oui bien heureuse pour moi, répondit-il; il y a longtemps que nous n'avions pas vu de prêtres, que nous désirions en voir. Mais, grâce à Dieu, voilà nos vœux enfin exaucés et je mourrai content. Dès que j'ai su qu'il y avait des prêtres ici, je me suis hâté d'y venir passer le reste de mes jours. » — C'était un métis, à l'emploi d'une compagnie anglaise de pelleteries depuis nombre d'années,

et qui allait maintenant servir d'interprète et de professeur à notre missionnaire.

Le soin des sauvages ne faisait pas oublier les blancs. Les mineurs de Princes Bay et ceux de l'Ile Royale reçurént la visite des missionnaires. À la fin d'octobre, le P. Frémiot achevait l'instruction d'un luthérien, un mineur américain de l'Ile Royale, et le jour de la Toussaint il recevait son abjuration avant la grand'messe. Le Supérieur aurait dû, comme il convenait, chanter cette messe solennelle. Ce fut le P. Frémiot qui célébra, parce que, écrivait-il, «le P. Choné était nécessaire à l'orchestre ».

Au mois de novembre, leur maison fut terminée et bénite. Elle servait en même temps de chapelle et d'école. « C'est là, écrit encore le P. Frémiot, que tous les sauvages se réunissent deux fois le jour, au son d'une barre de fer repliée en triangle. C'est là aussi que votre serviteur fait le catéchisme et l'école. Oui, mon cher Père, me voilà devenu maître d'école; je répète à satiété l'A, B, C, et le B a Ba à vingt-deux enfants sauvages, dont douze garçons et dix petites filles. Et à ce propos, je vous dirai qu'il est bon de tout savoir quand on est missionnaire. Je parie que vous ne devineriez pas de quoi il m'a fallu donner des leçons. La chose, je vous l'avoue, m'a bien quelque peu embarrassé: j'ignorais la théorie aussi bien que la pratique. Mais enfin, il ma fallu faire comme si j'étais passé maître dans l'art. — Qu'est-ce donc, me dites-vous, et quelle si grande difficulté 2... — Eh bien! mon Père, le croirez-vous, il m'a fallu apprendre aux petites filles à faire la révérence! Mais passons là-dessus: c'est une affaire faite, et désormais, de génération en génération, la chose ira d'elle-

même, sans que la Robe-Noire ait à s'en occuper. » —

L'hiver se passa dans ces travaux de prédication et d'enseignement, agrémentés de quelques excursions apostoliques. Cependant une idée peu à peu se faisait jour dans l'esprit des missionnaires: c'était de se rapprocher d'un poste de la Compagnie de la baie d'Hudson, qu'on appelait alors tout court le Fort et qui n'était autre que Fort-William, situé à l'embouchure de la rivière Kaministikwia (les nombreux courants). Les difficultés de l'approvisionnement que l'on éprouvait à la Rivièreaux-Tourtes disparaîtraient en allant s'établir à une petite distance du Fort. Il est vrai que bon nombre de sauvages avaient déjà pris les devants et planté leurs tentes sur la rive droite de la rivière, à trois milles en amont du poste anglais. Au cours de l'été de 1849, les deux Pères et leur Frère coadjuteur s'ébranlèrent à leur tour; ils vinrent s'installer au milieu de leurs ouailles, en disposant toutes choses cette fois pour faire feu qui dure.

La nouvelle mission portait le nom gracieux de l’Immaculée-Conception. Tout lui souriait à son berceau. La Vierge bénie en serait la patronne. Le site, comme celui des autres missions sauvages, était pittoresque. Des bois touffus prolongeaient leurs mystères jusqu'au mont McKay qui s'élève brusquement, près de là, à une hauteur de 1300 pieds. La rivière, où se mirent les huttes indiennes et des fourrés qui se penchent audessus d'elle, après de nombreux détours, s'épanouit en un delta d'émail et d'émeraude, et s'en va par trois branches verser:le tribut de ses eaux dans le lac Supérieur. Bientôt l'on vit de belles fermes cultivées par les sauvages eux-mêmes, quadriller ses bords et repousser peu

à peu l'orée des bois vers la montagne. Au milieu d'elles, loin des bruits de la ville, s'élevait la maison de la prière avec sa svelte tourelle et sa cloche qui avait remplacé le triangle de la Rivière-aux-Tourtes. Puis, d'un côté, l'on vit se dresser la résidence des Pères et de l’autre, plus tard, une maison de religieuses pour l'éducation des enfants. Il en fut ainsi jusqu'à ce que, en 1907, la ville de Fort-William ayant remonté la rive gauche de la rivière et s'étant unie à West-Fort, le Grand-Tronc- Pacifique pour établir ses usines, ses dépôts, ses bassins, ses quais et sa flotte, eut acheté des sauvages, par l'entremise du Gouvernement, une large tranche de la rive droite jusqu'au lac, et refoulé de la sorte la mission indienne, partie au pied de la montagne, partie sur les contours d'une baie prochaine.

