‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècle, tome 1; 1842-1872Chapitre 50 sur 67 · LE NOVICIAT AU COLLÈGE SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

LE NOVICIAT AU COLLÈGE SAINTE-MARIE

bienfaiteurs sont inscrits au livre d’or de la Compagnie de Jésus.

Pendant que ces aimables transactions se poursuivaient, le P. Schneider, en quête de numéraire pour asseoir sa bâtisse sur le sol qu’on lui octroyait, était allé prêcher une mission à Québec. Il en rapportait avec quelques autres aumônes de quoi lancer vivement la nouvelle entreprise. — - Une autre cause que le brouhaha du collège, lui faisait brusquer la construction. La santé des jeunes novices paraissait souffrir du manque d’air et d’espace au collège. Déjà avant le P. Schneider, un novice coadjuteur était mort; immédiatement après lui, en 1852, mourait un novice scolastique, puis un scolastique qui venait de prononcer ses vœux; enfin, dans les premiers mois de 1853, deux autres novices scolastiques b Aussi, dès le mois de mai, le 11, la nichée prit son vol vers les landes fleuries du Sault-au-Récollet. Le noviciat n’était pas encore terminé. C’est dans son ancien presbytère, du côté ouest de l’église, que M. Vinet reçut les jeunes Jésuites et leur Père.

La bâtisse qui s’achevait (partie centrale) était d’apparence solide, sévère et fermée; elle comprenait, d’après le plan du P. Martin, outre un sous-sol, un rez-de-chaussée, un étage et les mansardes. A cette époque, on songeait plus à se barricader contre le froid, qu’à donner par de belles et grandes fenêtres, de l’air et de la lumière aux jeunes poumons qui en ont tant besoin. Le sous-sol jouait aussi un grand rôle: on se croyait tenu d’y enfouir

1. Les cinq jeunes religieux, morts en ce temps-là, étaient: Jean Linder, George Knowlson et Théophile Durocher, enterrés tous trois sous la cathédrale, auprès de leur Père-Maître; Joseph Delisle et Thomas Lemire, au cimetière du Sault-au-Récollet.

la cuisine, les réfectoires, et les salles de récréation des Frères coadjuteurs. Mais enfin on aurait les grands espaces à l’extérieur et l’air pur des champs.

Ainsi placé à proximité du noviciat, le P. Schneider, aidé de ses novices, se mit à disposer toutes choses pour l’entrée prochaine de la communauté: c’étaient les derniers apprêts du nid qui devait abriter ces oiselets du bon Dieu.

La prévoyance du Père-Maître n’omettait rien. Ses novices seraient sans doute heureux, dans leurs promenades, de traverser à Saint-Vincent-de-Paul en passant sur le pont Viau. Mais voilà: en ces temps reculés, les piétons eux-mêmes devaient payer deux sous; et deux sous multipliés par le nombre des novices et des promenades formeraient à la fin de l’exercice financier d’une maison aussi pauvre, une somme inquiétante. Dès le mois de juin, le P. Schneider écrivait aux Seigneurs de l’ Ile Jésus, les Messieurs du Séminaire de Québec. La réponse aussi prompte que gracieuse fut une permission générale de passer, à la seule condition de réciter un Ave pour le Séminaire — coutume qui s’est honnêtement conservée jusqu’à la suppression du péage.

Nous sommes arrivés au 28 juillet; dans quelques jours l’émigration finale se fera, mais elle se fera sans le P. Schneider. Nouveau Moïse, il a conduit le peuple choisi jusqu’à la terre promise; il n’y entrera point. Son mont Nébo aura été le vieux presbytère. C’est de là qu’il part en disant adieu à ses bien-aimés novices. Non pas qu’il y ait eu de sa faute, comme chez le conducteur d’Israël. L’obéissance seule en décida: elle lui confiait la direction de la résidence de Québec. Son successeur fut le P. Saché.

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Nous avons déjà dit, au sujet du P. Luiset, les qualités de premier ordre que demande chez son Supérieur la première maison de probation. Le noviciat du Saultau-Récollet a été favorisé sur ce point dans ses premiers recteurs et maîtres des novices, de 1854 à 1894. Cinq parurent successivement sur la scène, dans cet espace de temps, trois d’entre eux à deux reprises différentes. Tous venus de France, gardant chacun son individualité propre, ils déployèrent dans leur délicate et si importante fonction, la même haute intelligence, les mêmes vertus solides, le même art du gouvernement.

