À. — SON ORIGINE ET SA CONVERSION
Au mois de mars 1515, à Pampelune en Navarre, l’officialité diocésaine et le représentant du Corrégidor de la province de Guipuzcoa se trouvaient en violent conflit au sujet d'un jeune chevalier qui, depuis les derniers jours de février, attendait son jugement dans la prison du palais épiscopal. Le jeune criminel avait commis pendant les joyeuses nuits du carnaval, en compagnie d’un clerc, « d'énormes délits », en Guipuzcoa; mais 1l avait réussi à échapper aux mains rigoureuses du Corrégidor et à s'enfuir en Navarre. Il s’avisa de prétendre que lui aussi était clerc et, qu’en conséquence, il ne relevait pas de la justice royale, mais devait répondre de ses fautes devant le tribunal plus indulgent de l'Eglise. Par malheur, le Corrégidor pouvait prouver que l’accusé menait une vie rien moins que religieuse, que depuis des années il portait les vêtements et les armes d’un chevalier, de longs cheveux sans trace de
tonsure, « fût-ce même du diamètre id’une bulle
de plomb pontificale ». [Il exigeait énergiquement
que l’officialité lui livrât le coupable. II était bien difficile au juge ecclésiastique de résister à cette sommation. Bien que les documents nous fassent défaut pour l’affirmer, il est vraisemblable que le prisonnier fut livré au tribunal royal et sévèrement puni. Car la justice temporelle se plaisait à sévir contre les excès de la noblesse, surtout lorsqu'on prétendait aussi imprudemment se soustraire à sa loi.
Les conflits entre les tribunaux ecclésiastiques et les tribunaux civils étaient fréquents à cette époque, et les excès commis par des jeunes gens pendant les nuits de caraaval les provoquaient souvent. Les documents relatifs à ces conflits sont dignes d'étude, et ils nous fournissent la première mention d’un nom destiné à un immense retentissement.
Don Inigo Lopez de Recalde de Oñaz y de Loyola!, tel était le nom du jeune chevalier que l'État et l'Église se disputaient le droit de juger, et le chapelain Don Pedro de Loyola, son frère, était le fidèle compagnon qui avait été associé à ses « énormes et perfides délits ». En quoi consistaient ces délits, c’est ce que les actes ne nous disent pas. Mais une chose en ressort avec certitude, c’est que Don Ignace n'était pas alors un saint, et ne visait nullement à en devenir un. Comment d’ailleurs aurait-1l pu avoir alors de si hautes aspirations? Certes, il est très possible que son père, Don Beltram de Loyola, lui eût à un certain moment fait pratiquer une légère tonsure, car Don Beltram n'avait pas moins de treize enfants. Il était tout naturel qu'il eût la pensée de procurer à Don Ignace, le dernier de ses huit fils,
4. On ignore la date exacte de sa naissance. On ne sait même pas S’il était né en 1491 ou en 1495. [Note du traducteur.]
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un bénéfice ecclésiastique, d'autant plus que l’aîné,
Pedro, était déjà très convenablement pourvu de la même manière. Mais, à supposer que le projet ait jamais sérieusement existé, Don Beltram l'avait certainement abandonné; car nous savons qu Ignace entra tout jeune comme page à la cour du roi d’Aragon, Ferdinand le Catholique. Cette cour était considérée comme un des derniers asiles de l'éducation chevaleresque qui était encore en Espagne à ce plein épanouissement qui précède le déclin, mais on y menait une vie trop peu édifiante pour que les jeunes pages, qui y étaient attachés eussent la tentation de s'exercer à la sainteté. Nous n'avons donc pas à nous étonner si, en 1515, âgé déjà de vingt-trois ans, Don Ignace menait une vie très mondaine. L'amour et l'honneur étaient les divinités qu'il servait alors de tout son cœur et de toute son âme. 51, de plus, il était fier de sa foi catholique, méprisait profondément les Morisques et brûlait du désir de croiser le fer avec les infidèles, cela n’a rien d'étonnant chez un chevalier espagnol. Il avait aussi, naturellément, son saint de prédilection, et il ne se faisait pas faute de consacrer à saint Pierre un culte spécial et même de le célébrer en vers. Mais rien dans son apparence et sa conduite ne témoignait d'un intérêt particulier pour les choses religieuses. Par contre, on remarqua de bonne heure qu’il possédait à un degré exceptionnel l’art de persuader les hommes et de diriger des négociations difficiles. Dans sa famille on regardait comme certain qu'il dépasserait ses frères aînés, qui avaient embrassé la carrière des armes, et qui avaient déjà noblement soutenu l'honneur de la maison de Loyola sur les champs de bataille de l'Italie méridionale et dans les rangs des conquistadors du Nouveau Monde. Mais, pour le moment, 1l n'était qu'un jeune officier, peu occupé et
sans grandes perspectives d'emploi avantageux. On ne pouvait s'étonner que la chaleur de son sang l’entraînât dans toutes sortes d'aventures violentes,
que, n'ayant rien de mieux à faire, 1l fit avec entrain ‘4
le Don Juan, et perdît son temps à faire des vers, à lire des romans et à se livrer à tous les amusements frivoles qui convenaient à son rang.
