‹ Les jésuites et leurs rapports avec la RussieChapitre 12 sur 13 · LETTRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIÈME

Je ne sais si vous reconnaîtrez, à nous autres Russes, ie droit d'avoir notre opinion sur les Jésuites. Dans un endroit de votre lettre, vous faîtes remarquer au rédacteur du Jour qu'il aurait dû dire • que, tandis que la Compagnie des Jé« suites était abolie dans tout le reste de TEurope (c'est-àdire, pour parler plus exactement, était dissoute par le pape) , elle continuait à exister en Russie, sous la protection de Catherine IL surnommée la Sage. • Vous avez Tair d'attacher à cette circonstance une importance spéciale. En un autre ' endroit, vous nous refusez la compétence dans la question des Jésuites, par la raison que nous n'en savons quelque chose que d'après des romans et par oui-dire. ■ M'est-ce pas à la civilisation moscovite, vous écriez-vous, de garder les traditions pieuses du Juif-Errantl N'est-ce pas à elle de savoir par cœur les Instructions secrètes et autres documents officiels de ce genre? •

Il semblerait que si les Russes, en vertu de leur ignorance, sont privés de leur voix pour l'accusation, leur vote.

pour leur défense^ parti des mêmes solitudes obscures, ne devrait avoir pour vous aucune valeur de la part de tous autres que des Jésuites; cela semblerait une contradiction, mais pour vous ce n'en est pas une.

Vous tenez autant que possible à la bonne opinion du gouvernement et vous raillez agréablement l'opinion de la société. Gela est concevable et n'est pas neuf. Au seizième siècle encore, le papç écrivait et les Jésuites repondaient à l'Imposteur : « Tu as plein pouvoir sur la Russie ; convertisla au plus vite au latinisme, et tes sujets devront aller là où tu les mèneras, i

Il me parait que vous en faites trop peu de cas, ou que vous comptez trop sur notre peu de mémoire. Je l'ai déjà dit au commencement et je le répète ici : dans la connaissance qui s'acquiert , non par la voie de la science, mais par la cohabitation intime, nous sommes, par une gr&ce spéciale de Dieu, relativement aux Jésuites, pour toujours et très-loin en arrière de l'Europe occidentale. Toujours avons-nous eu l'occasion d^éprouver quelque chose de leur part sur nous-mêmes et de les examiner de nos propres yeux, chez nous ou chez nos plus proches voisins, et non dans des romans ; il est vrai que nous lisons aussi des romans ; nous savons que, dans le Juif-Errant, l'auteur, ennemi des Jésuites, les a dépeints tels qu'il se les représentait et que le public les a reconnus. Nous savons qu'on a publié un autre roman, sous forme de lettres {Lettres édifianteê et curieuses) , dans lequel les Jésuites eux-mêmes se représentaient tels qu'ils désiraient paraître devant le public ; nous savons aussi qu'il en est résulté quelque chose qui ne ressemble nullement à la réalité certifiée par les témoins oculaires et les documents officiels. Les deux romans vis^t à l'effet et

86 valent Tun Tautre, Je suis prêt à reconnaître que relati- Temént à T exactitude, le premier est supérieur au second, et je vous donne ma parole de ne m' appuyer ni sur Tun ni sur Fautte. Ainsi, naettons de côté les romans, et abordons les faits indubitables. Mon objet, dans la présente lettre, sera de compléter votre citation de Catherine II, par une recherche historique de ce qui a précédé et suivi (!)•

Ainsi que vous le savez, nous avons fait connaissance avec les Jésuites dans la personne d'Antoine Possevin, cet infatigable apôtre-diplomate qui, pendant plus de vingt ans, parcourant sans cesse toute TEurope, paraissant tantôt à Madfid, tantôt à Londres, tantôt dans le camp de Batory, et dans le palais de Jean le Terrible, a témoigné, par son exemple, de la répugnace des Jésuites à se mêler des affaires de la politique. Le souverain de Moscou avait besoin , non d'un apôtre, mais d'un diplomate qui parvint à décider le roi de Pologne à faire la paix* 11 s'adressa au pape pour le prier d'être l'intermédiaire entre les belligérants ; malgré sa position éminemment difficile, non-seulement il ne fit aucune concession, mais ne donna même aucun espoir pour amener par complaisance l'union des Églises; dans cette occasion, il se conduisit si loyalement et avec si peu d'bypo-

(!) Je me suis servi des matériaux suivants : Bistorka Bustiœ monumenta, 1. 1, 11 et suppl.; des publicalions étrangères et des actes édités par le prinee Obolenski; du Recueil complet des lois: de Vllistoire des JetuUeê^ par Tabbé Guettée, t. Il et ill; de l'Htstotra de la Compagnie de Jésus f par Crétineau-Joly^ t. V et VI; de Touvrage d'Alexandre Liiiov, sur les actes nuisibles des Jésuites en Russie, à la fin du seiii^me et au commencepaent du dix-septième siècle, Kasan, 1856; de VHistovre de la chute des iésuUeSy au dix-huillèrae siècle, par le comte A. de Siint-Priesf ; de la hutÙB et les Jésuites, de 1772 à 4820, par Henri Liitteroth, Paris, 4H45 ; et surtout de l'ouvrage supérieur du comte D. Tolstoy, qui nous a dévoilé la terre inconnue de nos relations avec l'Église latine : le Catholicisme rmain m Uuuie, t. I et II, Paris, 1863 et 1864.

crisie que le pape, qui s'attendait à toute autre chose, fat très-mécontent de sa lettre. Le pontife romain envisageait la question d'un point de vue tout à fait opposé. II n'avait nullement l'intention d'arrêter les succès militaires de Batory, et envoya à Moscou un apôtre de l'école de Loyola, sous prétexte de conclure la paix, muni d'une instruction secrète, pour enlacer la Russie dans un filet au moyen duquel on pourrait, dans l'avenir, l'attirer aux pieds de la Chaire de Rome, Possevin, qui protestait devant Jean le Terrible d'être prêt à lui sacrifier son âme, se chargea de soigner les affaires de Moscou et trahit son mandataire. Pendant les pourparlers pour la paix, il insulta les ambassadeurs russes en présence des Polonais, les chassa de la maison et obtint pour la Pologne toute la Livonie, tandis qu'Etienne Batory lui-même autorisait les plénipotentiaires à laisser aux Russes quelques villes. Dans la suite, Possevin lui-même se glorifiait devant lui du service qu'il lui avait rendu. Aussi la première moitié des instructions du pape fut exécutée; la Russie était trompée, battue sur le champ de la diplomatie. Ensuite commencèrent les discussions sur la foi. Mais ici les espérances du pape furent déçues ; il apprit seulement de Jean le Terrible que le pape était un loup^ et partit après avoir perdu tout espoir de convertir le souverain. *En apparence, l'échec était complet; mais il se manifesta par des conséquences terribles pour la destinée ultérieure de la moitié occidentale de la Russie. Voyant l'impossibilité entière de convaincre, d'enlacer ou de séduire la Russie, de séduire Moscou, Possevin conseilla au pape de diriger brusquement Tattaque, du centre vers la circonférence, et de braquer ses principales batteries, non sur Moscou, mais sur Yilna et Kiew, en utilisant, pour la plus grande gloire

de Dieu , la force matérielle et la paissance politique de la Pologne. Ce seul conseil et le plan de la campagne conçu par Possevin pour détourner la Russie du sud-ouest de son attraction naturelle vers Moscou et Byzance, pour la corruption systématique du haut clergé orthodoxe, et pour rintroduction du latinisme ; ce conseil et ce plan, dls-je, en considération de leur hardiesse, placent Possevin au rang des hommes politiques les plus éminents des seizième et dii-septième siècles, et nous contraignent, nous autres Russes, à le compter au nombre des ennemis les plus acharnés et les plus dangereux de la Russie. On peut dire que toute Thistoire ultérieure de TUnion, et ensuite la conversion des Unis au latinisme, avec toutes les mesures imaginées pour détacher les classes élevées de la masse du peuple, avec toute la littérature spéciale qui renversait systématiquement les idées sur TÉglise, avec les éditions falsifiées des livres liturgiques, avec les persécutions variées et barbares que subissaient les évêques, les prêtres et le peuple, restés fidèles à notre doctrine, que tout cela était renfermé en germe dans les instructions données à Possevin. Elles ont été mises en action avec une rigoureuse persévérance pendant deux siècles ; et, dans ce laps de temps, la propagande des Jésuites, appuyée^ par les armes polonaises, atteint la limite extrême du succès accessible à la volonté humaine, dans un attentat antihistorique sur la vie morale de tout un peuple. Avouons qu'il nous est impossible de dire du bien de la mémoire de Possevin; les plaies faites à son instigations à la Russie du sud-ouest ne sont pas encore cicatrisées jusqu'à présent. Vingt-trois ans après son départ^ Moscou a revu les Jésuites dans ses murs h la suite de Tlmposteur. Cette fois, elle put les connaître un peu plus inti-

mement. Je ne toucherai pas à la question, encore irrésolue, si ce sont les Jésuites qui ont évoqué et préparé riinpcfrteur, ou si, Tayant rencontré accidentellement, ils 8*eo sont seulement servis pour leurs desseins, comme d*UD6 machine de guerre, contre la Russie. Quoi quMI en soit, il n'y a pas de doute que les Jésuites savaient que le faux Dmilri n'était pas le fils du tsar Jean; ils le servaimt avec connaissance de cause en tantquMmposteur et Tont prouvé, dès qu'il quitta la scène, en adhérant immédiatement à aa second Imposteur connu sous le nom de Brigand deTouchin. Ainsi, ils ont pénétré chez nous à la suite d'un drapeap qui n'était qu'un mensonge patent et l'imposture incarnée. Cette circonstance est assez significative dans son genre, et parait avoir été remarquée par nos ancêtres. Chacun sait ce que \9q Jésuites préméditaient h Moscou ot quel genre de conseils ils donnaient aux deux Imposteurs. On sait aussi que, dans cette occasion, ils n'acquirent pas de droit spécial à notre reconnaissance. Enfin, la Russie fit un effort et secoua le joug de tous ceux qui l'obsédaient. Imposteur, prétendants suédois et polonais et, avec eux, les Jésuites. Ce fut leur première expulsion de Russie. -

A la fin du dix-septième siècle, plusieurs Jésuites, en partie déguisés, pénétrèrent à Moscou & la suite et sous la protection des ambassadeurs qu'envoyait l'empereur d'Al<lemagne, et firent partie de la colonie des étrangers au service de la Russie. Us réussirent à acquérir une maison, bien entendu sous le nom supposé d'un Italien» Guasconi, Jésuite lui-même, mais se faisant passer pour négociant, et même organisèrent dans cette maison une école ; enhardis par ce succès et par la protection du prince Basile Galitiin, ils commencèrent leurs actes habituels, c'est-à-dire atti-

rèrent }e8 enfants des orthodoxes pour les élever, répan^ dirent leurs livres et firent circuler des images latines. En même temps, ils flattaient les gouvernements étrangers, et particulièrement celui de Tempereur, en leur envoyant des rapporta secrets sur ce qui se passait en Russie. Leur pré«- Bomption s'accrut bientôt à un tel degré que Tun d*eux, Michel Yakalewitch, conçut même Tespoir de si'emparer éb la chaire du patriarche, et se plaignit, dans sa correspondance particulière, des habitants de Moscou, qui, à ce qu'il paraît, n'exprimaient pas un désir très-vif de l'avoir pour pasteur. Tout cela ne pouvait plaire certainement au patriarche de ce temps, Joachim. Il signala aux tsars Jean et Pierre la pépinière d'instituteurs importuns, et, en 1 688, toute la colonie des Jésuites fut reconduite, aux frais du Trésor , jusqu'à la frontière de Lithuanie. Elle laissa en souvenir la correspondance amoureuse des bons pères, qui s'est conservée, d'une manière inexplicable, dans les archives de Moscou. Il est étonnant qu'elle n'ait pas péri sans laisser de traces, comme ont péri beaucoup d'autres plus intéressantes concernant les Jésuites modernes.

Ce fut leur seconde expulsion de Russie.

La cause ^es Jésuites fut défendue par leur zélé protecteur et partisan , le chargé d'affaires de l'empereur d'Allemagne, Curtius. Il démontrait avec soin qu'il y aurait grand avantage, pour le gouvernement russe lui-même, de fonder à Moscou une colonie de gons qui, sans recevoir aucune indemnité du Trésor (Curtius le garantissait) , s'occuperaient à convertir les enfants de la foi orthodoxe au latinisme et, en même temps (mais Curtius réservait cet argument pour lui-même et pour sa correspondance avec son gouvernement), serviraient à l'empereur d'Allemagne

d^espions sûrs. Mais l'éloquence de Gurtius n'eut pas d'effet cl c'est pourquoi, la protection ouverte ayant échoué, il fallut recourir à des moyens secrets. Ici vint en aide, fort à propos, le génér^^l Patrick Gordon, Irlandais de naissance, zélé papiste, et auxiliaire actif de Pierre V\ Sous son égide, les Jésuites réussirent en peu d'années à rétablir leur anden nid, à peine ruiné. C'est dans la même maison Guasconi, restée probablement entre les mains des Jésuites, que s'éleva d'une manière inattendue une église latine, édifiée soidisant avec l'autorisation du souverain (quoiqu'il le désavouât). Auprès de l'église apparut une école ; tout cela se convertit très-vite en un village entier dit des Jésu-vites^ et l'enrôlement des élèves orthodoxes recommença. Un gentilhomme russe, Ladigensky, passa au latinisme, alla à . Rome et y entra dans la Compagnie des Jésuites. Ce fut peut-être la pi^emière victime de leur propagande, au moins c parmi les Russes appartenant aux premières familles. » La Compagnie des Jésuites n'était pas alors reconnue en Russie ; néanmoins, elle s'empressa d'élever des prétentions sur toutes les propriétés du nouveau converti; en tant que manifestation, cela pouvait servir d'antécédent pour l'avenir. Mais l'activilé des apôtres zélés ne se borna pas au salut des âmes nobles russes et & l'acquisition, par leurs moyens, de serfs russes ; une fois qu'ils eurent commencé , ils ne négligèrent pas une autre manœuvre, peut-être moins pieuse, mais non moins avantageuse. L'empereur d'Allemagne assignait chaque année, certainement pour la plus grande gloire de Dieu, une somme de huit cents roubles pour leur entretien, et, certainement par reconnaissance, ils la lui rendaient ^en divers renseignements qu'il n'aurait probablement pas pu acquérir

par les voies officielles. Pierre I" ne pouvait pas ne point le savoir ou au moins le soupçonner ; pourtant, par déférence pour Tempereur d'Allemagne, il garda le silence tant que les cours de Pétersbourg et de Vienne furent en bon accord. Mais, aussitôt quMl y eut entre elles une rupture, à Toccasion de la fuite du prince Alexis, immédiatement parut un oukase, le 18 avril 171 9, sur l'expulsion, au delà des frontières, de tous les Jésuites qui habitaient Moscou.