Le premier fut le P. Louis Saché l. Il était né à Beaumont-la-Ronce en Touraine, le 23 décembre 1813. Après de fortes études, ordonné prêtre le 27 mai 1838, il se livra au ministère paroissial. Mais bientôt l’attrait d’une vie plus parfaite l’amenait au seuil de Saint- Acheul, le 18 septembre 1840. En 1845, sur ses instances, il fut envoyé au Canada et donné comme assistant au curé de Laprairie. Nous l’avons vu en 1848 devenir le directeur du collège de Sainte-Thérèse, et en 1849 fonder la résidence de Québec. Il y était retourné, après avoir terminé sous le P. Schneider sa troisième probation, lorsqu’il prit en main le sceptre qu’il devait, en deux fois, tenir quatorze années.

Le jour était venu où la petite famille allait enfin s’établir à demeure. Le jeudi, 5 août 1853, fête de Notre-Dame-des-Neiges — pouvait-on mieux choisir ? — elle passa du presbytère au noviciat. Le lendemain,

1. Dans le narré des faits qui vont suivre, nous devrons beaucoup au R. P. Armand Chossegros, S. J. qui, à l'occasion des Noces d'or de la Maison Saint-Joseph du Sault-au-Récollet, 6 août 1903, publia une intéressante histoire du noviciat.

premier vendredi du mois et fête de la Transfiguration de Notre-Seigneur, le première messe était dite dans la nouvelle maison et la sainte Eucharistie distribuée aux heureux novices. Et ainsi il se trouvait qu’aucune des trois aimables personnes de la trinité de Nazareth ne manquait auprès du berceau: Jésus et Marie dans les deux jours indiqués, et Joseph auquel le noviciat Saint- Joseph avait été voué dès sa conception par le P. Schneider.

A la fin du mois, la communauté recevait la visite et la bénédiction de Mgr Bedini, envoyé extraordinaire de Pie IX auprès de l’empereur du Brésil et des évêques des États-Unis; il était accompagné de Mgr de Charbonnel, évêque de Toronto, et de Mgr Bourget qui avait hâte de voir dans leur nouvelle demeure ceux qu’il aimait à regarder comme ses enfants. Ce fut une des faveurs les plus appréciées des novices que de recevoir la visite fréquente du saint [évêque, de le contempler sous leur toit, vaquant aux exercices de la retraite, de jouir même de ses entretiens si relevés, surtout dans les dernières années de sa vie, alors que, venu tout près d’eux, il habita la Maison Saint-Janvier.

Pendant ce temps, Mgr Vinet ne perdait pas de vue le noviciat. De son presbytère, il voyait avec peine le clocher vide, silencieux: il voulut lui donner une voix. Il recueillit dans la paroisse la somme nécessaire pour acheter une cloche, la fit bénir à l’église, un dimanche d’octobre 1854, par Mgr Joseph Larocque, coadjuteur de Montréal, et vint avec tout le déploiement d’une procession solennelle, l’offrir à la communauté. C’est elle qui donne encore aujourd'hui les signaux extérieurs

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et chante trois fois par jour l’Incarnation du Fils de Dieu et les louanges de son auguste Mère.

Un des premiers soins matériels du P. Saché fut l’ordonnance et l’embellissement du terrain. C’était un vaste champ sans arbres, une solitude, un désert. Aucune de ces nefs de verdure, de ces allées ombreuses, de ces bosquets, ici de pins et d’épinettes, là de plaines, d’ormes et de frênes, qui font le charme du noviciat. Au bout d’un an, le P. Saché pouvait se dire, avec le vieillard de La Fontaine: « Mes arrière-neveux me devront cet ombrage. » C’est à lui en effet que nous sommes redevables de toutes ces beautés. On le vit à la tête de ses novices, tracer des allées, raser les buttes, creuser des tranchées, combler une baissière, et planter, planter, planter. Il était convaincu qu’on ne plante jamais trop, qu’on ne plante jamais assez. Un autre jour c’était le grand ménage de la maison, avec accompagnement obligé de bris de vitres et d'huiles répandues. On n’en était pas encore à l’acétylène, encore moins à l’actuelle électricité. - — Et de la sorte s’inauguraient au Sault ces bienfaisants travaux extraordinaires, au sujet desquels l’on peut se demander ce qui en profite le plus, ou l’abnégation intérieure, ou les biceps du novice, ou l’art sauveur de se débrouiller sur tous les terrains.

