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Le P. Saché avait quitté Québec pour le Sault-au- Récollet, en 1853; le P. Schneider le remplaça. Bâtisseur émérite, il ne fut pas lent à décider la construction de la
résidence. « Songeons à l'avenir », disait-il; et parti de ce principe il mena l'affaire à grandes guides. Ce qu'il avait en vue pour plus tard, c'était de faire d'une partie de la résidence une maison d'études pour les scolastiques. L'espace manquant quelque peu, excepté vers le ciel, il poussa de ce côté les escaliers et les pièces, de sorte que, de là-haut comme d'un observatoire, on avait pardessus les toits, la plus belle vue du monde: le bas de la ville, la Saint-Charles, le bassin Louise, l'île d'Orléans, Montmorency, Beauport, Charlebourg, Notre-Dame de Lorette et la sierra des Laurentides. C'était alléchant. De fait, le juvénat par deux fois et la philosophie une fois tentèrent l'aventure, mais chaque fois durent y renoncer pour remonter soit au Sault soit à Montréal. Le P. Schneider laissa à ses successeurs aidés de saint Joseph, le soin de payer ses dettes. Ils s'y mirent de bon cœur, non sans quelque gêne. Ainsi, en 1859, l'École normale ayant besoin d'un logis, les Pères y virent le doigt de la bonne Providence qui leur ménageait un revenu: ils louèrent leur maison, et se blottirent euxmêmes sous la chapelle de la congrégation, se condamnant par là et pour quelques années à une vie de catacombes.
La résidence de Québec eut successivement à sa tête les Pères Schneider, Baudry, Faleur, Martin et Pierre Point. Parmi les principaux assistants, nous distinguons les Pères Tailhan et Braun. L'Université Laval, fondée en 1852, demanda en 1858 un Jésuite pour y enseigner la philosophie. Les succès du Père Tailhan pendant les deux années qu'il y professa prouvèrent la justesse du choix. Un autre choix qui ne fut pas moins heureux, fut celui du P. Braun pour une série de conférences à
la basilique sur le mariage chrétien ?. C'était en1866. L'Université n'était pas, à cette époque reculée, aussi attentive qu'aujourd'hui à la parfaite pureté de doctrine de ses professeurs. C'est ainsi que l'on voyait aux mains de l'un d'eux les ouvrages du légiste gallican Pothier. Et pourtant bon nombre d'erreurs s'y étalaient rien que sur la doctrine du mariage. Le P. Braun les cloua l'une après l’autre au pilori dans ses doctes conférences ?. On s'en émut jusqu'à l'effarement au Conseil universitaire. Une pression exercée en haut lieu fit évincer du diocèse le Jésuite incommode %. Nous retrouverons bientôt le P. Braun à Montréal, dans une circonstance
mémorable.
Le P. Pierre Point, — l'homme d'action que nous avons admiré à Sandwich, — était Supérieur de la résidence. Il venait de fermer les yeux à son frère Nicolas. Il avait dépensé à Québec pendant onze ans ses dernières forces: il avait le premier donné un magnifique élan à la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, établi en ville et dans quelques paroisses des campagnes l'Apostolat de
1. Le P. Antoine Braun né, le 5 février 1815, à Saint-Avold en Lorraine, entré dans la Compagnie le 25 août 1839, vint au Canada en 1851: fut d'abord assistant du P. Vignon à Laprairie, puis ouvrier infatigable pendant quinze ans à la résidence de Québec. Il mit dans son ministère, dans l'étude surtout des questions sociales, cette constance tenace au travail qui avait donné naissance autrefois, parmi ses confrères du Scolasticat, à ce mot élogieux: Braunina constantia.
2. Voir Instructions dogmatiques sur le Mariage chrétien, par le P. A. BRAUN, S. J., 2e éd., Montréal, 1873.
3. V. Lavallensis Succursalis, p. 152, 153, 161, 162. — Notice sur la nouvelle Mission de la Compagnie de Jésus au Canada, p. 52.
la Prière, activé la lecture du Messager, et inauguré avec plus de solennité le mois du Sacré-Cœur ?.