Enfin le moment vint où cette jeune force 1 inoccupée put être mise à l'épreuve. En mai 1521, une
armée française franchit soudain les Pyrénées, pour
disputer à la dernière heure à Charles-Quint sa victoire sur les villes insurgées de la Castille. L'inva-
sion eut un succès si complet, que les troupes espa-
gnoles durent aussitôt évacuer toute la Navarre.
Seule, une petite garnison se maintint dans la:
citadelle de Pampelune. Mais on y était si peu disposé à des résolutions énergiques que, dans le conseil de guerre, tous les officiers se prononcèrent pour une capitulation immédiate. Un seul fit opposition, Don Ignace de Loyola. Pas de reddition, guerre au anis telle fut lopinion qu'il soutint avec une éloquence enflammée. Et si grande fut la force de persuasion de ses paroles, que sa folle proposition fut adoptée. Le commandant français n’hésita pas, de son côté, à prendre les plus énergiques résolutions. Dès Pauba du 21 mai, il donna l'assaut à la forteresse. Une première décharge d’artillerie ouvrit une brèche dans la muraille, sur laquelle Don Ignace, l’âme bien préparée par la prière et la pénitence, attendait l'ennemi; une seconde déchira la jambe droite du valeureux officier, tandis que sa jambe gauche était grièvement blessée par des pierres détachées du rempart. Il tomba, et sa chute amena la reddition de la citadelle, dernier boulevard de la puissance de Charles-Quint en Navarre.
Le généreux vainqueur ordonna de panser soi-
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gneusement le blessé, et aussitôt que son état le
permit, il le fit transporter en litière au château de Loyola près Azpeitia. Le voyage fit du mal au malade. On s’aperçut bientôt que le premier appareil avait été mal posé. On dut briser de nouveau la jambe droite pour la redresser. Après cette opération, l’état d'Ignace empira à tel point que, le 28 juin,
on lui administra les derniers sacrements. Mais à minuit, au moment où commençait le jour consacré
à saint Pierre, à qui le malade avait toujours voué une dévotion particulière, une amélioration soudaine se produisit.
Peu à peu Ignace se rétablit. Les os commencçaient
à se consolider, quand il s’aperçut un jour avec ter-
reur que sa jambe droite était devenue plus courte que la gauche, et qu'une fâcheuse excroissance s'était produite au-dessous du genou. Les maladroïts chirurgiens avaient ét Ent oublié de remettre un fragment d'os à sa place. Inconsolable de cette malechance, Ignace se décida aussitôt à faire pratiquer une nouvelle et cruelle opération. La jambe fut de nouveau cassée, et pendant des mois on la soumit à un traitement de frictions et de tractions. Mais, quoique le patient supportât tous ces tourments avec l’impassibilité d’un fakir, il n’obtint pas le résultat désiré; non seulement sa jambe resta trop courte, mais encore elle refusa pendant des mois tout service. Au lieu de pouvoir songer de nouveau à la guerre et aux aventures, l’impatient chevalier dut garder le lit pendant longtemps et se résigner en même temps à la triste nécessité de renoncer à la carrière des armes. Dans cette pénible situation, il demanda pour se consoler et se distraire ce qui est la ressource ordinaire des malades : des livres; mais naturellement des romans de chevalerie, des nouvelles, ou d’autres lectures attrayantes. Malheureu-
sement le château de Loyola ne possédait pas
d'œuvre de littérature légère. On ne put trouver
pour lui que deux livres de piété en langue espagnole, dont jusqu'alors les femmes de la maison
avaient seules eu l'habitude de faire usage : une
légende des saints et la traduction de Vie du Christ du chartreux Ludolf le Saxon. Ignace se plongea aussitôt dans ces livres si nouveaux pour lui. Mais
ils ne lui procurèrent qu'une médiocre satisfaction. :
Ni le récit des pénitences et des miracles des saints, ni les spéculations mystiques du pieux moine allemand ne réussirent à captiver son attention d’une
manière durable. Il préférait rester couché immobile,
