‹ Les jésuites et leurs rapports avec la RussieChapitre 13 sur 13 · LETTRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIÈME

Après avoir relu votr^ lettre au rédacteur du Jow\ j'y ai trouvé plusieurs déclarations positives, des allusions, des conseils et des exigences dont je n'ai pas encore eu occasion de vous parler. Pour ne pas être en reste envers vous, je tâcherai de vous répondre sur tout, catégoriquement, mais brièvement. Je prie seulement d'avance le lecteur et vousmême de ne pas exiger de ma présente lettre beaucoup de Suite; je vous suis pas à pas, et je ramasse vos épaves.

Cyrille et Méthode, dites-vous, ont enrôlé les Slaves sous la puissance spirituelle du pape, c'est-à-dire qu'ils prêchaient le papisme, et c'est pourquoi l'Église latine les a canonisés. ^

C'est étrange. Cyrille et Méthode et, à côté d'eux, le saint nouvellement promu, Josephat Kuncevicz ! les apô-

très de l'orthodoxie et le persécuteur de l'orthodoxie ; les flambeaux des Slaves et le fléau des* Slaves (1) !

Hormis le martyrologe latin, il est certain que nulle part ils n'auraient pu se rencontrer. Au reste, les morts • ne connaissent pas la honte et ne protestent pas. ■ Les vôtres le savent bien et, à défaut de vivants, enlèvent aux orthodoxes les défunts. A propos, je me rappelle qu'il y a une vingtaine d'années, un de vos confrères, d'accord avec feu Tchaadaiev, résolut, dans la rue Neuve -Basmannaia, à Moscou, de reconnaître pour papistes les grandsducs de Kiew Jaroslav et Yziaslav ; on parla même de s'emparer du même coup du bienheureux Serge de Radonèj, du métropolitain Philippe et du patriarche Nikon. Mais il paraît qu'on trouva que c'était encore trop tôt. Quant aux saints Boris et Gleb, ils sont conquis depuis longtemps par

(i) Les Jésuites ont adopté depuis longtemps le principe : que chacun de leurs confrères qui périt de mort violente, n'importe ce qui a provoqué la violence^ est considéré comme martyr. Dans le dix-septième siècle, le gouverneur général de la Compagnie française des Indes, martin, écrivait à leur sujet : «c S'ils sont assommés dans le pays pour leurs rapines, ou s'ils meurent de mort violente, ce sont des martyrs. » (Histoire des Jésuites, par Tabbé Guettée, t. H, p. 44.) Je m'étonne que jusqu'à ce jour l'Eglise latine ne se soit pas avisée de compter parmi ses martyrs Grégoire Otré* piev; il professait le latini<me, s'est engagé à l'introduire en Russie, favorisait les Jésuites, humiliait la foi orthodoxe autant qu'il le pouvait, blessait la foi de nos ancêtres, et périt enGn victime de l'irritation populaire provoquée par lui, exactement comme Kuncewicz. Il est certain que la tradition n'attribua à Gréj^oire Otrépiev aucun miracle; mais ce ne pouvait pas être un embarras, si l'on considère les nombreux exemples antécédents. Le Jésuite Ribadeneira, compagnon d'Ignace de Loyola, dans la première Biographie qu'il publia de celui-ci, avouait que Loyola n'avait opéré aucun miracle, et démontrait par de nombreux exemples que cette circonstance n'atténuait pas la sainteté. L'ouvrage de Ribadeneira parut en 1592. Quelque temps après, on trouva nécessaire de faire d'Ignace de Loyola an saint; et alors, en 1612, le même Ribadeneira publia sa biographie abrégée qui fourmille de miracles. Vraiment! pensez à Otrépiev; nous ne vous chercherons pas querelle là-dessus.

les latins. Mais qu'est-ce que cela prouve ? En inventant cette fausseté originale sur Cyrille et Méthode, vous vous proposiez sans doute de l'appuyer sur leur voyage à Rome et sur la protection qui leur fut accordée par le pape Jean VIII contre les exigences des évéques latins de Pannonie. Mais est-ce que cela signifie : prêcher le papisme ?

Vous savez très-bien que la séparation de Rome de l'Église universelle (selon vous, la séparation de l'Église orientale de Rome) ne s'est pas accomplie tout à coup, en un jour et à un moment déterminé, mais a eu lieu graduellement; et' qu'à répoque où parurent les apôtres slaves, cette séparation n'était pas entrée dans la conscience de l'Église comme un fait accompli. Vous savez aussi qu'au neuvième siècle, le papisme, tel que vous l'entendez, n'existait pas, ou n'existait qu'en germe, et que les prétentions à In suprématie et à l'infaillibilité ne se sont développées que beaucoup plus tard, et ne se sont définitivement formulées qu'au seizième siècle. Même les écrivains latins quelque peu sérieux et consciencieux en conviennent.

Comment donc Cyrille et Méthode ont-ils pu prêcher le papisme ?

Permettez-moi de faire une comparaison et de vous soumettre un argument parfaitement analogue au vôlre.

A l'époque de la première république française, le Général Bonaparte, général en chef de son armée, donnait des ordres et recevait des rapports de ses subordonnés qui servaient comme lui la république wic et indivisible. Ces rapports et ces ordres prouvent-ils que les lieutenants du général Bonaparte, qui n'ont même pas vécu jusqu'à son consulat et qui ont péri en Italie et en Egypte, recon-

naissaient dans leur général Tempereur Napoléon 1"?

