VOCATION DES DISCIPLES
Une âme, où la volonté est aussi puissante, ne peut pas continuer longtemps à se perdre dans le dédale des fantaisies mystiques. EHe tend invinciblement à la lumière; car ce n’est pas la jouissance, c’est l'Action qui est l'élément où elle est destinée à se mouvoir et à respirer. :
Aussi est-ce déjà à Manresa qu'Ignace sentit s'éveiller en lui le besoin d'agir sur les hommes. Quelques dames nobles de Barcelone, qui s'étaient réfugiées dans l’intérieur par crainte de la peste, furent ses premières sectatrices. Mais, quelque important qu'ait été pour son avenir ce cercle de dames, il
était irop restreint pour la soif d'activité qu'il ressen-
tait maintenant. Il ne lui suffisait plus désormais
en Espagne toute sa force. Mais avons-nous ainsi expliqué sa personnalité elle-même? Nullement. Nous avons seulement déterminé l’atmosphère dans laquelle elle s’est développée, mais non la force mystérieuse qui a choisi, assimilé, transformé et
mis en œuvre les éléments dont s’est formée cette personnalité.
Car, de même que la plante, l’homme ne prend dans ce qui l'entoure que ce qui convient à sa nature. Par ce qu'il emprunte
à son voisinage, il est lui-même, ainsi que son activité, un produit :
des circonstances; mais cette force mystérieuse, qui fait en der-
nière analyse le fond du caractère, et en regard de laquelle tout :
le reste n’est que l’enveloppe, la forme et la matière que la personnalité s‘assimile, pour se manifester, par des affinités électives inexplicables, cette force ne peut être saisie que dans ses manifestations extérieures; on ne peut en découvrir l’essence primitive. Ici s’applique la parole du poète : « Aucun esprit n’est assez clairvoyant pour pénétrer dans l’intimité de la nature. » Plus une personnalité est puissante, plus elle apparaît à l'observateur comme mystérieuse, extraordinaire, incompréhensible, plus vivement l’observateur sent l'impossibilité de la saisir, par l'analyse dans les profondeurs de l'être, té que soit la méthode et la . rigueur de son travail.
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d'aller en simple pélerin faire le voyage de Jérusalem. Le pèlerinage ne pourrait être que le point de départ du travail de sa vie; il voulait de plus consacrer toutes ses forces à la mission parmi les Mahométans de la Terre sainte. C’est dans cette intention qu'il s'embarqua à Barcelone, à la fin de mars 1523. Ce fut seulement le 1°" septembre qu'après une traversée pleine d'aventures il arriva, vers midi, à Jérusalem. Son cœur nageait dans la béatitude. Il croyait avoir trouvé sa vraie patrie, sa vrale vocation. Mais il se trompait. La plus haute autorité ecclésiastique en Terre sainte, le provincial des Franciscains, lui ordonna, par crainte des Turcs, de quitter sans retard Jérusalem avec les autres pèlerins. Ignace obéit à regret. En janvier 1524, il débarquait à Venise après avoir sub: d’épouvantables tempêtes. De là, après avoir traversé, au milieu de mille périls, les armées espagnoles et françaises, et avoir été deux fois arrêté comme espion, 1l gagna Gênes, et au printemps se rendit par mer à Barcelone. Qu'’allait-il faire? Depuis son brusque départ de Jérusalem, une même pensée le dirigeait constamment, mais il n’arrivait pas à la réaliser. Une seule chose était claire, la direction que devait désormais prendre sa vie : 1l voulait travailler au bien des hommes ses frères, se dévouer à la cure d’âmes. Mais il ne voyait pas encore clairement si, pour cela, il devait entrer dans un ordre religieux, ou s’il devait adopter la vie d’un pénitent voyageur. En tout cas, il voyait bien que pour se consacrer à la cure d’âmes il avait besoin de recevoir la préparation théologique requise de tous les clercs. C’est ainsi que le pèlerin se transforma en un pauvre écolier. Ce pauvre écolier devint, à partir de 1526, pendant neuf ans, un vieil étudiant. Mais, pendant ce temps d'école, il ne considère pas en réalité les études comme une occasion
d'apprendre quelque chose, il les considère comme une transition indispensable pour devenir quelque chose, et comme un moyen d'agir pour le salut de l’âme des autres.
