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SIXIÈME LEÇON

li'Esprit de vie, l'Esprit de mort. M/Michelet avait-il le droit de signaler l'Esprit de mort?

(1" Juin 1843.)

Depuis si longtemps, M. Michelet nous parle de V esprit de vie et de Ycsprit de mort, sans expliquer ces deux mots ! il en a résulté tant d'obscurités, d'embarras, d'impossibilités de comprendre ! Qu'est-ce donc à la fin que Y esprit de vie ? Qu'est-ce que Y esprit de mort? comme il eut été bon de savoir cela dès le commencement !

t Avions-nous le droit de signaler l'cs/j/i; t/c mort? > demande M. Michelet. Oui certainement, oui; et il a même celui de le définir.

Eh bien donc, « quel que soit l'accablement des af-

< faires, etc., il n'est personne qui seul à son foyer, Veu-

< irant fatigué le soir, ne se soit demandé s'il resterait « toujours dans le monde des petites choses, s'il ne pren-

< drait jamais l'essor ►

c Dans co moment (jravc, qui pcul-ctrc ne reviendra <c />rt.s, dans ce moment où l'on est seul à son foyer, quel < Iionime va-t-on rencontrer? j» Si je disais : aucun; M. Michelet m'appellerait Jésuite.

" Alors, se rëpontl-il, « on renconlrcra deux hommes, et c( ces deux hommes seront précisément deux esprits. » (PaGe97.)

Qu'est-ce qui vous procure l'iionneur de les voir?

« L'un vient vous dire de vivre et d'une grande vie..., « d'embrasser votre destinée, voire science, votre art, d'une « volonté héroïque j de ne rien prendre comme une leçon « morte, mais comme une vie commencée qu'il faut vivifier c encore en créant, selon vos forces, à C imitation de celui « qui crée toujours; voie du mouvement fécond qui n'éloi- « gne pas de celle de la sainteté. Est-ce que nous n'avons c pas vu les aînés de Dieu, à qui il donnait de le suivre « dans sa voie de création, les Newton, les Yirgile et les c Corneille, rester purs et mourir enfants (page 98) ?

« Ainsi ^^ûqX esprit de vie, > qui devrait bien du moins se faire comprendre; et c'est celui qu'au sens de M. Michelet; les Jésuites n'ont pas.

€ Que dit \ esprit de mort ? que sert de se fatiguer à

t se faire sa vie cl sa science? bien sot qui prodraint le t grand vol; il est plus sûr de ramper... laisse-moi là « Va Bihle ci ton Danle... prends la Fleur des Sainis, etc. » (Pages 98 et 99.)

Ainsi parle V esprit de mort ; et ce sont les Jésuites, représentants naturels de la mort, qui disent à leurs sujets : laisse-moi là la Bible, car évidemment aucun élève des Jésuites n'a lu la Bible; laisse-moi là ion Dante, ce Danle indispensable pour se Jaire sa vie et sa science; ce sont les Jésuites évidemment qui conseillent de ramper si l'on veut arriver plus vite; les Jésuites enfin qui ont débité toutes les grosses balourdises de l'esprit de mort.

« Si l'esprit de mort prévalait, dit gigantesquement « M. Michelet, on voit assez ce que deviendrait l'espiii de « vie. i (page 99).

« Et la science, ajoute-t-il, que deviendrait-elle? »

La solution s'offrait d'elle-même : il n'y en aurait point.

M. Michelet pense différemment : « La science se diviserait en sciences suspectes et sciences moins suspectes. » (page 100.)

Sciences suspectes: la Bible sans doute, et Dante.

Sciences moins suspectes : ( les mathématiques et la ^ physique, qui trouveraient grâce, grâce pour un temps, « comme machinisme et... thaumaturgie. » (Même page.) Je ne comprends pas.

€ h'^-ï nii-Copcrnic, q\.\ on vcn«.l à la sorlic du sermon, (c l liera il Copernic comme les papes oui lue Galilée. » Je no comprends pascncorc, nuiisj'aperçois une allusion.