Et pourtant, entre les dignités dégénérai et d'enopereur, la distance est moins grande qu'entre la primauté d'honneur de l'évêque de Rome et la suprématie d'un roi pontife infaillible.

Vous voulez nous assurer que l'Église latine est nonseulement favorable aujourd'hui à l'usage de la langue slave pour Toffice divin, et aux rites de l'Eglise orthodoxe, mais qu'elle a toujours été bienveillante pour nos cérémonies religieuses. Le projet séculaire de convertir les ortho^ doxes au rit latin est appelé par vous t une assertion gratuite. » (Depuis longtemps, il est convenu chez vous d'ignorer l'histoire de V Union, en attendant que vous réussissiez à la recomposer.)

Pour preuve, vous citez la célèbre bulle de Benoît XIV qui commence par ces mots : Allatœ sunt. Nous avons déjà entendu cela plusieurs fois et nous n'avons pas été le seul. Le procédé est connu. Quand les consuls étrangers portent à la connaissance de la Sublime Porte le retour périodique en Bulgarie et en Macédonie des pillages, des massacres, des incendies, des profanations d'églises, le sultan manifeste d'ordinaire son étonnement et s'appuie, pour sa justification, sur les firmans suprêmes qui garantissent aux chrétiens la liberté individuelle et de conscience. Le chef des vrais croyants en Occident a fait et fait la môme chose. La différence consiste seulement en ce que le sultan voudrait peut-être en effet garantir ses sujets chrétiens contre le fanatisme des musulmans; mais, il n'a pas [ibur cela de force suffisante ; tandis que les papes, à l'époque de leur toute-puissance, toléraient les persécutions sciemment et avec préméditation. On comprend facilement qu'aujourd'hui

ils voudraient se débarrasser des souvenirs gênants de cette époque ; mais comment y réussir?

Nous avons déjà vu que la pratique de l'Église latine distingue, dans les bulles et les décrets des pontifes de Rome, pour ainsi dire, deux courants : un courant libre et un autre forcé ou extorqué. Nous avons vu aussi que ce qui est réputé aujourd'hui libre peut être attribué demain à la violence, et vice versa. Il y a eu môme des exemples que, sans attendre le lendemain, là où le pape protestait de Tind(^pendance de ses paroles et de ses actions^ ses serviteurs déclaraient au monde qu'il subissait une pression étrangère, et que, dominé par la crainte ou le calcul, il ne disait pas ce qu'il pensait et ne faisait pas ce qu'il voulait. Ainsi Clément XIV déclarait hautement que plusieurs de ses prédécesseurs avaient confirmé, contre leur gré, les privilèges de la Compagnie des Jésuites, mais que lui la dissolvait librement et sous l'inspiration du Saint-Esprit ; mais^ en môme temps, les Jésuites assuraient et assurent encore aujourd'hui que c'est au contraire les papes précédents qui avaient agi librement et que Clément XIY cédait à des menaces. Un peu plus tard, le Jésuite polonais Benislawski répandit le bruit que Pie VI, conversant avec lui en particulier, avait approuvé à deux reprises et d'une manière décisive le rétablissement de l'Ordre en Russie {approboy ap^ p'obo). Ayant appris cela, le pape l'expulsa de Rome comme un imposteur, et nia solennellement les paroles qui lui étaient attribuées, dans une épître spéciale répandue de toutes parts. Il semblerait que c'est assez. Mais les Jésuites déclarèrent alors et répètent aujourd'hui dans l'histoire de leur Ordre que ce n'est pas leur confrère qui avait menti, mais le pape, que les circonstances avaient forcé à se dédire.

Qui faut-il croire? Qu'est-ce qui eat octroyé et qu'est-ce qui es£ extorqué? Où est la limite de la libre action, et où commence la violence? 11 est bien entendu qu'on ne nous donne pas et qu'on ne nous donnera jamais une mesure extérieure de la liberté ni un indice certain de la violence; d'ailleurs, cela est plus habile. A quoi bon se fermer toute porte à la retraite?

On appliquait de tout temps la même tactique aux Slaves orthodoxes. Dans la masse des bulles, décrets et épUres émanés de Rome, on trouve en effet quelques documents favorables à la liberté de la langue et du rit religieux; mais on en voit aussi beaucoup qui justifient les persécutions et les provoquent môme. Les écrivains latins ont beau jeu aujourd'hui de citer tantôt les uns, tantôt les autres. Le malheur a voulu seulement que jamais la pratique ne prenait en considération les premiers et qu'elle adoptait toujours pour guide les seconds; on ne peut le contester. Les faits historiques ne sont pas ce que sont les bulles des papes. Gela avait lieu de tout temps et cela a continué toujours tant que l'Église romaine a eu le pouvoir d'opprimer. Qu'exigez-vous maintenant de nous? Vous voulez que nous consentions à accepter pour l'expression exacte des désirs libres et des intentions réelles des pontifes romains ce qui n'est que des actes de la première catégorie; vous voulez nous assurer que tout ce qui s'effectue contre eux se faisait à l'insu des papes et en dépit de leur volonté; comme, par exemple, en Russie, au commencement de ce siècle, les Jésuites convertissaient au latinisme les comtesses et les princesses russes, soi-disant à l'insu et en dépit du Général. Enfin vos écrivains modernes insistent sur ce que, si les papes se sont réellement écartés du système

général de condescendance propre à TÉglise latine, nous aurions tort, même dans ce cas, de les en accuser, car des écarts de ce genre leur étaient extorqués par Timportunité des prélats polonais. -

C'est ainsi qu'au moyen de deux ou trois feuilles de papier, on croitpouvojr fermer les blessures encore saignantes de la Russie occidentale et de l'Ukraine.