Cet oukase est écrit dans le style de Pierre I*% bref et dur. Cette fois, il paraît que les bons pères ont été prévenus à temps; car, trois mois avant la publication de Toukase, ils ont cessé, sur un ordre de leur général, d'envoyer leurs lettres par la poste, et envoyaient toute leur correspondance à l'étranger par Tintermédiaire du chargé d'affaires d'Autriche. De cette façon, tout ce qui exigeait le secret a pu être caché ou détruit à temps, et l'examen des papiers qui restèrent après eux ne découvrit rien d'important.

Ce fut la troisième expulsion.

Sous l'impératrice Catherine II , nous rencontrons de nouveau les Jésuites. Mais, cette fois, ce n'est pas eux qui ont pénétré chez nous; c'est nous qui les avons acquis. Ayant repris la Russie Blanche à la Pologne, Catherine y trouva les Jésuites solidement établis (1), et ordonna immédiatement, en 1772, aux gouverneurs locaux de composer une liste de tous les couvents et écoles des Jésuites. Elle avait ajouté à cet oukase : t Vous devez exercer sur lés Jésuites une surveillance particulière, car c'est le plus per-

(1) Les Jésuites eux-mêmes comptaient en Russie Blanche jusqu'à deux cents personnes des leurs. Ils avaient quatre collèges à Polotsk, Vîtebsks Orcha et Dunabourg ; quatorze missions^ sans compter les églises^ les maisons et les propriétés habitées.

ftde des ordres mon&i&tiques latins, les subordonnés n^ayant le droit de rien entreprendre sans Tordre de leurs supérieurs (1); » il est clair que Timpératrice à voulu dire par là que les Jésuites de la Russie Blanche lui paraissaient particulièrement dangereux, parce que, selon le règlement de la Compagnie, ils étaient soumis d'une manière immé-^ diate et absolue à un pouvoir résidant en dehors de la Russie, à Rome et partout, entièrement indépendant du gouvernement. L'année suivante. Clément XIY promulgua son décret sur la dissolution de TOrdre; et, dès ce moment, les Jésuites ont Tair d'avoir joui de la bienveillance de Timpératrice. Nous tâcherons d'expliquer plus bas ce fait étrange. Dans son oukase du 13 janvier 1774, Catherine II déclare < son intention que les Jésuites résidant danA les provinces de la Russie Blanche y restent comme auparavant, et continuent à enseigner les sciences à la jeunesse dans leurs collèges, i Sous le mot de ;Vt/fi^^^, ainsi qu'on le voit par l'énoncé de l'oukase, et que cela a été ensuite expliqué plusieurs fois, on devait entendre exclusivement les indigènes de la religion latine. La même année, le 6 février, fut publié un édit qui autorisait l'établissement dû diocèse catholique-romain de la Russie Blanche; et en 1782, le 1 7 janvier, parut un oukase sur l'établissement à MohlIeW d'un archevêché catholique-romain.

Ces deux actes plaçaient l'archevêque de HohileW à la tête de tout le clergé latin en Russie, sans en excepter les ordres monastiques. Le consistoire , établi sous sa présidence, connaissait toutes lés affaires du gouvernement

(1) Ne possédant pas le texte original, je cite littéralement la tradnctton française du comte Toistoy : U CotAoÂctmM romain in BuuU, L U, p. 16 et 17.

intérieur de l*Égliee ; l'archevêque et le consistoire étaient icnmédiatemeût soumis au Sénat. Le gouvernement suprême se réservait exclusivement les rapports avec Rome, en recommandant rigoureusement à Tarchevéque ainsi qu*à son clergé de ne recevoir, sous aucun prétexte, aucune bulle papale, ni aucune lettre écrite en son nom, et dV dresser les bulles et les lettres de ce genre directement au Sénat. Les Jésuites, à F égal des autres ordres monasti* queSf étaient maintenus inviolables, non-seulement relatif vement à la liberté absolue d'exercer leur culte en public^ mais aussi relativement à la possession légitimé de leurs biens meubles et immeubles, leurs couvents, leurs écoles; lâaifi ces droits étaient reconnus aux ordres monastiques, non en tant que corporations religieuses répandues sur toute la surface de la terre, et soumises à leurs généraux et par eux au pape^ mais exclusivement aux sujets russes de tel ou tel ordre, ou, comme il est dit dans T oukase: € à tous les ecclésiastiques romains de chaque ordre qui étaient nos sujets jusqu'à ce jour, et qui arriveront à Tave^ nir pour B*établir dans une des provinces de la Russie Blanche et qui désireront y rester en qualité de nos sujets, d Plus loin : « Tant quMIs resteront fidèles aux serments et aux devoirs de sujets. • La nomination des supérieurs fut reconnue de droit à Tarchevéque, auquel il fut ordonné t t de maintenir ou de nommer ceux d'entre eux qui sont nés ou ont été nos sujets, et d'éloigner ceux qui arriveraient provisoirement de l'étranger ; en interdisant de les recevoir, sous peine de jugement civil pour violation des oukases de l'autorité suprême, i A un autre endroit, il était recommandé : i que tous les ordres monastiques de la religion romaine dépendant uniquement de l'arcbevôque de Mobilew,

de son coadjuteur et de son consistoire, ne s'avisent pas de se reconnaître soumis à quelque autorité ecclésiastique résidant en dehors de notre empire (conséquemment aussi du pape) ; de leur envoyer les revenus ou une partie de ceux-ci, ou d entretenir avec eux des relations quelconçues, sous peine de jugement civil pour cause d'infraction aux oukases de T autorité suprême. • Enfin, il fut enjoint aux ordres spécialement monastiques de n'accepter aucune bulle papale ou lettre écrite en son nom, mais de les adresser au Sénat

Tout ceci se rapportait au clergé latin en général, tant séculier que régulier. Quant aux Jésuites, en qualité de Compagnie reconnue par le gouvernement, il leur fut permis, en 1777, d'établir à Polotsk un noviciat et d'admettre de nouveaux membres; et Toukase du %$ juin 1782 les autorisa : c à élire parmi eux un vicaire général, qui pourrait nommer et changer les provinciaux et les autres supérieurs ; conformément au règlement de leur ordre, ils devaient présenter une telle élection au Sénat par les mains de l'évêque romain de Mohiiew, tandis que le Sénat devait en référer à l'impératrice. D'ailleurs, il était ordonné que, quoique cet ordre devait obéissance à son pasteur réel, l'archevêque de Mohiiew, celui-ci devait avoir soin que les règlements de l'ordre fussent conservés sans la moindre altération, par la raison que ces règlements sont conformes à nos imtitutions civiles (1).

A l'occasion de l'élection d'un vicaire, un oukase du

(i) Becuf»/ com'pht des lois, t. XIV, n» i5^443. GrétîDeaa-Joly dte^ dans le cinquième volume de son Histoire de la Compagnie de Jésus, cet oukase on entier, p. 386 de la 2* édition. Mais il omet prudemment la dernière phrase, qui renferme une restriction essenlielle.

Sénat du 1 3 septembre promulgué par ordre suprême, enjoignit d'une manière encore plus explicite qu'auparavant aux Jésuites d'obéir à leur évêque, sous peine de châtiment grave, et de renoncer à éluder cette soumission en s' appuyant sur leurs règlements (1).

Telle était la position du clergé latin en général et des Jésuites en particulier sous le règne de Timpératrice Catherine, surnommée la Sage.

11 est curieux maintenant d'examiner : l"» ce qui a pu engager l'impératrice à reconnaître les Jésuites comme Compagnie, et à leur assigner une place dans l'organisation du clergé romain ; S"" sur quoi pouvaient se baser les Jésuites aboisi en qualité de Compagnie par le décret de ClémentXIY pour profiter de cette reconnaissance et accepter cette place.

L'impératrice Catherine aimait la civilisation et la respectait, c'est pourquoi toute institution qui avait pour objet d'enseigner, surtout dans un pays où les moyens civilisateurs n'abondaient pas, devait naturellement compter sur sa protection. Dans la partie occidentale de l'empire nouvellement annexée, l'instruction publique était depuis longtemps entre les mains des Jésuites, et ce côté de leur activité avait attiré l'attention de Timpératrice ; tel fut son premier mobile, mais non le seul ni même le principal. Pour profiter de l'expérience pédagogique et de l'habileté financière des Jésuites, il n'y avait pas de nécessité d'irriter le pape et de leur octroyer les droits d'une corporation et de les établir comme compagnie, en dépit de l'o* pinion publique de l'Europe entière et d'accord avec le

(i) Le comte Tolstey ne mentionne pas cet oukase; mais Crélineau-Joly (t. V, p. 387) en cite un extrait. Cet oukase a-t-il réellement exislé?

iS

seul roi de Prusse, Frédéric II. Évidemment, Catherine était guidée par d'autres considérations, et nous ne nous tromperions guère en les cherchant dans le système général de sa conduite relativement au latinisme.

Jamais, ni avant, ni après , le gouvernement russe ne s'est conduit relativement à l'Église romaine, d'une manière aussi décisive et indépendante, aussi logique et aussi simple, et en même temps aussi loyale, que sous le règne de Catherine II. Avant elle, notre gouvernement luttait contre les papes et tâchait d'ignorer leurs prétentions; après elle, il s'efforça d'imaginer une formule de compromis pour concilier ses intérêts et sa dignité avec le droit canonique latin, et les exigences de la cour romaine. Catherine II comprit qu'après l'annexion à la Russie detoute une province oii une partie de la population professait la religion latine, on ne pouvait plus refuser à l'Église romaine le droit de cité dans les limites de l'empire. D'un autre côté, devinant, qu'entre les exigences essentielles et légitimes auxquelles le gouvernement ne pourra jamais renoncer, tant qu'il restera orthodoxe, et les prétentions historiques constituant l'héritage indélébile de la chaire romaine, on ne pouvait concevoir aucun compromis satisfaisant pour les deux partis, elle s'abstint sagement de toute tentative pour résoudre ce problème insoluble, et s'arrêta au système longuement médité des intérêts exclusifs de l'empire. Ce système peut être résumé en peu de mots : Sans toucher aur dogmes qui sont P objet de la foi, localiser, dans les limites de f empire, f administration de F Église latine et la considérer^ non comme un sujet de politifue extérieure, mais comme un intérêt du gouvernement intérieur. Dans ce but, il fallait : !• donner à l'Église latine

en Russie une organisation aussi complète que possible ; 2* ronfîpre les liens qui attachaient la hiérarchie locale au gouvernement ecclésiastique de Rome; annuler l'indépendance et les privilèges hiérarchiques des ordres monastiques latins, et les soumettre, à l'égard du clergé séculier, à une autorité diocésaine indigène; autrement dit, Catherine établissait chez elle, par la voie législative, le même ordre de choses que n'a pu conquérir, par la force, la France, — une espèce de gallicanisme, mais plus conséquent et évidemment plus légitime qu'en France. C'est pourquoi elle est surnommée la Sage. Bien entendu, elle devait renoncer d'avance à l'espoir d'exécuter ses projets avec l'assentiment du pontife de Rome. Elle ne songea pas à l'en importuner, et il estprobable qu'il ne l'aurait pas donné, mais il gardait un prudent silence et confirmait même ses dispositions quand elle l'en priait, car il savait qu'au besoin elle aurait pu s'en passer (1). La position du gouvernement russe était alors si solide et si bien appuyée de tous les côtés que l'habileté de la diplomatie romaine ne parvint point à lui faire céder un pas (2). Il est dangereux et difficile

(1) Catherine H et le pape se comprirent bientôt, et c'est pourquoi ils vécurent en bonne intelligence. Dans les premiers temps, le nonce, à Varsovie, présenta à Tamhassadeur russe, comte Stakelberg, une plainte assez acerbe contre révoque de Mohiiew, Sestrenciewicz, parce qu'il avait autorisa, les Jésuiios à ouvrir dans 5on diocèse un noviciat avec l'autorisation de l'impéiatrice- i*rofil;inl de cette première occasion de s'expliquer, elle dicta une réponse dans laquelle on leniarque, entre autres : a Ést-ii permis d'alfinner que riin[)ératrice attente à la dignité de la chaire de Home lorsqu'elle souiciit hs champions les plus sûrs de rÉgli>e latine (c'est-àdire les Jésiiites). D'ailleurs, l'impératrice n'a pas l'habitude de rendre compte à qui que ce soit de ses actes dans les limites de son empire. » (Crélineau Joly, t. V, |». \\%l.)

