‹ Les JésuitesChapitre 73 sur 111 · LES EXERCICES SPIRITUELS · texte numérisé non relu

LES EXERCICES SPIRITUELS

Un pareil livre mérite d’exciter un intérêtuniversel. Mais si l’on se contente de le feuilleter, on sera vite déçu et on le laissera de côté. En réalité, ce n’est pas un livre au sens ordinaire du mot; ce n’est pas même un livre de dévotion. Il n’a pas la prétention d’être lu, il veut être vécu. Le style est aussi sobre qu’il est possible ; le contenu se résume en des instructions pour des exercices, un règlement d'exercices, non pas des exercices pour le développement du corps, mais des exercices pour l'éducation de l'âme. Que promet au lecteur ce règlement? Il lui promet de dresser l’âme de telle façon que l'homme devienne maître de lui-même et apprenne à régler sa conduite conformément aux arrêts incorruptibles de sa raison. C’est là un noble but, auquel tous aspirent, mais qu’un petit nombre atteint. Suivons donc le directeur des exercices dans la cellule solitaire, qu'il assigne comme champ d'exercices aux hommes qui se confient en

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lui. L'adepte doit s'y confiner quatre semaines, dans: un silencieux recueillement, en relations avec le directeur seul, replié sur lui. -même, vivant avec ses ‘propres souvenirs, ses propres pensées, ses propres imaginations.

Mate le commencement des exercices proprement dits, le directeur pose au disciple une question qui, dès l'abord, l’oblige à un sérieux examen : Quelle est la . vocation de l’homme et sa place dans la création? La réponse est d’uné grande élévation : l’homme est sur ‘la terre pour louer Dieu, pour rendre hommage à Dieu, pour servir Dieu et obtenir ainsi le salut de son âme. Sa place dans la création répond à cette haute destinée : tout ce qui s’y meutet y vit, y a été placé à son intention, et doit lui servir d’instrument pour l’accomplissement de sa vocation. De cette double affirmation se déduit logiquement la relation de l’homme avec la création et les créatures. Il ne doit en .faire usage que dans la mesure où elles peuvent être utiles à l'accomplissement de sa vocation. Il doit: au contraire renoncer à s’en servir, lorsqu'elles ren-. dent difficile ou impossible la libre consécration de son être à cetle vocation. De là découle une règle fondamentale pour la conduite de l’homme dans le monde et envers le monde. Elle se formule ainsi : « Sois calme et impassible. Que les biens terrestres ne’ soient jamais pour toile but de tes désirs, mais seulement un moyen pour atteindre le but véritable de ta vie; qu'ils ne soient donc jamais de ta part l’objet d’une convoitise passionnée, mais simplement l’objet d’une froide appréciation, qui te les fera rechercher, si la raison les reconnaît comme utiles pour la réalisation du but suprême et t’ordonne de te les procurer dans cette vue. » — Après cette méditation qui libère et élève l’âme en même temps, le directeur des exercices précipite dans les abîmes grands ouverts de

; LE FONDATEUR 27 l'enfer l’âme qui se préparait à s'envoler fièrement. : au ciel. Dans les ténèbres de minuit, elle contemple l'enfer dans toute son horreur et les cohortes des anges tombés qu’on voit s’y agiter. Elle se rappelle aussitôt la splendeur passée de ces esprits déchus, elle pense ayec tremblement à leurs péchés, elle mesure avec effroi l’atrocité de leurs peines, et fait un retour désespéré sur elle-même, sous le poids de sa propre culpabilité. À ce premier et terrible tableau succède un second : Adam et Eve, chassés du Paradis par l'épée flamboyante du Chérubin. Toute l’histoire des premiers hommes se présente alors aux yeux de linitié! : leur bonheur, leur péché, leur misère et. leur honte après la chute, et il se sent saisi de douleur et de crainte en considérant son propre état moral. Un nouveau tableau apparaît : l’initié se voit devant le trône de Dieu : on y juge les péchés mortels et tous les péchés de toute nature. Il pense que beaucoup d'hommes ont été précipités dans l'enfer pour un seul de ces péchés, et il calcule en tremblant que d'innombrables malheureux doivent souffrir ces peines éternelles pour des péchés moindres que ceux qu'il a commis. Le poids écrasant des péchés, la perversité qu'ils manifestent, puisqu'ils sont une offense à l’'éternelle bonté de Dieu, la parfaite justice des terribles châtiments de l'enfer, — tout cela lui apparaît clair et évident. Mais son agitation intérieure est un peu apaisée par un nouveau tableau : le Christ sur la Croix! L'âme s’entretient avec lui comme un ami avec un ami, s'accusant elle-même, se torturant elle-même, en pensant au peu qu'elle a fait jusqu'ici pour lui, implorant conseil et aide pour l’âve-

