À. — LE TABLEAU DU PREMIER SIÈCLE DE LA SOCIÉTÉ
En 1640, parut chez Plantin, à Anvers, un de ces livres de dimensions monstrueuses devant lesquels aujourd’hui les dévoreurs de livres, de l'estomac le plus solide, ne peuvent se défendre d’un petit frisson : un grand in-folio de près de mille pages, haut, large, épais et lourd comme un gros enfant. Si nous nous enhardissons à regarder le monstre de près, nous nous sentons tout d’abord très agréablement détrompés : c’est un livre admirablement imprimé, abondamment orné de belles gravures sur cuivre, à tous les égards un des chefs-d’œuvre du célèbre atelier dont il est sorti. Cet apparence extérieure si agréable témoigne déjà que nous n’avons pas affaire à un de ces nombreux monstres de l’érudition du xvi1° siècle, lourds à porter et plus lourds encore à
supporter. En fait, ce livre colossal est destiné plus . L
à édifier qu’à instruire. Ce n'est rien moins qu'un ouvrage commémoratif, et ainsi que nous l’apprend le frontispice magnifiquement orné avec le titre :
Imago primi sæculi Socielatis Jesu, le tableau commémoratif, par les Pères de la Province de Flandre-Belgique, du premier siècle de la Société de Jésus. On n’a pas l'habitude d'inviter la critique aux célébrations de jubilés. Les savants Pères belges se sont, bien entendu, conformés à cette règle traditionnelle, pour la composition de leur œuvre jubilaire. Ils ne se sont pas contentés d’ailleurs de bannir la critique de leur cabinet d'étude : nous n’avons qu’à lire quelques pages des descriptions qu'ils ont écrites en beau latin néo-classique, quelques centaines des mille vers latins, grecs et hébreux qui sont agréablement entremêlés à leur prose emphatique, — pour nous sentir presque suffoqués par une fade odeur d’encens. La Société de Jésus se loue et se magnifie elle-même ici, avec une telle exubérance, qu’en comparaison la rhétorique officielle des temps de la décadence romaine nous semble un discret bavardage. Elle fait directement remonter son origine à Jésus et à Marie; elle compare son développement à celui de Jésus; elle se décrit elle-même comme une machine de guerre préparée par la providence divine; son histoire est l’accomplissement de toutes les prophéties de l'Ancien Testament, et Dieu a manifesté son excellence par des miracles et des prodiges; elle place Loyola, non seulement à côté du héros de la Rome impériale, Jules César, mais aussi à côté du héros de la Rome spirituelle, saint Pierre: elle l’élève naturellement bien audessus de César, et elle le célèbre, et avec lui saint François Xavier, comme des saints par excellence parmi les saints, des thaumaturges supérieurs à tous les thaumaturges, qui avaient puissance sur le vent et la pluie, sur la maladie et la mort, qui pouvaient même,comme Josué à Gabéon, arrêter le soleil. Tout ce qu'on peut dire de grand, de magnifique,
d’extraordinaire sur des hommes et des œuvres humaines, la Société le revendique fièrement pour elle et ses membres. Elle se rend hommage à ellemême, en ce glorieux anniversaire, avec un enthousiasme, un ton de triomphe et de contentement de soi-même sans pareils. Quelque extravagant que puisse nous paraître cette incroyable satisfaction de soi qui touche à l'idolâtrie, nous devons cependant essayer d'en comprendre les causes. Car évidemment
il n’y a pas ici simplement les effusions d’imagina- .
tions surexcitées Jusqu'au délire; cet enthousiasme s'appuie sur des faits, sur des succès et des victoires, qui pouvaient tourner la tête, même à des Néerlandais, gens peu portés aux exagérations. Regardons, faisons revivre à nos yeux le développement de la Compagnie dans le premier siècle de son existence, et sa puissance en l’année 1640, alors seulement la complaisance avec laquelle l'Ordre se jugeait n'aura plus rien d’extraordinaire, quand même nous
devrions reconnaître que ce « Tableau » est un
tableau tout à fait dans le goût de l’époque : mytho-
logique, pompeux, boursouflé, exagérant dans tous
les sens la réalité jusqu’au superlatif.
