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Que faisait Montréal pendant tout ce temps ? Il préludait sur ce point au flegme dont il ne s’est jamais départi. Il attendait son heure. Elle parut sonner en 1694, deux ans après la réouverture de leur résidence, les Jésuites établirent, ainsi que l’écrivait le P. Claude Chauchetière, « une espèce de collège ». On y enseignait les éléments du latin, « la marine et les fortifications et autres choses de mathématiques », à des « écholiers » dont quelques-uns étaient « officiers dans les troupes », d’autres « disciples sur les vaisseaux, et un sous-pilote dans un navire du Roy ». — « Mais je crois, poursuit le P. Chauchetière, que MM. de Villemarie ne l’auront pas longtemps (ce collège) s’ils ne le fondent à cose que les revenus de nostre mission sont fort petits. »
La ville de Montréal croissait rapidement. En 1727, elle jugea bon de faire un effort pour s’offrir un collège classique. Elle le voulut en pur don, et pour cela elle s’adressa au gouverneur le marquis de Beauharnois, en termes excellents : on voulait ce collège pour maintenir la jeunesse dans l’ordre et lui inspirer des sentiments qui en fissent d’aussi bons serviteurs du Roi que bons serviteurs de Dieu. La supplique se terminait en suggérant de confier l’établissement aux Pères de la Compagnie de Jésus. — Le Gouverneur transmit sans tarder la requête au ministre de Maurepas. Mais l’intendant Dupuy, opposé au projet, le fit échouer, en gardant un mémoire que les Jésuites destinaient au ministre, et en étalant même à ses yeux toutes les difficultés de l'entreprise. Quatre ans plus tard, le gouvernement fit
un nouvel effort, mais sans plus de succès. Le ministre garda ses écus et Montréal paisiblement se remit à attendre. — Il attendit jusqu’en 1773, l’année même de la suppression de la Compagnie de Jésus, année où les Messieurs de Saint-Sulpice installèrent dans le château-Vaudreuil le collège dont ils avaient jeté les bases au village de la Longue-Pointe, en 1767.
On se souvient que l’une des sentences de V Appel aux Jésuites était celle-ci: « Ils y trouveront une jeunesse ardente qui saura, par son application à l’étude, dédommager ses maîtres des sacrifices qu’il leur aura fallu faire pour venir répandre le bienfait de l’éducation dans cette partie du Nouveau-Monde. » Cette partie du Nouveau-Monde que Mgr Bourget avait surtout en vue était Montréal. Nous avons dit les projets successifs qui se portèrent sur Chambly, Sainte-Thérèse et Laprairie, et enfin le choix définitif de Montréal.
Deux éléments de succès se présentent d’abord à l’esprit dans le projet d’une fondation: le site heureux de l’établissement, puis les ressources pour le posséder et y construire. Dès 1845, l’évêque avait réuni les principaux citoyens de la ville, leur avait exprimé son désir et avait, séance tenante, ouvert une souscription. — Mais où serait le collège ? Tout de suite, les Messieurs du Séminaire firent un acte d’admirable générosité. Ce n’était plus seulement se réconcilier à l’idée de voir un autre collège surgir près du leur, mais y contribuer magnifiquement. Ils offrirent le superbe terrain qu’ils possédaient à la Croix-Rouge, angle des rues Dorchester et Guy, où s’élève aujourd’hui le grand Hôpital Général des Sœurs Grises. Comme le P. Martin, supérieur de Montréal, n’avait en vue qu’un externat, l’endroit proposé
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fut jugé trop éloigné de la ville. Admirez la loi des compensations: ce refus des Jésuites n’était pas moins avantageux aux Sulpiciens, que l’opposition de ceux-ci au collège de Laprairie l’avait été à ceux-là. On le vit bien en 1862, quand le collège de Montréal émigra de la rue du Collège au site actuel de la Montagne. Croix-Rouge et Montagne eussent été bien près l’une de l’autre.
Un point plus central était une certaine propriété aux alentours de l’église Saint-Patrice, mais les difficultés de plus d’une sorte s’y opposèrent. Enfin, au mois d’août 1846, M. Donégani offrit à des conditions acceptables le terrain où se voit encore de nos jours le collège Sainte-Marie, rue Bleury.