Cela, c’était l’écorce. Le Père-Maître n’eût eu garde de s'y arrêter. Il fallait aller au cœur, à l’âme. Et c’est là que se révélait la science des saints dont il était luimême une vive image. J’ai dit que nos premiers maîtres gardèrent leur note très personnelle. La sienne était la force, force physique, force morale, force intellectuelle. La première lui faisait entreprendre et mener à bien ces travaux qui bientôt peupleraient d’arbres et de fleurs

la solitude du Sault. La seconde donnait à sa direction une puissance, un élan, et parfois une raideur que tempérait bien vite heureusement une grande bonté de cœur. A la troisième, à sa capacité de travail intellectuel, nous devons de nombreuses et très utiles notes, études et commentaires des règles de l’Institut.

Le P. Luiset avait suivi la communauté au Saultau-Récollet, gardant son titre de Socius du maître des novices. Mais sa cécité, maintenant complète, ne lui permettait guère que d’aider par ses prières ininterrompues et son inaltérable patience la famille religieuse qu’il aimait tant. A mesure que les ténèbres avaient envahi ses yeux de chair, le regard de son âme s'était porté plus haut vers les éternelles splendeurs. Les derniers voiles tombèrent, on peut le croire, le 1er mai 1855, alors que le doigt de la mort vint clore ses paupières et briser les faibles liens qui retenaient encore son âme.

En 1857, trois Pères de troisième probation s’ajoutèrent aux novices. D’autres leur succédèrent, les années suivantes. Avec leur aide, le P. Saché put, en 1858, acquiescer à la demande de Monseigneur qui voulait charger les Pères de la Compagnie de l’aumônerie provisoire des Dames du Sacré-Cœur. Ces religieuses venaient de quitter Saint-Vincent-de-Paul, pour établir leur grand pensionnat, en amont, sur les bords de la rivière des Prairies.

Le Père-Maître ne devait pas terminer son premier rectorat sans inaugurer un expériment aussi désiré des novices que des Sœurs gardes-malades de l’Hôtel-Dieu, Y expériment d'hôpital. Tout en apportant une aide appréciée aux dévouées infirmières et une heureuse diversion à leurs patients, ce mois, passé loin dujaovi-

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ciat et en partie au chevet des malades, constitue pour les novices une épreuve de stabilité, plus et mieux, un premier essor d'apostolat, comme des aiglons qui essaient leurs ailes.

Le 31 juillet 1862, le P. Saché dut échanger la direction du noviciat pour celle du collège Sainte-Marie. Le religieux qui lui succédait, ce jour-là, était plus remarquable encore par son humilité que par les immenses richesses qu’il avait laissées dans le monde et les honneurs qui déjà lui souriaient.

Jacques Perron, fils d’un général millionnaire, était né le 1er février 1818 au château de Fresne (Loir-et- Cher). Interne dans un lycée, puis élève brillant de l’école polytechnique, libre de tout souci religieux, mais déjà sous la délicate emprise de la charité dans la Société de Saint-Vincent de Paul, il rencontra sur son chemin Sœur Rosalie, la mère des petits miséreux de Paris, lui dut les premiers germes de sa conversion; devenu aide-de-camp du général Bugeaud en Afrique, il trouva dans les Confessions de saint Augustin la force de briser ses chaînes définitivement, de viser à une gloire plus haute que celle du temps et, retiré dans son domaine de La Bretèche, en Bretagne, de commencer une vie toute faite de prières et de bonnes œuvres. C’est là que l’attendait la grâce suprême de la vocation religieuse. Il abandonna tout d’un cœur joyeux, domaine, château, richesses, et, la veille de son entrée au noviciat de Saint- André à Rome, il manda à sa sœur la comtesse de La Rochefoucauld: « Tu crains que je ne sois pas heureux ? Sois assurée que le bon Dieu, qui m’a appelé à lui quand

j’étais si loin, ne m'abandonnera pas maintenant que je le cherche. » A quelque temps de là, plus convaincu encore de l’inanité de tout ce qui passe et l’âme plus unie à Dieu, il écrivait à l’opulente comtesse: « N’aie de désirs que pour les biens éternels, eux seuls ne trompent pas. ))