Ses soixante-dix ans étaient sonnés depuis sept mois, lorsqu'en octobre 1872 un successeur lui fut donné. Au mois de janvier suivant il revenait à Montréal. Nous dirons plus tard les beaux exemples de toutes les vertus qu'il continua de donner à ses frères pendant plus de vingt ans encore, en faisant de sa vieillesse utile, aimable et sereine le soir d'un beau jour.
En 1870, Sillery voulut honorer le premier missionnaire Jésuite du Canada. On se souvient que le P. Massé, accompagné du P. Biard, avait abordé en Acadie, en 1611. Chassé par des pirates, revenu en 1625, de nouveau banni par les Anglais en 1629, mais ramené pour de bon cette fois en 1633, il passa au milieu de ses Montagnais les treize dernières années de sa vie, et fut inhumé à Sillery. Ses restes précieux furent découverts en 1870 par les abbés Laverdière et Casgrain. L'idée d'un monument leur vint à la pensée, et tout de suite les habitants du bourg élevèrent au bord du grand fleuve un obélisque que supporte un socle de pierre orné de quatre tables de marbre. Sur l'une d'elle on lit:
LES HABITANTS DE SILLERY ONT ÉLEVÉ CE MONUMENT A LA MÉMOIRE DU PÈRE ENNEMOND MASSÉ, S.]J.
PREMIER MISSIONNAIRE EN CANADA INHUMÉ EN 1646 DANS L'ÉGLISE DE SAINT-MICHEL EN LA RÉSIDENCE DE SAINT-JOSEPH DE SILLERY
1. Au tome II de cet ouvrage, l'occasion se présentera de faire ressortir la part très grande du P. Point dans l'extension, au Canada, de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus.
Une autre table porte l'inscription suivante: L'ÉGLISE DE SAINT-MICHEL QUI S'ÉLEVAIT EN CET ENDROIT FUT BÂTIE PAR LE COMMANDEUR DE SILLERY FONDATEUR (en 1637) DE LA RÉSIDENCE DE SAINT-JOSEPH
La cérémonie du dévoilement et de la bénédiction, le 26 juin 1870, avait attiré une foule immense des villages environnants et surtout de la ville de Québec. Les émotions patriotiques et religieuses de ce jour devaient avoir un écho plus tard au cœur de la grande ville.
En 1889, grâce à l'initiative du Cercle catholique de Québec, le monument Cartier-Brébeuf commémora un double événement cher au pays tout entier et plus spécialement à la Compagnie de Jésus ! Le découvreur du Canada, Jacques Cartier, dans l'automne de 1535, avait conduit ses trois navires, la Grande Hermine, la Petite Hermine et l'Émerillon, au confluent des rivières Saint-Charles et Lairet, et là, avait construit pour hiverner, un fort qui devait s'appeler Fort Jacques-Cartier. Le 3 mai 1536, il y avait arboré au nom du roi le signe auguste de notre rédemption, et trois jours après il dirigeait les proues de sa flottille vers les rives de France. — Près d'un siècle plus tard, en septembre 1625, les Jésuites, revenus au Canada, établissaient leur première résidence de Notre-Dame des Anges sur l'emplacement même du Fort Jacques-Cartier et à leur tour plantaient la croix en ce lieu béni. Le terrain et ses alentours jusqu à la rivière de Beauport et le ruisseau Saint-Michel
1. Pour les détails de cette fête, voir Fête nationale des Canadiens français, par H.-J.-J.-B. CHouINARD, Québec, 1890.
formaient la Seigneurie de Notre-Dame des Anges que le duc de Ventadour venait de leur concéder.
