‹ Les JésuitesChapitre 95 sur 111 · NE · texte numérisé non relu

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question de savoir par quels moyens il y est parvenu. Nous avons déjà indiqué comme la cause la plus noble de son succès, le fait qu'il avait réussi à s'emparer des positions qui à cette époque pouvaient rendre maître de la direction de l'esprit public : la chaire du professeur, celle du prédicateur, et le confessionnal.

Le monachisme avait de tout temps exercé une puissante influence sur l’enseignement chez les peuples chrétiens. L'ordre des Jésuites nous apparaît aussi à ce point de vue comme Île point culminant et la conclusion de tout le développement du monachisme. Il était essentiellement un ordre d’enseignement et d'étude, la plus grande association enseignante que le monde eût jamais vue, car les deux tiers de ses établissements étaient des écoles, les quatre cinquièmes de ses membres étaient des étudiants ou des professeurs. Si l’on voulait présenter un symbole du génie de l’ordre, c’est encore un maître d'école qui le représenterait le mieux. Et il ne faudrait donner comme emblème à cette figure, ni un alphabet ni une bible, mais une grammaire latine. Car l'occupation fondamentale de l'Ordre a été le haut enseignement. Il ne donnait l’enseignement élémentaire qu’exceptionnellement et, d’une manière régulière, seulement dans les pays de mission.

Les nombreuses écoles de l'Ordre, en Europe et dans le Nouveau Monde, étaient donc essentiellement des écoles secondaires ou supérieures. Mais le but de l'instruction qui y était donnée n'était pas partout le même. Dans les collèges du premier degré, on n'enseignait que les langues classiques, le latin et le grec. Ils répondaient à peu près aux gymnases allemands, aux lycées et collèges français. Dans les collèges du second degré, on avait joint à l’enseigne-

ment classique une faculté de philosophie, c'est-à-

dire un enseignement supérieur de lettres et philosophie avec un peu de sciences, qui correspondait à la Faculté des Arts de l’ancienne Université de Paris, formée par les deux dernières années d’études des collèges de l'Université. Dans les collèges du degré le plus élevé, on avait encore ajouté une Faculté de théologie. L'Ordre leur donnait lui-même le titre d’'Académie ou Universités. On voit, par ce que nous

venons de dire, que les Universités des Jésuites ne

peuvent pas être assimilées à nos Universités françaises ou allemandes actuelles. En premier lieu, un gymnase ou collège leur était toujours associé. En

second lieu, elles ne possédaient jamais que deux.

facultés, philosophie (sciences et lettres) et théologie. Il était statutairement interdit aux Pères d'enseigner la médecine, et la jurisprudence ne les intéressait qu’au point de vue du droit canon. Lorsqu'ils étaient admis dans les Universités déjà existantes, comme ce fut le cas à Vienne, Ingolstadt, Prague, Fribourg-en-Brisgau, ils n’y occupaient que les chaires des facultés de philosophie et de théologie, et par exception la chaire de droit canon. Mais cela suffisait parfaitement à placer l'Université tout entière dans leur dépendance. Naturellement leur autorité était plus absolue encore dans les villes comme Bamberg ou Fulda, où les autres Facultés avaient été après coup annexées à leur Académie. Dans le seul territoire de l'Empire Allemand, ils possédaient ou dirigeaient, au commencement du xvin® siècle, dix-huit Universités et Académies, c’est-à-dire un nombre supérieur à celui des Universités de l’État prussien actuel!

Mais l'Ordre ne s’occupait pas seulement de l’ins-

truction; il s’occupait aussi de l'éducation de la.

jeunesse. Outre les collèges, 1l possédait un très

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grand nombre de pensionnats pour les jeunes nobles, un nombre assez notable d’internats pour les écoliers pauvres et surtout, depuis le xvir siècle, une quantité de Séminaires de prêtres. Dans beaucoup de pays catholiques, il avait presque entièrement la charge. d'élever la jeunesse des classes dirigeantes, et en particulier celle de former le clergé. Aussi le nombre de ses élèves était-il énorme. Si nous admettons une moyenne de 300 élèves par collège, nous arrivons, en 1640, à un chiffre d'environ 150 000 au total. Le collège qui servait de modèle à tous ces établissements était, comme nous l'avons dit, le Collège romain qui, depuis 1580, posséda toujours plus de 2000 élèves. Le programme des études, tel qu'il était sorti des expériences didactico-pédagogiques du Collège romain, fut soigneusement élaboré par Aquaviva dans la Ralio Studiorum ou ordonnance scolaire de 1599, la première grande loi scolaire qui ait été, dans les temps modernes, appliquée à tout un ensemble de nations.