1. Faute d’un substantif français équivalent à der Betrachtende (le contemplateur, celui qui médite), j'ai employé le mot initié qui exprime une idée un peu différente. [N. du T.]

nir, et laissant enfin échapper les paroles de la prière qu'il a lui-même enseignée à ses disciples : « Notre Pèrel » Après cette première épreuve, au milieu de la nuit, le directeur permet à l’initié de reposer jusqu'au matin. Mais dès que l’aube blanchit, il le rappelle à sa tâche. — L'initié se voit de nouveau devant le tribunal de Dieu; le grand registre des péchés est ouvert. Il doit rendre compte de son passé et aussitôt toute sa vie se déroule devant lui : enfance, jeunesse, âge mûr. Toutes ses fautes revivent devant lui, un cortège sans fin d’horribles fantômes. Leur laideur, qu’on croyait cachée, leur basse méchanceté, qui semblait oubliée, se montrent à lui avec une effrayante précision, et éveillent en lui la conscience du lamentable néant de son propre être : « Que suis-je, moi ver de terre, parmi des millions d’autres mortels? Que suis-je, moi misérable, en présence des anges et des esprits célestes? » Il est alors saisi par un sentiment de dégoût, si bien qu'il se fait à lui-même l'effet d’un énorme abcès, dont coule sans cesse un pus répugnant. À cela s'ajoute la pensée que c’est l'Éternel Dieu qu'il a offensé; le Tout-Puissant, au regard duquel toutes ses forces ne sont que faiblesse; l’omniscient, au regard duquel toute sa science n’est qu'ignorance; le très bon et très juste, au regard duquel tout son être n’est que vanité, méchanceté et ignominie. Déjà profondément ébranlée par cette effroyable revue des fautes passées, l'âme de linitié est jetée par cette pensée dans une telle détresse intérieure qu'il éclate en douloureux gémissements ; 1l ne peut comprendre que la terre consente encore à le porter, ne lait pas encore engloutli pour le précipiter dans mille enfers. Alors apparaît de nouveau à ses yeux l’image du Crucifié, et aussitôt 1l se répand en chaudes effusions de reconnaissance envers la miséri-

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corde de Dieu qui l’a épargné jusqu’à ce jour, et il promet avec ferveur de s’amender. — Peu après ou avant la messe, que l'initié doit entendre chaque jour, le directeur l'appelle pour la troisième fois, et plus tard encore à l'heure des vêpres, pour la quatrième fois, à de nouveaux exercices. Mais ces deux exercices ne sont que la répétition des deux premiers. [Il implore en même temps par des prières, l'intervention de la Madone, l'intervention du Christ, la miséricorde de Dieu. Le cinquième exercice, le soir, est différent. Il commence par un tableau effrayant : l’enfer s'ouvre sous les yeux de l’initié dans toute son étendue, en largeur comme en profondeur : une mer de flamme, où l’on distingue nettement les âmes des damnés qui y sont plongées. Leurs plaintes, leurs hurlements de colère, leurs abominables imprécations contre le Christ et ses saints retentissent à son oreille. La puanteur horrible qui s’exhale de ces profondeurs en ébullition, la fumée, le soufre lui enlèvent presque la respiration, sa langue se contracte au goût amer et soufré de cet air empesté, ses doigts sentent avec terreur la chaleur de la fournaise où brûlent ces malheureux. Il voit, il entend, il sent, il goûte l'enfer, 1l y vitavec tous ses sens dans sa réalité matérielle. Mais il n’est pas seul dans ce terrible voyage infernal : le Christ est toujours à ses côtés. Il s’entretient constamment avec le Christ, il embrasse constamment la croix du Christ, plein d'une brûlante reconnaissance pour la grâce d’avoir été jusque-là préservé, sans l'avoir mérité, du sort des damnés.

Ce dernier exercice, qui a mis tout particulièrement les forces de son âme dans une affreuse tension, a tellement ébranlé l'initié jusqu'au fond de son être, qu à la fin de la première semaine il implore, avec une ardente insistance, d'être soulagé par une

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