(2) Le ton général impiimé par Catherine à srs relations diplntualiqu^s avec Home .se manifesta le plus clairement dans sa lettre au uape Pie VI, en 1782, fie Catholicisme romain en Russie, t. II, p. 2t-26 )

d'avoir affaire à Rome, seulement pour celui qui entame la lutte avec elle sur le terrain du droit canonique; mais Catherine ne prétendait nullement à une connaissance approfondie de ce droit, ne se regardait pas comme appelée à le défendre, et pourtant, ne reconnaissait pas son autorité (1). Pour réaliser ce plan général, qui vient d'être exposé brièvement, le sort la favorisa d'un collaborateur habile et consciencieux dans la personne du gentilhomme lithuanien, plus tard archevêque, et enfin métropolitain, Sestrenciewicz, qui, pendant un demi-siècle, administra sous quatre souverains, toute TÉglise latine en Russie. Dans cette sphère, il fut pour Catherine ce que furent, sur le théâtre de la guerre, Souvorov et Roumiantzow ; pour la politique orientale, Potemkine ; pour l'assistance et l'instruction publique, Retsky; pour l'administration intérieure et la législation civile, le prince Yiazemsko et Rezboridko. On sait que Sestrencievvicz a toujours été odieux au parti ultramontain et victime de sa vengeance ; mais, à nos yeux, cette trame prouve seulement que son activité a été dirigée dans l'intérêt de la Russie, et la vengeance qui l'a accablé dé-

(1) On voit très-clairement à quel dagré Timpératrice Callicrine éiait pénétrée de la valeur historique de rorthodoxic pour le peuple russe, dans sa réponse^ en 1793, à la proposition de la cour do Napleâ de marier le grand-duc Constantin Pavlowitch à une des princesses de la famille de Dourbon. La proposition était faite de manière à montrer la possibilité que le grand'duc changeât de religion après son mariage. Callicrine répondit : « Leurs Majestés ignorent sans doute que la Russie est aussi attachée à la religion grecque orientale qu'elles-mêmes le sont à la religion latine occidentale. Elles ne bravent pas encore que la religion grecque doit dire professée sincèrement, sansanière-pensée; qu'aucune combinaison latine ou gréco-iaiine ne sera admise tant que je vivrai; qu'aucun instituteur latin ne trouvera accès dans ma fami le; que c'est en vain que le pnpc s'ingénie sans cesse à obtenir la suprématie en liusvic ; qu'aujourd'hui, aussi bien que dans les temps passés ou réconduirait à coups de pierres.» V. les Archives russes, i8G3, 2* édiUou, p. 3S4 à 387.)

montre seulement la sincérité de ses convictions et la fermeté de son caractère. En effet, jusqu'à la fin de sa vie, il resta fidèle au système de Catherine, et, parmi un petit nombre, ne le renia pas, même dans le temps où cette fidélité, non-seulement n'était pas imputée à mérite, mais attirait la disgrâce ; nous en verrons des preuves plus bas.

Mais, demanderont sans doute les lecteurs, qu'y a-t-il de commun entre le système de l'impératrice Catherine, relativement à l'Église latine, et la protection qu'elle accordait à Tordre des Jésuites? En apparence, l'un ne se lie pas à l'autre, s'y oppose même. Catherine cherche au sein du latinisme un point d'appui pour réagir contre le pape, et, malgré cela, elle sen*e la main aux serviteurs les plus zélés du papisme ! Pour expliquer cette anomalie, il suffit de remplacer un mot par un autre. Au lieu de : malgré cehy dites, ces f pour quoi 9 et vous sentirez la cause fondamentale de la bienveillance de Galherino II pour les Jésuites.

Ayant résolu d'écarter l'ingérence du pape dans l'administration de rÉglise locale, elle a sans doute pressenti que la chose ne se passerait pas sans lutte, et a jugé prudemment Que, pour la commencer, la question des Jésuites présentait au gouvernement russe un moyen avantageux, comme qui dirait inventé à cet efi'et.

Ayant répondu & la cour de Rome par un refus catégorique de se rendre l'exécuteur de la sentence de mort qui venait d'être prononcée contre les serviteurs les plus zélés du papisme, Catherine provoquait le pape à une contro-* verse en présence de toute l'Europe, et le forçait à accepter un défi dans les conditions les moins avantageuses pour lui; elle devenait, pour ainsi dire, le défenseur du latinisme,

tandis que lui était en apparence son ennemi. Dans cette lutte, elle pouvait compter sur les sympathies de tous les partisans de Tordre des Jésuites, surtout nombreux et zélés dans les contrées peu éclairées, telles qu'étaient la Russie occidentale et la Pologne. Ses nouveaux sujets et ses plus proches voisins devaient naturellement se réconcilier avec la manière d'agir anticanonique du gouvernement russe, en faveur du but qu'il avait à atteindre ; et apprendre, par cet exemple frappant, à ne pas confondre les intérêts du pontife de Rome avec ceux de la foi. C'était le commencement du schisme ; le premier pas préparatoire vers la séparation du latinisme d'avec le papisme, et c'est justement ce que désirait la sage Catherine.

Les Jésuites seuls pouvaient déjouer son plan, habilement combiné; et pour eux, cela était facile : ils n'avaient qu'à repousser la protection et rester jusqu'à la fin fidMes au pape. Mais Catherine n'avait rien à craindre de ce côté; leur passé était un garant de leur conduite dans le présent. Ne se sont-ils pas obligés, en 1612 et en 1626, en France, à admettre et à maintenir les propositions fondamentales du gallicanisme ? Un peu plus tard, en 1675, ne se sont-ils pas puvertement déclarés, avec le Parlement, contre le pape Innocent XI, qui leur était odieux, et n'ont-ils pas soutenu les prétentions anticanoniques de Louis XIV sur les revenus des bénéfices ecclésiastiques vacants? Enfin ne sont-ce pas eux qui, en Amérique, après avoir reçu le décret d'Innocent X, refusèrent de s'y soumettre, sous le prétexte que ce décret n'était pas reconnu par le Conseil de lieutenance agissant au nom du roi d'Espagne? D'ailleurs, sans recourir à des recherches historiques, il était aisé de comprendre que les Jésuites, condam-

nés à mort par le pape, désiraient vivre et étaient fermement résolus à ne pns mourir. Eux-mêmes (comme nous le verrons plus tard) insinuèrent à Catherine qu'ils avaient l'intention de désobéir à leur mattre, et de manifester à la face de tout le latinisme leur révolte, en recevant de ses mains le droit à la vie.

Ainsi , s'oiîrait à elle une bonne occasion de porter, par sa protection généreuse et inattendue, le trouble dans toutes les consciences latines, d'abaisser la puissance morale du chef de TEglise romaine, de répandre un jour plus brillant sur l'image de la Séroiramis du Nord, qui relevait les dissidents et secourait les persécutés ; enfm, de priver le pape d'une des cohortes les plus sûres de sa garde, en l'attirant sous son drapeau schismalique et en l'opposant au Vatican. Ces projets étaient loin d'être aussi irréalisables qu'ils en avaient l'air à première vue. Au moins, il y avait beaucoup plus de fondement à compter que les Jésuites vendraient leurs services au gouvernement russe, qu'à espérer (comme cela est arrivé à une autre époque) que la promesse qu'ils avaient donnée de s'abstenir de toute propagande les empêcherait de saper l'Eglise orthodoxe. Dans tous les cas, la chose valait la peine d'être essayée; le jeu était certes dangereux, mais il était conduit par une main prudente en même temps que ferme.

De tout ce qui précède, on peut, ce me semble, se faire une idée assez claire de la manière dont la sage impératrice envisageait les Jésuites. Elle n'avait pour eux ni estime, ni confiance ; 'ce n'est pas elle certainement qui aurait sollicité du pape le rétablissement de l'ordre dans ses droits antérieurs, et ce n'est pas elle qui aurait affranchi les écoles des Jésuites du contrôle du gouvernement ; mais

elle espérait se soumettre les Jésuites comme une arme des plus convenables à ses vues, et était persuadée qu'entre ses mains cette arme resterait inoiïensive et docile à sa volonté. Aussi était-elle sage ; mais la sagesse et Ténergie ne sont pas héréditaires ; c'est pourquoi il aurait été peut-être plus prudent de ne pas négliger Texpérience d' autrui et de ne pas s'unir à des alliés, moins dangereux pour leurs ennemis que pour ceux & qui ils prêtent serment de fidélité.

Passons maintenant à un autre côté de la question. Nous avons dit que les Jésuites eux-mêmes ont insinué à Catherine l'idée de leur fournir l'occasion de désobéir d'une manière éclatante au siège de Rome. Voici comment cela est arrivé :

Le décret de Clément XIY sur l'abolition de l'ordre des Jésuites à perpétuité a été signé le 21 juillet 1773 ; il était par conséquent antérieur & tous les oukases de Catherine II en faveur des Jésuites.

Ce décret, dans sa rédaction, rappelle un contrat conclu avec des hommes d'une probité douteuse. Clément XIV savait à qui il avait affaire, et, s' attendant à une désobéissance certaine de la part de ses dévoués serviteurs, il prit d'avance toutes les précautions que l'on pouvait imaginer. Sous ce rapport, ce produit de la chancellerie du Vatican présentait l'apparence d'une forteresse inaccessible, entourée de toutes parts de fossés et de remparts, et défendue par toutes sortes de meurtrières et de bastions. Le dispositif (il a déjà été question plus haut de l'introduction et des considérants) contient essentiellement ce qui suit :

t La Compagnie des Jésuites, en tant que personne collective et juridique, est abolie complètement, partout et à perpétuité; toutes ses constitutions, ses règlements, ses statuts,

ses privilèges et ses usages sont rapportés. Toutes les places de la Compagnie, ses fonctions et son administration, sont annulées ; toute Tautorité dont jouissaient le général, les provinciaux, les visiteurs et autres supérieurs, leur est enlevée et passe en entier aux chefs diocésains locaux. 11 est défendu d'admettre dans la Compagnie de nouveaux membres, de prononcer les vœux de l'ordre et de conférer aux membres de la Compagnie les ordres ecclésiastiques. Les novices sont immédiatement licenciés; les membres de Tordre qui n'avaient fait que les vœux simples, et qui ne sont pas ordonnés prêtres, sont relevés de leurs vœux et autorisés à se choisir un genre de vie. Les membres de la Compagnie qui auraient reçu les ordres sont libres, à leur choix, ou d'entrer dans un autre ordre, ou dans le clergé séculier. Les malades, les vieillards et ceux quisont incapables d'assurer leur existence autrement, sont autorisés à habiter jusqu'à leur mort les maisons de l'ordre, mais sans aucune ingérence dans l'administration de ces maisons, et pas autrement que sous la direction d'un membre du clergé séculier nommé & cet elTet. Les supérieurs des diocèses sont autorisés à permettre, selon qu'ils le jugeront convenables, l'exercice de la confession et de la prédication à ceux des anciens membres de l'ordre qui seront entrés dans le clergé séculier ; mais il est rigoureusement défendu d'appliquer cette autorisation à ceux des anciens membres de l'ordre qui peuvent continuer à habiter les maisons de l'ordre. Il est interdit aux anciens membres de Tordre, qui s'occupaient de Tenseignemenl des sciences en qualité de professeurs et d'instituteurs, de s'occuper de l'enseignement. On peut faire, dans ce cas, une exception en faveur de ceux qui donneraient lieu d'espérer qu'ils s'abstiendront

de toute doctrine frivole qui altère la morale et produit des controverses nuisibles (1).

c La ci-devant Conipagnie perd tous ses droits sur les maisons, les écoles, les collèges et autres établissements qui leur appartenaient et rapportaient un revenu. On doit distraire, de ces revenus, une partie pour venir momentanément en aide aux membres nécessiteux de l'ancienne Compagnie. Excepté cela, toute la propriété immobilière et tous les revenus de la Compagnie doivent être affectes à d'autres objets pieux. Tous les souverains chrétiens sont invités à se servir de leur pouvoir pour assurer Texécution rigoureuse, immédiate, exacte, de la volonté du pontife de Rome. Il est défendu à tous et à chacun, sous peine d'excommunication majeure, non-seulement de s'opposer à l'exécution de ce décret, mais même de se livrer à des protestations, des disputes, des plaintes et des objections verbalement ou par écrit. Il est également défendu de la discuter. »

Tout cela est écrit sur sept pages d'un caractère fin, et appuyé d'une quantité innombrable de répétitions et d'expressions incidentes, comme : malgré^ quoique.

Mais que pouvait faire toute cette artillerie de papier contre la désobéissance systématique portée, par un long exercice, au degré d'une science spéciale?

