‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècle, tome 1; 1842-1872Chapitre 23 sur 67 · P. du Lac, S. J., Jésuites, p. 297 et s · texte numérisé non relu

P. du Lac, S. J., Jésuites, p. 297 et s

clier; incomparable influence de l’ange gardien visible de l’enfant, je veux dire de sa mère, dont l’amour doux et fort, toujours en éveil, prévoit, relève, console, protège, affermit dans le sentier du devoir. — D’autre part, l’internat présente le danger commun à toute agglomération dans les années critiques de l’adolescence, surtout quand le contact incessant de la famille n’est pas là pour alimenter la flamme du cœur. Je n’insiste pas.

Mais alors pourquoi, direz-vous, la Compagnie de Jésus, très au fait, tend plutôt de nos jours à généraliser les internats, ou du moins à leur faire bon visage ? — En réponse voici l’autre côté de la médaille. Est-ce le revers ou l’avers ?... — Nous avons dit l’influence de la famille. Vous entendez bien la famille comme elle doit être, le père et la mère gardiens augustes de leurs enfants, donnant l’exemple de la piété, de l’ordre, du travail, de l’honneur, capable également de la douceur qui ménage et de la force qui redresse. N’est-il pas à craindre que ce soient, en nombre de foyers, toutes vertus d’un autre âge, vertus de nos pères et mères que les jeunes familles oublient trop ? Une plainte désolée se fait souvent entendre: il n’y a plus d’enfants! Sans doute. Mais pourquoi ?... Parce qu’il n’y a plus de parents !

De là une conséquence immédiate: l’enfant à la maison est roi, voire tyran, il commande, fait plier père et mère à ses quatre volontés, se soustrait à leur surveillance et, dans les grandes villes surtout, court, s’il n’est ressaisi à temps, à une ruine précoce. Pour ces familles l’internat devient une nécessité. L’enfant y trouve l’autorité qui l’enveloppe d’abord comme de langes, puis l’assouplit, le moule, le trempe, et bien

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loin de briser ses plus nobles élans leur donne plutôt des ailes. Ajoutez le frottement des caractères dont sont privés en partie les externes. L’internat est un petit monde. Toutes les variétés humaines de la société s’y retrouvent, tous les caractères s’y coudoient, avec leur distinction ou leur rusticité, leur égoïsme ou leur altruisme, leurs petites fourberies ou leur candeur, leur impétuosité ou leur mollesse, leur apathie ou leurs ambitions. Ce mélange est heureux: c’est le travail du diamant sur le diamant, c’est le poli des galets roulés par les vagues au bord de la mer; et pour peu qu’on s’y prête, on en sort avec ce posé, cette mesure, ce fini que plus difficilement l’on rencontrera hors de l’enceinte collégiale.

Quant au péril susmentionné des agglomérations, il est singulièrement diminué depuis le décret à jamais béni de Pie X sur la communion fréquente et quotidienne. Il n'y a qu’une voix dans toutes nos maisons d’éducation pour en constater les merveilleux effets: plus là peutêtre que partout ailleurs, la divine Eucharistie retourne les âmes et fait germer les vierges.

Une troisième raison qui a déterminé la multiplication des internats, ce sont les distances. Dans un pays comme le nôtre, si les pensionnats n’existaient point, que d’enfants bien doués de nos campagnes devraient renoncer aux études classiques! — En dernière analyse, si l’on demande ce qui dans une grande ville semblerait l’idéal, afin de retirer de l’externat et de l’internat les avantages qu’ils renferment et en éviter les hasards, supposant la famille comme elle doit être, voici la réponse que suggère un éducateur expérimenté: « Gardez vos fils jusqu’à la fin des classes de grammaire. Rendus à ce

point, confiez-les pour les lettres et la philosophie à la tuitélaire enceinte d’un pensionnat. »

L’on voit maintenant pourquoi les divers motifs allégués, joints aux instances de nombreuses familles de la ville, ont amené les Pères de la Compagnie de Jésus à suivre le courant, tout en gardant l’espoir de se rapprocher de l’ancienne manière, si un jour les circonstances le permettaient.

L’année 1849, qui suivit l’ouverture du collège Sainte-Marie, fut témoin à Montréal d’un événement caractéristique. Le parlement des deux Canadas réunis y siégeait depuis 1844. La Fontaine et Baldwin avaient inauguré leur second ministère, l’année précédente. Lord Elgin était gouverneur du Canada. De noble sang, de cœur plus noble encore, il avait remarqué dès son arrivée en 1847 l’isolement où se trouvait la race française; il avait applaudi, l’année suivante, l’acte impérial qui rétablissait l’usage du français; il voulut à l’ouverture de la présente session de 1849 lire lui-même en français le discours du Trône: fait insolite dans nos fastes parlementaires, même avant l’Union. C’était déjà raide pour l’oreille gallophobe du Haut-Canada. Mais quand, après la promulgation de l’amnistie générale pour les révoltés de 1837, le gouverneur sanctionna le projet d’indemnité en faveur des Canadiens qui avaient souffert de l’insurrection sans y prendre part, ce fut une explosion de fanatisme inouï. Le parlement, les rues, le Champde-Mars retentirent de cris, de menaces, d’insultes directes au représentant de la couronne. Trois jours durant, Montréal, qui devait y perdre son titre encore tout neuf de capitale du Canada, fut le théâtre de ces

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scènes violentes; le fait de Loyalistes, s’il vous plait, loyalistes dont le loyalisme aussi mobile que farouche regardait déjà vers le Sud. Dans la soirée du 25 avril, le parlement, assiégé par une foule en délire, s’éclaira soudain des flammes d’un incendie. Ailleurs on brûlait une partie des propriétés de M. La Fontaine. Des journaux conservateurs, comme la Gazette et le Morning Courier, attisaient le feu de l’émeute et conseillaient d’exterminer tout ce qui portait un nom français. « C’est une guerre de races, clamaient-ils: il faut que l’une des deux périsse. » 1 — Les églises et les édifices religieux étaient surtout visés. Une nuit, on accourut au collège avertir les Pères qu’un coup de main était projeté. Heureusement qu’une escouade de vaillants Irlandais était là tout près, veillant sur leur église. Ils conjurèrent en même temps le péril qui menaçait le collège.

Ce fut le choléra qui vint, en 1850, jeter l’effroi dans la population de Montréal. En revanche, tous les prodiges de zèle et de charité que l’on avait admirés aux jours du typhus, se renouvelèrent en cette occasion. Le premier fléau avait épargné les Jésuites; le second se choisit au printemps suivant une jeune et intéressante victime dans la personne du P. Henri du Merle.

Henri était né à Théoray, diocèse d’Evreux, le 5 juillet 1815. Ayant perdu son père de bonne heure, il donna libre cours à sa nature ardente. Les collèges de Saint-Acheul, de Fribourg, de Roye en Picardie, le virent tour à tour passer sur leurs bancs. Pendant ce temps, sa noble et sainte mère, retirée dans son château, se consumait en prières et en immolations quotidiennes,

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