Sur ses instances, il fut envoyé, en 1860, aux missions d’Amérique, et, deux ans après, il était préposé à la maison de probation. Sous un tel maître la vertu se sentait vite éclairée et fortifiée. La vertu fondamentale de l’humilité surtout trouvait en lui un parfait modèle : soutane jaunie, mais propre; larges souliers qui ne rappelaient en rien les fines bottes de l’officier d’Algérie; dans les champs, au milieu de ses novices, avec la pelle, le rateau, la pioche. L’humilité qu’il voulait n’était pas cette petite vertu toute faible, toute rapetissée, toute pusillanime, qui n’ose rien entreprendre, mais la grande vertu des forts qui, se sachant nulle sans Dieu, s’estime capable de tout avec sa grâce, humilité qui trouve son indéfectible appui dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

Le P. Saché avait inauguré l’expériment d’hôpital; le P. Perron, en procurant à ses novices le beau et grand mois de pèlerinage, complétait heureusement la série des expériments, ces fameuses épreuves du Jésuite, tant redoutées des profanes, si délectables néanmoins aux initiés, et que le fondateur avait conçus pour tremper le caractère de ses fils. Le pèlerinage, en ce temps-là, avait certains caractères qu’il a perdus depuis. La pèlerine en toile cirée et le bourdon attiraient particulièrement les regards, et firent dire à quelques-uns qu’ils étaient vraiment « donnés en spectacle au monde, aux

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anges et aux hommes ». Un évêque, un seul, crut devoir protester contre ce geste d’un autre âge. Mais on s’y fit bientôt. Et les marques de respect, d’estime et de bienveillance, surtout chez Messieurs les Curés, en font plutôt aujourd'hui une suite d’immortifications. Heureusement, ■ — disons heureusement, — qu’il reste les intempéries de la saison pour rappeler le novice aux réalités de l’expériment. La main providentielle de Dieu dispense en général la pluie avec usure: si bien qu’un pèlerin, décrivant le départ du noviciat, débutait un jour par ces mots: « La navigation s’ouvrit le 20 mai... »

Les mois et les années s’écoulaient ainsi rapides au milieu de ces occupations lorsque, en 1866, on eut besoin d’un Supérieur pour la mission de New-York-Canada. Le P. Tellier venait de mourir. Il avait désigné le P. Perron comme son successeur le plus désirable. Ce choix, ratifié par le Père Général, vint, au mois de février, chercher au Sault l’humble maître des novices.

Un court interrègne suivit, en partie comblé par le P. Vignon qui, faisant la navette entre Montréal et le Sault-au-Récollet, cumulait de son mieux la double charge de recteur du collège et du noviciat. Le 16 mai, le P. Saché revint à son ancien poste et s’y remit avec l’entrain d'autrefois, et une expérience accrue des choses et des hommes. Pendant ce second terme, il put ajouter à la maison l’aile nord, destinée aux Jtivénistes et aux Pères de troisième probation.

Le 15 août 1871, il céda sa charge au P. Charles- Théophile Charaux. Le premier rectorat du P. Charaux ne dura que deux ans. Nous réservons à plus tard de faire connaître ce remarquable directeur d’âmes, alors que, revenant au Sault-au-Récollet en 1880, il fournira

parmi les siens la plus longue carrière de maître des novices.

Il était appelé, comme le P. Perron, à gouverner la Mission entière de New-York-Canada. Et c’était justement le P. Perron qui venait le remplacer, au mois de juin 1873. Ce ne fut pas pour longtemps. En avril 1875, il quitta le Canada pour n’y plus reparaître, et après avoir rempli les importantes charges de recteur du scolasticat de Woodstock et d’instructeur du troisième an, il s’éteignit pieusement le 24 janvier 1890.

Il avait eu pour successeur au Sault-au-Récollet le P. Isidore Daubresse. C’était un homme de grande science. Après de brillantes études théologiques dans la Compagnie, études couronnées par un acte public, il avait enseigné la philosophie à Brugelette, le droit canon à Vais, l’Ecriture-Sainte à Laval, et pendant dix-sept ans la morale à Fordham. Rien d’étonnant que l’archevêque de New-York l’eût choisi pour son théologien au Concile de Baltimore. Cette lumière ne devait pas briller longtemps dans notre ciel. Déjà se préparait un grand changement, dont nous parlerons plus au long dans un autre chapitre, la séparation du Canada d’avec New-York. Un des prodromes fut l’établissement du noviciat américain de West-Park sur l’Hudson. Les novices de la mission de New-York, qui jusqu’alors s’étaient unis aux Canadiens sous le même toit du Sault-au-Récollet, émigrèrent vers le sud, au mois de juillet 1876. Ils emmenaient avec eux leur Père-Maître, le P. Daubresse.