Pourquoi ne pas supposer Tinverse, à Texemple même des Jésuites? Une autre explication me parait plus probable. Je ne nie pas que quelques papes, surtout dans les temps les plus reculés, et quand les traditions catholiques n'étaient pas entièrement éteintes en Occident, n'aient fait quelque fois une certaine opposition à l'exclusivisme rigoureux qui dominait dans leur Église ; mais c*était des exceptions ; généralement parlant, l'emploi de la langue slave pour le service divin et les cérémonies orthodoxes ont toujours été profondément anthipatiqucs à toute la hiérarchie latine, depuis le pape jusqu'au dernier curé de paroisse ; cette hiérarchie savait que, tant que le peuple conserverait son ancien rit, il serait entièrement attaché à son ancienne foi, et c'est pourquoi elle s'est efforcée, toujours et partout, d'introduire les formes latiqes, tolérant seulement les Églises unies à titre d'état provisoire(l). Le passage des Slaves de Tortbodoxie au latinisme

(1) CeUe pensée a été formulée par Antoine Possevin dès environ 1599 : « niud considerandum videtur, nam ad tempus jam aliquid catholicîs Hulhenls concedi posset, ut sacrum sive Ruihenice, slve Grsce (sed Rutlienice imprimis) facere possent, ea enim magna videretur commoditas, sensim RuUienos docendi et ad fidem catholicam (stc) alliciendi ut pauïatim a ritibus minus bonis abducti, ut antiquos et legitimos graîcos amplecterentur, ut deinde ai latinum ritum accédèrent. » (Suppl, ad Hist, Ros. Mon., p. 38, 39.)

s'effectuait en deux temps, et, conformément à un système adopté, on avait imprimé à la propagande latino-polonaise une direction conforme. Mais, tout en sollicitant les Russes à passer au latinisme, il fallait en même temps attirer les orthodoxes à Y Union ^ et à cet effet les amadouer, quoique rarement, par la promesse de conserver leur rit ; il fallait aussi de temps en temps refréner le zèle des prêtres polonais et de la petite noblesse, dont Tardeur ne connaissait pas de bornes relativement aux unis. Enfin, dans les temps modernes, quand la Pologne, épuisée à servir la cause du latin^me, eut rendu le dernier soupir; quand, même dans les autres pays, le latinisme fut privé de son appui intime, le bras séculier^ on vit sur la figure du pontife de Rome un sourire de tolérance charitable. Il aurait dû s'arrêter là. Mais, s'étant transformé dans le présent, il voulut en finir avec les persécutions en général et s'avisa de nier tardivement toutes celles qui ont eu lieu dans les siècles passés. C'était déjà beaucoup plus difficile, il est douteux que cela lui réussisse jamais. A notre avis, l'exclusivisme absolu et la persécution représentent le caractère réel du latinisme, tandis que les symptômes de tolérance n'étaient qu'une concession involontaire motivée par le calcul ou l'impuissance. En avançant cela, je puis m' appuyer non-seulement sur une masse de faits indubitables, mais sur les témoignages des papistes eux-mêmes. Je vous ai cité Possevin, maintenant je vais vous citer un auteur moderne dont certainement vous ne récuserez pas l'autorité» Voici ce qu'écrit le comte de Maistre dans son célèbre ouvrage intitulé le Pape :

• Au neuvième siècle, le pontife trop facile Jean VIII (c'est ainsi qu'on a qualifié le pape qui prit le parti de

Cyrille et de Méthode contre les évêqucs latins) autorisa les Slaves à célébrer l'office divin dans leur langue maternelle, ce qui certainement étonnera chacun qui lira sa lettre 195% dans laquelle il reconnut lui-même les inconvénients (Tune pareille tolérance. Grégoire VU s'empressa derapporter cette autorisation^ mais il était trop tard pour la Russie et nous savons comme il en coûta cher à ce grand peuple.»

Je Tavoue, il me semble que le comte de Maistre était plus intimement initié à la politique de Rome que moi et même que vous, et comprej)ait son esprit mieux que nous deux.

D'ailleurs, quel que soit le sentiment de vos pontifes à l'égard de notre langue ecclésiastique et de nos cérémonies, ce n'est pas notre aflaire, mais pour eux, c'est affaire dégoût; ce sentiment ne peut avoir d'influence sur nos rapports avec eux, ainsi que sur notre manière de voir au sujet du latinisme. Qu'ils exaltent l'antiquité respectable de la liturgie orthodoxe et admirent la beauté sévère de notre langue ecclésiastique — ni ces épithètes flatteuses ni même l'usage irréprochable des caractères ecclésiasticoslaves que vous possédez dans une telle perfection (1) ne pourront masquer, même aux yeux de la pieuse Moscou, les différences profondes, radicales, irréconciliables qui existent entre l'Église et le latinisme ; ce que c'est que le latinisme et pourquoi nous le repoussons, feu Khomiakoff l'a exposé dans des brochures qui vous sont bien connues. J'affirme qu'elles vous sont connues, parce que tous vos écrivains se sont donné le mot pour ne pas en parler. Ils

(1) L'original de la lettre du P. Martynov au rédacteur du Jour était écrit en caractères slaves anciens.

