‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècle, tome 1; 1842-1872Chapitre 18 sur 67 · Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p · texte numérisé non relu

Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p

sa part, le Canada reçut près de 100,000 de ces malheureux immigrants. L’Angleterre, écrivit plus tard un religieux de New-York, venu au Canada pour prêter main forte, l’Angleterre y trouvait double profit: se débarrasser de ses inquiétants voisins, et les déverser dans sa colonie du Canada pour l’angliciser. » Si encore les autorités anglaises avaient pris sur les vaisseaux marchands les précautions que réclamait le misérable état de leurs victimes. Mais on les entassa par milliers à fond de cale, dans des navires malsains, presque sans vêtements et sans nourriture, épuisées déjà par de longues privations. Rien d’étonnant si les fièvres éclatèrent à bord, et en particulier le typhus. Plus de 5 000 personnes moururent en mer. Les autres victimes, au nombre de 8000, trouvèrent au moins, avec les soins les plus empressés, une sépulture chrétienne à la Grosse-Ile, station de la quarantaine, et dans les villes de Québec et de Montréal.

Pour ne m’arrêter qu’à cette dernière ville, les archives du collège Sainte-Marie possèdent de précieux renseignements sur ces heures douloureuses qui étreignirent tous les cœurs. 1 Ce sont les lettres de trois témoins oculaires. La première est celle du P. Martin: elle est datée du 27 juillet, alors que le fléau était à son paroxysme. L’auteur débute par un bref exposé de l’immigration irlandaise, puis à propos de l’examen médical des malades ou des suspects sur les navires en quarantaine à la Grosse-Ile, il observe: « Les médecins leur font subir une singulière épreuve pour les reconnaître en peu de temps. Arrivés sur le vaisseau pour les soumettre à

1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, pp. 264-266; 280; 372-374.

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l’inspection, ils tendent une corde d’un bordage à l’autre, à la hauteur de 2 pieds ^ ou 3 pieds; les émigrants sont obligés de passer dessous, sans la toucher et seulement en se pliant. La plus grande partie tombe à terre, ou ne peut se plier; ils ont ainsi bientôt passé en revue 600 ou 1000 passagers. » — Puis revenant à Montréal: « Il a fallu bientôt former ici un nouveau lazaret: des appentis temporaires ont été dressés près de la ville. 1 Aujourd’hui on y compte 1700 malades au milieu desquels règne le typhus dans toute sa violence; c’était déjà un affreux malheur; mais en voici d’autres plus désolants encore, leur plaie saignera bien plus longtemps: ces émigrants sont en grande partie catholiques. Les prêtres de Saint-Sulpice sur la paroisse de qui ils se trouvent ont volé à leurs secours avec une sainte intrépidité et un héroïsme vraiment admirable. Dieu les attendait sur ce champ de bataille pour leur donner leur récompense; c'était bien la couronne la plus digne d’envie pour des cœurs apostoliques. Cinq de ces Messieurs sont déjà morts, sept autres sont encore hors de combat; il est probable qu’ils ne se révéleront pas tous. Deux prêtres du diocèse ont aussi péri dans ce ministère.... Ceux qui restent sont accablés sous le poids d’une pareille douleur et par des travaux tout à fait au-dessus de leurs forces. Ils ont été obligés de demander du secours à Monseigneur, ne pouvant plus suffire seuls aux besoins de la paroisse. Déjà quelques jours auparavant notre saint prélat avait pris l’administration immédiate du service des émigrants malades, et il marche à la tête de ses prêtres pour leur porter des secours.