rêvant les yeux ouverts, souvent pendant trois, quatre heures de suite, de Germaine de Foix, la dame de ses pensées. Pourtant l'ennui des longues heures de convalescence le faisait revenir à ses deux livres et s’y plonger de plus en plus. Il s’habituait à contempler les étranges personnages qu'ils faisaient surgir devant ses yeux, et1l finissait par subir lattrait de ces histoires merveilleuses. Mais tout ce qui occupait son imagination avec force agissait sur son âme comme un appel à l’action : aussi des pensées nouvelles naquirent-elles en lui, qui ouvraient à son ambition des voies inattendues : « Comment ferais-tu, se. disait-il, si tu devenais un saint comme François ou Dominique, pour surpasser encore en sainteté et Dominique et François? » Tout d’abord il ne faisait que jouer avec ces idées, comme il Le faisait naguère avec des rêves d'amour; mais il s’aperçut un jour avec surprise que leur action sur son âme était singulièrement différente : à l’image des joies mondaines succédait bientôt l'inquiétude et la tristesse, tandis que les rêves d’une carrière de piété engendraient une joie durable. Cette constatation produisit sur lui la plus profonde impression. Déjà il
démélait obscurément la cause secrète de cette différence : Dieu et Satan se disputaient son âme d'une manière mystérieuse, et de cette conception d'abord très vague il déduisit bientôt une règle importante de conduite : ne s’abandonner qu'aux projets, aux pensées et aux sentiments, qui seraient de nature à mettre son âme dans un état de joyeuse et durable expansion.
Ainsi pâlissaient peu à peu à son horizon les mirages trompeurs de la gloire mondaine et de l'amour terrestre. Dans une nuit d’insomnie, la Madone lui apparut avec l'enfant Jésus dans ses bras; dès ce moment la question fut décidée par lui. La Madone était devenue la dame de ses pensées; la gloire de l'Église son idéal. Au printemps de 1599, il quitta pour toujours le château de ses pères avec la résolution de devenir un saint comme François et Dominique. Il voulait tout d’abord aller à Jérusalem. Après son retour, il se retirerait dans la chartreuse de Séville, ou bien irait de lieu en lieu comme un pèlerin pénitent. Mais, bien que déjà il s'infligeât chaque nuit la discipline comme un vrai moine, le sang de ses aïeux était encore si puissant en lui, que, sur son chemin, il fut sur le point de provoquer en combat singulier un chevalier maure qui s'était permis de parler irrévérencieusement de la sainte Vierge. Il en fut détourné par son mulet qu'il consulta comme un oracle. Inconsciemment l'animal, à qui il s'était remis de sa décision, se détourna tranquillement de la route suivie par le Maure, et conduisit doucement son cavalier vers le plus célèbre des sanctuaires de Catalogne, celui de Montserrat. Là, Ignace commença par se soumettre à une confession générale, qui dura trois jours entiers. Puis, le soir du 24 mars, il se dépouilla en secret de ses vêtements de chevalier pour prendre l’habit de pèlerin, se défit de son
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8 LES JÉSUITES | mulet, suspendit son épée et son poignard à l'autel de la mère de Dieu, et s’enferma dans Péglise. A l’imitation des chévaliers dont il avait lu l’histoire dans l'Amadis de Gaule, il voulait se consacrer à sa chevalerie nouvelle par une veillée d'armes. Tantôt à genoux, tantôt debout devant l’image miraculeuse, il passa toute la nuit en prières. Le matin 1l reçut la Sainte Cène, et prit sans rien dire le chemin de Barcelone. Mais il s'arrêta à Manresa. Là il résolut de se reposer quelques jours dans l'hôpital de Sainte-Lucie. Ces quelques jours devinrent presque une année. La peste régnait à Barcelone, le port était fermé; le com- . merce avec les grandes villes maritimes d'Italie, qui avaient le monopole des transports en Terre Sainte, était interrompu. Encore un hasard qui devait avoir, . pour l'histoire du monde, d’incalculables conséquences. Condamné à l’'immobilité, l'impatient pélerin se livra immédiatement à Manresa aux exercices de dévotion des pénitents, pour se préparer énergi- quement, par des exploits spirituels, à la sainteté à laquelle il aspirait. Non seulement il allait trois fois .par jour à l’église et lisait quotidiennement pendant la messe l’histoire de la Passion, maisil priait chaque jour pendant sept heures; il se flagellait trois fois dans les vingt-quatre heures; il se relevait régulièrement à minuit pour faire ses dévotions; s'abstenait toute la semaine de vin, communiait chaque dimanche; laissait croître incultes ses cheveux et ses ongles, et parcourait tous les jours la ville en demandant laumône. Ce changement subit et radical le jeta dans un état d’excitation nerveuse qui lui donnait des hallucinations en plein jour, mais qui, en même: temps, éveillait en lui des doutes pénibles sur la possibilité de pratiquer toute sa vie cet héroïsme ascétique. À peine eut-il réussi à vaincre cette inquiétude que sa vie spirituelle perdit tout son équilibre.