Comment s'explique l'incroyable succès de l'Ordre comme corps enseignant? S'il faut en croire les ennemis jurés des écoles jésuites, les professeurs quiavaient recueilli l'héritage des humanistes, et qui avaient été partout réduits par les Jésuites à la misère, les Pères durent leur succès à une seule cause : i{s enseignaient gratuitement. Assurément ce principe dût les servir puissamment, surtout dans le sud de l'Italie, où le noble a toujours eu en lui quelque chose du lazzarone. Mais était-ce cela qui poussait tant de princes et de villes à faire d'énormes dépenses pour l'entretien des écoles des Jésuites? Nullement; car beaucoup d’autres ordres, dans les pays catholiques, étaient d'une orthodoxie aussi rigoureuse. Non, la grande raison de leur succès était la conviction qu'il n'existait pas de maîtres plus

habiles, plus expérimentés que les Jésuites. Cette conviction était-elle fondée? Lisons les règlements pédagogiques d’Ignace, la grande ordonnance scolaire d’Aquaviva, les témoignages des contemporains sur les écoles des Jésuites, et nous sommes forcés de répondre par l’affirmative pour le xvi° siècle et la première moitié de xvri*. Oui, nous devons reconnaître qu'Ignace a mérité, comme éducateur, dans les pays catholiques, une gloire égale à celle de Mélanchthon dans les pays protestants. Tous deux ont été les précepteurs de leur église, et d’une manière semblable, car ils n’ont pas, à vrai dire, proposé un nouvel idéal d'éducation, ils ont seule-

ment fait tous deux pénétrer dans les écoles l'idéal d'éducation de leur époque. C’est ce qui explique

que les écoles des Jésuites et les écoles régionales et municipales protestantes nous apparaissent aujourd’hui jusqu’à un certain point, en ce qui concerne les principes pédagogiques, comme des sœurs jumelles.

Dans les écoles luthériennes comme dans les écoles des Jésuites, l'idéal pour le professeur était que l’écolier pût parler et écrire le latin comme une langue vivante. On n’ennuyait beaucoup avec le grec mi le petit protestant ni le petit catholique. Mais tandis que l’écolier protestant apprenait encore, en général, les rudiments de l’hébreu, de l’arithmétique et de la géographie physique, et recevait une instruction religieuse très approfondie, le programme des gymnases jésuites ne comprenait presque rien en dehors de l'étude des langues classiques. L'enseignement religieux, qui jouait un si grand rôle dans les écoles protestantes, était ici réduit à la récitation et à une brève explication du catéchisme. Les Pères considéraient que, pour les enfants confiés à leurs soins, des exercices religieux méthodiques, des prières régulières, des examens de conscience réguliers, des

confessions régulières, l'assistance régulière à la messe et aux offices dominicaux, étaient beaucoup plus importants que l’enseignement de la religion. Aussi traitaient-ils cette partie de l’enseignement exactement comme on le faisait au Moyen Age.

Ce n'était point là la seule différence entre les écoles protestantes et les écoles jésuites. Chacune des écoles protestantes conservait une certaine part d'initiative individuelle dans l'application du programme général des études. Dans les écoles des Jésuites, on visait à une uniformité aussi absolue que possible. Dans les écoles protestantes, on ne se préoccupait pas d’exciter l’amour-propre des écoliers; les écoles des Jésuites, au contraire, allaient à cet égard au delà de tout ce qu'’avaient imaginé les humanistes, leurs modèles. Chez elles, chaque écolier avait un concurrent spécial avec qui il luttait d'émulation; chaque classe était divisée en deux camps qui combattaient lun contre l’autre, et une fois par an les diverses classes étaient de plus mises aux prises entre elles. Chaque mois tous les élèves faisaient une composition écrite, chaque mois on proclamait le nom du vainqueur; chaque année on passait un examen et on était classé, et comme si tout cela ne suffisait pas, l’'amour-propre était encore constamment tenu en éveil par des cérémonies scolaires publiques, des déclamations, des disputations, des représentations dramatiques. Il est certain qu’en cette matière, les Pères ont largement dépassé la juste mesure. On serait cependant injuste à leur égard si l’on prétendait qu’ils ont vu dans l’émulation l’Alpha et l’'Oméga de leur pédagogie. Ils attachaient tout autant d’importance à l'éducation religieuse par le confessionnal, et surtout à la surveillance mutuelle que les écoliers exercalent les uns sur les autres dans leurs associations religieuses d’écoliers, ou confréries d'enfants

230 LES JÉSUITES de Marie. Ces associations, dont la première prit

naissance, dès 1564, dans le Collège romain, avaient

avant tout pour objet, comme leur nom l'indique, le

développement de la vie religieuse. Maisles membres

“étaient aussi obligés de se surveiller mutuellement, et, dans des réunions périodiques, de se signaler leurs fautes et leurs manquements. Elles étaient ainsi de puissants auxiliaires pour le maintien de la discipline. Des amitiés confiantes pouvaient difficilement, sans doute, prendre naissance au sein de pareilles associations. Mais les Pères ne tenaient pas à cultiver ce genre d'inclination. Ils préféraient se servir des écoliers pour l’espionnage; il leur arrivait de promettre le pardon à un jeune garçon pris en faute, s'il pouvait prendre sur le fait un camarade pour la faute même qu'il avait commise !! C’étaient là de graves