Ou sait ((110 M.Matalène vient d'être menacé d'interdit, pour la publication d'un livre intitulé : XAnli-Coperii'ic, ce qui no prouve ni l'excessive justice de ceux (jui Tonl frappé, ni l'ii-propos et la délicatesse du lazzi de M. Micliclet ; et puis M. Malalène n'appartient pas , que je sache, à ro!"di'edes Jésuites.

Au reste, cette leçon ne paraît être, dans l'intention de l'auieui', qu'un résumé des cinq autres. Je ne perdrai pas mon temps a reproduire mes raisons.

Qui ne sentira de lui-même la valeur des choses que voici :

« En cas de triomphe de l'esprit de mort , il liiudrait, « pour les offices, conserver un peu de latin, etc., etc.. >

Eh! j'aime mieux, sans tant d'amba(jes, prendre tout de suite au naturel la pensée de M. Michelet: son cncas n'est ici que pour la forme ; il prétend bien, par cette supposition feinte du triomphe de i esprit de mort , déterminer ce qui est. Donc, suivant lui, l'esprit de mort a réellement fait invasion dans la société. Et il a dû en résulter : \^ que l'Éîjlise < n'a conservé qu'/m peu de latin dans € ses offices , mais point de littérature latine, sinon dans « les éditions arranjjées par les Jésuites; 2" qu'elle a banni

« en masse la littérature et la philosophie modernes ; 3" quelle a enfoui r Orient ; 4'^ qu'un peu d'art lui suffit, et « qu'elle dédaigne Raphaël et Champa^jne pour se donner « toute à Mignard. » (pa{jes 100 et lOi).

r Sur le premier point , j'observe que les Jésuites, et l'Université, et toutes les maisons enseignantes, ('ont usage des mêmes auteurs, à moins d'exceptions fort rares. Si les Jésuites ont pris quelquefois la permission d'arranf/er certains livres pour les épurer ou en faciliter l'intelligence à leurs élèves, ils suivaient encore une marche commune. M. Michelet nous eût mis plus à l'aise, il eût agi de manière plus loyale en exhibant les pièces ; on aurait tâché de s'entendre; mais vouloir qu'on l'en croie toujours sur parole, sans qu'il soit jamais possible de le comprendre, c'est vraiment, pour un homme qui prêche l'esprit de vie, un singulier despotisme.

2° L'Église ne bannit pas en masse la tilléraiure et la philosophie moderne ; elle condamne leurs écarts, et n'appelle hérésie que l'expression obstinée de ce qu'elle a défini comme tel.

5° L'Église a bien pu méconnaître , comme frère , cet Orient qui s'avise aujourd hui d'apparatlre au ckristia" nismc sous des formes chrétiennes; elle a pu le méconnaî-

tre, par la double raison qu'il n'y a point d'Orient pareil et que relise , absolue dans sa foi comme dans son essence, ne saurait attacher à des formes' que Timporlance souvent illusoire qu'elles ont. Les Jésuites pensent de même.

4o L'Église n'a pas dit qiitin peu d'art mffit, un art (levai ; que Raphaël trop payent Poussin trop philosophe, Champagne ivoi) janséni s le, sont des barbouilleurs, à la différence de Mignard et des maîtres sortis de la Société de saint Ignace; les Jésuites ne Tont pas dit non plus.

II est également faux que l'Église ou les Jésuites, ainsi dénués de l'instinct du beau et du bien, pratiquent « l'art de faire de l'ame de l'homme wie boue (page iOi), et de la confession un arrière-tripot de libertinage (même page). ^> Je pose en fait que M. Michelet n'a pas lu d'Escobar, qu'il cite, une seule ligne; malgré ses Origines du droit français, je doute qu'il ait bien lu Papinien ; il y a plus d'Escobar qu'il ne croit dans les idées du jurisconsulte-martyr, et Papî^ nien mitigé par Escobar pourrait bien n'être qu'un nonsens misérable (lOi).