LE FONDATEUR dre a 9
Tantôt il sentait en lui toute joie évanouie, et ne trouvait plus de satisfaction, ni dans la prière, ni dans le service divin. Tantôt au contraire il se sentait envahi par une gaieté inexplicable, qui semblait lui -enlever comme un poids écrasant de sa poitrine. Ces perpétuelles alternatives le troublèrent tellement qu'il demanda conseil à quelques personnes dévotes qu'il fréquentait. Mais même la fameuse prophétesse, la Beata de Manresa, ne put lui venir en aide..Cependant sa réponse : « Oh! puisse le Christ un jour. t’'apparaître », lui fit la plus profonde impression, et il la regarda plus tard comme une preuve que cette femme était initiée d’une manière exceptionnelle aux mystères du monde suprasensible; mais elle ne fit tout d’abord qu'accroître son inquiétude. Cette inquiétude s’aggrava au point de devenir un état d’angoisse permanent. Il croyait en avoir à jamais fini avec son passé chargé de péchés, par la confession générale qu'il avait faite à Montserrat; mais dès les premiers dimanches où il retourna se confesser, 1l s’aperçut qu'il avait alors oublié quelques-uns de ses péchés. Il s’'empressa de corriger cet oubli. Cela ne suffit pas à lui procurer l’apaisement désiré. Sur le conseil d’un prédicateur, il se soumit à une nouvelle confession générale. Mais, au lieu de disparaître, ses scrupules devinrent plus violents encore. Et de plus il sentait que ces scrupules lui faisaient plus de mal que de bien. Car il ne douta jamais sérieusement de la puissance du confesseur à pardonner les péchés. Au contraire il désirait ardemment que son confesseur lui intimât la défense formelle de revenir sans cesse sur d'anciens péchés, absous depuis longtemps. Ce fut en effet la conclusion à laquelle en vint celui-ci sans y avoir été sollicité. Mais il ne sut pas : comprendre le véritable état d'âme d’Ignace; sans cela il ne lui aurait pas ordonné de ne se confesser
que des fautes sur lesquelles il ne conservait aucun doute. Car, pour la conscience d’'Ignace, tout était clair et évident. Aussi ce conseil ne fit-1l que le jeter dans de nouvelles perplexités morales. Il ne trouvait, dit-il, dans aucun être vivant, une aide contre les terribles angoisses de sa conscience. Sa détresse, au contraire, allait grandissant chaque jour. Il en vint enfin à ce point, qu'un certain dimanche, après avoir reçu la communion, il se sentit tenté de mettre fin à toutes ses misères, en se précipitant par la fenêtre dans le vide. Mais il put se reprendre à temps. Il avait l'habitude de prier dans le voisinage de cette fenêtre. Cette pensée lui vint au moment où son exaltation était à son comble, et aussitôt le profond ébranlement de son âme se transforma en une ardente prière. « Seigneur, Je ne veux rien faire qui puisse t'offenser. » Pendant qu'il formulait cette prière, une anecdote merveilleuse contenue dans la Vie des Sainis lui revint à la mémoire. Un saint avait contraint Dieu à l'écouter en se refusant à prendre aucune nourriture, jusqu'à ce quil fût exaucé. Ignace résolut de recourir, lui aussi, à ce moyen. Pendant une semaine entière, il observa un jeûne absolu. Mais l’obéissance à l'Église était tellement enracinée dans son âme, que le dimanche suivant, sur l'ordre de son confesseur, il prit de nou-
veau de la nourriture, bien qu'il ne se sentît pas
encore sur le point de mourir de faim. Il crut pourtant un instant que la singulière méthode enseignée par le saint avait été efficace; pendant deux jours
entiers 1l se sentit débarrassé de tout scrupule. Mais
dès le mardi, quand il se mit en prière, ses angoisses de conscience le saisirent de nouveau avec une force inouïe. Le souvenir d’une mauvaise action éveillait en lui le souvenir d’autres fautes encore. « Son esprit se sentait traîné de péché en péché. » Il lui
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