1. Cette règle ne s’appliquait, je crois, qu’au cas où un élève élait surpris causant dans sa langue maternelle et non en latin, ce qui était à l’origine défendu sous peine du fouet. On était pardonné si l’on prouvait que la faute avait été partagée. Quant à l’espionnage pratiqué dans les écoles .des Jésuites (Lamartine, qui leur est pourtant favorable, en parle dans ses Mémoires inédits, p. 83, à propos du collège de Belley), il résultait. du système général par lequel, dans l'Ordre, il était prescrit à tous les membres de se reprocher mutuellement leurs fautes et de les dénoncer aux supérieurs. Les Constitutions (IV, 17, 7, décl. L) confient, dans les Universités, à un général syndic et à des syndics particuliers le soin de faire des rapports secrets sur tout ce qui leur paraît digne de remarque, sans compter ceux que chacun des membres peut faire au. Général ou au provincial. Mariana, dans son livre sur les Infirmités de la Société de Jésus, a signalé avec force les inconvénients de ces « Syndications ». Dans les écoles, chaque élève a un Aemulus, chargé de ie surveiller, de le reprendre et, si c’est nécessaire, de le dénoncer. Dans chaque classe, un élève a les fonctions de censeur ou préteur, et doit tenir le préfet au courant de tout ce qui s’y passe. Et les élèves sont même autorisés à dénoncer ce qu’ils trouvent à reprendre chez les maitres. Dans la pratique, ce système de surveillance universelle, qui pouvait avoir les plus fâcheux effets, était souvent très atténué, et on ne voit pas qu'au xvur° et au xvin° siècles les élèves des Jésuites s’en

Soient beaucoup plaints.

BI

erreurs pédagogiques, et sur ce point les écoles

des Jésuites ne se distinguaient:pas à leur avantage

- des écoles protestantes. Mais elles avaient cependant, ‘par certains côtés, une supériorité incontestable.

Dans les écoles protestantes on usait beaucoup du fouet et, dans certaines circonstances, les maîtres, chacun à son tour, devaient, de leur propre main, donner la preuve de leur habileté à frapper surle dos de la brebis récalcitrante. Sans doute le fouet avait conservé son crédit dans les écoles des Jésuites, mais le professeur ne l'infligeait jamais lui-même; 1l laissait l'exécution à un correcteur ou maître fouetteur, spécialement chargé de cette fonction. Dans les écoles protestantes, on n’attachait pas une grande importance aux -bonnes manières, et à une tenue correcte et élégante. Dans les écoles des Jésuites, on considérait ce vernis des bonnes manières comme aussi nécessaire que la culture intellectuelle, et on s’appliquait consciencieusement à exercer l'écolier à l'usage du mouchoir, de la serviette, et à d’autres perfectionnements de la civilisation, à lui faire perdre les habitudes et les formes de langages trop populacières, et à lui donner un extérieur distingué. Dans certains pays, en Bavière par exemple, les bons Pères y dépensaient, à la sueur de leurs fronts, de rudes labeurs. Dans les internats protestants, les écoliers faisaient d'ordinaire maigre chère. Dans les internats et pensions des Jésuites, ils vivaient « comme de jeunes nobles ou des fils de riches bourgeois ». Ignace lui-même, bien qu'il observât personnellement un sévère ascétisme, ne permettait pas les macérations nuisibles à la santé. Il lui arrivait d'obliger quelque jeune ascète, qui avait jeûné hors des jours prescrits, à se lever de son Hit, pour prendre sous ses yeux un repas par punition. On évitait soigneusement aussi de surmener

la jeunesse; aucun jour de l’année les écoliers ne devaient rester plus de cinq heures assis surles bancs de l’école, et on veillait avec sollicitude à leur procurer les exercices nécessaires en plein air et des jeux gymnastliques fortifiants. On comprend d’après cela, que non seulement les parents catholiques, mais même des parents protestants fussent bien aises de confier leurs enfants aux Jésuites. Au bout d'un temps relativement court, ils réjouissaient leurs pères par leur grande facilité à parler latin, et leurs mères par une propreté exquise et par leurs allures aisées et décentes. Ce qu'on appelait, au xvre et encore au xvu° siècle, la « bonne éducation », « l’honnéteté », les Pères jésuites semblaient l'avoir compris, avoir su l’inculquer mieux que personne à la jeunesse masculine.

Quand le jeune homme avait achevé les années de gymnase, 1l pouvait rester chez les Pères pour étudier la philosophie et la théologie. Comme étudiant en philosophie, il avait surtout à connaître Aristote, comme étudiant en théologie, saint Thomas d'Aquin. Il va de soi que l’écolier, devenu étudiant, n’était pas invité à chercher et à penser par lui-même. Aussi l’Université des Jésuites n'’était-elle jamais qu'une école; elle n’était pas un établissement scientifique. Mais il faut dire que les Universités protestantes n'étaient pas alors à un niveau très supérieur. La science n'était pas alors cultivée dans les Universités, mais dans les cabinets d'étude et dans les laboratoires de savants isolés. L'avenir, il est vrai, appartenait à l’école protestante et à l’Université protestante, car elles avaient un inappréciable avantage, qui naturellement était considéré comme une lacune par les Jésuites : elles ne possédaient aucune Ratio studiorum, aucun livre d'étude imposé, aucune autorité comme celle de Thomas d'Aquin. Elles pouvaient se

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