Quand il oppose le droit à la grâce, pour en inférer que l'Église ou les Jésuites appliquent la loi aux uns et la grâce :i\\\ autres (même page), M. Michelet fait le mauvais

plaisant, rien de plus ; et je n'entends pas me battre contre un caleml)our{j.

La conclusion vient à la suite, sans plus d'apprêt.

« Le droit, l'art, la science étant au rebut, que resle-

< t-il? la religion!.. Hélas! soupire M. Miclielet, c'est elle « justement qui est morte la première! la philosophie, ce qui avait promis de nous éclairer sur les ruines des reli-

< {]ions? Su lampe est éteinte ! » (page 102.)

i\I. Michelet l'a bien dit : il se fait de (/raiules lénc' hrcs; nous tâtons; nous cherchons comment le droii, Y art et la science sont au rebut; comment la religion est morte, jusqu'à quel point, pour quoi et par qui ; ce que r est que la religion ùoui il s'agit; s'il est possible que d'une part la philosophie ait éteint sa /rt»?;>c, et d'autre part lève aussi majestueusement et aussi haut la tète que M. Michelet nous l'avait dit en maint endroit de ses leçons; et quel est donc ce prodige d'extravagance dans un homme, qu'il ose imposer à la foule, comme de lumineux iixiômes, toutes ces indéchiffrables coq-à-l'àne.

Faites attenlion. M. Michelet se ravise : «tout ceci 7i'éiait f/u'un lêve, » dit-il, et c'est le meilleur mot qu'il

no

ait prononn''. Kl loiU-;i-conp la j^IjJloso])lii(î n'a plus éicinl sa lampe; l'abîme n'est plus; M. Mirliclet revoit le iiioiidr ; le monde vif; el si la j)liilosopIiic semhldii iwok éieiut .v« lampe , c'est que « le monde, à cansc de sa colossale lianlcnr, ne pouvait apercevoir les clameurs d'eu bas; il avait aulre chose à faire; car, au sonuiiet (jlacé de l'absiraction, d'une main il exluuiiait vingt t^eligions sans Il voir, cl de l'aulre mesurait le ciel sans y voir davanl(igi'j bien que sa iampc cleintc lui domidi poiirlav.t une pdlc lumière. » (pa{jes 102 et 103.)

« Oui, reprend M. Miclielet, il pensait à autre chose, et il est fort excusable de n'avoir pas compris que ceux-ci (les Jésuites) arrangeaient une petite botie pour y mettre le {jéant. » C'est une allusion à l'histoire du Pelit-Poucet ; excusez, lecteur: tout ceci n'est quunrèvc, el M. Michelel vous promet de terminer : Terminons ici, dil-il.

Toutefois, il ne termine pas, mais c'est afin de compléter, pour la première et dernière fois, sa biographie, la partie d'intermède, la partie délassante :

< Je suis professeur de morale et d'histoire, donc j'avais < droitde traiter /a plus haute queslion delà morale, elc. , t c'était même mon devoir, car ici (au collège de France), € la science n'est pas la science de ceci ou de cela, mais loui

< simplement la science absolue , à laquelle appartient « toute lumière (page 104); si quelqu'un l'ignorait, il ne « le saurait pas. > {Ibidem, qiioad sensiim.)

« Ce droit, la chaire ecclésiastique s'en est emparée « violemment pour l'attaque 'personnelle. » Personnelle

est un mensonge.