1. Ces appentis, ou sheds comme on les appelait communément, étaient situés à là Pointe-Saint-Charles.

« J’étais à donner une mission dans la ville des Trois- Rivières, quand les malheurs de ces Messieurs de Saint- Sulpice commencèrent. A mon retour, je me hâtai d’aller m’offrir avec le P. Saché, pour demeurer chez eux et leur prêter notre secours. Les PP. Mignard et Henri du Ranquet, venus de New-Yrok pour m’aider dans les missions de cet été, nous devenaient très utiles dans ces circonstances; mais ils ne suffisaient pas pour remplir les vides faits par la mort. A la prière de Monseigneur, j’écrivis au plus vite à nos Pères de New-York pour leur demander un nouveau renfort. Le P. Thébaud, supérieur du collège de New-York, a généreusement répondu à mon appel; il a envoyé immédiatement quatre nouveaux ouvriers, les PP. Driscol, du Merle, Férard et Schianski. Ils ont été accueillis par ces Messieurs de Saint-Sulpice avec une bonté toute fraternelle et, sans attendre un moment, ils se sont mis à l'ouvrage. » — Le P. Martin ajoute ce beau témoignage sur l’héroïsme des religieuses et les beaux exemples de vertu des Irlandais frappés par l’épidémie: « Les religieuses, qui ont été en grand nombre au secours des malades immigrants et avec un courage au-dessus de tout éloge, ne sont pas épargnées : il y en a déjà six de mortes. J’apprends aujourd’hui qu’on en compte encore, dans les différentes communautés, plus de quarante de malades, et plusieurs à l’extrémité. On ne peut pas prévoir quand s’arrêtera le fléau qui paraît déjouer toutes les ressources de l’art. Plusieurs croient qu’il n’est encore qu’au commencement de sa marche. Au milieu de tous ces malheurs, la religion, tout en pleurant ses ministres et ses vierges héroïques, a raison de se réjouir des beaux exemples de vertu de ses enfants. La résignation de ce peuple irlandais et

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sa soumission à la Providence a quelque chose qui tient du prodige. La vue du prêtre, les sacrements de l'Église lui font oublier toutes ses douleurs et ses horribles privations. Sa foi d’airain semble grandir en proportion de ses épreuves. Les protestants, témoins des vertus dont ces lieux de souffrance offrent le tableau, rentrent en grand nombre, avant de mourir, dans le sein de l’Église. »

Le P. Férard faisait partie de l’équipe de secours envoyée par New-York. Il reviendra plus tard au Canada et prendra rang parmi les doctes indianisants. — Après s’être dépensé nuit et jour pendant deux mois, il écrit de New-York à la fin d’août: «J’estime n’avoir jamais passé de plus belles vacances que celles de 1847. » Lui aussi n’a que des éloges pour les prodiges de dévouement de la part des prêtres et des communautés religieuses. Pour les Soeurs de la Providence, il signale ce trait: «Elles comptèrent jusqu’à dix-sept membres attaqués à la fois, dont deux ont déjà succombé, ce qui ne les a pas empêchées de faire le vœu d’aller aux sheds jusqu’à extinction du fléau ou de leur Congrégation. )) Puis il continue: « Parmi les prêtres de l’évêché, deux sont morts, l’un M. Hudon, grand vicaire, a laissé de profonds regrets, même parmi les protestants; plusieurs prêtres des paroisses voisines ont ajussi succombé. Monseigneur lui-même, au moment où je suis parti de Montréal, 22 août, était déjà malade et l’on craignait pour sa vie. Un grand nombre de médecins sont tombés malades; un ou deux sont morts; enfin il n’est pas jusqu’aux ministres protestants qui n’aient également fourni leurs victimes; deux d’entr’eux ont été emportés par le fléau; mais cet accident a jeté une telle terreur parmi

les autres qu’ils abandonnèrent tous le champ de bataille, à l’exception d’un certain ministre qui est furieux en voyant l’Église catholique arracher à l’erreur et à la mort éternelle un bon nombre de protestants, que le noble dévouement des prêtres catholiques engage à se convertir. »

Tous les malades n’étaient pas à la Pointe-Saint- Charles. Bon nombre d’immigrants, redoutant les sheds comme des tombeaux, venaient demander l’hospitalité à leurs compatriotes établis dans le faubourg Griffintown. Touchés de compassion, on les recevait et avec eux le germe de la mort; de sorte que l’on voyait des familles entières victimes de l’hospitalité qu’elles avaient donnée. Le P. Férard fut l’un des deux ou trois Pères qui séjournèrent nuit et jour dans une des maisons de ce faubourg, afin d’être plus à portée de donner les secours de la religion. « Sans cesse, disait-il, on nous appelait d’une maison à l’autre, quelquefois jusqu’à dix-sept fois dans une seule nuit ou dans une matinée. )) — - En terminant il remarque que les journaux protestants ne purent s'empêcher, devant l’évidence des faits, de louer hautement l’admirable conduite du clergé catholique.

