LIVRE NEUVIÈME
SOMMAIRE
I.— L'enseignement religieux. — La prélection. Les concertations. — La formation du caractère: le collège, un microcosme. — les jeux. Le théâtre.
II — Le P. Martin, recteur. — Cours de droit au collège. — Travaux d'histoire et d'archéologie du P. Martin. Ses études sur le pays des Hurons. — Retour en France du P. Martin; sa mort. —Le P. Vignon; fondation de l'Union catholique (1858). — La Mission de New-York-Canada confiée à la nouvelle province de Champagne (1863). — La construction du Gesù (1864); ouvert au culte (1865). — Le: poids d'une dette. — Inauguration du cours de commerce.
III. — Orientation anglaise du collège Sainte-Marie (1868); tollé général; on revient au français. — Encore la dette; terribles appréhensions; le collège échappe à la banqueroute. — Le P. Lopinto. — Noces d'or de Mer Bourget (1872). Le sermon du P. Braun: libéralisme et gallicanisme passent un mauvais quart d'heure. Voyage du P. Braun à Rome: son sermon approuvé, traduit en italien, est distribué aux cardinaux.
Lors de la fondation du collège Sainte-Marie, nous avons dit que le Ratio Studiorum, comme tout système pédagogique intelligent et vraiment digne de son objet, met en première ligne l'instruction religieuse. Le Ratio, en ce faisant, s'inspirait du principe fondamental des Exercices spirituels de saint Ignace, la fin de l'homme; principe que le législateur transporta dans la quatrième partie de ses Constitutions où il traite des collèges, et
que le Ratio formule ainsi à la première règle du Provincial: (L'un des plus importants devoirs de la Compagnie est d'enseigner toutes les sciences qui se peuvent enseigner selon notre Institut, de manière à conduire les hommes à la connaissance et à l'amour de leur Créateur et Rédempteur Jésus-Christ. » Ce principe est une lumière qui enveloppe et pénètre toute la question de l'éducation, comme il doit informer toute vie humaine qui ne veut pas finir par un désastre. Les meilleurs esprits, jusqu'ici dévoyés, s'en préoccupent, et pour ne pas aller plus loin que chez nos voisins du Sud, où sévit l'instruction areligieuse dans les écoles publiques et les High-Schools, un retour se fait à la réintégration de la religion dans les écoles. Comme en tout retour dont on est quelque peu honteux, on s'avance lentement, timidement: on propose d'abord la lecture de la Bible, la Bible, pour eux seule règle de foi et dont un théologien de la Réforme, Werenfels, à pu dire:
. Hic liber est in quo quaerit sua dogmata quisque ; Invenit et bariter dogmata quisque sua !.
Ainsi compris, c'est assez neutre, pense-t-on, assez unsectarian pour les mille sectes protestantes, pourvu toutefois qu'on n'y entremêle aucune glose, et puis l'anglais de la Bible est d'une si belle tenue littéraire. Cet enseignement dosé, dilué, incolore, si tant est qu'on puisse l'appeler enseignement, combien ne s'éloigne-t-il pas de la méthode catholique!
L'Église, elle, n'a pas à revenir sur son passé. Elle
1. Cité par SCHWICKERATH, Jesuit Education, p. 587; et dont la traduction suivante nous est communiquée : Les dogmes dont chacun se réclame pour vivre, [1 les cherche et les trouve aux pages de ce livre,
n'a jamais changé. Par les décrets de ses Conciles et les encycliques de ses Papes, elle a toujours revendiqué pour l'enfant avec la plénitude de l'instruction profane, la plénitude de l'instruction religieuse; non pas deux enseignements parallèles, l'un à côté de l'autre, séparés l'un de l’autre de manière à ne se joindre nulle part; mais double enseignement, distinct sans doute l'un de l'autre mais, comme l'âme et le corps, se compénétrant, s'entr'aidant, s'harmonisant de telle sorte que par ce concours subordonné et cette direction supérieure unique, le jeune homme en sorte avec des gages raisonnables de succès dans le temps et les suréminentes promesses de l'au-delà. Et c'est ainsi que l'Église dans sa marche éducative ascensionnelle laisse bien loin derrière elle la Grèce et l'Empire romain: Athènes ne visait qu'à la formation — splendide certes — du corps et de l'âme pour cette vie; si Rome semblait monter plus haut, ce n'était encore, dans ses vues de domination mondiale, que pour préparer des citoyens dignes de son empire: … [lla inclyta Roma Impberium terris, animos aequabit Olympo.
L'Église va plus haut et plus loin, puisqu'elle touche vraiment le ciel et se revêt d'immortalité. De là, cette maternelle sollicitude dans les écoles et les collèges à nourrir le cœur de l'enfant de la moelle des lions, je veux dire, des plus fortes, des plus solides dévotions au très saint Sacrement de l'autel, au Sacré Cœur de Jésus, à la sainte Vierge, à saint Joseph, à l'Ange gardien, etc. — De là, la communion fréquente et quotidienne; l'Apostolat de la Prière et les premiers vendredis du mois; les congrégations de la sainte Vierge, et ici le collège Sainte- Marie n'avait qu'à puiser dans le trésor de la famille,
puisqu'elles tirent leur origine d'un collège de la Compagnie à Rome, et qu'elles étaient en grand honneur au vieux collège de Québec ! — De là encore, ce zèle à glisser opportunément une pensée pieuse, élevante, dans une leçon, un devoir, une explication, de manière à former dans la classe comme une atmosphère de religion où se dilate librement la poitrine de l'enfant. Non pas qu'il faille charger cette atmosphère et la rendre irrespirable: Ne quid nimis, pas d'excès, même dans les parfums. — De là enfin, l'enseignement méthodique de la religion dans toutes les classes, enseignement qui ne se traîne pas langoureux, terne et sec, le long du cours, mais aille croissant, plus fort, plus clair, plus pratique, plus éveillé, plus au courant des objections et plus capable d'y répondre. Est-ce à dire que tout soit terminé avec le collège ? Non assurément. Ce n'est qu'une base, une fondation de l'édifice religieux. Reste à élever audessus, comme d'ailleurs sur toutes les autres études, ce quon pourrait appeler un cours universitaire de religion. Il n'y aurait à s'en étonner que des esprits superficiels. Ce cours, tel qu'inauguré naguère à Montréal, destiné à la classe éclairée et dirigeante pour accroître ses lumières et doubler son action, rencontre bien ce vœu de saint Clément d'Alexandrie: ( Que la foi devienne savante, et que la science garde sa foi. » 6
Après la foi, la science; et, dans l'espèce, l'étude des classiques. Nous avons déjà dit son excellence. Ajoutons ici quelques mots sur la méthode ?. Laissant de côté
1 Abbé GossEeLiN. L'instruction au Canada sous le régime français, p. 319, s.