entrent volontiers en lice avec StourdzaetSouchkoY,maisils gardent le silence avec Khomiakov; c'est sage et prudent Je pense même que, s'il vivait encore, vous n'auriez pas donné lieu à ces entretiens. Je ne connais pas de définition plus profonde e.t plus complète du latinisme. Mais il vous a plu de supposer que, sous ce nom, nous entendons seulement et exclusivement le rit latin. Vous insistez sur ce que c'est seulement notre attachement aveugle à notre rit ecclésiastique qui nous empêche de nous jeter aux pieds du pape, et vous reprochez au rédacteur du Jour (si toutefois ce n'est pas une plaisanterie) • de confondre la foi avec le rit, l'essentiel avec l'accessoire. • Chacun est libre de penser ce qui lui plaît. 11 paraîtrait que c'est, de votre part, une erreur invincible, comme disent vos théologiens ; et je ne chercherai pas à vous convaincre,

L'Église latine, dites-vous, est la seule au monde qui réalise Tidéal de l'unité, et se distingue de toutes les autres confessions par la force urti/îanle, 11 est bien entendu que vous voyez là dedans un indice de la grâce divine qui la remplit. Nous avons aussi entendu cela plus d'une fois , non-seulement des latins, mais, à notre étonnement, aussi de quelques-uns de nos coreligionnaires qui t avaient quitté un rivage et n'avaient pas abordé à Tautre, » se détachaient mutuellement de toute religion, comparaient et pesaient leurs qualités et, se croyant exempts de passions, s'érigeaient en juges de tout ce que la foule adore. — C'est, dansson genre, un jeu innocent dont jusqu'à présent beaucoup parmi nous aiment à s'amuser dans leurs moments perdus.

1/unité dans le domaine de l'Église peut se rapporter à la doctrine et à la vie. L'unité dans la doctrine signifie la

définition précise et Timmuabilité des dogmes. Dans la vie, Tunité signifie la concorde et la charité. Chez vous, il n'y a ni Tune ni Tautre. Vous nous indiquez des dissidents parmi nous ; c'est-à-dire ceux dont les opinions divergent sur la manière de se signer, sur la forme de la croix, sur le chant double ou triple ù^ Alléluia et autres sujets analogues; tandis que moi^ je vous aurais proposé, si je ne craignais d'aller trop loin, de faire des recherches, dans votre théologie latine, sur des questions plus importantes, comme, par exemple, sur l'action de la grâce divine sur la volonté humaine, ou sur la question du pape comme chef de l'Église. Jetez un coup d'œil sur les œuvres des partisans du B. Augustin et sur celles des Molinistes ; relisez Bellarmin et Bossuet, et voire unité tant vantée s'effondrera pour faire place à la confusion la plus étrange. Sur chaque sujet, vous trouverez au moins deux doctrines qui s'excluent mutuellement, et, entre elles, une quantité innombrable d'opinions qui passent de l'une dans l'autre. Repassez ensuite, par ordre historique la série des bulles et des censures papales sur ces mêmes questions, et vous vous heurterez à des contradictions palpables alternant avec des équivoques préméditées; sans recourir à des explications plus étendues, la comparaison de ces documents vous dévoilera le procédé d'après lequel la chancellerie du Vatican compose les dogmes. Vous comprendrez pourquoi les bulles des papes n'ont presque jamais terminé les disputes suscitées ; pourquoi les partis mécontents continuaient tous, sans s'en embarrasser, à défendre les doctrines condamnées (1); pourquoi les incertitudes

(1) Nous en avons donné quelques exemples dans Panalyse do Touvrage de Busenbaum ; en voici encore un : Le célèbre théologien jésuite Diana dit^ en. analysant une question sur laquelle on avait proposé deux solu-

duraient des siècles entiers et dégénéraient en controverses interminables; pourquoi, enfin, les papes, dans le but de mettre fin au scandale, recouraient si souvent à un moyen habituel à TÉglise de Rome, quoique étrange, c'est-à-dire safis avoir vidé la question essentiellement publiaient des défenses rigoureuses d'écrire, de discuter et de parler sur les sujets douteux. Le moyen, nous Tavouons, est très-simple; mais, 1" pour l'appliquer, l'infaillibilité n'est pas nécessaire; et, 2^ il est le triomphe de la discipline et non de la force unifiante telle que la comprend l'Église. Crier à une assemblée : Paix ! ne veut pas dire : Y rétablir l'harmonie et fonder l'unité. A l'époque actuelle, les questions théologiques, qui ont tant remué le monde latin dans les siècles passés, sont reléguées aux archives et réservées aux hommes spéciaux; mais, sous l'apparence d'une indifférence générale, existe le même chaos dans les idées sur les sujets le plus graves qu'enseigne TÉglise. Je ne parle pas des millions d'hommes qui sont comptés parmi les catholiques et qui ne croient à rien. Je ne parle pas non plus de ceux qui s'intitulent eux-mêmes catholiques et qui regardent le papisme comme une institution qui a fait son temps. Mais essayez de questionner quelques-uns, pris au hasard, parmi les catholiques proprement dite qui se prononcent sur leur Église sincèrement et sérieusement, qu'ils soient des hommes éclairés,

tions^ Tune afûrmative^ l'autre négative : « Mon opinion penche pour la négative; il est vrui que trois papes ont résolu la question dans le sens uffirmatif ; cela prouve qu'ils soutenaient l'opinion affirmative ; mais il no s^ensuit pas que la négative ne soit également probable et admissible en pratique. » Dans un autre endroit^ le môme savant^ réfutant une sentence (lu pape, répète la même pensée : « Je ne nie pas que le pape l'ait réellement du en qualité de chef de l'Église; mais toujours est-il qu'il l'a dit dans le cercle de sa probabilité. » Cest-à-dirc dans la mesure où ses arrêts sont probables. (EllendorlT, p. 172-175.)

je yeux bien même des ecclésiastiques ; tous diront sans doute d'une voix que le pape esfle chef de l'Église et infaillible ; mais allez plus loin et continuez l'interrogatoire.