Le P. Frémiot travaillait à Laprairie pendant que Montréal était aux prises avec le typhus. L’année suivante, au mois de mai, il reçut l’ordre si longtemps désiré de se rendre aux missions sauvages, où il se distingua par ses œuvres de zèle et ses récits. Il va nous donner présentement l’épilogue du drame dont Montréal avait été en partie le théâtre. « En arrivant à Montréal le 20 mai dernier, je fus témoin d’une des plus belles solennités que j’ai jamais vues. L’an dernier, quand

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le typhus décimait ses religieuses et entamait les rangs de son clergé, le saint évêque de Montréal avait fait un vœu solennel en face de son diocèse, celui de restaurer le pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours qui était autrefois en grande vénération parmi les Canadiens. Mais en 1831, la statue miraculeuse apportée de France ayant été enlevée, sans qu’on ait jamais pu se mettre sur la trace de ce vol sacrilège, l’église était devenue insensiblement déserte, et, hors le temps de la messe, elle restait fermée. Après le vœu dont je viens de parler, la contagion respecta le cloître et le sanctuaire, et Monseigneur lui-même attaqué du fléau, dut la santé et la vie aux prières et à la neuvaine faites pour lui à Notre-Dame de Bon-Secours. Ce fut le 1er mai dernier qu’il adressa à ses diocésains un mandement pour leur annoncer qu’il allait prochainement acquitter tout à la fois sa reconnaissance et son vœu. Une belle statue de la sainte Vierge, destinée à remplacer l’ancienne, avait reçu l'année dernière une solennelle bénédiction à Notre- Dame des Victoires à Paris. Par un induit du Souverain Pontife, Mgr de Montréal la couronna le 20 mai, selon le rite usité à Rome, pour le couronnement des Madones. La cérémonie se fit avant la messe pontificale dans la vaste église de la paroisse, en présence d’un nombreux clergé et de plus de 15,000 fidèles. Le soir, après les vêpres, la statue fut portée triomphalement au sanctuaire de Notre-Dame de Bon-Secours au milieu d’une procession des plus magnifiques. )) — Il énumère toutes les communautés et les sociétés qui y prirent part, puis il continue. (( Les rues étaient pavoisées de drapeaux, traversées de bandes d’étoffes formant des croix ou autres pieux emblèmes. La foule était immense: elle

garnissait les larges trottoirs, les palissades, les croisées et jusqu’aux toits des édifices publics ou particuliers. Ce qui était surtout frappant, c’était le silence de cette multitude composée en partie de protestants; et le recueillement qui s’observait non seulement aux alentours du clergé, mais d’un bout à l’autre de cette file interminable de dévots pèlerins. Cet élan admirable de ferveur, parti du cœur de son évêque, va remuer jusqu’au fond des entrailles le diocèse de Ville-Marie, et lui assurer pour longtemps une dévotion tendre et solide envers cette bonne Mère. L’opuscule du P. Martin intitulé: Le Pèlerin à Notre-Dame de Bon-Secours, composé pour la circonstance à la demande de Monseigneur et contenant outre la partie historique, diverses prières, une neuvaine et un mois de Marie, avec deux gravures en taille douce, ne contribuera pas peu à nourrir et à accroître dans les âmes la piété envers la Mère de Dieu.

