‹ Les JésuitesChapitre 93 sur 111 · NET PET OS · texte numérisé non relu

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la Martinique seule, il possédait pour 4 millions de

biens-fonds. Nous ne nous tromperons pas beaucoup,

vu le faible revenu des propriétés foncières, si nous évaluons la fortune immobilière de la Compagnie, en 1760, à 4 milliard 250 millions de notre monnaie, et probablement est-ce une évaluation trop faible. — Cette somme semble quelque chose de fabuleux. Au premier abord on serait disposé à comparer le Général des Jésuites avec les milliardaires de nos jours. Mais, si on y regarde de plus près, on reconnaît qu’un tel rapprochement n’est pas permis, car cette immense fortune n'était nullement à la libre disposition du Général. Elle était en majeure partie attribuée d'avance à des objets déterminés. Elle se composait presque entièrement de dotations fixes pour les différents établissements de l'Ordre. Le gouvernement lui-même ne recevait guère, du moins au milieu du xvu° siècle, que 1 p. 100 du revenu net de toutes les maisons de l'Ordre. Il avait encore, il est vrai, la disposition des fondations nouvelles, des héritages, de la fortune des nouveaux membres et des excédents. Mais il n’en disposait que pour un temps. On doit donc biense garder de s’exagérer ses recettes. On doit

. tout d’abord en retirer les dépenses considérables

nécessitées par la politique mondiale de l'Ordre et par les missions. On peut se faire une certaine idée de ce dernier chapitre par le fait que l'établissement de la mission des Chiquitos, à elle seule, coûta environ 3.750.000 francs. De tout cela, il ressort avec certitude qu'on ne peut pas déclarer d’emblée que l'Ordre était riche. Certaines maisons de l'Ordre étaient assurément extraordinairement riches, mais d’autres, à côté, étaient très modestement ou même pauvrement dotées, en particulier les maisons professes, qui statutairement ne pouvaient avoir aucun revenu fixe, et qui étaient soutenues par

des dons volontaires. La puissance financière de

l'Ordre consistait en ceci, que les généraux exerçaient

une surveillance sévère sur la gestion des maisons particulières, se réservaient un certain pourcentage sur leurs recettes, et pouvaient employer à soutenir les établissements pauvres les excédents des maisons riches. On arrivait ainsi à ne laisser aucun établissement dans la misère, et à trouver toujours les ressources nécessaires pour les grandes entreprises. Aussi n'est-ce pas la richesse de l’ordre, c’est l’excellente administration de sa fortune qui a été en première ligne la cause de sa supériorité financière sur toutes les autres congrégations religieuses.

Comment l'Ordre est-1l parvenu à constituer cette fortune? À en croire le « Tableau du premier siècle » on devrait l’attribuer uniquement à l'intervention miséricordieuse de la Providence divine. Si l’on interroge des témoins plus désintéressés, on reconnaît bien vite que les Pères ont joué aussi leur rôle dans cette intervention de la Providence. En principe, la Compagnie ne fondait aucun nouveau collège sans que le fondateur eût pourvu d’une façon suffisante à l'entretien des maîtres et des élèves. De plus, elle faisait un devoir à ses novices, au plus tard après l'achèvement de leur quatrième année, de renoncer à leur fortune et à tous leurs droits d’héritage et, bien qu'on les laissât libres de faire cet abandon au profit des pauvres, la renonciation avait lieu le plus souvent au profit de l'Ordre. Rien que dans la province de Haute-Allemagne, l'Ordre reçut par cette voie, de 1620 à 1700, 800 000 florins d'argent liquide, sans compter les fiefs et seigneuries, les maisons et biens-fonds qui lui revinrent dans le même temps. Aussi l'Ordre s’entendait-il à merveille à disposer les riches patrons à des libéralités, et personne dans les commencements ne songea à lui en faire un reproche,

car 1l employait d'ordinaire cet argent à des œuvres d'utilité publique, et principalement à ses écoles. En outre, il se fit souvent accorder les biens de couvents abandonnés, ce qui provoqua fréquemment des conflits très âpres avec les anciens ordres. Enfin, il s’'appliqua consciencieusement à faire valoir ses biens, non seulement en pratiquant l’agriculture et l'élevage comme les anciens moines, mais aussi en se mettant au niveau des changements survenus dans la vie économique des peuples modernes, en exerçant le commerce et l’industrie. Déjà au xvrr° siècle, l'Ordre possédait au Mexique les meilleures raffineries de sucre et des mines d'argent d’un excellent rapport. Au Paraguay, il récoltait sur ses plantations un thé délicieux, qui était recherché sur tous les marchés. Là aussi il élevait sur ses immenses prairies une race excellente de mulets, dont il finit par exporter annuellement 80 000 têtes au Pérou seul, Chez les Chiquitos, c'était la cire qui était la principale denrée d'exportation, chez les Mojos le cacao. Ainsi chaque groupe de réduction, chaque réduction particulière finissait par avoir sa spécialité, qui était soigneusement développée, de manière à ce qu'elles pussent toutes se soutenir les unes les autres, sans Jamais se faire concurrence sur les marchés. Mais ce qui était encore plus profitable que les plantations, l'élève des bestiaux ou des abeilles, c'était les grandes exploitations industrielles que l'Ordre avait créées dans toutes ses réductions au prix d'énormes efforts. À l’imitation des anciennes congrégations communistes des premiers temps du christianisme, les couvents d'Orient, tous les villages indiens finirent par constituer non seulement des exploitations rurales closes, mais en même temps de grandes fabriques où l’on produisait en masse, pour les marchés américains, tous les produits de

consommation courante, tels que chapelets, cierges votifs, tapis, couvertures, cotonnades, harnachements. Une industrie. aussi active et aussi variée ne pouvait naturellement subsister qu'avec une organisation commerciale régulière. Il aurait été contraire à tout le système des Pères de confier ce commerce à des étrangers. Aussi organisèrent-ils eux-mêmes le transport de leurs marchandises, ils apprirent la pratique du change, et tinrent leurs livres de comptes selon toutes les règles de l’art. On s’en est plus tard beaucoup scandalisé; mais vraiment sans motif sérieux. Si les Pères ne voulaient pas laisser leurs réductions dépérir, 1l était de toute nécessité pour eux d'entreprendre du commerce, et s’ils ont parfois tiré de ce commerce des profits considérables, ces profits étaient assurément plus honorablement gagnés que les profits tirés des colonies par d’autres entrepreneurs. Il n’en a pas toujours été de même des affaires commerciales faites par l'Ordre en dehors du Paraguay. Elles ont été sans doute très fructueuses, mais, comme nous le verrons, elles ont été déjà un inquiétant symptôme de la décadence de la vieille discipline de l'Ordre.

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