Parmi ces formules, il y en avait une précieuse, plus d'une fois expérimentée dans les missions lointaines. Quand,

(1) Il faut remarquer que les écrivains Jésuites modernes, continuent cependant à affirmer que Clément XIV s'est borné, dans son décret, à reproduire les accusations portées contre les Jésuites^ mais que, de son profère mouvement, il n'a prononcé contre eux ni accusations ni témoignages blâmables.

en Chine et au Japon, il arrivait qu'on recevait une bulle énergique qui ne pouvait donner lieu à aucune objection, & aucun commentaire, les Jésuites avaient Thabitude de porter plainte à Tempereur et cherchaient à lui persuader que les exigences du pontife de Rome étaient en opposition directe avec les intérêts du pays, et tendaient à affaiblir le prestige de l'autorité suprême. Ce genre d'appel à l'empereur contre le pape réussissait presque toujours en Chine. Le souverain de Pékin s'irritait contre le souverain de Rome, défendait sévèrement d'exécuter ses ordres, et remerciait les Jésuites de leur dévouement. Il ne leur en fallait pas davantage, ils écrivaient à Rome qu'ils auraient été heureux de se soumettre au pape avec empressement, mais qu'ils avaient trouvé dans l'empereur une opposition inattendue qu'ils n'avaient pu vaincre, et qu'ils n'osaient pas mépriser, car cela entraînerait la perte de la mission. Ils employèrent le même moyen, avec quelques variantes insignifiantes, à l'occasion du décret de 1773, en Prusse et en Russie. Stanislas Czerniewicz, recteur du collège de Polotsk, adressa à l'impératrice Catherine, le 23 novembre 1773, au nom de tous les Jésuites de la Russie Blanche, une requête écrite, dans laquelle, témoignant d'une soumission absolue à la chaire de Rome, et se prosternant au pied du trône, il conjurait l impératrice^ par tout ce qxiil y a au monde de plus sacrée de permettre aux Jésuites d'obéir au pape, c'est-à-dire de mourir, comme Compagnie, d'une mort civile. Cette requête est, dans son genre, un idéal de perfection, et je doute qu'on puisse trouver rien d'approchant dans les archives de n'importe quel tribunal ou chancellerie diplomatique. Les solliciteurs disaient, entre autres :<« En autorisant la publication du décret sur la

dissolution de la Compagnie, Votre Majesté manifestera sa puissance souveraine, et nous, nous serons également soumis à Tautorité de Votre Majesté, qui permettra Texécution du décret, ainsi qu'à Fautorité du pontife de Rome, qui nous impose cette e;i^écution (1). »

Catherine savait lire entre les lignes et refusa aux solliciteurs, mais elle n'a pu dissimuler une ironie, ou, ce qui est encore plus probable, elle a voulu leur faire sentir qu^elle le» avait pénétrés. Voici sa réponse : « Vous devez obéissance au pape en matière de dogme, et en toute autre chose & vos souverains. Je vois que vous êtes consciencieux. Au reste, pour votre sécurité, j'en référerai au nonce de Varsovie par mon chargé d'affaires. > Et les Jésuites s'éloignèrent le cœur brisé. A la sentence de mort qui venait de les atteindre de Rome s'ajoutait un nouveau malheur : une désobéissance involontaire au pape exigée par le despotisme de Catherine. Pauvres Jésuites ! Mais, d'où leur venaient tout à coup tant de scrupules? A peine soixante ans auparavant, ils trouvaient moyen de s'établir à Moscou, d'y bâtir des églises, d'établir des écoles et de convertir des orthodoxes au latinisme, non-seulement sans Tautorisation du pouvoir civil, mais en dépit de ses défenses formelles. Et pourquoi avaient-ils besoin justement cette fois de demander une autorisation spéciale? Le pape n'exigeait d'eux aucune action qui pût les mettre en conflit avec les lois civiles. Il leur suffisait de s'abstenir de toute manifestation publique, de se disperser, de remettre leurs maisons

(I) La requête originale est écrite en polonais, mais le lecteur poorra en trouver une traduction française dans VExstoirt des Jésuites, de Tabbé Guettée, t. 111, p. 333, et dans l'ouvrage de Crétineau-Joly, t. V«, p. :n5- 386, !• édiUon.

et leurs écoles à Tautorité diocésaine ; et, après cela, chacun des anciens membres de la Compagnie pouvait continuer comme par le passé à s'occuper de son ministère et de l'enseignement. Ce n'est pas à tort que l'on dit que les Jésuites recourent à toutes sortes de moyens. Cette fois ils mirent à profit môme les scrupules de conscience.

Quoi qu'il en soit, le but était atteint. La violation flagrante du décret papal était abritée sous une apparence de prétexte, et l'existence de Tordre, illégitime aux yeux de tout partisan consciencieux du Iatinism3, était garantie, au moins pour quelque temps, dans l'espérance que les circonstances changeraient dans l'avenir (1).

Vous appelez cette existence, sous la protection de la

(1) Un mensonge en entraine nécessairement un aulre; les défenseurs modernes dos Jt^suites, pour juslifier de quelque façon Texistonce illégitime de l'ordre en l\ussie^ depuis la seconde moitié de Tannée i773 jusqu'au 7 mars iSOi (jour de la promulgation, par Pie Vil, du décret de rétablissement des Jésuites dans la Russie Blanche), affirment que Clément XIV au(ori>a, quelques mois avant sa mort^ le 16 juin 1774, les J(^.-^ui(c5 à rester en Russie et en PrushO, dans la position qu'ils avaient alors, jusqu'à nouvel ordre^ par un rescrit donné au nom de Tarchevêquo de Varmi et s'appuient sur une copie de ce rescrit conserve dans les archives ecclo&iaâtiques de Varmi, de Posen, de Varsovie et même, dit* 011, de réiersbourg. Tandis que l'on voit, par la correspondance du nonce de Varsovie, Ualampi, par lequel s'effectuaient toutes les relations de Home avec la Prusse et la Russie, qu'il n'en savait rien. Alors on a recours à la suppo>ilion que Clément ^XIV s'était mis en relations avec révoque de Varmi àl'iniu de son nonce. Mais, i^'on ne voit nulle part le rescrit original, 2'* le comte Tolstoy ne mentionne nullement, dans son ouvrage le Catholicisme romain en Russie, la copie qui en serait conservée à Pétersbourg; 3* Tim possibilité que ce rescrit ait été signé par Clément XIV, le 7 juin 1771^ est démontrée par cinq auties rescrits, incontestablement authentiques, signés par le même pape ultérieurement, le 17 septembre de la même année, quelques jours avant sa mort. Dans ces rescrits, il fait l'éloge des Jéàuiles de Branilberg qui se sont soumis à soa décret;il fait l'élogederévêquo de Varmi, qui avait d'abord refusé de l'exécuter, mais qui avait changé d'idée plus tard; enSn il exhorte tous les é\èqui» prussiens à suivre son exemple; 4<> le contenu de ce prétendu rescrit est en contradiction directe avec toute la correspondance du nonce

sage impératrice, un phénomène significatif; je suis parfaitement de votre avis ; seulement je trouve qu'il signifie tout autre chose que vous ne le pensez.

En général, en vous appuyant sur le témoignage de la sage impératrice , vous n'êtes pas tout à fait heureux ; il vous est défavorable, et vous n'avez pas lieu de lui être reconnaissants. Votre défenseur et voire protecteur réel a été l'empereur Paul 1". Sous Catherine, les Jésuites ont servi

aux vues de la politique russe; sous Paul, c'est la diplomatie russe qui a été au service des Jésuites ; et vous exaltez Catherine et laissez Paul dans l'oubli I C'est de l'ingratitude. Bientôt après Tavénement de l'empereur Paul, s'écroula le système qu'avait suivi si constamment Tira-

de Varsovie, qui évidemment n'en savait rien, et avoc loiis les actes contemporains émanés de H(»me. Voici, entre autres, ce qu'écrivait nu nonce de Vaisovie, le io mars i774, le cardinal (lorsini, en ^épon^e à sa communication relativement h Ja requête présentée par ks Jésuites de la Russie Blanche à Catherine II, et aux conséquences de cette requête : « Les cardinaux, les membres de la Congrégation ont appris avec douleur que les membres de Tancienne Compagnie, domiciliés en Russie, refusent encore de se soumettre au décret de leur dissolution, présentant comme prétexte Tinterdlctlon qui leur a été déclarée par le pouvoir civil, certainement non sans leur participation. Par là ils excusent leur désobéissance aux yeux de leurs confrères et de tous les hommes consciencieux. Les Pères de la Sacrée- Congrégation vous enjoignent d'exhorter les récalcitrants à cesser leur opposition et à quitter cutte voie qui ne les conduit pas eux seuls au péril, mais qui met en danger le salut des âmes auxquelles ils confèrent Hlidtcment et invalidemeut les saints sacrements, quoique le pontife suprême les ait privés de ce pouvoir. » l'nfin, le décret du pape Pie VII, en iSOI, qui rétablit la Compagnie des Jésuites en Ru>sie, ne mentionne aucune liisposilion antérieure, mais, au contraire, déchtre directement que les Jésuites reconnurent seulement par ce décret le droit de célébrer, de prêcher, de confesî^er, de conférer les sacrements. Conséquemment, aux yeux du pontife de Home, non-seulement les actes de la Compagnie, en tant que personne juridique, mais même la célébration des rites par des individus ordoiniés dans la période de trente ans, depuis le décret de Clt^ment XIV jusqu'à celui de Pie VU, sont regardés comme illiitiles cl invalides. (V. Histoire dts Jésuites, par Tabbé Guettée, t. U\, p. 304 a 307; CrcUneau-July, t. V, p. 377.)

pératrice Catherine pendant tout son règne. Il s'écroula, non parce qu'il se trouva un autre système pour le remplacer, mais parce que, en général, la persévérance systématique dans les actions fit place à des influences et à des ÎBspiralions personnelles. Parmi les faits inattendus dont cette époque abonde, on doit remarquer principalement la sollicitude de l'empereur Paul auprès du pape, en 1800, pour le rétablissement de l'Ordre dans ses anciens droits; et l'intercession, en faveur des Jésuites, présentée au nom de la cour de Russie, au sultan des Turcs par notre ambassadeur à Constantinople. Cette même année 1 800 parurent les ordres suprêmes : V que le service divin soit célébré dans l'église catholique romaine de Pétersbourg par les seuls Jésuites; 2"* relativement à la transmission aux Jésuites, entre autres propriétés, de celle de l'église catholique romaine de Sainte-Catherine, avec toutes les maisons, les établissements et les revenus qui en dépendaient ; 3* sur Tautorisation au noviciat des Jésuites à Polotsk, de multiplier les établissements pieux dans les autres contrées où domine l'Église romaine, et sur la restitution à l'ordre des Jésuites, à mesure que ces établissements se fonderont, des propriétés confisquées par le gouvernement polonais ; enfin, 4* renfermant tout un nouveau règlement pour l'administration du clergé romain en Russie. Cette dernière loi portait un coup décisif aux institutions de Catherine. En apparence, le principe fondamental adopté par elle pour base entre le gouvernement et la hiérarchie latine était non-seulement conservé, mais même fortifié et porté à l'extrême. Ainsi, dans le paragraphe premier, il est dit, entre autres, que le clergé «doit obéissance au chef de TÉlat dans toutes les affaires temporelles et spirituelles. » Mais ce

n'étaient que des paroles, et, en réalité,' tout le règlement n* avait pour but que d'établir une autonomie complète en faveur des ordres monastiques latins et de les soustraire entièrement à toute dépendance des autorités diocésaines. Cette innovation a été motivée par la prétendue raison : que les évéques diocésains c pouvaient difficilement connaître les institutions et les règlements de chaque ordre en particulier. » Par ce seul traita on pourrait déjà reconnaître la main des Jésuites, si nous ne savions pas d'ailleurs quelles influences subissait l'empereur Paul. A cette époque, celui qui jouissait de sa bienveillance particulière et de sa confiance entière, relativement aux affaires de rÉglisc latine, n'était plus Sestrenciewicz, qu'il avait élevé à la dignité de métropolitain, mais le chef suprême des Jésuites en Russie, le P. Gabriel Gruber. Les circoastances qui amenèrent le rapprochement de ce personnage avec l'empereur Paul, sont assez instructives.

Nous avons déjà vu que lorsque les apôtres de l'école de Loyola partaient pour la Chine et le Japon, ils se munissaient de toutes sortes de jouets et d'instruments, et se faisaient passer en arrivant pour des marchands, des médecins, des astronomes, des mécaniciens. Le P. Gruber arriva de Vienne à Pétersbourg, sous- le prétexte de présenter à r Académie des sciences quelques-unes de ses inventions en mécanique. Il réussit, grâce à des liaisons antérieures, à attirer l'attention de la haute société et à répandre une renommée qui arriva jusqu'au palais. L'empereur le fit venir chez lui et, dès la première audience, en fut tellement enchanté qu'il voulut le faire immédiatement chevalier; mais le rusé Jésuite déclina humblement cette faveur en s'appuyant sur son règlement, ajoutant que .les

membres de l'Ordre se consacraient au service des souverains et de leurs sujets uniquement pour la plus grande gloire de Dieu. Ces paroles finirent, on ne sait pourquoi, par subjuguer définitivement l'empereur, et il autorisa Gruber à se présenter chez lui en tout temps, sans être annoncé. La série des oukases que nous avons énumérés plus haut démontre que les fréquentes visites qui s'ensuivirent ne furent pas perdues pour les Jésuites. Mais, probablement, il leur fallait à tout prix perdre Sestrenciewicz et s'emparer du département^du ministère de la justice relatif aux affaires ecclésiastiques, dont il était président. Le vieux métropolitain voyait en silence et avec douleur la chute rapide des errements antérieurs, n'approuvait pas les innovations; mais il ne se hasarda pas à une lutte inégale. Gruber évita prudemment toute collision directe avec lui ; il s'effaça, attendant le moment où l'on aurait recours à son conseil , tandis que, par des voies diverses, conformément au système habituel de son Ordre, avec le concours de ses complices, il accablait l'empereur de plaintes incessantes contre le département du ministèrede la justice. Cela impatienta enfin l'empereur, et, pour connaître la vérité, il fit venir Gruber. La conséquence de cette entrevue fut l'ordre suprême d'enlever à Sestrenciewicz l'ordre de Malte et de lui défendre l'accès à la cour. Quelques jours après, à onze heures du soir, un employé de la police communiqua à Sestrenciewicz l'ordre suprême de quitter immédiatement son lit, de céder au P. Gruber la maison qu'habitait le métropolitain, près de l'église, et de se transporter dans une maison de l'ordre de Malte. La même nuit, vers trois heures, cela fut exécuté. Le P. Gruber ne tarda pas à prendre possession de la maison ainsi que de l'église, et dit à

quelques-uns de ses amis : • Voyez comme j*ai bien balayé TÉglise ! » Pendant ce temps, Sestrenciewicz, désirant s'expliquer sa disgrâce inattendue et connaître son sort futur, s'adressa au comte Fabien : t Vraiment, je ne sai^s rien , > répondit le comte ; et il ajouta : t Dans quels rapports êtesvous avec le P. Gruber? » Sestrenciewicz comprit que cette question contenait la réponse.