Trois jours de gala marquèrent l'inauguration du monument, les 23, 24 et 25 juin 1889. Rien ne manqua de tout ce que peuvent l'Église et l'État pour rehausser la magnificence d'une fête. Le 23 au soir, au milieu des chants et des salves d'artillerie, le feu de la Saint-Jean, allumé sur l'un des contreforts de la citadelle, donnait le signal aux paroisses environnantes qui soudain, de tous les points de l'horizon, s'illuminèrent dans la nuit sombre en dardant leurs jets de flammes sur les deux rives du fleuve ainsi qu'aux flancs des collines jusqu au sommet des Laurentides. Le lendemain, tout Québec religieux, civil et militaire descendit en rangs pressés vers le rendez-vous. La messe en plein air, au Fort Jacques-Cartier, fut célébrée par Son Éminence le cardinal Taschereau, devant une foule évaluée à cent mille personnes. Tout près de l'autel s'élevait le monument qui, par l'hommage rendu au découvreur et à un groupe d'apôtres, symbolisait à merveille le double et immortel amour des Canadiens français pour l'Église et pour la France.
Sur le beau granit laurentien on avait gravé d'un côté cette inscription:
JACQUES CARTIER ET SES HARDIS COMPAGNONS LES MARINS DE LA GRANDE HERMINE LA PETITE HERMINE ET DE L ÉMERILLON PASSÈRENT ICI L'HIVER DE 1535-36
Sur une autre face on lisait:
LE 23 SEPTEMBRE 1625 LES PÈRES JEAN DE BRÉBEUF, ENNEMOND MASSÉ, ET CHARLES LALEMANT PRIRENT SOLENNELLEMENT POSSESSION DU TERRAIN APPELÉ FORT JACQUES- CARTIER SITUÉ AU CONFLUENT DES RIVIÈRES ST-CHARLES ET LAIRET POUR Y ÉRI- GER LA PREMIÈRE RÉSIDENCE DES MISSIONNAIRES JÉSUITES A QUÉBEC
On trouvait sur un troisième côté les noms de quelques-uns des martyrs jésuites: Jogues, de Brébeuf, Lalemant, Garnier, Daniel, Buteux et de Nouë.
Québec, déjà riche en institutions religieuses de tous genres, n'avait pas encore néanmoins, en 1891, une maison où prêtres et laïques pussent se retirer pour faire privément les exercices de la retraite. Cette année-là, s'ouvrit à cette fin la Villa Manrèse, paisible, solitaire, ombragée de grands ormes, de bouleaux et de chênes, sur le Chemin Sainte-Foy, non loin du monument élevé à Lévis et à ses braves. Propriété et maison toute faite avaient été achetées par un riche avocat de la ville, M. Louis-de-Gonzague Baillargé, et cédées en pur don à la Compagnie de Jésus.
Le grand salon était devenu une gracieuse chapelle à l'usage des retraitants. Les pieux voisins et voisines en connurent bientôt le chemin. Et comme on se sentait loin, bien loin, et depuis l'ouverture du petit sanctuaire, plus loin que jamais de l'église paroissiale de Saint-Jean- Baptiste, l'idée vint à plusieurs chefs de famille de signer une requête à l'autorité religieuse pour l'érection d'une chapelle publique. Ce fut vite fait et vite accordé. Restait à trouver les fonds. Le Supérieur de la résidence de Québec était alors le P. Édouard Désy. C'est lui qui avait incliné doucement vers Manrèse le cœur compatissant du donateur. Devant cette œuvre nouvelle, il ne crut pas excessif de frapper à la même porte. Dès 1882, M. Baillargé avait conçu le projet peu banal — et il s'y employait activement comme à tout ce qu'il entreprenait — de faire ériger une église ou chapelle dans chacune des cinq parties du monde. Le P. Désy pensa que la partie du monde où se trouvait Québec ne devait pas échapper à cette ingénieuse distribution. La demande fut accueillie avec la même générosité que la première, et dix mille dollars vinrent s'ajouter aux huit mille de l’année précédente. Le nom de M. Baillargé s'inscrivait derechef à côté de ceux que nous avons déjà signalés, au livre d'or des bienfaiteurs de la Compagnie de Jésus.
