Souvenirs de famille, p
Élisabeth. Elle nous envoie aussitôt après, un pain de Savoie, des œufs, un mouton, etc. »
Les exemples de la charité partaient de plus haut encore. Cette reine des vertus trouvait dans le cœur de Mgr Bourget un trône toujours prêt à la recevoir. La révolution de février 1848 venait de frapper toutes les congrégations religieuses de Lrance, avec mention spéciale obligato de la Compagnie de Jésus. Le décret ministériel édictait: « Les congrégations et corporations religieuses non autorisées et spécialement la Congrégation des Jésuites, sont et demeurent dissoutes. )> Tout aussitôt le charitable prélat se présente au Supérieur de la Mission et lui dit: « Vous savez, mon Père, que je n’ai pas de fonds ici, mais l’Association de la Propagation de la Loi doit m’allouer 8000 francs à Paris. Écrivez au R. P. Provincial que je donne cette petite somme pour le passage en Amérique d’une douzaine de Pères. Mon diocèse leur est ouvert, à eux et à tous vos autres religieux qui voudraient venir. Nous sommes pauvres; nous vivrons tous pauvrement, mais en bons frères. » — Ce généreux projet de l’évêque ne put se réaliser, l’allocation prévue ayant justement fait défaut, cette année-là.
En appelant d’autres Jésuites dans son diocèse. Monseigneur avait alors surtout en vue le séminaire de Sainte-Thérèse qu’il désirait leur confier. Pour répondre autant que possible aux désirs du prélat, le Supérieur consentit à céder pour un temps les PP. Saché et Cicaterri. Le premier était nommé Directeur et Préfet des études; le second fut désigné à l’enseignement de la philosophie aux élèves et de la théologie aux jeunes professeurs. La discipline du collège, semble-t-il, avait
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besoin d’être relevée. Comme il arrive quand on serre les vis, quelques pièces gémissent et craquent, puis tout se tait et fonctionne mieux qu’avant. La fermeté du P. Saché sagement tempérée de douceur et de tact eut d’abord raison de légères mutineries. Et bientôt il gagna l’absolue confiance de tous, pendant que le P. Cicaterri, par ses leçons de philosophie et de théologie, émerveillait ses auditeurs. Il avait fondé une petite congrégation parmi les élèves, et malgré la difficulté qu’il avait de s’exprimer en français, on écoutait ses instructions avec la plus grande attention, et presque tous le choisirent pour le directeur de leur conscience.
Les renforts espérés de France ne venant pas, les deux Pères durent être retirés du collège à la fin de l’année scolaire. Un trait qui marque la confiance qu’ils avaient inspirée, c’est que tous, maîtres et élèves, voulurent avant leur départ faire sous leur direction une confession générale.
L’année 1848 vit ouvrir la résidence temporaire de Saint-Patrice. Les Irlandais étaient alors au nombre de 12,000 dans la ville de Montréal. Leur belle église de Saint-Patrice avait été bénite et livrée au culte, l'année précédente, en la fête même du grand apôtre de l’Irlande. Les Messieurs de Saint-Sulpice qui la déservaient, voulurent s’adjoindre des coopérateurs en même temps que reconnaître les bons services des Jésuites, lors de l’invasion du typhus. Ils louèrent et meublèrent deux maisons contiguës situées rue Saint- Alexandre, en face de la sacristie de l’église, sur le terrain occupé aujourd’hui par l’académie des Soeurs de la Congrégation, et les offrirent au Supérieur de la Mission.
L’offre fut acceptée avec reconnaissance. Les Pères désignés étaient le P. Tellier, supérieur de la résidence, et les PP. Driscol, du Merle et McDonell. Outre le ministère fructueux qu’on y exerçait, cette résidence avait ceci de providentiel qu’elle allait permettre d’ouvrir cette année-là même le collège provisoire, le petit collège, en attendant le grand collège Sainte-Marie. Les professeurs pourront y demeurer, et de là se rendre chaque jour au collège du coin pour y faire leurs classes.
Mais il est temps d’aborder le récit de la fondation du collège Sainte-Marie, avec ses lenteurs, ses embarras, ses retards, ses débuts très humbles et enfin ses premiers succès. Le collège Sainte-Marie occupera longtemps une large place dans l’histoire de la Mission. Les espérances, les craintes, les joies, les fluctuations de l’un auront leurs répercussions au cœur de l’autre. Il poursuivra sur un autre théâtre, et quatre-vingts ans après, l’œuvre du collège de Québec. A l’occasion des voyages vers le sud ou vers l’ouest, il sera le pied-à-terre obligé pour les départs et les retours. Il sera pour les missions et pour plus d'une maison naissante, l’ami secourable sur qui l’on peut toujours compter.