En 1540, l'Ordre ne comptait que 10 membres régu- Lers et n'avait pas de résidence fixe. En 1556, il comptait déjà 12 provinces, 79 maisons et environ 4 000 membres. Dix-huit ans plus tard, en 1574 17 provinces, 125 collèges, 11 noviciats, 35 établissements de toute nature, 4000 membres. Une génération après, en 1608 : 31 provinces, 306 collèges, 40 noviciats, 21 maisons professes, 65 résidences et missions, 10640 membres. Huit ans après, un an
après la mort de l’illustre général Aquaviva : 32 pro-
vinces, 372 collèges, 41 noviciats, 193 résidences, 43112 membres. Dix ans plus tard, en 1626 : 36 provinces, 2 vice-provinces, 446 collèges, 37 séminaires,
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49 noviciats, 24 maisons professes, environ 230 missions et résidences, 16 060 membres. Enfin, en 1640 : 35 provinces, 3 vice-provinces, 521 collèges, 49 séminaires, 54 noviciats, 24 maisons professes, environ : 280 résidences et missions, plus de 16 000 membres. Mais l’année du Centenaire ne marque en aucune façon le terme de ce développement merveilleux. En 1679, le nombre des provinces n'avait pas augmenté et l'Ordre n'avait que 23 maisons professes et 48 noviciats, mais le nombre des collèges s'élevait à 578, celui des séminaires à 38, celui des résidences à 160, celui des missions à 106 (ensemble 266), celui des membres à 17 650 dont 7 870 prêtres. En 1710, il y avait 37 provinces, 1 vice-province, 612 collèges, 157 séminaires, 24 maisons professes, 59 noviciats, 340 résidences, environ 200 missions, 19 978 membres dont 9957 prêtres. La statistique de 1750 est la première à signaler un léger recul : 578 collèges, 150 séminaires, 60 noviciats, 25 maisons professes, 195 résidences, 172 missions; mais l'Ordre a pourtant 22 126 membres, dont 10 594 prêtres. Cet aperçu montre que la période de progrès la plus remarquable se place sous le généralat d'Aquaviva, de 1581 à 1615. C'est à cette époque et dans les dix à quinze années suivantes, c'est-à-dire au moment où la contre-réformation fut le plus violente, que la . Compagnie a le plus rapidement grandi, surtout dans les pays d'Europe infectés par l'hérésie. C’est en Italie qu'elle fut dès l'origine le plus fortement représentée (en 1640, elle y avait 116 collèges et plus de 3000 membres); ensuite venait la péninsule ibérique (104 collèges et beaucoup plus de 2000 mem- bres); en troisième ligne l'Allemagne, j'entends le territoire de la future confédération germanique (83 collèges, environ 20 séminaires, plus de 2000 membres); en quatrième ligne la France (79 collèges, 3 sémi-
naires, plus de 2000 membres); en cinquième ligne les Pays-Bas espagnols (39 collèges, plus de 1 000 membres), en sixième ligne la Pologne (30 collèges, plus de 1 000 membres). Proportionnellement, c'étaient les Pays-Bas qui étaient le pays d'Europe où il y avait le plus de Jésuites. C'était là que se trouvaient en majeure partie les grands établissements de l'Ordre pour la propagande en Grande- Bretagne et en Irlande. Pour les établissements de l'Ordre hors d'Europe, les Indes orientales tenaient le premier rang (19 collèges, 2 séminaires, plus de 500 membres); puis venait le Mexique (14 collèges, 2 séminaires, environ 400 membres), ensuite le Pérou (11 collèges, 3 séminaires, 3 résidences, 400 membres), enfin le Paraguay (7 collèges, environ 150 membres). C’est en Afrique que la Compagnie était le plus faiblement représentée. Elle n'y possédait des établissements solides que dans les colonies portugaise de l'Est et de l'Ouest Africains. Néanmoins elle avait le droit de s'appliquer l'orgueilleuse devise : Omnia solis habel. Car le filet des établissements qu'elle avait étendu sur tout le globe terrestre était si complet, que le soleil ne se couchaïit jamais sur le domaine de son activité. Il rencontrait toujours sur sa route, comme le Tableau le rappelle avec fierté, des Jésuites réunis pour la prière.