Alors, vous entendrez dire à Tun que l'Église est convenue de reconnaître au pape l'infaillibilité, c'est-à-dire le droit de résoudre définitivement les questions soulevées, sans quoi les controverses n'auraient pas de fin ;

Un autre vous répondra que les décisions du pape sont réellement infaillibles^ mais seulement dans les cas où elles sont confirmées par le consentement de toute t Eglise ^ tacite c'est-à-dire présumé, ou positivement exprimé sous une forme déterminée ;

Un troisième déclarera que l'Église n'est autre chose que l'entourage du pape ; qu'il en est l'organe unique ; que sa parole est la parole de l'Église ; et que, comme elle est en elle-même absolument obligatoire, elle n'exige pas et même n'admet pas de confirmation ultérieure.

Si vous désirez passer à la question sur ce qui peut être nommément l'objet d'une définition infaillible, vous en* tendrez dire que le don de l'infaillibilité s'exerce seulement dans les définitions en matière de foi, c'est-à-dire sur les dogmes, mais ne s'étend pasà la solution des questions de fait. Cette doctrine a été adoptée, entre autres, par les Jésuites, en Chine et au Japon, pour se soustraire, en s'y appuyant, à l'autorité des bulles papales qui condamnaient les cérémonies païennes tolérées par eux. Mais vous entendrez aussi que les définitions des papes sont infaillibles et obli-« gatoiresau même degré relativement aux questions de fait, et que quiconque admet sur ce sujet quelque distinction ébranle l'autorité des vicaires du Christ. 11 est arrivé que cette doctrine a élé soutenue également par les Jésuites,

non en Asie, il est vrai, mais en France, lorsqu'ils faisaient tous leurs efforts pour faire passer les Jansénistes pour des hérétiques.

Vous aviserez-vous de rechercher comment les catholi • ques proprement dits comprennent les rapports du pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel^ et vous serez en présence de trois doctrines.

En voici u' e : Le pape, en qualité de chef de TÉglise, a reçu d'en haut une autorité spirituelle sans laquelle le pape est inconcevable. Le pouvoir temporel, dans les limites du territoire romain, n'est qu*un fait historique; il ne constitue pas un attribut essentiel de TÉglise, c'est pourquoi il ne lui est pas absolument indispensable. Le pouvoir civil, en général, sous toutes ses formes (c'est-à-dire royale, nationale, etc.), tire sa source de Dieu, et c'est pourquoi il ne dépend pas du pape et ne lui est pas soumis.

Voici une seconde doctrine , ou plutôt une nuance de la première : Sans indépendance politique, la suprématie spirituelle est impossible, et c'est pourquoi le pouvoir temporel du pape comme souverain, dans les limites du territoire romain, est une condition essentielle et indélébile de la constitution même de l'Église.

Voici une troisième doctrine : Tout ce qui émane de Dieu passe par son vicaire sur la terre ; c'est pourquoi le pouvoir en général ^ c'est-à-dire tout pouvoir sans distinction, se concentre dans le pape; ensuite, passant, par délégation, de lui aux évoques et aux souverains, il se divise en pouvoir spirituel et temporel; mais les représentants de Tun et de Tautre, en qualité de plénipotentaires du pape dans deux sphères distinctes, lui sont soumis absolument; et c'est dans cette soumission que le pouvoir spirituel et le pou-

voir temporel puisent leur justification et la base de leur légitimité.

Je parle des opinions et de la manière de voir, non des luthériens, des anglicans ni des orthodoxes, mais de ceux que Ton nomme catholiques; toutes ces opinions se rencontrent dans les limites de T Église latine, dans son sein et non en dehors. Chacune y a ses représentants, qui se croient de vrais croyants, étant considérés comme tels. L'Église elle-même ne Tignore pas et ne se décide pas à sortir des contradictions qui Tenlacent. Elle ne s'y décide pas, parce que l'inconséquence de toutes les écoles qui s'y trouvent, à l'exception d'une seule, la plus essentielle, que l'on appelle ultramontaine, est trop évidente; et l'ultramontanisme luimême, par une conséquence logique, touche de près à l'absurde. Telle est aussi la situation sans issuede l'Église latine, relativement à la grâce, (ci également il lui reste à choisir entre le scandale de l'apostasie et le scandale de l'absurde ; aussi s'abstient-elle de choisir. Où donc est l'unité?

rermettez-moi de vous rappeler une observation que j'ai vue dans une des Revues de Paris, dans un article écrit par une Anglaise remarquablement intelligente, établie depuis longtemps en France : t Le parti clérical ne cesse pas de reprocher au protestantisme son absence d'unité et la quantité de sectes qui le divisent. Il est impossible de nier ce fait, surtout en Angleterre et en Amérique ; mais il suffit d'examiner plus attentivement la société contemporaine pour se convaincre qu'en France, même dans les cercles qui se considèrent comme vrais croyants, il n'y a pas plus d'unité et de concorde. La difTérence est que, dans les pays protestants, chaque doctrine nouvelle qui parait, chaque opinion même, se fait immédiatement connaître et, se se-

parant intérieurement de TÉgli^e dominaDle, s'affermit effectivement par une scission de bonne foi. En France, on ne prend pas cette peine. LMnvention religieuse s'est épuisée, et les faibles rejetons des anciennes doctrines se sont flétris depuis longtemps et se sont étiolés dans une indifférence générale. Il est certain que la quantité des sectes et la variété des doctrines s'éloignent de l'idéal évangélique sur un pasteur unique et un seul troupeau. Mais la réalisation de cet idéal, supposant la sincérité et la logique, les sociétés protestantes en sont peut-être plus rapprochées que les latines. » Si je me croyais le droit de parler de mes observations personnelles, j'aurais ajouté que cette remarque est appliquable à l'Italie, à la Belgique, au même degré qu'à la France.

