Archives du collège Sainte-Marie, A
mite était atteinte, et que pour faire honneur à toutes les dettes jusqu’au dernier sou, il fallait sans plus tarder vendre église et collège. Le saint évêque de Montréal, mis au courant, se montra encore une fois l’ange tutélaire de la Compagnie au Canada. Une réunion d’amis fut convoquée, puis une circulaire confidentielle envoyée aux citoyens de la ville les plus en état de porter secours. Les secours vinrent en effet; les portes auxquelles les Pères allèrent frapper humblement s’ouvrirent toutes grandes; Mgr Vinet, rendu à Montréal, s’apprêtait à céder tous ses biens au collège; M. Victor Hudon, heureux père de trois Jésuites, ajouta à cet aimable don celui de la maison de campagne d'Hochelaga. Bref, les finances se raffermirent, le collège, échappé à grand’peine aux serres du vautour banqueroute, put enfin respirer plus à l’aise et reprendre son essor.
Le P. Lopinto, recteur du collège depuis deux ans, allait se retrouver sur des charbons ardents à l'occasion des Noces d’or de Mgr Bourget 1. Le cinquantenaire de l’ordination du prélat, le 29 octobre 1872, prit les allures d’un triomphe sans précédent. L'enthousiasme fut extraordinaire. Il semblait que tout son clergé, tout son
1. Le P. Frédéric Lopinto, né à Naples le 16 mai 1827, entré dans la Compagnie à l'âge de dix-sept ans, arriva au Canada en 1861. Après sa troisième année de probation à Fordham, on le vit successivement et à plusieurs reprises enseigner la philosophie à Fordham et au collège Sainte-Marie, avec un succès toujours nouveau. Il fut recteur du collège Sainte-Marie de 1870 à 1873, puis reprit ses classes de philosophie jusqu'à son retour au pays natal où la maladie le rappela. C’est là qu’il s'éteignit paisiblement en 1909, dans une vieillesse tout embaumée des parfums de la campagne napolitaine, plus encore par les souvenirs chèrement gardés et renouvelés de son séjour au Canada.
LE COLLÈGE SAINTE-MARIE ET LE GESÙ
peuple et même toute la province voulussent par là dédommager le grand évêque de Montréal de toutes les peines que son zèle rencontrait chez un petit nombre, à Montréal même et à Québec. La cérémonie religieuse se fit dans la vaste église de Notre-Dame. On y voyait de nombreux évêques, parmi lesquels Mgr Taschereau, archevêque de Québec, des centaines de prêtres, et une foule qui remplissait tous les espaces et débordait au loin à flots pressés sur le parvis du temple et la Place d'Armes. — La cathédrale avait eu sa célébration, deux jours auparavant. Le P. Braun devait y prêcher: mais le chanoine Paré, organisateur de la fête, ayant appris au dernier moment que Mgr Laflèche, évêque des Trois- Rivières, invité à donner le sermon à Notre-Dame, ne pouvait venir, avait prié le Jésuite de se réserver pour le mardi suivant.
Vu l’effet produit par le sermon, et les circonstances exceptionnelles qui en firent un événement, le lecteur, dans la suite de ces pages, ne doit pas oublier tout ce que l’aventure comportait de fortuit pour le P. Braun. De plus, il convient de dire à la décharge du prédicateur, que, du samedi où il fut averti au mardi où il devait prêcher, il lui était impossible de modifier son discours. Le P. Braun n’avait aucunement le don précieux de l’improvisation. Travailleur acharné, comme nous l’avons dit, il construisait solidement ses moindres sermons, les apprenait par cœur mot à mot, et les donnait ensuite sans broncher et sans changer une syllabe. Dans le cas des Noces d’or, le sermon doctrinal qu’il avait longuement préparé pour l’auditoire restreint et sympathique
de la cathédrale (église petite en ce temps-là), il ne pou-
vait que le prononcer tout d’une pièce devant l’auditoire impressionnant et inattendu de Notre-Dame.
Le texte choisi était ces deux mots de saint Pierre résumant la vie de Jésus: (( Pertransiit benefaciendo, Il a passé en faisant le bien » x. — Les évêques sont parmi nous d’autres Jésus-Christ, pour continuer son œuvre divine. Parmi toutes les œuvres de charité sorties du cœur du jubilaire, il n’en est pas de supérieure à la garde du dépôt de la doctrine, qui assure l’indépendance de l’Église et affermit l’union de l’Église et de l’État. Le thème ainsi précisé, bien que vaste encore, se développe avec clarté, avec force, mais avec calme, avec une sobriété de style à la Bourdaloue qui néglige les petites fleurs des panégyriques ordinaires, et avec des retours sur les mêmes pensées qui les enfoncent de plus en plus profondément. Les États modernes ne veulent plus reconnaître les droits de l’Église: «Droit de se gouverner, de posséder et d’administrer des biens temporels, droit de faire des lois qui obligent en conscience et auxquelles l’État doit se soumettre, droit de faire seule des empêchements de mariage, de déterminer seule la forme du mariage, de juger seule les causes matrimoniales pour prononcer sur la validité du lien conjugal, droit d’ériger des paroisses indépendamment de l’État, droit de surveiller et de diriger l’enseignement dans les écoles populaires. » L’État rejette ces droits et bien d’autres, il élimine Dieu même, source de tout droit et principe de toute justice.
A ce point, l’orateur jette dans l’immense auditoire qui ne perd pas une syllabe deux mots qui synthétisent