Ce départ n’affecta en rien la vie de la Maison Saint- Joseph: on remarqua que les jeunes gens se présentaient plus nombreux de toutes les parties de la province. La

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main de Dieu menait les hommes et préparait les événements. Le choix du P. Vignon comme Maître des novices en était une autre preuve.

Le P. Firmin Vignon était né au diocèse d'Amiens, le 25 septembre 1818. En 1841, il entra au noviciat de Saint-Acheul, et après les études et les probations ordinaires, le Canada le reçut en 1851, comme un de ses apôtres. Ses débuts se firent à Laprairie. La conduite de la paroisse lui fut confiée, dès l’année suivante, et trois ans après, cette cure était définitivement remise au clergé séculier. Le P. Vignon avait montré de telles aptitudes pour le gouvernement qu’on le jugea digne, en 1857, de succéder au P. Martin comme recteur du collège Sainte-Marie. — Québec, puis Montréal de nouveau, le possédèrent, toujours à la tête de l’établissement principal, et enfin le Sault-au-Récollet, 23 juillet 1876.

Doué d’une claire intelligence, d’un grand tact et d’une prudence consommée, le Père-Maître se faisait surtout remarquer par la maîtrise de lui-même: véritablement dominus sui dans toute la beauté de l’expression. Car ce n’était point par stoïcisme naturel qu’il se maintenait en toute occurrence magnifiquement imperturbable; mais par vertu surnaturelle, par l’habitude de l’abnégation, du renoncement, des rudes austérités, et audessus de tout par la constante et, si l’on peut dire, visible union de son âme avec Dieu. On songeait en le voyant à cet éloge de saint Ignace, si pittoresque dans son archaïsme: « Seigneur de toutes ses passions, propriétaire des premiers mouvements de son âme. » De là naissait en lui une douceur de paroles et de procédés que rien n’altérait, qui mettait du velours sur tout et lui assurait, selon la divine promesse du sermon de la

Montagne, la conquête de tous les cœurs. Son mot favori était: Bien! Et quand, les mains modestement tenues devant sa poitrine ou dans les manches de sa soutane, ce Bien! sortait de ses lèvres souriantes, soit qu’il interrogeât, soit qu’il avertît, soit qu’il consolât, ce mot était irrésistible, c’était la voix du Seigneur. Et pour rappeler un souvenir badin, il valut à lui seul toute une équipe de pompiers, à Québec, le jour où, pendant son action de grâces, on vint lui crier brusquement que le feu était à la maison: <( Bien! répliquat-il, en tournant à peine la tête, allez l’éteindre! » — Cette âme de saint devait en rencontrer une plus belle encore et produire avec elle ces élévations, ces sublimes <( ascensions » dont parle le Psalmiste: je veux dire l’âme de Mgr Bourget. Précisément en cette année 1876, le grand évêque de Montréal résignait sa charge et, retiré à la résidence Saint-Janvier, se mettait humblement sous la conduite du Maître des novices.

Ce fut à la même époque que le P. Vignon écrivit, à la demande du Père général, un mémoire sur l’opportunité de séparer le Canada de la mission de New-York. Le changement espéré se fera en effet trois ans plus tard, en 1879, et, l’année d’après, le P. Vignon remettra entre les mains du P. Charaux la direction du noviciat. Ce double événement fera le sujet d’une étude subséquente. Pour le moment Québec réclame notre attention.

Le P. Saché avait quitté Québec pour le Sault-au- Récollet, en 1853; le P. Schneider le remplaça. Bâtisseur émérite, il ne fut pas lent à décider la construction de la