Dois-je parler du côté pratique de TÉglise romaine et de l'unité dans la vie? Vous savez vous-même que toute son histoire présente une lutte scandaleuse et non interrompue des ordres monastiques entre eux, et de tous les ordres monastiques contre les évêques. Où donc est la concorde^ L'uniformité extérieure, si séduisante pour ceux qui ne savent pas distinguer l'uniformité de l'unité, et qui n'ont jamais sérieusement étudié les doctrines et le côté pratique du latinisme, est entretenu, dans le clergé, par une discipline despotique, et, dans les masses, par l'indifférence. Je ne vois encore là rien qui soit digne d'envie. Rappelez-vous ce qui se passe sous vos yeux. Le pape publie une encyclique avec une longue énumération de toutes les thèses qu'il croit contraires à Dieu. Le ministre des cultes, en France, la condamne et la France se soumet à l'arrêt de son ministre. Le roid'Italie enlève au papeles deux tiersdes Étatsde l'Église. Le pape proteste, fulmine, excommunie, et l'Italie étend

la main vers le dernier tiers. Tout cela se passe dans des pays constitutionnels, où les gouvernements ne peuvent pas longtemps marcher en opposition civec les conventions et Topinion de la majorité. Â quoi donc pensez-vous? Si vous avez un tel superflu de force unifiante, que n'unissez-vous d'abord la France et P Italie ? Il me semble que cela devrait être le premier soin du pontife de Rome, qui est menacé de rester bientôt non-seulement sans troupeau , ce qui ne serait encore rien, mais sans baïonnettes françaises et surtout sans budget, ce qui est beaucoup plus grave pour lui.

Vous assurez que chez nous, en Russie, t la figure sombre des dissidences grandit chaque jour » et vous affirmez comme une vérité incontestable que si elles avaient une hiérarchie reconnue, elles auraient détaché, en dix ans, de l'orthodoxie toute la classe des paysans, toute celle des bourgeois et même une partie de celle des négociants. Comme tout cela parait clair, vu de la rue des Postes, nM8 !

Plus bas, vous comparez le latinisme à l'orthodoxie et vous accusez cette dernière d'impuissance intérieure, d'absence de prédication libre, d'insignifiance des résultats, de pusillanimité, d'absence de fruits de vie spirituelle et de formalisme mort.

Pour preuve, vous citez Béluslin, et vous avez sans doute en vue non-seulement son article publié dans le Jour^ mais aussi son célèbre ouvrage sur 4a situation du clergé orthodoxe séculier en Russie. Qu'y avez- vous trouvé?

Il est certain que vous avez dû y voir que le clergé des paroisses n'est pas garanti sous le rapport matériel ; qu'il est peu développé sous le rapport intellectuel, faute de ressources civilisatrices ; que le système de son éducation

et de son organisation en constitue une caste ; qu*il n*est pas assuré contre l'arbitraire des supérieurs, et qu'il est loin de répondre à sa vocation, relativement à ses devoirs. Tout cela est la vérité, quoique ce ne soit pas la vérité entière, mais seulement une face du tableau, celle justement que l'auteur a jugé nécessaire de mettre en évidence. Et ce sont, selon vous, des preuves contre notre foi ; ce sont des données pour la comparaison de l'Eglise avec le latinisme! Je m'étonne que vous n'ayez pas ajouté encore qu'en Russie l'instruction est moins répandue qu'en Belgique; que les tribunaux sont moins habiles ; les chemins de fer moins nombreux; l'or plus rare et plus cher; il aurait été à propos de renouveler l'ancien argument qui a joué un acte si important dans les anciens ouvrages polémiques des propagandistes latins : je veux dire le joug des Turcs qui pèse sur nos coreligionnaires d'Orient'. Alors, vous auriez finalement terrassé l'orthodoxie.

Je n'en prendrai pas la défense, ce n'est ici ni le temps ni le lieu. Chaque sujet inspire d'une certaine manière l'écrivain et le lecteur, et cette inspiration ne peut pas ôtre changée d'un moment à l'autre. Je vous avoue qu'il me répugnerait de passer directement d'une requête calomnieuse à un commentaire sur les Épitres des apôtres, de Busenbaum et du P. Gruber aux Pères de l'Église ; de la casuistique dans la doctrine, et d'une délation dans la pratique, à l'orthodoxie. J'avoue que l'avantage sera, sans doute, de votre côté, si nous mesurons la morale sociale par la quantité de médailles, prétendues miraculeuses, vendues ; si nous acceptons les révélations supposées, les apparitions inventées, et d'autres articles de revenu des Jésuites, pour les indices d'une activité spirituelle ; les in-.

trigues souterraines, pour des exploits apostoliques ; des coups de thé&tre à effet pour des miracles de grâce vivifiante; une excitation artificielle du système nerveux pour une saine piété.