« Avant de quitter Montréal, il faut que je vous dise encore un triomphe de son pieux évêque. Au printemps dernier, quand les sheds étaient à peu près vides, il restait à placer 229 orphelins irlandais. C’est un usage touchant et très commun parmi les Canadiens, quand on est assez à l'aise et qu’on a peu ou point d’enfants, d’adopter et d’élever comme siens quelques enfants pauvres ou sans parents. Mais à l’égard des Irlandais ne ^devait-on pas rencontrer de l’opposition ? La religion est la même il est vrai, mais la langue, mais la caractère est bien différent... Aussi ces Messieurs de l’Évêché et du Séminaire pensaient-ils que Monseigneur ne viendrait pas à bout de son dessein, et lui-même doutait du succès. Cependant il publie un mandement pour engager les Canadiens à adopter ces 229 orphelins, il montre tous

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les avantages futurs de cette fusion, il commente éloquemment l’épitre de saint Paul à Philémon... Le mandement était si plein d’onction, si touchant qu’il tira les larmes des yeux à un grand nombre de ceux qui l’entendirent. Deux jours après qu’il eut été lu dans la ville, il ne restait plus d’orphelins à placer, en sorte que, quand les habitants des campagnes auxquels cette lecture ne se fit que huit jours après, vinrent pour en chercher, il leur fallut s’en retourner les mains vides. » La conduite du clergé envers les malheureux émigrés irlandais et celle des familles canadiennes-françaises envers leurs orphelins déposèrent dans le cœur des fils d’Irlande un sentiment de gratitude, qui prit parfois sur leurs lèvres les accents les plus magnifiques. Tel le célèbre patriote hibernien William Smith O’Brien, dans sa première conférence sur l’Amérique, qu’il donna à Dublin, en 1859: « Je ne fais que payer au clergé catholique du Bas-Canada une dette sacrée, en déclarant que, au temps de la famine, quand nos concitoyens mouraient par milliers à la station de la quarantaine, près de Québec, les prêtres canadiens d’origine française se précipitèrent au plus fort de la terreur et du danger, avec un zèle dont ni la parole ni la plume ne sauraient donner une juste idée. L’histoire des fléaux qui ont ravagé le monde ne nous offre que de bien rares exemples (si même elle nous en offre) d’un plus grand dévouement. Beaucoup de prêtres sont tombés victimes de leur charité. Donnez à ceux d’entre eux qui ont survécu, et qui, maintenant encore, ne peuvent raconter sans horreur les affreuses souffrances auxquelles l’insouciance anglaise condamnait alors nos compatriotes, donnez-leur la consolation d’apprendre qu’en Irlande, comme au Canada, leurs hé-

roïques travaux ont trouvé de justes appréciateurs. Prodiguez aussi et vos actions de grâces et vos bénédictions à ces familles canadiennes (c’est par centaines qu'on les compte) qui ont reçu dans leurs maisons, confondu avec leurs propres enfants, les orphelins de ceux des émigrés de notre pays que moissonnaient les maladies engendrées par la faim. » 1

Tels encore les orateurs irlandais, lors de l’érection à la Grosse-Ile, de la croix celtique en mémoire des victimes du typhus de 1847. Tel ce prêtre vénérable, M. Quinn, l’un des survivants du terrible fléau, qui sut, au premier Congrès de la Langue française (en 1912), faire passer dans ses vibrantes périodes, la reconnaissance personnelle de son cœur avec toute l’âme de sa noble patrie.

L’année 1848 marquait le terme que M. Rodier avait mentionné en recevant la Compagnie de Jésus sous son toit. Mais il ne pouvait être question de briser là. La Société n’avait pas encore d’autre gîte à Montréal. Et puis, nouvel Obédédom, M. Rodier tenait à garder en sa demeure cette arche nouvelle qui lui apportait tous les biens. Dieu ne s’était-il pas complu durant ce temps à lui procurer des succès inespérés ? Encore tout récemment, dans un moment de crise financière, le négociant s’était présenté au Maître des novices et avec ce ton tranché et jovial qui lui était familier: « Mon Père, il me faut un miracle. » — « Eh bien, lui répond le P. Luiset sur le même ton, nous allons le faire. Je

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