Ignace de Loyola fut le premier à incorporer l’enseignement à tous les degrés dans un institut, à en faire une partie intégrante. Avant lui les grands Ordres religieux, tels ceux de saint Benoit et de saint Dominique ou ne faisaient de l’éducation qu’une œuvre secondaire et comme par surcroît, ou se limitaient aux branches les plus élevées des sciences humaines, la philosophie
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et la théologie. Le cardinal Newman, dans ses Historical Sketches \ attribue à saint Benoit la formation des temps anciens où la société bouleversée commençait son relèvement, à saint Dominique la période suivante de reconstruction proprement dite, et à saint Ignace les temps modernes.
Dieu lui donna de voir très clair à l’époque où la prétendue Réforme, ramassant de partout les nuages, espérait à la faveur des ténèbres de l’esprit et de la corruption du cœur, saper les fondements mêmes de la foi et ruiner la sainte Eglise de Jésus-Christ. Tout était mis en cause: les dogmes les plus avérés de la foi, non moins que les préceptes les plus certains de la morale. Et comme le protestantisme, pour accaparer plus sûrement l’homme fait, le saisissait dès le bas âge et l’adolescence par ses écoles et ses collèges, saint Ignace conçut le projet d’apporter le remède au mal, d’opposer école à école, collège à collège, université à université, de prendre ainsi par la main l’enfant à l’âme délicate et pure, pour la conduire de degré en degré jusqu’à l’intégral épanouissement de ses facultés, jusqu’à la formation achevée de son caractère.
Dans un siècle où sous l’impulsion de Léon X et de ses successeurs tous les arts s’inspiraient de l’idée chré* tienne, et la plume d’Erasme et la lyre du Tasse et les pinceaux de Michel-Ange et de Raphaël, c’est par la jeunesse qu’ Ignace de Loyola voulut la glorifier. 1 2
Des dix parties de ses Constitutions, il consacra la
1. Cité par le P. Robert Schwickerath, S. J., dans son ouvrage: Jesuit Education, 2e édit., p. 87.
2. J. Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus, 2e éd„ t. IV, p. 146.
quatrième tout entière au développement de sa pensée: pièce merveilleuse de législation, qui jette, avec une étonnante précision jointe à une adaptabilité parfaite, les lignes de l’édifice qui en sortira et qui portera le nom si réputé de Ratio Studiorum
Pas un instant dans toutes ses Constitutions il ne perd de vue la fin de l'Ordre qu’il fonde: la plus grande gloire de Dieu par le plus grand nombre d’âmes sauvées; et tout sous sa main s’y achemine sûrement. Les études comme tout le reste ne seront qu’un moyen pour cette fin unique, et dans les études, il fera toujours marcher de front les deux éléments du succès dans l’enseignement : la science et la méthode, l’outil et l’art de s’en servir. — J’indique seulement ces quelques traits.
La charpente de l’édifice gigantesque était élevée. Il n’y avait plus qu’à remplir les vides, pourvoir aux moindres détails et donner à l’ensemble le fini de la perfection. C’est à quoi s’appliquèrent les Congrégations générales qui suivirent la mort du fondateur, tandis que dans plusieurs royaumes les collèges appliquaient les prescriptions de l’Institut et communiquaient aux Supérieurs majeurs le fruit de leurs observations. Afin de concentrer ses forces au lieu de les répandre et parfaire plutôt que d’improviser, on vit la deuxième Congrégation générale refuser l’université de Valence que la ville lui offrait avec de riches revenus, puis, poursuivant sa pensée, créer pour les jeunes religieux des écoles normales (Juvénats) dans lesquelles ils se formeraient à la pratique de l’enseignement.