Je me bornerai à faire une seule observation. La littérature étrangère abonde en ouvrages dans lesquels on dépeint, avec des couleurs éclatantes, la décadence de TÉglise romaine, et la situation pitoyable du clergé latin (1). Dans plusieurs de ces ouvrages, on aperçoit la sincérité d* un sentiment d'affliction, la bonne foi de Taccusation et une soif non feinte de la vérité. En comparaison de cet ouvrage, les articles et les livres de Bélustin sont pâles et décolorés (2).

Vos matériaux sont plus variés et plus riches que les nôtres ; voilà une première différence. En voici une seconde : dans les articles et le livre de Bélustin, nous avons reconnu la vérité et nous avons intérieurement remercié Tauteur qui a eu le courage de la dire ; tandis que vous opposez à toute accusation une dénégation systématique et

(1) Pour exemple^ j'en citerai un seul : De F état du clergé en France, par MM. AUignol frères.

(2) Je ne veux pas faire de récriminations^ car je trouve qu'il n'est pas logique de démontrer TiDconséquence d'une Eglise donnée^ par la négligence, Tignorance ou l'immoralité de ses serviteurs. Mais, afin que le lecteur ne pense pas que je m'en abstiens faute de preuves, je citerai trois faits : Âu dix-septième siècle, le clergé latin ne pouvait certes pas se plaindre de manquer de ressources; outre cela, il était, sans aucun doute, plus éclairé que les autres classes; il jouissait d'un crédit puissant auprès des gouvernements et des sociétés. A cette époque : 1<> le pape Pie V trouva nécessaire de publier des règlements sévères contre cîericos sodomitas. Les théologiens jésuites Henriquez, Suarez et autres s'en émuren tellement, qu'ils crurent devoir en limiter l'application par des commentaires forcés : tels que, entre autres, ils cherchèrent à démontrer que le pape n'avait en vue que ceux qui étaient coupables de ce péché par récidive, et n'ont pas su prévenir l'ébruitement de leur crime; 2^ ces mêmes théologiens jésuites, parlant des manœuvres légitimes et illégitimes des femmes*

poursuivez les accusateurs comme les ennemis de votre Église : vous ne pouvez agir autrement. Nous regardons la vérité en face, quelque sévère et dure qu^elle soit» parce que, tout en reconnaissant notre imperfection sociale et individuelle, nous ne craignons pas la vérité, sachnot que notre foi est elle-même vérité ; tandis que vous, vous vous détournez de la vérité et prenez la défense du mensonge et de rimposture, car le triomphe de la vérité serait la chute de votre foi.

Vous exigez en faveur des Jésuites le droit de prédication et de controverse avec nous, au nom de la publicité et de la liberté ; vous répétez les paroles du rédacteur du journal le Jour : t Personne n'amènera à son ennemi un homme garrotté et ne dira à son ennemi : Lutte avec lui ; mais il déliera préalablement le garrotté. » Et vous continuez : c II est certain que celui qui est garrotté ce n'est pas vous^ mais nous (c'est-à-dire les Jésuites) ; déliez d'abord le garrotté, ou cessez de combattre, t

Ici, vous passez sur un nouveau terrain et touchez à une

publiques, ont trouvé nécessaire de mentionner dans une catégorie les nonnes qui trafiquaient de leur corps; 3* dans l'énumération des cas où il est permis à un ecclésiastique de se dépouiller de ses habits sacerdotaux, ils ont reconnu nécessaire de comprendre la fréquentation des maisons de débauche; 4* ils ont encore autorisé les ecclésiastiques à distraire une partie des revenus de leur église pour doter leurs filles illégitimes. Ces quatre citations peuvent servir de mesure à la moralité qui régnait à Tépoque Qorissante de la hiérarchie latine. Ce n'est pas dans des pamphlets protestants que je les puise, mais dans les œuvres des théologiens jésuites ; ce n'est pas une anecdote, des cas particuliers, ni des faits, mais des préceptes et des commentaires de préceptes appropriés aux mœurs de la classe en général. (Ânt. de Escobar, hb. Th, moral,, etc., tract. I, exam. 8, c. ni; Proxis circa mandaturo, et Societate Jesu doctoribus, p. 901, § 102; tract. VI, exam. 7, p. 103,734, r. r.6. Exam. l,c. v. § 68; exam. 7, c. 6, § 103 ; Filiucius, r. r. 31, c. ix^ xi? 231; Ellcnd,, p. 71, 140^ 2i2, 44.)

question extrêmement grave, une question civile et non religieuse, la tolérance. Permettez-moi d'abord de vous faire une question : Êtes-^ous fondé, vous, Jésuite, à la soulever et à exiger pour les vôtres une liberté de discussion aux mêmes conditions que TÉglise dominante? Je vais faire une recherche, et ce sera la dernière.

Chez nous, en Russie, Antoine Possevin, sollicitant pour lui-même le droit de combattre Torthodoxie, suppliait Jean IV di interdire aux luthériens Centrée de Moscou^ et reçut du tsar Terrible une leçon de tolérance.

A la fin du seizième siècle, la nécessité d'une réforme radicale des Jésuites se faisait sentir partout, au point que plusieurs des Jésuites en convenaient. Alors le général de rOrdre demanda au pape Grégoire XIV d'interdire à tous, sans exception, même aux évêques, aux cardinaux et aux rois, hormis bien entendu le pape lui-même, le général et la congrégation des Jésuites, non-seulement de changer ou de commenter les constitutions de l'Ordre, c mais même d*y faire des objections. •

Après 1610, il se répandit en France, au sujet du meurtre de Henri IV, diverses accusations contre les Jésuites. Leur agent actif, à cette époque, le P. Coton, présenta au procureur général , au nom de la Compagnie, une requête pour autoriser les Jésuites à publier une apologie pour leur défense, et afin qu'il fût défendu à chacun de répondre à cette apologie ou de la combattre» Cette fois, le P. Coton fut évincé.