Bientôt après, le P. Gruber, profitant de la permission qui lui était donnée, se présenta chez Tempereur, qui lui demanda : « Qu'y a-t-il de nouveau, et de quoi parFet-on en ville? — On s'amuse de l'oukase de Voire Majesté en notre faveur. — Et qui l'ose? » — Le Jésuite tira de sa poche et remit à l'empereur une feuille de papier sur laquelle étaient écrits vingt-sept noms, parmi lesquels figuraient les noms des membres du déparlement de la justice, et en tête celui du métropolitain lui-même, Sestrenciewicz. Ceci fut la conclusion de l'affaire. Le 1 4 novembre 1 800, Sestrenciewicz fut relevé de ses fonctions et relégué dans ses propriétés, sous la surveillance de la police. Parmi les autres personnages inscrits sur la liste, les uns subirent le même sort, les autres furent arrêtés. • Ces Lourçues^ dit le P. Jésuite, ne reviendront jamais, t En cela, il se trompait.

Vous savez de quel ouvrage j'ai traduit presque littéralement tout ceci ; c'est pourquoi il est probable que vous ne voudrez pas le contester. Je ne vous demande pas votre opinion sur la conduite du bon P. Gruber, car je la devine : il a agi pour la plus grande gloire de Dieti^ et le moyen dont il s'est servi est un de ceux qui, selon la doctrine des théologiens jésuites Escobar et Busenbaum, sont permis et exempts de péché. La place de Sestrenciewicz,

éloigné, fut occupée par son coadjuteur, un certain Benïslawsky, qui suppléait à l'absence de toute capacité par un dévouement absolu aux Jésuites. De cette manière, tout le gouvernement des affaires ecclésiastiques passa en leurs mains; ils eurent leurs coudées franches, non-seulement en Russie Blanche, mais dans toute la Russie, s'emparèrent de plusieurs églises dans les colonies de Saratowet de la Nouvelle Russie, à Odessa, à Riga, établirent un séminaire et une école à Pétersbourg, et d'autres écoles à Astrakan et à Mosdoc ; ils avaient déjà établi antérieurement, sous le règne de Catherine II, plusieurs manufactures de drap.

En attendant, aux yeux du pape, l'ordre était encore regardé comme dissous, et les nonces de Varsovie, sous Paul comme sous Catherine, ne cessaient pas de foudroyer les récalcitrants, et insistaient sur le décret de Clément XIV. Ce fut enfin après la mort de l'empereur Paul que l'on reçut le décret qu'il avait sollicité, rendu par Pie VII, le 7 mars 1801, qui autorisait non-seulement le rétablissement, mais la fondation d'une nouvelle Compagnie sous le nom de Jésus, et cela seulement pour la Russie, et non en dehors de ses frontières, et conférait aux membres de cette Compagnie le droit légitime de célébrer, de prêcher, de confesser et d'administrer les sacrements.

Ce décret fut communiqué par le chancelier de l'empire au P. Gruber, alors général deTOrdre. Annexé à un office daté du 8 septembre 1 802, qui mérite une attention particulière, parce qu'on y expose encore une fois sous la forme d*un avertissement pour l'avenir, la condition sous laquelle le gouvernement reconnaissait l'ordre dans les limites de la Russie en lui donnant sa protection : • J'ai porté à la con-

naissance de Tempereur, écrit le chancelier, votre intention d'introduire dans vos collèges renseignement des sciences en langue russe, et de prendre soin que, dans vos maisons et vos collèges, il ne soit rien souSert de dangereux pour r Église dominante. Sa Majesté espère que vous accomplirez la promesse que vous avez faite au nom de votre Ordre, d'autant plus qu'il plaît à l'empereur que, dans le cas où vous la violeriez, et surtout si vous vous avisiez de convertira la religion catholique romaine quelqu'un des jeunes gens professant une autre religion, vous soyez soumis à toute la rigueur des lois, l'empereur fait dépendre de cette condition expresse non-seulement la protection accordée à l'ordre des Jésuites, mais même sa tolérance dans les limites de la Russie. •

Ainsi, la condition explicitement exprimée par le gouvernement russe était formellement et librement acceptée par les Jésuites.

11 est aisé de se figurer le rire malin et concentré, mais contenu , dont éclata le P; Gruber le jour de la réception de ce document, lorsque, de retour chez lui, et dans le cercle de ses intimes, il déposa le masque et se mit à récapituler les promesses qu'il avait faites et que ses protecteurs avaient accueillies avec tant de confiance et de bonne foi. Il est beaucoup plus difficile de s'expliquer la confiance naïve du gouvernement qui ajoutait foi à la parole des Jésuites, lorsqu'on a quelque connaissance de leur histoire et de leur doctrine sur le serment et ses obligations ; mais, à cette époque, nous commencions à vivre, pour ainsi dire ; toutes les traditions administratives des temps les plus rapprochés de Catherine étaient, en quelque sorte, noyées dans un torrent d'idées nouvelles importées chez

nous de Télranger. L'expérience amère de nos ancêtres et de nos voisins n'avait pas de sens pour nous, et nous devions tout apprendre de nouveau en retombant dans les mêmes erreurs qu'eux. Cette éducation, ainsi que nous le verrons tout à Theure, nous coûta assez cher.

La Compagnie des Jésuites, par son but et surtout par son organisation, est condamnée à rester éternellement fidèle à elle-même : — Sint ut sunt, aut non sint ! — disait avec raison, un des généraux de leur Ordre ; mais cette persévérance intime n'exclut pas l'appropriation des moyens selon les circonstances, et n'empêche pas la Compagnie de jouer devant le public des rôles différents. Au contraire, la rapidité des métamorphoses, l'habilité à les rendre propres à toute sorte de services, et l'art de présenter dans leur boutique la marchandise pour laquelle on pouvait prévoir une forte demande, ont constitué toujours les traits essentiels de la tactique jésuitique.

Autrefois, les apôtres que l'Ordre envoyait tâter la Russie séduisaient nos souverains par divers titres, et par l'espérance qu'au moyen de la protection du pape , elle pourrait entrer dans la famille des États civilisés.

En Occident, au seizième siècle, les Jésuites se recommandaient au gouvernement comme les champions de la foi et le fléau des hérésies de toutes sortes. Ensuite, ils se transformèrent en confesseurs complaisants qui ouvraient le royaume céleste à un prix modéré ; mais tout ceci devint enfin ennuyeux et fatigant. Dans les dernières années du dix-huitième siècle et dans le premier quart du dixrneUvième, la crainte de l'enfer et le soin du salut des âmes firent place à la Révolution et au soin de sauvegarder les dynasties régnantes. Les Jésuites comprirent, avant tout le

monde, ce qu'il en était et se transfornoèrent encore une fois. — • Vous avez peur de la Révolution, et c'est avec raison ; elle ne manquera pas de vous renverser si vous ne lui opposez une barrière sûre, et cette barrière c'est nous. Pe^ sonne mieux que nous ne châtie les peuples. Nous savons ce que vaus^jdésirez ; vous avez besoin de sujets tranquilles et patients : nous vous les ferons tels ; confiez-nous seulement r éducation de la jeunesse, et dormez tranquilles. > C'est ainsi que parlèrent à Berlin, à Vienne, à Paris et à Pétersbourg, les Jésuites, successeurs directs de ceux qui, dans le premier quart du dix-septième siècle, proclamaient le principe de la souveraineté nationale et la légitimité du régicide; et les prédécesseurs de ceux qui, aujourd'hui en France et en Belgique, sont les champions de la liberté absolue des associations et de l'enseignement.

C'est à cette dernière de leurs transformations que les trouva Catherine II. A la fin de son règne, ils ont réussi à être regardés , dans les sphères gouvernementales de quelques Etats d'Allemagne et de l'Italie, comme l'appui de la politique conservatrice; et nous, oubliant l'époque des imposteurs, ne nous instruisant même pas de l'exemple de la Pologne, rongée sous nos yeux par les prétendus défenseurs des intérêts dynastiques, nous avons ajouté foi, sans autres informations, à leur témoignage sur eux-mêmes.

Les Jésuites, ennemis acharnés de la Révolution et gardiens incorruptibles des trônes : — telle est IMdée qui paraît souvent dans les oukases de l'empereur Paul et dans la correspondance officielle de nos hommes d'État sous le règne d'Alexandre 1*'. Celui qui l'a développée avec le plus de persévérance et de succès, au moyen d'expressions vives qui allaient quelquefois jusqu'au cynisme, ce fut le directeur

principal des Jésuites et l'agent secret du pape en Russie, en même temps conseiller et guide de nos ministres, Tidole de la haute société de Pétersbourg, officiellement le chargé d'afiaires du roi de Sardaigne auprès de notre cour, mais, par le caractère de son activité politique et littéraire, Tenfant terrible de Tultramontanisme. Le comte J. de Maistre écrivait, entre autres : • Les Jésuites, ce sont les chiens de garde du pouvoir suprême ; vous ne voulez pas leur laisser la liberté de mordre les voleurs? Tant pis pour vous; ne les empêchez pas au moins d'aboyer contre eux et de vous réveiller. » La correspondance du confite de Maistre avec le ministre russe de l'instruction publique, le comte Razoumowsky, dont sont extraites ces lignes, présente un document précieux pour la caractéristique de cette époque. Elle commença à l'occasion de la demande faite par le général de l'ordre, Brzozowski, de soustraire le collège de Polotsk au contrôle de l'arrondissement scolaire de Yilna. Aux arguments usés et rebattus en faveur du système pédagogique des* Jésuites, le comte de Maistre en ajoute de nouveaux, appropriés aux idées du milieu qu'il voulait convertir. • Vous devez comprendre, s'6crie-t-il, que tout régiment connaît son colonel, et serait froissé si l'on voulait le soumettre à un chef étranger. L'exercice s'exécute à la vue de tous, ouvertement, sur la place d'armes, et s'il arrive que la manœuvre se fasse mal, l'ordre doit être rétabli par rinspecteur général nommé à cet effet par l'empereur. Mais il serait éminemment plaisant et même périlleux par ses conséquences, d'enlever, sous prétexte d'unité, à un régiment glorieux et irréprochable (c'est-à-dire les Jésuites) le droit d'avoir ses propres chefs, de soumettre ce régiment et tous ses commandants à quelque capitaine de la police

civile, qui, de sa vie, n'a manié l'épée. On fait aux Jésuites le reproche de se mêler des aiïaires de la politique, mais en quoi sont-ils coupables? L'empereur n'a-t-il pas le droit, s'il le juge à propos, de confier le gouvernement de F Etat aux officiers de la garde? Us devraient nécessairement se soumettre à cet ordre ; pourrait- on dans la suite les accuser d'intrigues, et demander la dissolution de la garde? Ce serait simplement de la démence. » Voici ce que propose plus loin le comte de Maistre au ministre russe de Tin- Btruction publique : < A quoi doit vous servir la science? La science crée des hommes incommodes, des critiques suffisants des gouvernements, des partisans de toute innovation méprisant toute autorité et les dogmes populaires. Vous rendrez, monsieur le comte, un très-grand service à votre patrie, si vous inspirez au magnanime souverain de la Russie une grande vérité, la voici : Sa Majesté en réalité, n'a besoin que de deux espèces d'hommes : des gens braves et de braves gens. Le reste nesi pas nécessaire et viendra de lui-même. La science, par son essence, sous toutes les formes de gouvernement, n'est pas bonne pour tous; n'est pas même bonne pour tous ceux qui appartiens nent aux classes élevées : par exemple, les militaires (c'està-dire les huit dixièmes de la noblesse russe) n'ont nullement besoin d'être des savants. D'ailleurs, la majorité, surtout dans les régions les plus élevées de la société, ne voudra pas se livrer assidûment aux sciences. Croyez-moi, il n'y a pas de jeune homme, dans la noblesse russe, qui n'aimerait mieux faire trois campagnes et prendre part à six batailles rangées, que d'apprendre les conjugaisons grecques. ».... Et la religion? • A quoi bon s'occuper de la religion ? > continue le comte. « Il est vrai que la Gompa-

gnie de Jésus tient fermement à la religion ; relativement aux dogmes, elle est presque identique à la vôtre. Qui plus est, personne n'a jamais non seulement accusé, mais môme soupçonné les Jésuites de la plus légère infraction aux lois du pays; ils les respectent comme il convient. Et c'est en une telle Compagnie que Ton n'a pas de confiance ! » S' étant mis en train, voici à quoi le comte de Maistre aboutit : « Nous sommes placés comme les sapins gigantesques des Alpes qui arrêtent les avalanches; si Ton s'avise de nous déraciner, en un moment toute la plaine sera envahie. » C'est ainsi que les Jésuites sauvegardaient TEglise russe; et le ministre russe de Tinstruction publique, prenant note de tout cela, le lisait au moins; nous ne savons pas ce qu'il répondait , ni teôme s'il répondait quelque chose. Mais on peut voir la preuve de sa longue et exemplaire patience par ce fait : que la correspondance dura aâsez longtemps, et toujours sur le môme ton (on a cinq lettres relatives au collège de Polotsk) ; ce ton est in structif par lui-même comme un signe de ces temps. Un chargé d'affaires d'un État étranger, appartenant à une religion différente, se mêle d'une question d'administration intérieure, intimement liée aux intérêts d'une Église qui lui est inconnue. D'ailleurs, il s'y mêle, non pour intercéder, mais comme ayant pouvoir d'accuser, et provoque une réponse. Il aborde le ministre russe de l'instruction publique avec le regard sévère d'un supérieur, le saisit, le secoue, l'enlève de son siège de ministre, se met à sa place et, le tenant devant lui comme un écolier, lui fait une admonestation sur ce qui est utile ou nuisible à la Russie, sur la manière de gouverner les Russes, sur ce qu'il faut leur enseigner ou plutôt ne pas leur enseigner.