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résidence. « Songeons à l’avenir », disait-il; et parti de ce principe il mena l’affaire à grandes guides. Ce qu’il avait en vue pour plus tard, c’était de faire d’une partie de la résidence une maison d’études pour les scolastiques. L’espace manquant quelque peu, excepté vers le ciel, il poussa de ce côté les escaliers et les pièces, de sorte que, de là-haut comme d’un observatoire, on avait pardessus les toits, la plus belle vue du monde: le bas de la ville, la Saint-Charles, le bassin Louise, l’île d’Orléans, Montmorency, Beauport, Charlebourg, Notre-Dame de Lorette et la sierra des Laurentides. C’était alléchant. De fait, le juvénat par deux fois et la philosophie une fois tentèrent l’aventure, mais chaque fois durent y renoncer pour remonter soit au Sault soit à Montréal. Le P. Schneider laissa à ses successeurs aidés de saint Joseph, le soin de payer ses dettes. Ils s’y mirent de bon cœur, non sans quelque gêne. Ainsi, en 1859, l’Ecole normale ayant besoin d’un logis, les Pères y virent le doigt de la bonne Providence qui leur ménageait un revenu: ils louèrent leur maison, et se blottirent euxmêmes sous la chapelle de la congrégation, se condamnant par là et pour quelques années à une vie de catacombes.

La résidence de Québec eut successivement à sa tête les Pères Schneider, Baudry, Faleur, Martin et Pierre Point. Parmi les principaux assistants, nous distinguons les Pères Tailhan et Braun. L’Université Laval, fondée en 1852, demanda en 1858 un Jésuite pour y enseigner la philosophie. Les succès du Père Tailhan pendant les deux années qu’il y professa prouvèrent la justesse du choix. Un autre choix qui ne fut pas moins heureux, fut celui du P. Braun pour une série de conférences à

la basilique sur le mariage chrétien b C’était enl866. L’Université n’était pas, à cette époque reculée, aussi attentive qu' aujourd’hui à la parfaite pureté de doctrine de ses professeurs. C’est ainsi que l’on voyait aux mains de l’un d’eux les ouvrages du légiste gallican Pothier. Et pourtant bon nombre d’erreurs s’y étalaient rien que sur la doctrine du mariage. Le P. Braun les cloua l’une après l’autre au pilori dans ses doctes conférences 1 2. On s’en émut jusqu’à l’effarement au Conseil universitaire. Une pression exercée en haut lieu fit évincer du diocèse le Jésuite incommode 3. Nous retrouverons bientôt le P. Braun à Montréal, dans une circonstance mémorable.

Le P. Pierre Point, — l’homme d’action que nous avons admiré à Sandwich, — était Supérieur de la résidence. Il venait de fermer les yeux à son frère Nicolas. Il avait dépensé à Québec pendant onze ans ses dernières forces: il avait le premier donné un magnifique élan à la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, établi en ville et dans quelques paroisses des campagnes l'Apostolat de

1. Le P. Antoine Braun né, le 5 février 1815, à Saint-Avold en Lorraine, entré dans la Compagnie le 25 août 1839, vint au Canada en 1851; fut d'abord assistant du P. Vignon à Laprairie, puis ouvrier infatigable pendant quinze ans à la résidence de Québec. Il mit dans son ministère, dans l'étude surtout des questions sociales, cette constance tenace au travail qui avait donné naissance autrefois, parmi ses confrères du Scolasticat, à ce mot élogieux: Braunina constantia.

2. Voir Instructions dogmatiques sur le Mariage chrétien, par le P. A. Braun, S. J., 2e éd., Montréal, 1873.

3. V. Lavallensis Suceur salis, p. 152, 153, 161, 162. — Notice sur la nouvelle Mission de la Compagnie de Jésus au Canada, p. 52.

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la Prière, activé la lecture du Messager, et inauguré avec plus de solennité le mois du Sacré-Cœur l.

Ses soixante-dix ans étaient sonnés depuis sept mois, lorsqu’en octobre 187j2 un successeur luji fut donné. Au mois de janvier suivant il revenait à Montréal. Nous dirons plus tard les beaux exemples de toutes les vertus qu’il continua de donner à ses frères pendant plus de vingt ans encore, en faisant de sa vieillesse utile, aimable et sereine le soir d’un beau jour.

En 1870, Sillery voulut honorer le premier missionnaire Jésuite du Canada. On se souvient que le P. Massé, accompagné du P. Biard, avait abordé en Acadie, en 1611. Chassé par des pirates, revenu en 1625, de nouveau banni par les Anglais en 1629, mais ramené pour de bon cette fois en 1633, il passa au milieu de ses Montagnais les treize dernières années de sa vie, et fut inhumé à Sillery. Ses restes précieux furent découverts en 1870 par les abbés Laverdière et Casgrain. L’idée d’un monument leur vint à la pensée, et tout de suite les habitants du bourg élevèrent au bord du grand fleuve un obélisque que supporte un socle de pierre orné de quatre tables de marbre. Sur l’une d’elle on lit:

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