En 1633 fut renouvelée, en France et en Angleterre, Tancienne querelle qui n'avait réellement jamais cessé entre les évêques et les Jésuites, relativement aux droits et à la juridiction de Tautorité diocésaine; on écrivit une grande

quantité de brochures, de pamphlets et de livres en faveur et contre les privilèges des Jésuites. Mais, grâce à Tintervention de Tabbé de Saint-Cyran (sous le pseudonyme de Pétrus Âurélius) , TafTaire prit une tournure qui leur était défavorable. Alors ils s'adressèrent à Louis Xlil et lui demandèrent un édit royal pour la confiscation des amvres dun adversaire dangereux^ qu'ils n'étaient pas de force à réfuter; et, ayant obtenu cet édit, ils continuèrent tranquillement leurs attaques contre l'abbé de Saint-Cyran.

En 1658 parut un ouvrage intitulé : Apologie des casuistes, par le Jésuite Pirot, qui provoqua, dans tout le clergé français, une explosion de mécontentement* La Faculté de théologie de Paris le condamna, et presque tous les évéques publièrent à cette occasion des mandements. Cette affaire fut exposée par le clergé des paroisses de Paris dans une brochure intitulée : Journal, il n'y avait rien à répoudre, et le confesseur de Louis XIV, le P. Amiat, s'empressa de solliciter un ordre suprême de suspendre le Journal. Je pourais vous citer des centaines d'exemples de ce genre.

Vous sentez que j'ai dû les puiser dans les temps et les localités où les Jésuites jouissaient de plus de crédit, avaient une influence sur le gouvernement, et pouvaient réaliser leurs vues ; ne demandez donc pas que je ieur fasse un mérite de la tolérance qu'ils manifestent là où ils n'ont aucun pouvoir, comme, par exemple, en Amérique et en Angleterre. Mais j'irai plus loin et vous prierai de résoudre vous-même une question : Dites, s'il vous était possible maintenant, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, de trouver un coin de terre où vous pourriez vous emparer de la conscience du souverain et du peuple , ou

introduire une organisation sociale et gouvernementale tout à fait selon vos goûts (comme cela a eu lieu au Paraguay dans le siècle dernier) ; si, là, en ce paradis terrestre, abordait quelque missionnaire anglican et vous demandait la liberté de prédication, Tautorisation de controverse publique avec vous, qu'auriez-vous répondu? D'ailleurs, pour* quoi citer des protestants, lorsque Ton peut se borner au témoignage des ordres monastiques latins, dominicains, franciscains et autres, auxquels les Jésuites se sont efforcés, par toutes sortes d*intrigues, d'interdire rentrée du Japon? Je sais que les Jésuites sont maintenant partisans de la liberté dans les pays où ils ne peuvent pas opprimer leurs adversaires ni même contrôler leurs opinions; mais il y a encore maintenant une contrée peu étendue, indépendante, gouvernée selon le système d'un latinisme rigoureux. Pendant qu'elle existe, voyons un peu ce qui s'y passe. Qu'en pensez-vous? Si une société de prêtres orthodoxes s'établissait à Rome et s'avisait de demander au pape l'autorisation de publier un journal pour la défense de l'orthodoxie et la confusion du latinisme ; de démontrer publiquement que les dogmes de la procession du Saint-Esprit du Fils et de l'infaillibilité des papes sont en contradiction avec l'Écriture et la tradition; si, enfin, cette société se proposait de convertira l'orthodoxie ceux, bien entendu, qu'elle convaincrait, quelle réponse donnerait à cette requête le gouvernement romain? Il n'y a que celui qui reconnaît un principe général et s'y soumet qui peut exiger qu'on le lui applique. Dans le cas présent, tout en restant fidèle à vousmême et au latinisme, vous ne le voulez ni ne le pouvez pas, et c'est pourquoi nous ne vous reconnaissons pas le droit de vous adressera nous au nom de la liberté.

Si nous devons la reconnaître, cette liberté, ou ne pas la reconnaître, la donner ou la refuser, l'accorder sous conditions et à quelques-uns, ou absolument et à tous, c'est notre affaire, dans laquelle vous n'avez pas de voix.

Mon entretien avec vous est fini. J*ai dft involontairement m'arréter plus longtemps sur des sujets qui vous sont plus connus qu'à moi : tandis que personnellement, pour vous, il m'aurait suffi de courtes allusions. Mais vous avez désiré vous-même que votre lettre îdt publiée, et vous avez provoqué la rédaction du Jour à une discussion publique. Maintenant-le public n'a qu'à juger.

Pour terminer, permettez-moi de vous donner un conseil désintéressé. Renoncez à vos tentatives sur la Russie, et n'y cherchez pas de terrain pour vos semailles. Croyezmoi, ici, il n'y en a pas. Ce n'est pas en vain que dès 1 57 1 , un de vos pontifes , Pie Y, écrivait au sujet des Russes : c Jene veux avoir aucune relation avec un peuple si sauvage » {cum tamferis gentibus). Pour votre consolation, vous pouvez répéter les charitables paroles de votre pasteur.

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