En même temps, le ministre des cultes étrangers, le prince A. N. Galiizin, conseiller intime et ami de l'empereur, recevait du général de Tordre des Jésuites, dont il était le chef, un billet contenant ce qui suit : • Votre Excellence considérera qu'elle n'aura pas beaucoup à faire relativement aux religieux de l'ordre des Jésuites. Votre devoir envers eux se bornera à écouter leurs plaintes, s'il se rencontrait des affaires dans lesquelles l'introduction ou l'accomplissement de quoi que ce fût exigeât l'autorisation du gouvernement ; et à recevoir leurs requêtes, si le clergé séculier s'avisait de les incommoder de quelque façon. »

Et pendant ce temps, ni l'empereur ni son entourage immédiat n'avaient aucune sympathie pour les Jésuites. Le comtedeMaistre tém*oigne même que l'empereur Alexandre était prévenu contre eux plus qu'aucun des souverains contemporains. Il semblerait que même les dispositions religieuses du prince Galiizin, quelles qu'elles fussent en ellesmêmes, selon une conséquence quelque peu logique, devaient le préserver de leur influence; et malgré cela, dans les premières années du règne de l'empereur Alexandre, les Jésuites élevèrent chez nous une voix que n'aurait certainement soufferte ni Philippe 11 ni Louis XiV. Toute leur force consistait dans l'impuissance spirituelle du milieu dans lequel ils agissaient, [ci, c'est-à-dire dans les hautes régions de la société de Pétersbourg, et seulement ici, toutes les dispositions leur étaient favorables. ,

Dès le commencement de la Révolution, la France légua à la Russie une foule d'émigrés que, selon notre habitude, nous avons reçus à bras ouverts. Les uns, parmi eux, réussirent à atteindre des dignités élevées et des fonctions apparentes. D'autres s'abritèrent dans les familles de la haute

noblesse en qualité de commensaux, d'instituteurs ou de professeurs. Ces derniers dirigeaient Téducation domestique, et imprimèrent un certain cachet à toute une génération. De cette façon, le terrain était préparé pour la semencedes Jesuites. A cette époque, le plan d'éducation d'un gentilhomme russe était composé, à la demande des parents, par quelque abbé Nicolle; on le chargeait également de trouver un instituteur. Cet instituteur enseignait tout à sa manière, au besoin même la langue russe. Il n'est pas dii&cile de s'imaginer quelle place était réservée, dans une telle éducation, à l'histoire de Russie et à l'Église orthodoxe. Par un sentiment de convenance, on invitait le prêtre de la paroisse à faire un cours abrégé de catéchisme; mais le précepteur le voyait de mauvais œil, lui remettait un cachet à la fin de la leçon, et le reconduisait hors de la maison. De là à faire entrer un enfant dans une pension de Jésuites, il n'y a qu'un pas. Presque en même temps que les émigrés, les débris de l'aristocratie polonaise, groupés autour du prince Czartoriski, revinrent sur l'eau et occupèrent une place importante dans les sphères administratives et dans la haute société de Pétersbourg. Tout cela s'attirait réciproquement, se rapprochait naturellement, sans convention préméditée, et non-seulement ne se répandait pas dans l'élément russe, mais au contraire lui imprimait graduellement sa couleur. La société russe subit, bien entendu, l'influence de maints éléments latins; ouverte atout, et prête à tout s'assimiler, pénétrée encore plus volontiers d'aspirations libérales, certainement sincères, mais infructueuses par leur abstraction, et caressant avec un amour particulier les idées nébuleuses d'une union spirituelle future des peuples et des gouvernements, dans une indifférence générale pour toutes les

formules de la foi. Toute doctrine politique et religieuse, importée de Tétranger, toute invention fanatique pouvait, jusqu^à un certain point» compter sur le succès et inspirer de la sympathie. Il est certain que Tun ne se conciliait pas avecTautre, mais tout cela ensemble précipitait la dissolution des éléments nationaux qui avait commencé depuis longtemps dans notre noblesse. Telle est la vertu du vide de rintelligence, associé à une assimilation facile. En apparence, tout respirait la bonne foi; les germes des meil-leures intentions remplissaient Tatmosphère , et pourtant la conscience nationale et vivante périclitait; malgré un patriotisme rigoureusement développé, le sens national disparaissait; la mémoire historique était, pour ainsi dire, amortie; la sensation du passé, dans chaque minute du présent, était perdue. La langue nationale était devenue comme étrangère ; la religion était descendue au même degré que toutes les autres religions.

Voici comment on raisonnait, à cette époque, sur la foi : Toutes les religions sont également bonnes, — c'était le dogme fondamental des hommes avancés, — c par conséquent, ajoutaient les Jésuites, toutes sont également mauvaises, et, dans le fait, vous n'avez pas de religion déterminée. 9 En cela, les Jésuites avaient raison. Les hautes classes de la société auraient regardé avec autant de malveillance un latin qui aurait embrassé Torthodoxie, qu'un orthodoxe qui aurait passé au latinisme. L'un et Tautre auraient passé, à leurs yeux, pour des apostats. Qui plus est, elles auraient trouvé, pour le dernier cas, des circonstances atténuantes dans le charme d'une civilisation plus raffinée et dans la sincérité de la conviction manifestée par la hardiesse de l'action. Cette manière de voir passa, de la sphère

sociale dans la sphère administrative, et fut reconnue pour de la tolérance. Sous le nom de tolérance, on ne comprenait pas Tabstention de toute ingérence administrative dans les aflaires de conscience et dans le domaine de la foi; mais, au contraire, une ingéronce constante et méticuleuse, seulement, non en faveur d'une religion donnée, mais en faveur ou plutôt au détriment de toutes les religions; une ingérence s'exerçant au nom de l'indifférence pour toute foi.

• C'est étonnant, écrivait le ministre des affaires ecclésiastiques des cultes dissidents au métropolitain Sestrenciewicz, que les Jésuites ne puissent pas laisser en repos les orthodoxes et les luthériens. Nous leur donnons cependant Texemple en ne permettant pas, môme à TËglise dominante, de dépasser ses limites et d'attenter aux autres religions.» 11 est clair, qu'une telle tolérance ne servait pas la liberté. Au contraire, elle tuait la vie spirituelle et devait, tôt ou tard, se mettre au service de quelque propagande rusée et hardie, en la délivrant d'avance de toute opposition honnête.

Et c'est dans ce milieu inconsistant, faible d'esprit, arraché du terrain national et ecclésiastique qui le nourrissait matériellement et spirituellement, qu*ont pénétré les Jésuites avec leurs doctrines rigoureusement déterminées, armés jusqu'aux dents de leur dialectique éprouvée et de leur expérience pédagogique séculaire. De quel côté pouvaient-ils rencontrer de la résistance? Était-ce du côté des derniers débris des hommes inspirés par l'impératrice Catherine? Schichkow, Derjavine, Seslrenciewicz et quelques autres, qui s'étaient conservés depuis celle époque, voyaient d'un air mécontent le nouvel ordre de choses, n'y sympathisaient pas et n'y avaient pas de voix? Était-ce du côté

de notre clergé? Maison ne laissait pas pénétrer nos prêtres jusqu^aux salons où trônaient les Jésuites et où le comte de Maistre démontrait que TÉglise orthodoxe s'était séparée de l'Église romaine, et a été frappée pour cela d'impuissance. D'ailleurs, ces prêtres, timides, maladroits, inhabiles à diriger les consciences des dames, incapables même d'écouter une confession en français, pouvaient-ils entamer des discussions et soutenir des thèses dans lesquelles ils auraient pour juges des princes et des princesses, des comtes et des comtesses séduite par l'éloquence insinuante des Jésuites, et ensorcelés par leurs manières élégantes?

Tout se passa, non-seulement sans lutte, mais même sans opposition. Les immeubles et les capitaux des gentlshommes furent attirés d'eux-mêmes dans les filets tendus pour eux, en sorte que la facilité extraordinaire des succès obtenus par la propagande jésuitique étonnait même, le comte de Maistre et lui donnait à réfléchir, tout en nourissant un suprême mépris pour la noblesse russe, mépris qu'il ne se donnait pas la peine de dissimuler : de pareils résultats lui semblaient prodigieux.

Rappelons en abrégé la position officielle et extérieure des Jésuites à cette époque.

En vertu de l'institution du ministère, toutes les affaires administratives de l'Église latine passèrent du Collège ecclésiastique catholique romain à une administration spéciale des cultes dissidents, confiée au prince A. M. Galitzîn. Cette modification troubla même Sestrencîewicz,et le comte de Maistre s'en effraya. Mais il se rassura bientôt , et vit que tout était pour le mieux — pour les Jésuites. 11 s'exprimait ainsi au sujet du prince Galitzin : • Je l'estime infiniment comme gentilhomme, comme homme du monde.

honnête, intelligent, comme sujet Odèle; mais relativement à tout ce qu'il devrait savoir pour nous (c'est-à-dire l'Église latine) comprendre, nous juger et nous administrer, il a autant de connaissance qu'un enfant de dix ans. » D'ailleurs, même les actes antérieurs du nouvel administrateur, alors qu'il était procureur général du saint synode, devaient, ce semble, rassurer le protecteur du latinisme. On sait qu'à son retour de l'exil, le métropolitain Sestrenciewicz, s'apercevant du désordre qui régnait dans son administration, composa un mémoire détaillé pour le soumettre à l'empereur ; mais un des membres du Collège ecclésiastique, entièrement dévoue aux Jésuites, réussit à corrompre un employé, à se procurer une copie du mémoire original et en prévint l'effet en présentant à l'empereur une réfutation dans laquelle Sestrenciewicz était représenté comme un ambitieux. La réfutation fut soumise à l'empereur et contre-signée par le prince Galilzin, qui servit, de cette façon, à son insu, d'instrument à une intrigue des Jésuites ; en très-peu de temps, l'administration qui leur était confiée perdit tout droit d'iniative et se transforma en une simple agence du clergé latin, et lui-même subit l'influence du général des Jésuites Brzozowsky. Le prince Galitzin lui écrivait : « Ce qui nous unit est divin. » Ici il faisait allusion à une alliance mystique des âmes , et le Jésuite, comme de raison, ne jugeait pas à propos d'ébranler dans son supérieur cette conviction dans une admiration réciproque.

Nous avons déjà signalé plus haut que, lors du rétablisse* ment de l'Universitéà Yilna, l'arrondissement scolaire était chargé de la surveillance de tous les établissements d'instruction du pays, sans excepter ceux des Jésuites. Ils eurent enviedes'en débarrasser, et, grâce à la persévérance età l'ha-

bilcté de leur protecteur ie comte de Maistre, ils atteignirent leur but, et acquirent même ce que d'abord ils n'osaient espérer. Sur U présentation du ministre de l'instruction publique, le comte Razoumowsky, leur collège de Polotsk fat élevé au rang d'académie, c'est-à-dire d'établissement d'instruction supérieure. Il acquit tout les droits et tous les privilèges d'université ; enfin, toutes les écoles des Jésuites lui furent soumises immédiatement ; de cette façon, il s'établit chez nous un nouvel arrondissement scolaire, celui des Jésuites, qui embrassait la Russie entière.

A peu près à cette époque, le ministre des affaires étrangères, prince Kotchoubey, demanda l'autorisation, pour les Jésuites, de convertir à leur foi les mahométans et les païens. Le gouverneur général de Kherson, le duc de Richelieu, demanda au prince Galitzin un certain nombre de Jésuites pour civiliser le pays qu'il administrait. Le gouverneur général de la Sibérie, Pestel, en demanda aussi pour ses rapports avec la Chine et pour le développement de l'agriculture. Leur protecteur et leur ageht zélé, Illinsky, les établit en Yolhynie ; le marquis de Paulluci les attira à Riga ; le comte Rostopchine les appela à Moscou, et les enfants des meilleures familles entraient à l'envi dans leurs pensionnats ïondés par eux à Pétersbourg pour les gentilshommes russes sans aucune autorisation. Tout ^cela leur tourna la tête, et, persuadés qu'il n*y avait pour eux rien d'impossible, leur impudence alla jusqu'à demander qu'on leur cédât l'église cathédrale orthodo/xe de Sympherepol, et ils entamèrent entre eux une correspondance pour discuter s'il n'était pas temps d'éloigner entièrement les prêtres russes du pensionnat russe et de leur interdire tout à fiât l'enseignement du catéchisme orthodoxe.

Maintenant, voyons quel fut le résultat de Tactivité des Jésuites en Russie. Sous Tempereur Paul, Téglise latine de Petersbourg leur fut cédée; et, au commencement du règne de Tempeçeur Alexandre, les paroissiens de cette église demandèrent leur éloignement, pour cette raison , entre autres, que les Jésuites leur défendaient de se confesser à leurs confesseurs ordinaires et laissaient mourir sans sacrements ceux qui ne voulaient pas se confesser aux pasteurs nouveaux qui leur avaient été imposés contre leur volonté.

Les Jésuites se glorifiaient hautement de leur système d'éducation, prétendant qu'il ferait de la jeunesse des pays occidentaux des sujets sûrs et fidèles des souverains ; et pourtant, une partie des élèves de leur académie de Polotsk passa dans Tarmée de Napoléon dès qu'il fit son entrée en Russie. Ils prodiguaient aux gouvernements les assurances d'une gratitude illimitée, en paroles; demandaient à Dieu l'occasion de la manifester, et, en 1812, lorsqu'il n'y avait plus personne dans la ville encombrée, quelques blessés russes furent déposés dans un bàUment appartenant à l'Académie de Polotsk ; alors, ils protestèrent immédiatement et demandèrent qu'on ne troublât pas leurs occupations.