La pierre angulaire fut bénite le 3 mai 1894 et le nom de Notre-Dame du Chemin donné à la chapelle. Nom cher aux fils de saint Ignace, à cause de l'extraordinaire dévotion du fondateur pour l'image miraculeuse de ce nom à Rome. L'élégante chapelle éleva bientôt sa flèche au-dessus des grands arbres qui l'environnent et par la perfection classique de ses lignes et le goût
qui présida aux décorations intérieures devint en peu de temps le pur joyau que tous admirent aujourd'hui.
L'installation d'une église dans une localité est toujours le signal d'un regain de vie. Les offices divins, le zèle des desservants, la beauté et l'élévation du site à la limite extrême de la ville dans l'air embaumé de la campagne, ne tardèrent pas à grouper autour du nouveau sanctuaire de nombreuses familles. En 1899, le P. Désy prenait en main l'œuvre dont il avait été l'âme jusqu à ce jour; il la garda jusqu'au mois d'août 1914. Dans l'intervalle, il obtint, en 1909, l'érection de sa chapelle en église paroissiale, et en 1912 agrandit la Villa Manrèse de manière à en faire définitivement une maison de retraites fermées.
A la résidence de la rue Dauphine on ne chômait point non plus. Les congrégations marchaient de succès en succès. Depuis le retour des Pères à Québec, en 1849, les deux congrégations de Notre-Dame et de Saint-Roch avaient été dirigées par eux. La paroisse de Saint-Roch, qui possédait dans ses limites la chapelle de la congrégation, avait vu tellement croître le nombre de ses fidèles, qu'il parut nécessaire en 1901 de la diviser. La chapelle de la congrégation, si providentiellement située, devint l'église paroissiale de Notre-Dame de Jacques- Cartier. Le Supérieur de la Mission pria en même temps l'archevêque de Québec de vouloir bien transférer au titulaire de la nouvelle paroisse le gouvernement de la congrégation.
L'affection des Pères se concentra dès lors sur la congrégation de la Haute-Ville. Elle le leur rendit bien. L'occasion ne devait pas tarder de la manifester avec
éclat. Les états de service de la congrégation dataient de loin: fondée par le P. Poncet en 1657, peut-être était-elle la plus ancienne de l'Amérique du Nord. L'année 1907 ramenait le deux cent cinquantième anniversaire de sa fondation. Les fêtes du 3 et du 4 février furent splendides. La congrégation des jeunes gens, fondée en 1873 et se réunissant dans la même chapelle, s'était jointe à son aînée pour la célébration. Un gage précieux fut laissé entre les mains des Pères pour commémorer à la fois cette date et l'inaltérable attachement que leur gardaient leurs fils spirituels. La chapelle attenante à la résidence était restée jurque-là la propriété de la Congrégation. Ce qui avait été décidé en principe, en 1905, reçut, deux mois après les fêtes du centenaire, sa pleine exécution: la chapelle, l'immeuble sur lequel elle est érigée et tous les biens meubles qui en relèvent, étaient cédés aux Pères de la résidence, « dans le but, ajoute l'acte de donation, de resserrer davantage les liens de reconnaissance qui attachent la Congrégation aux successeurs des missionnaires Jésuites, qui l'établirent à Québec en l'année 1657 ».
Nous avons conduit le récit des œuvres de Québec jusqu'à une date fort avancée, afin d'en garder mieux une vue d'ensemble, et aussi pour ne pas revenir trop souvent à la vieille métropole, une fois dans l'engrenage de Montréal. La suite de cette histoire toutefois nous y ramènera forcément encore, à l'occasion de certains événements de première importance dont Québec serä le théâtre.