La quatrième Congrégation où fut élu le P. Aquaviva résolut de mettre la dernière main à l’organisation du plan d’études. Cet homme vraiment supérieur, dont le
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génie administratif put être comparé à celui du fondateur, choisit sept Pères expérimentés qu’il présenta au Souverain Pontife le 5 décembre 1584. Aquaviva les avait pris dans tous les royaumes catholiques, afin que chaque pays contribuât par ses lumières et ses expériences à une méthode commune qui lui reviendrait ainsi agrandie et rajustée. Les Pères avaient sous les yeux, outre la IVe Partie des Constitutions, le traité des études du P. Nadal paru vers 1550, et deux autres plans, dont le plus remarquable était celui du P. Ledesma, brillant élève autrefois des universités d’Alcala, de Paris et de Louvain, et dans la Compagnie professeur et préfet des études au collège Romain. — C’était, pour le dire en passant, la grande époque des Bellarmin, des Lugo, Tolet, Suarez, Molina, Vasquez, Lessius, a Lapide, Canisius, etc. Le mouvement intellectuel était puissant, non moins que violente la lutte religieuse. — Après une année d’un travail absorbant, leur ouvrage fut confié à douze autres Jésuites que leur science et leurs succès de professeurs désignaient, et dont la mission était de le discuter, de l’approfondir, et, s’il se pouvait, de lui donner le dernier coup de lime. Cela même toutefois fut encore révisé par le Général et ses Assistants, soumis à l’étude des diverses Provinces, discuté à nouveau dans la Ve Congrégation générale, et enfin promulgué en 1599.
Le Ratio Studiorum voyait le jour, non pas dans les maillots de l’enfance, mais, comme le premier homme, à l’âge parfait. Comprenant toutes les classes et toutes les facultés, dirigeant tous les maîtres, proposant à tous dans l’ensemble et dans le détail la méthode à suivre, la distribution du temps, le choix des livres, l’imposition des devoirs, l’explication des auteurs, les industries du
travail et de la piété, il a servi de règle pratique dans tous les pays et à toutes les croyances religieuses, qui lui ont emprunté, sans le dire, leurs meilleurs éléments de succès. On ne s’en est jamais éloigné sans préjudice, et tôt ou tard et plus tôt que plus tard, on dut y revenir comme on revient toujours aux prototypes dans tous les arts.
Ce n'est pas que le Ratio de 1599 portât au front un ne varietur absolu. Sorti de la IVe Partie des Constitutions comme une fleur de sa tige, il se prêtait comme elle à certaines modifications plus ou moins graves qu’apporteraient le temps, la diversité des pays, des besoins, l’expérience acquise. Après le rétablissement de la Société en 1814, elle avait repris avec un nouvel entrain l’œuvre de l’éducation. Dès 1820 parvenaient à Rome des observations et des suggestions sur le rajeunissement du Ratio. La Providence conduisait tout. En 1829, l’Institut se donna un autre Aquaviva dans la personne du P. Roothaan, homme d’une profonde érudition classique, professeur de langues expérimenté et, ce qui ne gâte absolument rien, d’une sainteté consommée. Il restera parmi ses frères comme le restaurateur des Exercices spirituels de saint Ignace, vraiment suscité de Dieu à l’aurore de la nouvelle Compagnie pour lui faire apprécier ce « don de Dieu », « ramener les cœurs des pères vers les enfants et préparer au Seigneur un peuple parfait ».
Le P. Roothaan procéda dans le remaniement du Ratio comme l’avait fait Aquaviva: même calme, même soin, même précision, mais aussi même largeur de vues. Des représentants de toutes les provinces furent convoqués à Rome, en 1830. De leurs délibérations sortit
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le Ratio de 1832. Ce n'était pas une œuvre nouvelle, un nouveau plan d’études. Non. Il restait le même dans ses parties essentielles. Le latin et le grec gardaient leur place prépondérante, mais plus de temps était consacré à certaines branches que l’évolution des peuples rendait plus importantes: ainsi en fut-il — n’en déplaise à Compayré, hostile à toute idée religieuse et qui trace une caricature du Ratio dans son Histoire de la Pédagogie — ainsi en fut-il des langues modernes et de leur littérature, des mathématiques, des sciences, de l’histoire et de la géographie. Depuis ce temps, chaque Congrégation générale a donné un coup de polissoir à l’œuvre pédagogique de la Compagnie, afin de la tenir au niveau des progrès réalisés et parfois même les provoquer. C’est ce que n’a pas su voir l’ex-Président de l’université d’Harvard, Dr Eliot, un des patrons de 1 ' électivisme, qui se livre annuellement à une série d’oracles sibyllins, et qui, au sujet du Ratio, a déclaré du haut de son trépied: « Le cours d’études des collèges des Jésuites, sauf de légères concessions faites aux sciences naturelles, est resté à peu près stationnaire durant ces quatre cents ans. )) 1 Ne serait-ce pas le cas d’employer le resfoondetur ambulando?
L’âme du Ratio est dans le développement harmonieux de toutes les facultés supérieures de l’homme, mémoire, imagination, intelligence et volonté. Mais visant à former l’homme complet, il ne dédaigne pas le côté physique de l’éducation. Il y pourvoit en des règles très sages. Et comme il place au-dessus de tout l’idéal