Déjà, à Barcelone, dans le cercle de ses anciennes relations du temps de Manresa, il joua un grand rôle comme conducteur d’âmes. Il réussit à grouper autour de lui quelques-uns de ses condisciples qu'il avait éveillés à la vie religieuse. Ces amis formèrent sous sa direction, à l'Université d'Alcala, une pieuse association d'étudiants qui se proposa deux buts : 4° la sanctification personnelle; 2° la cure d’âmes. Par un rigoureux ascétisme dans toute la conduite de la vie, par des confessions et des communions chaque dimanche, ils devaient atteindre le premier de ces buts. Pour arriver au second, ils tenaient des réunions chez des particuliers, et là c'était surtout Ignace qui cherchait à exercer une action morale sur les auditeurs par des exhortations sur les dix commandements. Il réussit en effet à gagner bien des âmes, surtout parmi les femmes de basse condition, des veuves solitaires, des ouvrières, des servantes de seize à dix-neuf ans. On se rend compte de l'énergie avec laquelle il appliquait sa méthode religieuse, même au sexe faible, en voyant que les évanouissements constituaient une des manifestations de piété les plus habituelles dans ces conventicules. On comprend qu’une propagande aussi ardente ait éveillé la curiosité, puis les soupçons des inquisiteurs. Déjà, à la fin de 1526, la petite association dut se soumettre à un sévère interrogatoire, et se résigner à renoncer au costume qui distinguait ses membres des autres étudiants. En avril 4527, lInquisition mit Ignace en prison, pour entamer contre lui un procès formel d’hérésie. L’instruction s’occupa, non seulement des singuliers accidents provoqués
chez les dévotes, mais aussi des singulières assertions de l’accusé au sujet de la puissance merveilleuse que lui conférait sa chasteté, et de ses bizarres théories sur la différence entre les péchés mortels et les péchés véniels, théories qui ont des affinités frappantes avec les distinctions fameuses des casuistes jésuites de l’époque ultérieure. Pourtant tout cela ne fournissait pas encore des raisons suffisantes pour . condamner Ignace comme hérétique, mais c’en était assez pour faire interdire à lui et à ses compagnons de tenir des conventicules (1° juin 1527). À Salamanque, où la petite confrérie émigra dans l’automne, elle passa par les mêmes épreuves : emprisonnement, sévères interrogatoires des juges d’inquisilion, enfin mise en liberté, mais interdiction des conventicules. C’est ainsi qu'Ignace se trouva en fait chassé d'Espagne par l'Inquisition. Aussi se résolut-il aussitôt à abandonner sa patrie pour aller continuer ses études à Paris, dans la plus importante des universités catholiques. Sa petite confrérie devait l'y suivre un peu plus tard. Mais ce plan échoua. Les anciens compagnons abandonnèrent Ignace l’un après l’autre. Il se vit obligé, à Paris, de tout recommencer à nouveau, de conquérir des forces nouvelles
Son premier essai ne fut pas très encourageant. Il réussit bien, dans le courant de l’année 1528, à former avec trois étudiants espagnols une petite association. Mais l’un des trois tomba dans la mélancolie, et les deux autres se livrèrent à une vie de pénitences extravagantes. Évidemment, aucun d'eux n'avait compris le vrai sens de la méthode religieuse d’Ignace. Ces aventures jetèrent tout le groupe des étudiants espagnols dans une grande excitation. Ignace fut publiquement fouetté dans le collège de Montaigu, auquel il appartenait, comme
séducteur de la jeunesse. En même temps, il était de nouveau dénoncé à l’Inquisition comme héré- » tique. De nouveau tout sembla perdu pour lui. Il « dut renoncer à toute action sur ses compagnons, bien que lui-même échappât à toute atteinte. Cette pénible crise se termina en douceur comme les pré- cédentes. Mais il fut assez intelligent pour cesser pendant quelque temps ses pieuses entreprisés sur l’âme de ses condisciples. Il se tourna, avec toute son énergie, vers les études qu'il avait jusque-là singulièrement négligées. Le succès fut médiocre : il ne devint jamais un savant. Il éprouva cependant une forte impression de la culture littéraire, telle . qu'elle était représentée par les professeurs du collège Sainte-Barbe. Il a plus tard contribué à la diffusion dans le monde entier de cet humanisme, quand ia organisé ses écoles savantes. Pendant ce temps ses projets d'avenir avaient pris une forme plus précise. L'ancien rêve d’une mission chez les Mahométans s'était de nouveau emparé avec intensité de son âme avide d'action. Il résolut de consacrer de nouveau toutes ses forces à cette romanesque entreprise, et avant tout de trouver, parmi les écoliers de l'Univérsité parisienne, les auxiliaires nécessaires. Mais maintenant il n’agit plus avec la même précipitation. [1 mit du temps à chercher et à choisir, il n'épargna aucun moyen pour gagner à lui les jeunes gens qu'il avait distingués, et il n’eût ni trêve ni cesse, qu'il ne les eût mis entièrement dans sa main. Le premier étudiant, avec lequel 1l réussit tout à fait selon ses désirs, fut le compagnon de chambre ..et d’études avec qui il répassait toutes ses leçons, Pierre Faber, un fils de pauvres paysans de Villarette en vie une nature pesante, rude, mais fidèle, qui restait attaché par toutes les fibres de son être à ce qu'il s'était une fois lentement assimilé,