Ces progrès incessants de la ville de Fort-William (ainsi que de sa voisine Port-Arthur avec laquelle sans doute elle ne formera bientôt plus qu'une seule et même ville) la sacraient reine des lacs, en faisaient le point de départ de toute la navigation canadienne, comme Duluth l'est pour les États-Unis. Mais tout ce qui tendait à rapprocher la ville de la mission, militait en même temps contre le calme, la simplicité, l'isolement, dont le sauvage a tant besoin pour se tenir dans la voie droite.

Cependant nos missionnaires se livraient à l'organisation de la nouvelle réduction: chapelle, école, exercices de piété, encouragements à l'agriculture, éloignement des blancs, etc. Ils escomptaient une augmentation prochaine de leur petit troupeau par suite d'une mesure draconienne du Gouvernement américain, qui refoulait

au delà du Mississipi tout ce qui restait de sauvages à l'est de ce fleuve.

Le soin des âmes les appelait parfois au loin. Ils n'avaient pas le choix des jours, ni des saisons. Au mois d'avril, le P. Frémiot est en route vers la Rivièreaux-Tourtes avec deux compagnons: ils s'avancent, quelquefois en canot dans les éclaircies que laissent entre elles les glaces brisées, le plus souvent les pieds enfoncés dans l'eau glacée qui recouvre les bordages. Le missionnaire ne peut retenir l'aveu que (c'est un vrai supplice ». Mais il poursuit gaiement sa route. L'un de ses guides est un Anglais protestant qui le précède avec sa lourde charge sur le dos. Comme le terrain sur lequel il marche paraît encore assez solide, il ne met pas d'abord ses raquettes: « Aussi, écrit le P. Frémiot, me donne-t-il le plaisir de le voir, presque à chaque pas, tomber à deux genoux dans la neige. C'est justement un jour de dimanche, et je souris en pensant qu'il fait alors en une heure plus de génuflexions au milieu des forêts, qu'il n'en fit peut-être de toute sa vie dans les églises. » Arrivé au village, il se dispose à entendre les confessions: il n'y a point de grille; il songe pourtant à la règle relative aux confessions des femmes, non nisi ad crates; tout aussitôt il improvise une grille avec ses deux raquettes, fichées en terre en sautoir, et tout heureux, (je neus, dit-il, qu à m'applaudir de l'invention »..

Dans une lettre au Supérieur du séminaire de Saint-Dié, il expose l'ordre du jour de sa vie quotidienne et de ses ouailles — et c'est toujours la même sollicitude et le même inlassable dévouement que chez tous nos bons missionnaires. — [l en vient à parler du chant à l'église,

chant en langue sauvage. Après avoir cité quelques mots odjibwés en guise d'échantillons: (« Avouez, Monsieur le Supérieur, poursuit-il, que votre oreille n'est blessée en rien, et que cette langue, que vous aviez crue barbare, ne manque ni de douceur ni d'harmonie. » Puis dans un mouvement d'enthousiasme auquel les indianisants applaudiront: (Que serait-ce donc, si vous aviez le secret de son accentuation cadencée, de ses énergiques tournures, de ses polysyllabes si riches de sons, de ses

combinaisons si simples et si variées, de cette allure libre qui convient si bien à la noble fierté de l'enfant

des bois. » — L'observation du dimanche est stricte jusqu'à l'excès. «Le dimanche, continue le narrateur, est un jour sacré aux yeux de nos néophytes. Ce serait un scandale de couper alors du bois pour se chauffer, de tirer un coup de fusil, et un enfant qui aura tué un oiseau d'un coup de flèche, le jour du dimanche, croira avoir fait un péché. L'été dernier, un excellent jeune homme me demanda sérieusement: (« Mon Père, y a-t-il du mal à tuer des maringouins, le jour de la prière ? » — N'oubliez pas qu'on a beau faire la guerre à cette maudite engeance, on en est encore à moitié dévoré. — Je lui répondis en souriant: « Je voudrais les tenir tous dans ma main: je ne ferais pas grâce à un seul, fût-ce le jour de Pâques! »