Ce n'est là qu’une froide statistique. Mais cette
froide statistique et ces chiffres morts donnent pour-
tant une claire image d’un développement vraiment surprenant; ils font comprendre comment une modeste association d'étudiants s’est peu à peu transformée en une puissance mondiale, qui a fini par devenir aussi universelle que l'Église pour qui elle combattait, mais très supérieure à l’Église en cohésion et en rapidité d'action; une puissance mondiale dont l'influence se faisait sentir, non seulement dans
toute l’Europe, mais aussi dans le Nouveau Monde, en Inde, en Chine, au Japon; une puissance mondiale, au service de laquelle on voyait travailler, dans le même esprit, des représentants de presque toutes les nations et toutes les races, des Italiens et des Espagnols, des Portugais et des Français, des Allemands et des Anglais, des Polonais et des Grecs, des Arabes et des Japonais, des Tonkinoiïs et même des Indiens ; une puissance mondiale, qui est comme une image du monde en petit, telle que l'Église universelle n’en avait jamais connue auparavant.
L'observateur réfléchi, qui contemple ce tableau, ne peut s'empêcher de se poser la question : comment l'Ordre a-t-il conquis cette situation dans le monde, et quelles ont été les causes qui lui ont permis de la conserver pendant une durée relativement si longue?
La réponse à cette question se trouve déjà dans l'histoire des campagnes victorieuses et des conquêtes de la Compagnie. Elle a combattu avant tout pour une grande idée : la souveraineté de la Papauté et de la foi catholique. Elle a puisé dans cette idée la force de s'imposer d'énormes travaux; dans sa belle époque, elle considérait chaque sacrifice comme un devoir, chaque souffrance comme une récompense. Elle possédait en second lieu une organisation qui lui permettait d'accomplir rapidement et sans peine toutes les tâches qu'elle assumait. Enfin, elle savait user de tous les moyens qui pouvaient lui assurer, dans le monde, la faveur, la considération et l'influence.
On a de très bonne heure considéré comme le plus important des moyens dont s’est servi l'Ordre,
sa richesse. Mais, malheureusement, il a lui-même observé sur cette question une discrétion si absolue
qu'il est encore impossible d'établir une histoire et
une statistique de sa fortune.
Nous possédons seulement quelques données ‘sur’
la fortune, sur les revenus de certaines provinces ou de certains collèges; malheureusement seulement à l'époque de la décadence. Aïnsi en 1760, en France, les Pères estimaient leur fortune immobilière à 58 millions de livres, estimation qui n’était certainement pas exagérée. Mais les Jésuites de France ne passaient pas pour aussi riches ni aussi « bien nourris » que ceux d'Allemagne, et malheureusement ceux-ci ne nous ont pas fourni une évaluation de ce genresur leur fortune. Nous savons seulement que, lorsque l'Ordre a été supprimé dans les pays de la Couronne
autrichienne, on a évalué leurs biens à 45 millions et :
demi de florins, qu’en Bavière un seul collège, celui d’'Ingolstadt, à cette même époque, jouissait d’un revenu liquide de plus de 3 millions de florins, que les 67 Pères de la province prussienne de Silésie avaient un revenu d'environ 47000 thalers. On croit qu'en
Espagne l'Ordre tirait de ses biens-fonds un revenu
d'environ 2 millions et demi de francs. En Pologne on leur attribuait près de 3 millions de revenus; ceux de Portugal, si l’on en croit le Jésuite Mendoza, avaient un revenu très supérieur et ceux d'Italie, un revenu peut-être double. Il faut ajouter à cela les revenus des vastes possessions d'outre-mer de la Compagnie. Les réductions du Paraguay, d’après les calculs les plus modérés, ont fini par rapporter annuel- . lement 231 000 pesos (environ 2 millions 21 000 francs), et celles des Chiquitos auraient toujours eu en caisse, vers 1750, 312 500 francs. Au Pérou, en Nouvelle-Grenade, au Mexique, aux Antilles, l'Ordre était, à tout le moins, dans une très bonne situation financière. A