Us répandaient le bruit, en Russie et à l'étranger^ que leurs exploits étaient immenses dans nos colonies éloignées relativement au développement de la civilisation et du bienêtre matériel des habitants, et pourtant le directeur du bureau de surveillance des colons de Saratow témoigne que, grâce à l'ingérence des Jésuites, la position matérielle des colons de religion latine est en décadence , comparativement à celle des protestants. A l'appui de ce fait, l'in-

specteur des colonies allemandes, Lachkarev, ajoute qu'il s'est assuré sur les livres que la plus grande partie des revenus communaux est absorbée par Tentrelien des Jésuites. A la môme époque, le gouverneur général de la Sibérie écrivait au prince Galitzin : t Ayant examiné de près les actes des prêtres de cet Ordre, je me suis enfin convaincu qu'ils étaient loin de justifier les espérances qu'on avait conçues lors de leur établissement en Sibérie, et que, jusqu'à présent, le pays n'en a eu aucun profit. •

Sous le rapport matériel, les Jésuites, chez nous, étaient pourvus avec excès. Les boutiques et autres établissements de ce genre appartenant à l'église, qui leur avaient été cédés à Pétersbourg, donnaient des revenus considérables. En Russie Blanche, ils possédaient des biens-fonds avec une population de 13,500 âmes. Dans le gouvernement de Mohilew seul, ils possédaient dix-neuf moulins et trente-trois auberges, sans compter les revenus fournis par les autres églises, ni les dons volontaires. Tout en continuant à se vanter de la gratuité de leurs services, ils recevaient du gouvernement un traitement pécuniaire et des lots de terrain bien supérieurs à ceux qui étaient alloués au clergé orthodoxe (1).

D'un autre côté, leurs serfs souffraient de la faim; aveugles, estropiés, ils se répandaient par troupes aux environs de Pétersbourg pour demander l'aumône.

Les Jésuites ne négligeaient aucune occasion de jeter la pierre aux établissements d'instruction civile et dé faire

(1) Dans le gouvernement de Saratow et dans la nouvelle Russie, le Mul tré^ior payait de 300 à GOO roubles, et de SO à 20 déciatines de terre par paroisse. En Sibérie, le curé delà paroisse recevait de 780 à i>SOO roubles, et le vicaire de 250 à 300 rouble:».

suspecter, non-seulement leur enseignement, mais même leur moralité. Et cependant, voici ce qu'écrit le comte Toistoy, sur la foi de documents émanant des Jésuites : • Un sentiment de convenance nous empêche de nous étendre sur les actions contraires au christianisme, et même b. la nature, que se permettent quelques-uns des Jésuites, ni sur les vices honteux qui régnaient dans leurs écoles; mais nous croyons de notre devoir de déclarer que quiconque des membres de l'Ordre s*aviserait de récuser notre témoignage, nous serons forcé de présenter au jugement du public les documents authentiques contenant les preuves certaines d'actes impudents commis par les Jésuites, n L'ouvrage du comte Tolstoy a paru à Paris, en 1866. Mais, autant que nous le sachions, personne, jusqu*à cê jour, n'a relevé son défi. Cela serait cependant beaucoup plus prudent que d'offrir des déclarations gratuites dans le genre de celle-ci : que les Jésuites portent le nom de Jésus, consacrent la victime non sanglante, et qu'ils ne disent jamais rien de blâmable sur eux-mêmes.

Enfin, les Jésuites se sont solennellement engagés à s'abstenir de toute propagande parmi les orthodoxes, et ils ont manqué à leur parole de la manière la plus impudente. Sans parler de beaucoup d'autres faits, ils ont entraîné la femme du comte Rostopchine sous les yeux mêmes de son mari; et sous les yeux de leur protecteur le prince Galilzin, ils ont séduit son neveu, encore mineur* Vous direz que la propagande est le but des Jésuites et que l'on devait s'y attendre. Cela est vrai, mais pourquoi donner une parole en contradiction avec le but que l'on poursuit? Vous direz que la parole d'un Jésuite ne lie pas sa conscience, et qu'on était tenu de le savoir* Vous avci encore

raison; mais ne vons étonnez pas si, après en avoir faitTexpérience et avoir reconnu enfin, quoique tardivement, quels hommes il abritait, le gouvernement s'est ravisé et les a mis à la porte pour toujours.

Vous affirmez que le motif de la quatrième et dernière expulsion des Jésuites c n'a pas été autre chose que la conversion des orthodoxes à la religion catholique, » et vous conseillez au rédacteur du Jour de relire, pour s'en convaincre, Toukase qui les éloigne. Permettez-moi de vous conseiller de relire les quatre oukases sur l'expulsion des Jésuites de Pétersbourg et la clôture de leurs écoles, du 20 décembre 1815; sur la répartition de leurs propriétés et des dettes qu'ils ont laissées à Pétersbourg (1), du 25 mai 1816 ; et enfin sur leur expulsion de Russie, du 13 mars 1820. La lecture la plus superficielle vous convaincra qu'à part les conversions, d'autres accusations tombaient sur les Jésuites, et si vous voulez vous pénétrer du sens des rapports du ministre des affaires ecclésiastiques, confirmé par l'empereur, vous remarquerez que les Jésuites se sont attiré l'animosité du gouvernement et de la société, non par la propagande du latinisme en général,

(1) Quand les Jésuites furent expulsés de Pétersbourg, il fut constaté qu'ils avaient 400»000 roubles de dettes ; bien entendu, on ne trouva pas Un sou de numéraire effectif; mais il fut prouvé qu'une partie des dettes était supposée et qu'une partie des créanciers cités n'avaient pas réclamé. Le gouvernement dut cependant payer pour les Jésuites la moitié de leurs dettes, c*cst-à-dire plus de 200,000 roubles. 11 en coûta autant au gouvernement pour expulser les Jésuites bors du pays.

On trouva parmi les paquets des Jésuites un manuscrit intéressant : Xm%t(iiTt de la Compagnie des Jésuites en Russie y depuis i 772 jusqu'à 1 801 . Le comte Tol>toy dit qu'il contenait 141 pages. Il renfermait Ténumération catégorique de tous les événements relatifs aux Jésuites et toute leur correspondance avec les ministres et la cour de Rome. Ce manuscrit a été perdu. Qu'en pensez-vous? Qui avait le plus d'intérêt à le soustraire? Ne serait*ce pas les Jansénistes?

mais par les circonstances qui l'ont accompagnée ; par la violation de la parole donnée, par l'abus de confiance envers les parents qui leur remettaient l'éducation de leurs enfants; enfin, en général, par les moyens dont ils se servaient. Vous avez pu voir, par ce qui précède, que je ne suis pas du nombre des partisans absolus du règne d'Alexandre ; mais je rends justice aux hommes de ce temps, tout en reconnaissant l'instabilité de leurs idées et de leurs convictions ; ils ne souffraient pas la dissimulation, ne pactisaient pas avec le mensonge et détestaient la fourberie ; ils avaient le sentiment de Thonneur et de l'honnêteté sociale vivement développé. C'est justement ce sentiment qui parla en eux contre les Jésuites ; ils ne pouvaient tolérer leurs procédés de fripons ; j'ai hasardé une expression dure, mais je ne la retire pas; que le lecteur juge si j'ai eu le droit de m'en servir. Le Jésuite abbé Surrugue écrivait à un de ses confrères, de la princesse Rostopchine qu'il avait.égarée : « Malgré ma défense expresse et mes exhortations, elle a confié le secret Sl son mari ; cette action irréfléchie m'a renversé. » Dans une autre lettre, il déclarait ce qui suit : « Connaissant le pays, et par précaution, je n'excite pas le zèle, je le dirige ; et le résultat a toujours prouvé que ceux qui étaient dirigés de cette façon arrivaient d'eux-mêmes à la fin désirée. Ce qui m'embarrasse le plus dans mes rapports avec mes ouailles secrètes, ce n'est pas la confession, mais la communion. Je puis confesser à la promenade, dans un salon, en public, sans exciter le moindre soupçon ; mais lorsque je donne la communion, je m'expose à un plus grand danger. C'est pourquoi je vous prierai de me donner votre opinion sur une de mes inventions. J'ai imaginé de confectionner une boite en argent dans

laquelle on pourrait déposer la sainte hostie. (Suit une description détaillée de la boite et Tinstruction pour la porter dans la chambre du communiant la veille, afin qu'il puisse, le lendemain, communier erMecret, après sa prière habituelle. ) De cette façon, continue Tinvenleur, on pourrait éviter, je crois, tous les inconvénients d'une communion secrète. »

N'oubliez pas que, dans ce même moment où de pareils moyens étaient inventés et mis à exécution, le comte de Maistre écrivait et déclarait que les Jésuites agissent tou* jours ouvertement et hautement; ou, comme il s'exprimait, manœuvraient sur les places publiques. Vous répétez aussi, dans votre lettre, que les Jésuites agissent au grand jour, ouvertement ^ti après cela vous voulez que nous les croyions sur parole. Il ne manquait plus que de couronner cette série de manœuvres par une dénégation. Lorsque la conversion du jeune prince Galitzin fut ébruitée, les Jésuites s'en effrayèrent et s'empressèrent de déclarer que, non-seulement ils ne Pavaient pas engagé à passer au latinisme, mais qu'aa contraire ils l'en avaient dissuadé par tous les moyens. Voici comment la chose se passa, selon eux. Un Jésuite, gouverneur du prince, mit par hasard dans un poêle son paroissien latin et l'y oublia, tandis que, on ne sait comment, le jeune élève trouva le livre et le lut avec ardeur. Évidemment, ce ne sont pas les hommes qui agissaient là, mais la grâce divine. Mais tous ces mensonges mesquins pâlissent devant les déclarations du général de l'ordre Brzozowski. Après l'expulsion des Jésuites de Pétersbourg, il écrivit à l'empereur: % En ce qui me concerne personnellement, je ne me suis jamais écarté de l'oukase impérial qui défend d'attirer des Russes à la religion catholique. J'ai même souvent

engagé mes subordonnés à Tobserver dans toute sa rigueuFi et, autant que je le sais, personne ne Ta violé. Votre Majesté Impériale pourra s* en convaincre elle-même, une fois que la crise présente sera passée, et, dans tous les cas, die peut être assurée qu'elle n'a pas dans ses États de sujets plus soumis et plus fidèles que les Jésuites. •

Trois ans après, Tempereur traversant Orcba, Brzozowski n'osa pas se présenter à lui ; mais, dans une sup^ plique remise par lui au chef d'état-major, il répéta ce qui suit : f J'ai constamment défendu aux prêtres de mon ordre de faire du prosélytisme en Russie, et de parler de religion aux Russes. Si quelqu'un des Jésuites a enfreint cette défense, je déclare que cela a été fait h mon insu, et je supplie Votre Majesté de ne pas rendre toute une compagnie responsable de la faute d'un seul. »

Je regrette que nous soyons séparés par une si grande distance. Si j'avais le plaisir de me trouver avec vous dans la même chambre, je vous aurais prié de vous écarter pour un moment du règlement de votre ordre, c'est-à-dire de lever les yeux et de me dire votre opinion : Si le général de l'Ordre dit la vérité, ou s'il mentait impudemment, en déclarant qu'il avait défendu à ses subordonnés de parler aux Russes des matières de foi, et qu'il ne savait rien des Con* versions î

L'historien de l'Ordre, Crétineau-Joly, termine ainsi sa narration de l'expulsion des Jésuites de Russie : «La dynastie des Romanoiï devait beaucoup à la Compagnie des Jésuites (17). Quelques-uns de ses membres ont été initiés, contre leur désir, par Catherine 11 et Paul, à des secrets de famille et d'État, et, malgré cela, les Jésuites ont souffert que le fils de l'empereur Paul les éloignât de Russie. Ils se

sont dirigés tranquillement vers l'exil et ont dédaigné de recourir à la vengeance gui leur était si facile.

Gomme de raison, tout cela est un mensonge. Personne n'a jamais confié aux Jésuites, contre leur désir, un secret, et ils sont redevables des notions qu'ils ont volées en Russie à leur habileté acquise par une pratique séculaire d'écouter aux portes et de regarder ce qu'on ne leur montre pas. Mais la question n'est pas là. Supposons pour un moment que les Jésuites ont laissé par hasard échapper une vérité, et examinons la valeur de ce témoignage qu'ils donnent eux-mêmes de leur discrétion : « Nous pouvions nous venger en ébruitant des secrets qui nous ont été confiés, et nous avons gardé le silence ! • Gela est présenté comme une action très-méritoire. Une telle louange manifeste au suprême degré le niveau moral de la Compagnie.

 présent, faisons le total de cette longue recherche historique. Vous dites : c Catherine, surnommée la Sage, a abrité les Jésuites en Russie, tandis que toute l'Europe occidentale les persécutait et les rejetait. » Je complète votre phrase : Pierre I", surnommé .le Grand, a trouvé les Jésuites établis à Moscou et les en a chassés. Catherine, surnommée la Sage, les a autorisés à rester en Russie Blanche, à la condition de désobéir au pape et de la servir. Paul V\ sans surnom, les prit sous sa protection spéciale et sollicita du pape le rétablissement de l'Ordre en Russie. Alexandre, surnommé le Béni, les combla de faveurs et leur donna l'entière possibilité de développer leur activité. Mais ensuite, les ayant connus de plus près, il les expulsa d'abord des deux capitales, et plus tard de la Russie, et cela pour toujours. En tout, de 1606 à 1820, nous comptons cinq expulsions, en moyenne, une expulsion tous les quarante ans;

jugez vous-même , que pouvons-nous conclure de notre propre expérience historique ?

J'aurais pu m' arrêter là, mais il me reste à compléter ce rapide aperçu de nos relations avec les Jésuites par un trait de peu d'importance, mais qui ne manque pas cependant de quelque intérêt d'actualité. Vous vous rappelez que le comte de Maistre sollicitait pour les Jésuites le droit d'exercer la police, ou, selon son expression, d'aboyer contre les hommes là où on ne pourrait pas les mordre. Vous vous rappelez encore, avant l'arrivée du comte de Maistre, que le P. Gruber a réussi à perdre le métropolitain Sestrenciewicz par ses aboiements ; maintenant vous verrez que, même après l'éloignement des Jésuites de Russie, qu'après que le gouvernement a renoncé ouvertement et pour toujours à leurs services, ces aboiements n'ont pas cessé, quoi que, à cette heure, ils aient Tair d'être réellement désintéressés.