LE FONDATEUR à .. 23 aussi bien aux superstitions grossières de sa jeunesse qu à la foi dans la mission d'Ignace, aux mystères de la philosophie aristotélicienne comme aux mystères des exercices religieux par lesquels Ignace avait peu à peu pris possession de son âme. À Faber vint se joindre un autre compagnon de chambre, Fran- : çols Xavier, de Pampelune, aussi une nature qui ne se donnait pas facilement, mais du reste bien différente de ce que devait rester toute sa vie ce bon lourdaud de Savoyard : un beau jeune homme de noble naissance, aimable, bien élevé, d’une vivacité presque turbulente, très bien doué, mais étonnamment inconsidéré et léger, et par là même difficile à fixer à quelque chose. A ces deux premières recrues se joignirent, en 1532, deux jeunes Castillans, Jacques Lainez et Alphonse Salmeron, ce dernier une de ces natures qui gardent toute leur vie quelque chose de la fraîcheur et de la chaleur de la jeunesse, mais aussi n'arrivent jamais à une pleine maturité, l’autre un jeune homme à cerveau de vieillard, d'une maturité précoce, un homme de haute raison, aussi prompt à s'orienter dans la théologie que dans la diplomatie, à la logique victorieuse duquel presque | personne ne pouvait résister, et qui devait devenir. le digne successeur d’Ignace comme général de l'Ordre. Les deux derniers disciples étaient beaucoup moins remarquables, le Castillan Nicolas Bobadilla et le Portugais Simon Rodriguez : l’un de nature sanguine, excessif dans son zèle et son activité, un peu brouillon, l’autre plutôt flegmatique et indolent, d'une vanité toujours satisfaite d'elle-même, tous deux peu commodes à conduire. |
Les jeunes gens sont d'ordinaire faciles à entraîner; mais 1l fallait un don de séduction vraiment surnaturel pour pouvoir, non seulement enthousiasmer pour une entreprise chimérique six jeunes gens
aussi différents les uns des autres, parmi lesquels se trouvait un homme d’une raison aussi pénétrante que Lainez, mais pour se les attacher à la vie et à la mort. Ignace possédait cette puissance d’attraction. D'où lui venait-elle? Assurément pas de son extérieur ni de ses manières. Il n'avait en lui-même rien d’imposant : délicat et de petite taille, il mesurait à peine 4 m. 58, sa figure osseuse était plus expressive que belle, ses yeux sombres paraissaient regarder au dedans de lui plus qu’en dehors, les cheveux se faisaient rares sur son front large et élevé. De plus il boitait, et, quand il marchait, il s’'appuyait d’ordinaire sur un bâton. Son costume était toujours d'une propreté recherchée, mais d’une extrême simplicité. Sa contenance était toujours empreinte de la grandezza, sûre d'elle-même, toujours mesurée et sobre de paroles, qu'il tenait de sa noble origine. Jamais on ne le voyait rire, plaisanter; jamais il ne perdait son calme presque solennel. EL avec cela il était un très vieil étudiant, qui, en sept longues années d'Université, n’était pas encore arrivé à grand’chose. Des vieux étudiants de ce genre ont d'ordinaire une position difficile au milieu de camarades plus jeunes, plus vifs, plus instruits. Ils jouent d'habitude le rôle peu désirable du personnage dont on se moque. Il est presque sans exemple qu'ils deviennent des modèles, des maîtres, et l’objet de l’enthousiasme des jeunes. Faut-il alors admettre que, sous ce calme voulu et imposant, se cachait un cœur chaleureux, brûlant de tendresse, qui attirait les jeunes âmes aux échanges de l'amitié? On ne nous dit rien de pareil. Ignace n'a jamais eu, dans son âge mûr, aucun confident, à plus forte raison aucun anu. Il n'en avait pas besoin. Il semble avoir été élevé audessus des sympathies et des antipathies; il jugeait les hommes seulement d'après ce qu'ils faisaient et
ce dont ils étaient capables; il vivait solitaire dans une atmosphère de craintif respect, auquel se mêlait rarement la chaude haleine d’une affection naïve et dévouée. Qu'y avait-il donc en lui qui attirât si puissamment-les jeunes âmes vers ce vieil étudiant? C'était son idéal, et un charme qu'il portait avec lui : un petit livre, un livre minuscule, qui, malgré sa petitesse, est du nombre des livres qui ont décidé du sort de l'humanité, qui a été imprimé à un nombre infini d'exemplaires, et a été l’objet de plus de 400 commentaires, le livre fondamental des Jésuites, et en même temps le résumé du long développement intérieur de leur maître : les Exercices spirituels.