La mission de Fort-William présentait aux missionnaires les mêmes obstacles qui arrêtaient à chaque pas le progrès des autres stations: vie nomade des infidèles et d'un bon nombre de néophytes, polygamie et licence des mœurs, attache aux superstitions se prolongeant parfois jusqu'àprès le baptême, la danse et l'eau-de-vie. Ce dernier point surtout créait une source continuelle

de tentations pour les sauvages et d'alarmes pour leurs pasteurs. La boisson d'enfer était si proche. Quelques coups d'aviron et le canot d'écorce atterrissait au Fort. Il y avait bien la défense ordinaire de vendre des spiritueux aux habitants de la réserve. Mais les vendeurs d'alcool se sont-ils jamais inquiétés de pareilles lois ? L'âme si aimante du P. Frémiot souffrait le martyre à la vue de tant de misères. Aussi, accueillit-il, comme un rayon de soleil dans un ciel qui allait s'assombrissant, l'annonce que l'inauguration de la nouvelle mission de Népigon lui était dévolue. Elle serait desservie de Fort- William. Ce qui en avait retardé l'ouverture était, en été, l'absence annuelle de l'un des deux Pères; en hiver, la distance (deux cents milles) estimée trop grande. Mais le P. Choné crut le moment venu de faire un suprême effort; l'enjeu en valait la peine: plus de quatre cents Indiens attendaient la visite de la Robe-Noire. Au cœur de l'hiver de 1852, le P. Frémiot chaussa ses raquettes et se mit en route vers le fort du lac Népigon. Il souffrit horriblement du froid, à ce qu'il assure: et on peut l'en croire, car il n'était point plaignard. «A peine, poursuit-il, avais-je touché le terme de mon voyage, que déjà j'en avais oublié les misères. » C'est le 29 février, premier dimanche du carême, que le saint Sacrifice est offert pour la première fois sur cette plage déserte. Il prêche aux adultes, catéchise les enfants, leur fait répéter les cantiques que l'on chante sur les bords de la Kaministikwia; et quand, au mois de mai, le lac devient libre de glaces, que les îles dont il est parsemé présentent aux regards leurs bouquets de verdure, les canots indiens se remettent à le sillonner, des familles entières accourent au lieu de la prière, les tentes se

dressent, le travail du missionnaire grandit chque jour et avec la fatigue les consolations intimes et l'espoir des belles moissons futures. Il expose sous les yeux des sauvages émerveillés les tableaux du grand missionnaire de la Bretagne, le P. Maunoir, représentant la mort, le jugement, l'enfer, le ciel. Un jour, il mit à exécution le projet qu'il avait conçu dès son arrivée, d'arborer sur cette plage l'étendard sacré de la croix. € Et maintenant, dit-il, debout sur une éminence à côté du fort, près d'un ancien cimetière, elle regarde le lac et semble inviter les familles nomades qui le sillonnent en tous sens, à venir chercher sous son ombre le repos, le salut et la vie. » Ce triomphe de la croix marqua en même temps la fin de ses rudes labeurs au Népigon et sur les bords du grand lac. Le jour de saint Louis de Gonzague, après avoir fait six portages, sauté deux rapides et couché six fois sous la tente, il revoyait avec bonheur sa chère mission de l'Immaculée-Conception; mais pour s'en détacher aussitôt. Quelques jours après, 25 juin, la sainte obéissance l'appelait à l'île Manitouline remplacer le P. du Ranquet, qui lui-même allait au lac Supérieur, prendre la place laissée vacante.

C'est une figure si attachante que celle du P. Frémiot, que l'on me saura gré, j'en suis sûr, d'ajouter un mot sur la suite et la fin soudaine de ses travaux. Pendant deux années encore, il se dépensa auprès des sauvages avec la même gaîté et le même entrain, puis, un beau jour dans une course apostolique à Mississaging, il voulut, à quelque distance de ses compagnons, prendre un bain,

s'aventura trop, perdit pied et disparut. Son cadavre

ne fut retrouvé qu'après plusieurs jours de recherche et ramené à Wikwemikong. La douleur de la communauté, on le conçoit, fut grande; elle ne fut égalée que par celle des sauvages dont il était extrêmement aimé.

Il n'était âgé que de trente-six ans.

Le successeur du P. Frémiot n'était pas une recrue d'hier dans la phalange sacrée des apôtres de l'Ouest. Neuf années de luttes et de labeurs aux îles Walpole et Manitouline en faisaient déjà un vétéran. Il ne démentit point dans son nouveau poste la réputation de sainteté et de zèle qui l'avait devancé. De 1852 à 1870, le P. Choné et lui furent presque constamment chargés de la pénible mission de Fort-William, avec l'unique agrément de se passer à tour de rôle le fardeau de la supériorité. Une seule fois, le P. Férard se glissa entre les deux, l'espace de trois ans. Il jetait déjà sur le papier ses premières notes de lexicologie indienne. Sa vie à proprement parler fut surtout affectée à ces travaux. II les continua avec amour, avec une persévérance digne d'un meilleur sort. Commencée en effet et poursuivie avec l'espoir d'être utile à ses frères dans l'étude de l'odjibwé, son œuvre a été pour eux comme un jardin fermé dont la clef est perdue. A part une liste de racines, une autre de suffixes et une esquisse grammaticale de quelques pages, on a de lui un lexique odjibwé-anglais, destiné à servir de base au grand dictionnaire odjibwéanglais et anglais-odjibwé, dont la lettre À seule est finie, et qui forme déjà un manuscrit de mille pages. Or le lexique odjibwé-anglais, manuscrit de la valeur