<r La chaire laïque l'exercera ici pacifiquement, » en accusant expressément les Jésuites, par exemple, d'introduire dans les séminaires d'affreuses débauches, de séduire les femmes à confesse et de les utiliser pour des œuvres abominables, etc.

ff Ce droit, la chaire laïque le possède comme droit de naissance et parce qu'elle l'a payé. » (page 105). Elle l'a payé lorsque « le fanatisme (qui était l'Église et les Jé- (( suites, eux et non pas d'autres), s'imaginant, le furieux « fou, poignarder l'esprit, vint Y assiéger Ramus. Il n'y « avait plus de libre en France que cette petite place, « les six pieds carrés de la chaire.., assez pour une

« CHAIRE, ASSEZ POUR UN TOMBEAU ! » (page 106)/ Et,

le croiriez-vous ? M. Michelet ne consigne ici ni murmures d'approbalioji! ni trépignements de bonheur ! ni orages sympathiques !

Le plus naïvement du monde, il continue: « Ramus défendit cette place et ce droit... il mit ici son sang, sa vie, etc., etc.... en sorte que cette chaire ne fut jamais

PIERRE NI BOIS, MAIS CHOSE VIVANTE. .. » (p. 10G.)MémC

absence iVeniliousiasmc et de tonnerres; au contraire, on siflïc à outrance!

Écoulez-donc, et ne vous étonnez plus des sifflets en question, cris inarticulés, bruits sauvages qui n'ont rien (le l'homme (page 106) : c'est que les Jésuites qui, sérieusement, ont lancé leurs escouades sur M. Michelet, « ne f peuvent voir en face sa chaire qui n*est ni pierre ni bois, « qui, si toute voix se taisait, parlerait d'elle-même comme € en 1572, en 1795, en 1850 ; c'est qu'ils s'agitent sans le vout loir en la regardant. » (Même page.)

Après les raisons générales , M. Michelet nous expose ses raisons personnelles :

e On menaçait ses amis, on leur reprochait sa tradition « et son amitié, et, quoique sorti de l'Université, il aurait « gardé le silence ! w suite du rêve : personne ne pensait à M. Michelet; l'Université n'est pas de celles qui confient leurs affaires h des amis si compromettants.

« Il reste f/e cœur dans l'Université par son enseigne- < ment et par tant d'années laborieuses qu'il a passées « avec ses élèves et qui sont toujours pour eux et pour « lui un cher souvenir.» (p. i07.)jPoMr eux est modeste.

M. Michelet sait que « il y a de bonnes gens, habiles

(( en d'aulrcs choses, qui ne lui sauront nullement jjré « d'avoir rompu le silence.

« Ces bonnes gens sont excusables de ne rien ron- € naître en religion, car, tout bonnes gens qu'ils sont, <( ils n'en ont rien dans le cœur. > (page 108 cjtioaU sensum.)

Nonobstant leur ignorance totale et Timpiété de leur cœur, « CCS bonnes gens ont fait cet honneur à la religion « de croire qu'elle (était bonne à cela (même page) ; elle « qui lia religion), si îe monde était mort, pourrait le * réveiller des morts !> elle dont M. Michelet a dit plus haut quelle ciait justement morte la première (page 102)!

Alors, et lâchez toujours de deviner pourquoi, < il n'a c pas manqué d'autres gens pour venir sur-le-champ leur € leur dire : ^ous som7?ies la religion. > (page 108.)

« Ces bonnes gens, — non plus ceux qui ne lui sauront c nullement gré d\ivoir rompu le silence, mais ceux qui « disent nous sommes la religion — ces bonnes gens, rjui t sont-ils?» (même page) J'ai en effet le plus grand désir de les connaître : les étudiants espiègles dont nous parlions? point; quelques cerveaux échauffés? du tout; « leur nom, c'est... Vélranger > (ibid.i car les siffleurs du Collège de France étaient amenés par les Jésuites, et ceux-ci par les Prussiens et autres.

M. Michelet vous jure qu'il lésa i vus de jour, ces bon-

ncs gens et ces étrangers, quoiqu'ils voyajjent de nuit. ^> C'est il savoir qu'il a vu les premiers amenés parles seconds, les secouds par les troisièmes, sous cape et à la file. Chose si vraie que Une s'en souvient que trop, (ibid.)