Il fallait des fonds et pour solder cette dette et pour construire. Hélas! il en fut du P. Martin comme de tous ceux qui bâtissent: les mécomptes comme les malheurs ne viennent jamais seuls. La crise commerciale qui éclatait partout en ce temps-là, se compliquait de fléaux terribles, détournait les aumônes vers des besoins plus urgents: incendie de Québec l’année précédente, celui de Laprairie en 1846, puis second incendie à Québec la même année. Les souscriptions pour le collège restaient en l’air, à l'état de promesses. Si bien que le collège, avant même le premier coup de pic dans le sol qui devait le soutenir, se trouvait grevé d’une lourde dette. Mgr Bourget ne se découragea point. Il publia, au mois de septembre, une lettre pastorale où il énumérait avec son large esprit et plus encore avec son cœur les motifs qui devaient aviver dans les âmes une charité effective et au besoin des sacrifices. La voix du premier pasteur ne se perdit pas dans le désert. Des secours parurent; de sorte que, l’hiver suivant, le P. Martin put faire ras-
LES JÉSUITES DU CANADA AU 'XlXe SIÈCLE
sembler d’abondants matériaux. Au printemps de 1847, les travaux commencèrent, puis s’interrompirent, faute de ressources. Pour comble de malheur, le terrible typhus faisait son apparition. C’était une belle occasion de se dévouer, mais non de mendier pour construire. Le fléau passé, on s’aperçut que le dévouement des Pères avait suscité des sympathies nouvelles: cela se traduisait en espèces sonnantes. De plus les Messieurs du Séminaire établissaient les Jésuites à Saint-Patrice. Cette résidence, nous l’avons dit, située près du terrain Donégani, était assez grande pour recevoir des professeurs en plus du personnel ordinaire. Le P. Martin n’était pas homme à perdre l’occasion que la fortune lui présentait: il avait du numéraire, les matériaux du futur collège gisaient épars sur le sol, il se mit à l’œuvre, architecte et entrepreneur. En attendant le grand collège, on aurait un logis provisoire pour quelques classes. Il était prêt au mois de septembre 1848; on le nomma dès lors le petit collège.
Le 20, il s’ouvrait avec treize élèves. Treize ! nombre néfaste, mais qui n’a jamais fait de mal à personne. Nous le retrouverons plus tard dans une occurrence fameuse, collé cette fois-là sur le front de ceux qu’on appellera: The Deviis Thirteen. — Pères et élèves ne s’en émurent pas autrement et l’on débuta joyeux, en famille: heureux temps où la discipline, châtiment ou récompense, tenait dans un regard sévère ou un sourire!
Le nombre s'accrut rapidement, les années suivantes. Il n’y eut d’abord que des externes, et c’est ce que l’on souhaitait. Les instances des parents forcèrent la main du fondateur. Le P. Martin dut, en 1849, louer, à cent pas du collège, un logis pour y remiser ses quelque vingt
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pensionnaires. Cette concession faite aux exigences du temps était une répétition de l’histoire.
A l’origine de la Compagnie on avait aussi voulu s’en tenir strictement à l’externat. Le Ratio Studiorum admet il est vrai l’internat; oui, mais, pourrait-on dire, à son corps défendant. Il suppose plutôt et souhaite l’externat pur et simple. Et cela fit loi dans l’ancienne Compagnie: les internats y étaient l'infime exception. Ainsi en 1710, l’Allemagne, sur 83 collèges de la Compagnie de Jésus, n’en comptait que 12 où fussent admis des pensionnaires. Dans les 90 collèges d’Espagne et les 14 du Portugal, nulle trace d’internat. Enfin, au moment de la suppression de l’Ordre en France (1764), 15 collèges de Jésuites sur 101 recevaient des internes. 1
La nouvelle Compagnie se trouva dans des circonstances jusque-là inconnues qui souvent lui imposèrent des internats. Elle voulut néanmoins qu’ils ne devinssent pas la règle générale. Pour ne citer que nos voisins des États-Unis, sur les trente-quatre collèges dirigés par les Pères de la Compagnie, huit seulement sont des internats. Je dirai tout à l’heure pourquoi la Compagnie, en Canada, agit autrement.
Voilà donc le fait général: des externats plutôt que des internats. Pourquoi ? Mettant à part le cas des petits séminaires proprement dits, voici quelques raisons que nous voulons seulement esquisser. L’externe, sauf le temps des classes, reste sous l’ influence de la famille: influence délicieuse et souvent définitive, à l’époque où le cœur est encore si pur et si tendre; influence du père dont la ferme autorité sert à la fois d’éperon et de bou-