En mil huit cent quarante et quelque, est arrivé à Moscou, après un séjour prolongé à Paris, un de vos confrères, un Jésuite russe, en outre Moscovite, appartenant à une des meilleures familles de notre noblesse, un de ceux dont vous dites que la Russie s'enorgueillit. Il va de soi que c'est secrètement qu'il a passé au latinisme et est entré dans l'ordre des Jésuites. Personne en Russie n'en savait rien , à l'exception d'un de ses amis, son camarade d'enfance. Il revenait dans son pays avec l'intention de t&ter le terrain, de reconnaître les dispositions des différentes classes, et de renouer autant que possible les fils rompus de la propagande latine. Feu Tchaadaev, appartenant par son esprit à l'école du comte de Maistre, accueillit avec joie ce renfort, et introduisit votre confrère dans le cercle des savants et des litté-

rateurg de Moscou. A cetto époque, ce cercle se divisait en deux catégories composées de ceux qu'on appelait les Occi* dentaux, et des Slavophiles. La premièret et la plus nombreuse , se groupait autour des professeurs de TUniversité de Moscou, nouvellement arrivés de l'étranger, et représentait en petit la réaction qui dominait alors dans le monde savant de rAllemagne, sous le nom de la droite de recelé hégélienne. Dans la seconde catégorie, se développait peu à peu ridée orthodoxe russe manifestée plus tard dans des œuvres que vous connaissez sans doute. Les représentants de cette coterie étaient Khomiakov et les Kircevski (en me rappelant ces temps passés, il me semble que je rôde dans un cimetière] •

Les deux catégories n'étaient d'accord presque sur rien; néanmoins, elles se réunissaient tous les jours, vivaient en bonne intelligence et constituaient une même société. Elles avaient besoin Tune de l'autre, étaient attirées par une sympathie mutuelle, basée sur la communauté des intérêts intellectuels et sur une estime réciproque profonde. Dans les conditions d'alors, la polémique publique n'était pas pos^ sible, et ainsi qu'avant l'invention de l'imprimerie, elle était remplacée par des discussions orales qui étaient loin d'être infécondes. Ces discussions roulaient sur les objets suivants : Y a-t-il un passage logique sans solution de continuité, et sans saut, de Tidée de l'être absolu, à l'idée du développement de l'être déterminé, au moyen du non-être? ~ autrement dit, sur ce qui gouverne le monde, la volonté créatrice libre, ou la loi de nécessité.

On discutait encore cette autre question : Dans quel rapport se trouve TÉglise orthodoxe avec le latinisme et le protestantisme? Est-ce dans le rapport de milieu primitif,

d'îndifférentisme, dont sont sortis, par la voie de développement et de progrès ultérieur, des formes plus élevées de conceptions religieuses? ou, comme une révélation invariable et éternellement immuable qui a subi, dans le monde occidental, les influences latino -germaniques, a gravité en conséquence vers des pôles opposés? Enfin, en quoi consiste la différence entre la civilisation russe et celle de l'Europe occidentale? Est-ce dans le degré de développement ou dans l'essence même des principes civilisateurs? La civilisation russe doit-elle se pénétrer de plus en plus non^seulement des résultats extérieurs, mais même des principes de la civilisation européenne occidentale? ou doitelle développer plus profondément son caractère spirituel orthodoxe russe? y reconnaître le principe nouveau d'une phase future de la civilisation humaine générale 7 H n'est pas nécessaire d'indiquer la solution que donnaient à ces questions ceux qu'on nommaient Occidentaux et ceux qui étaient connus sous le nom de Slavophiles.

Il n'y a pas de doute que dans la rue des Postes, n* 18) il semblera étrange que des Russes aient pu, pendant plusieurs années, se proposer des thèmes de ce genre. Il 8emblera#encore moins vraisemblable que des hommes intelligents aient pu vivre si longtemps dans une vie intellecluelle, concentrés dans le domaine de la conception abstraite, le dos tourné aux questions politiques. Néanmoins cela est certain ; je constate un fait, je le constate publiquement, à une époque où vivent encore quelques-uns des acteurs, et j'en appelle hardiment à leur témoignage.

A cette époque, personne ne discutait les questions politiques, et personne n*y songeait. Cela constitue une des particularités caractéristiques de la société savante et littéraire

de Moscou, dans les années qui ont suivi 1840, caractère que ne pouvaient s'expliquer les hommes de Tépoque antérieure; ils écoutaient et haussaient les épaules.

Votre confrère a été accueilli avec cordialité dans la co* terie des Slavophiles; on n'avait rien à cacher, et personne n'eut envie de prendre des précautions. D'ailleurs, son caractère sociable et sa vivacité disposaient en sa faveur et plaisaient à tout le monde. Il attaquait l'Église orthodoxe, dont il n'avait pas la moindre notion, répandait à droite et à gauche des extraits des œuvres du comte de Maistre et du père Rosaven; prêchait ouvertement, librement, sans entraves son latinisme de Paris, d'une nouvelle façon, et n'obtint, bien entendu, aucun succès. Il n*était pas de force à lutter avec KhomiakoiT. Bientôt il le comprit et retourna à Paris sans avoir eu le temps de distribuer certaines médailles miraculeuses qu'il avait apportées avec lui. Alors, on sut qu'il appartenait au latinisme, et ses relations avec Moscou cessèrent; du moins, Moscou le perdit de vue.

Six ou sept ans plus tard, en 1850 ou 1851 , il me semble, parut un ouvrage à Paris consacré à la question : Si la Russie se convertirait plus ou moins probablement au latinisme. L'auteur en était ce même confrère (1).

(i) 11 y a un mois à peu près^ j*ai reçu du P. Gagarin (auteur de l'ouvrage dont il est question ici) une lettre autographiée qu'il avait aussi envoyée aux rédacteurs de plusieurs de nos journaux. Dans cette lettre, le P. Gagarin déclare : !• que son ouvrage (la Russie sera-t-elle catholique?) n'a paru ni en 1850 ni en 1854^ mais en 1856 ; 2* « qu'il ne s'adresse pas au pouvoir ni à l'opinion publique, et que jamais il n'a fait et ne fera de dénonciation. » Ces deux déclarations demandent à être expliquées.

J'ai écrit ma quatrième lettre, en réponse au P. Martynov, à la campagne, où je n'avais pas sous la main Touvrage du P. Gagarin; je n'avais aucune possibilité de me le procurer et c'est pourquoi j'ai mentionné l'é-

Cet ouvrage est remarquable en lui-même, comme démontrant la pauvreté de Timagination Jésuite. On y trouve répétés les sophismes du comtedeMaistre, depuis longtemps refutés, avec une addition de quelques faits choisis arbitrairement et, bien entendu, controuvés. Mais tout cela servait seulement de prétexte à profiter de la situation des esprits en Russie, L'ouvrage de votre confrère a paru aune époque très- mémorable pour nous, quand nous avons été atteints d'une frayeur venant de l'étranger. Ceux qui attisaient cet effroi involontaire, aveugle, et en même temps haineux, pouvaient espérer en tirer profit. Votre confrère le savait et a montré du doigt les Slavophiles comme une co-

poque de sa publication approximativemeiit, comptant sur ma mémoire qui m'a fait défaut. J'avoue volontiers mon erreur involontaire devant le P. Gagarin et devant les lecteurs.

J'aurais retiré encore plus volontiers mon jugement sur la tendance de cet ouvrage; mais, malheureusement Je me suis convaincu^ en le relisant^ que, sous ce rapport, ma mémoire a été fidèle. Au commencement de ce siècle, le comte de Maistre avait recommandé au gouvernement la Compagnie des Jésuites, comme une police secrète des plus sûres ; et il a cherché à appliquer à la Russie, non sans quelque succès, un des procédés les plus usités de la propagande latiue : la calomnie, Taccusation des intentions, et l'excitation à la méûance dans les agents du pouvoir. J'ai cité l'ouvrage du P. Gagarin pour prouver que les Jésuites de nos jours n'ont pas renoncé à ce système. Ai-je eu raison 7 Le lecteur pourra en juger par l'extrait suivant; je le donne littéralement sur la traduction du P. Martynov :

« Jetons maintenant un coup d'œii sur les partisans de la révolution dans le vieux parti moscovite (lisez : parmi ceux qu'on nomme Slawh philes). Ce qui séduit le plus ce parti, c'est ridée d'une triple unité spirituelle, politique et nationale ; le but qu'il se propose, c'est de donner à chacune une extension égale (?) et en faire par là un tout (Tf); et en consolider le tiiomphe. Ce principe est apphcable à toute politique, aussi bien intérieure qu'extérieure; mais qui ne verra, dans cet immense projet, une tendance révolutionnaire ? En eflet, aux yeux des représentants de ce parti, l'autocratie n'est autre chose que la voie vers le triomphe, une arme indispensable pour le combat, une dictature, etc., etc. Mais quand sonnera, pour l'autocratie, l'heure fatale, alors, afin de s'en défaire, on tirera sans difijcuké, de cette même nationalité, des principes politiques on ne peut plus républicains^ communistes et radicaux» En attendant, ces prin-

lerie dans laquelle s'élaborait /tf/ormw/^ russe^ nationale^ de tidée révolutionnaire. Je sais qu'à celte époque les mêmes bruits couraient chez nous, mais ils étaient répandus par des hommes qui ne connaissaient pas ceux qu'ils voulaient rendre suspects, et n'étaient pas capables de les comprendre. Tel n'était pas votre confrère* Ses liaisons antérieures lui permettaient de comprendre^ de connaître \ et son intelligence était assez développée pour connaître et comprendre.

Pour luî, il n'y a pas d'excuse dans l'ignorance. Quia donc pu le pousser à faire une fausse dénonciation ? Est-ce le zèle pour la maison de Dieu, un excès de charité chré*

cipes occupent le second plan^ dans Tottibre, mais ils n'en sont pas moins importants dans l'opinion des hommes initiés aux secrets du parti. (Rc'* marquez que selon Tabsertion du P. Gagarin^ il ne s'adresse pas au gouvernement, mais à la société.)

« On peut en dire autant de Torthodoxie. Pour preuve^ il suffit de montrer avec quelle facilité les défenseurs zélés de l'orthodoxie fraternisent avec les partisans de la philosophie de Hegel^ relativement aux rapports de l'Église avec l'Etat, p (Qui donc a fraternisé avec tant de facilité? Etait-ce Khomiakoff ou Kirewski?)

« Entin on a attribué même, au princ'pe national^ une tendance qui ne lui estphs naturelle et qui en fait une arme constante de là révolution. En efTety si le désir de satisfaire la nationalité slave était sincère, dans ce cas, il ne faudrait pas sacrifier à la Bus^fie la nationalité polonaise. (Ah! voilà!) ni perdre de vue les nationalités serbes et tchèques... (Et les slavophiles n'y avaient pas songé !)

« On voit, par tout ce qui précède, ce qui se cache sous les grands roots d'autocratie, d*orthodoxie et de nationalité. Rien autre chose que l'idée révolutionnaire en costume oriental. Con)pHrez les Slavophiles de Moscou avec la jeune Éiolie, vous serez frappé de la ressemblance... Seulement, il est douteux que les démagogues occidentaux, sans en excepter les Itahens, imaginent, pour agir plus sûrement sur les masses, quelque chose de mieux que le Panslavisme, etc. ^^{Bc la réconciliation de l'Eglise russe avec CÊglise romaine^ par J. Gagarin, traduite par J. Martynov, prêtres (sir) de la Compagnie de Jésus; Paris, A. Franck, 1858, p. 80, 81,83,84, 85,86.)

Pourquoi le P. Martynov a-t^il fait connaître au public ces pages téné-^ breuses de l'activité littéraire de son confrère? Pourquoi le P. Gagarin^ lui-même m'at-il mis dans le cas de les rappeler?

tienne; la conviction de Tincompatibilité du Jésuitisme avec les tendances de l'esprit orthodoxe russe; ou, simplement, un ordre des supérieurs? Je penche volontiers pour ce dernier motif. Oui, sa main a été guidée dans ce moment par une volonté étrangère; ce n'était pas l'homme qui écrivait, mais un cadavre, un bâton docile dans la main d'autrui [Pen'nde ac siesset cadaver vel baculus).

Le défunt Khomiakov, dans une de ses brochures, a prononcé un jugement et exécuté une sentence sur ce pitoyable ouvrage et sur la conduite de son auteur.

Vous avez traduit cet ouvrage en russe. Pour qui ? je ne sais pas. Pour la partie du public russe en vue de laquelle il a été écrit, l'criginal français aurait été plus accessible ; je ne sais pas non plus si vous avez conservé l'endroit où il est question de nos projets révolutionnaires.

Un des prédicateurs modernes et des écrivains de votre Compagnie a manifesté, en 1844, un désir hardi : « J'oserais demander que l'on consentît à croire que nous sommes des hommes comme les autres et que nous n'avons abdiqué vraiment ni la dignité ni la liberté d'un esprit raisonnable (1). » Vous le répétez après lui et d'une manière encore plus décisive: • Jusqu'à présent, j'avais supposé • que nous avions la même conscience qu'avant d'entrer dans l'Ordre , et qu'elle avait les mêmes propriétés que celles des autres hommes. »

Que dire à cela ? Sans restriction mentale, je ne pourrais être d'accord ni avec Ravignan ni avec vous. Permettez-moi plutôt de garder le silence.

(i) De V existence et de l'Institut des Jésuites, par le P. Ravignan^ p. 112.

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