Voulez-vous le lin mot de l'invasion étrangère? Rien de plus simple ; « Des pays qui font des livres, nous € étaient venus des livres que nous avions acceptés ; les « pays qui ne font pas de livres, ne voulant pas être en t reste, nous ont envoyé des hommes.., > (ibid.) alin que nous les acceptionsaussi. Ces pays-ci raisonnent à ravir !

(( Par où ont-ils passé, les hommes^ La sentinelle de t France ne veillait donc pas bien cc//e miii h la fron- « tière, car elle ne les a pas vus?» M. Miclielet l'ignore, mais il sait comment : un à un (même page),

t Et ce qui montre que les étrangers nous ont envoyé « les Jésuites, c'est qu'au lieu de s'observer et de parler € bas, les Jésuites ont fait grand bruit et levé la main, sur

« qui, les malheureux? sur la loi. > Si les Jésuites,

qui vraisemblablement ne s'en soucient guère, intentaient quelque procès à M. Michelet pour celte dernière diffamation , et qu'il fût mis en demeure de faire la preuve, je doute qu'il pût y réussir; toujours est-il qu'il ne devrait pas, comme homme d'honneur (page 28), s'y refuser; le procès, pour n'avoir pas été appelé au Palais de Justice, n'en est pas moins réel; c'est bien quelque

chose aussi que le tribunal de l'opinion et de la conscience.

« Comment voulez-vous, ajoute-t-il, que cette loi j « souffletée par vous, puisse faire encore semblant de (( ne pas vous voir? (page I09.)jï La loi pouvait, s'ils méritaient condamnation, elle devait même les frapper : elle ne lésa pas frappés. Oui, ceux-là parlent bas qui sont entrés par surprise : ils n'étaient donc pas entrés par surprise, puisqu'ils parlaient haut ; il était également impossible que la loi fît semblant de ne pas les voir, puisqu'ils ^ faisaient grand bruit (page 109). Wk

Revenant aux dormeurs systématiques , qui ne vous M sauront nullement gré d'avoir rompu le silence, vous vous emportez, Monsieur :

Eh quoi ! « c'est trop tôt de parler, lorsque dans la pro- ï « vince où il y a le plus de protestants, on touchait « aux morts morts protestants ! (même page) » Qui toucliali? sont-ce les Jésuites?.... Le curé, auteur du fait, s'est nommé (i).

Mais, direz-vous, n* est-ce pas sous l* influence des Jé-

(1) Il a écrit, comme M. Micbelet, au Journal des Débats, une lettre justificative. Je n'ai point à exîiminer la portée légale de ce fait.

suites ? Je retourne la question, et j'en ai le droit : Est' ce sous leur influence?

Vous continuez: < C'était trop tôt de parler, lorsqu'on « formait des associations immenses dont une seule à Pa- « ris compte cinquante mille personnes ! » Cette association, car je ne sais quelles sont les autres, s'appelle Varchiconfréric du saint et immaculé cœur de Marie, association créée, or{janisée, possédée en toute propriété, monopolisée par M. l'abbé Dufriche-Desgenettes , curé des Petits-Pères, à Paris, lequel n'est pas, ne fut jamais Jésuite, et dans l'entreprise duquel les Jésuites n'ont absolument rien à voir.

« Et (par manière de péroraison) et nous, demande f M. Micholet, qu'est-ce que nous sommes en face de < ces (jrandes forces? Une voix et rien de plus ! » Encore un mot juste; et c'est le second; mon examen finit.

Vous n'êtes qu'âme voix^ je l'accorde; mais tâchez d'être quelque chose de plus. Faites que cette voix soit claire , réglée, animée par de sages pensées.

Etudiez sans hâte ni préoccupation d'orgueil, dans la vue du bien public; et, après de mures et longues méditations, écrivez, attaquez les abus, car il y en a par-

tout, dans l'ordre civil comme ailleurs, dans les rangs de l'Université comme parmi les prelres séculiers et les ordres religieux.