de trois grands in-quarto, est d'une écriture si ténue, si mince, qu'elle s'allonge comme un ver sur la ligne bleuâtre du papier et finit par se confondre avec elle. Écriture illisible, qui a fait le désespoir des indianisants, nombre d'entre eux ayant à plusieurs reprises essayé de la déchiffrer. Ainsi des deux dictionnaires du P. Férard, l'un en est resté à la première lettre, l'autre, comme le grand sphinx de Gizèh, garde farouchement son impénétrable secret. !

L'année 1870 apporta aux ouvriers de Fort-William, un précieux renfort: des Dames enseignantes venaient comme à Wikwemikong, prendre en mains l'éducation des enfants. Puis bientôt ce furent trois coopérateurs, les PP. Blettner, Baxter et Vary, soit auprès des Indiens, soit auprès des blancs des alentours. Mais les longues et dures excursions étaient réservées au P. du Ranquet. Son champ d'apostolat s'étendait au sud jusqu'à Grand- Portage, à 50 milles dans le Minnesota, au nord à Red Rock 100 milles, Népigon 200 milles, et poussant plus loin que n'avait fait le P. Frémiot, il visitait Michipicoton 300 milles, Agewang 340 et Lac Long 380 milles. Deux fois par année, printemps et automne, on le voyait avec son guide et ses chiens partir pour ces marches forcées de trois et quatre mois, où vingt fois il faillit

1. Le P. Martin Férard était né à Autun, le 8 septembre 1817. Il entra dans la Compagnie le 2 novembre 1839; passa aux Etats- Unis, sept ans après; y fut ordonné prêtre le 7 février 1847; vint aider aux Pères de Montréal lors du typhus de cette même année; revint au Canada en 1855; fut employé au ministère des sauvages tout en poussant ses travaux sur la langue odjibwée et consacra enfin ses dernières années à ce labeur sans issue; il mourut au scolasticat de l’'Immaculée-Conception, le 10 janvier 1891.

perdre la vie. D'autres excursions plus rapides s'effectuaient en été et au cœur de l'hiver. Dans ces dernières, comme du reste dans celles du printemps, tardif en ces contrées, le traîneau tiré par des chiens était de rigueur pour le bagage; le P. du Ranquet marchait devant pour frayer le chemin. On ne s'était pas encore avisé d'ajouter deux ou trois chiens à l'attelage et de s'installer soi-même sur le traîneau. Les chiens ont un chef, un leader, qui ouvre la marche, et avec une brusquerie au départ qui menace de tout culbuter, enfile lui et sa suite les sentiers connus ou inconnus, quitte à se faire redresser de temps à autre par la voix ou le fouet du missionnaire. Ce procédé plus moderne, employé de nos jours dans les missions du Canada et de l'Alaska, sauve à la fois un temps précieux et d'inutiles fatigues.

Mais les fatigues chez le P. du Ranquet n'entraient pas en ligne de compte et sa forte constitution lui faisait trouver du temps pout tout. On le vit mener cette rude existence pendant vingt-cinq ans sur les bords du lac Supérieur et quand, en 1877, on le chargea de la direction de Wikwemikong, on ne fit qu'ajouter un fardeau de plus au missionnaire qui, durant vingt-trois autres années, continua auprès de ses chers sauvages son œuvre de relèvement religieux et social.

Il eut en outre la consolation, en 1878, d'assister à ses derniers moments son vieux compagnon d'apostolat, son émule en intensité de travail et en sainteté, le P. Choné. Lui-même ne déposa les armes que dans sa quatre-vingt-huitième année, en 1900, et alla prendre place auprès de ses frères à l'ombre de la grande croix

du cimetière qui se dresse au fond de la paisible baie de Wikwemikong.

Ici se clôt la première période des missions sauvages. Les principaux événements qui suivirent et l'état présent de ces missions, formeront un tableau d'ensemble que nous remettons à plus tard.

Nous ne quitterons pas néanmoins la province d'Ontario, sans raconter, et tout à la suite, les fondations projetées et celles qui s'établirent en effet dans les premières années du retour.

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