Le grand point, c'est d'éviter la confusion, de ne point exagérer, d être vrai. En vain réveriez-vous des influences fatales : des rêves ne sont point des faits, et l'imagination ne suffit pas pour accréditer des divagations mallieureuses, l'emphase et l'étrangeté des mots pour produire du style.

Les séminaires^ irréprochables du reste sous le rapport des mœurs, laissent beaucoup à désirer sous d'autres rapports : demandez, exigez impérieusement une réforme ; et, en présence des oppositions qui se manifestent, laissez les Jésuites, qui n'ont pas de séminaires, et gardez vos indignations pour la compagnie de Saint- Sulpice, qui les dirige presque tous.

Cette même compagnie, la seule puissante, dirige les évêques; il est constant que rien ne se fait dans les diocèses sans l'aveu préalable et l'expresse autorisation des gens qu'elle y envoie ; ses règlements portent qu'elle n'entrera nulle part si l'un des directeurs nommés par elle n'est créé grand-vicaire et admis en

cette qualilc au conseil d'adminislraiion ; qu'une fois seulement sa voix cesse d'être prépondérante, elle se retire. Par un rafinement inouï de politique, elle se fait resciavc de l'évéque pour le dominer, elle affecte de le placer si haut, selon votre expression, qu'il ne puisse plus voir ce qui se passe autour de lui, et qu'il se lie nécessairement à elle pour la conduite des affaires. Une inslruction plus digne et plus large, en éclairant l'esprit du clergé, et par contre l'esprit public, sur ses obligations et ses droiis, réduirait le despotisme qu'elle exerce et confondrait l'ignorance dont elle a liât un dogme, pour en faire une pratique commode : elle condamne el repousse l'instruction : ainsi, point d'étude du droit canonique parce qu'il consacre la convenance, la possibilité, la nécessité des tribunaux ecclésiastiques; ainsi régnent partout l'arbitraire et le plus honteux esclavage.

Encore \me fois, interrogez les ecclésiastiques du second ordre, et ils vous nommeront les seuls auteurs de leur position lamentable, qui ne sont pas les Jésuites. Le Jésuitisme, comme vous l'entendez, il est la, il est à Saint-Sulpice et dans ses séminaires, sous lu] funx nom; ceux qui renoncent aux honneurs en se réservant la liberté de les accepter quand ils vien-

dront , ce ne sont pas les enfants de saint I{jnace; ceux^qui lienncnt les hommes à l'état de machines et tuent l'esprit, vous les avez respectés, combles même d'élo{jes : aussi disent-ils que vos ar{;uments sont sans réplique possible. Connaissez vos ennemis et les nôtres. Les Jésuites, quand la bataille se présente, courent du moins à la défense, visière levée; s'ils commettent des fautes, c'est en plein jour, et, vous en convenez, avec grand Omit : fondée ou non, cette audace, pour qui sait la comprendre, n'est j^as sans noblesse et sans générosité. Les autres se façonnent volontiers à toutes les exigeances d'autrui, sauf à miner sourdement le terrein sous ses pieds : quel gouvernement, par exemple, et quelles révolutions n'ont-ils pas adulés', sanctifiés? quelle infortune n'ont-ils pas conspuée lâchement? Allez à eux, si vous vous sentez une mission de renouvellement.

Mon rôle, dans la lutte que j'achève, au moins pour partie, avait quelque chose de particulier ; c'est au nom des principes démocratiques que M. Michelet poursuit les Jésuites; je les défends au nom des mêmes principes. M. Michelet, parmi les plaies sociales, découvre

rinlluonce de lu reIi{;ion mal conçue, et soutient que les Jésniles ont ainsi dénaturé la reli/jion; j'admets la réalité de celte influence, mais non qu'elle provienne des Jésuites. V Institut, selon M. Miclieict, n'eut qu'une portée relative : c'est, malgré certains vices internes, une œuvre de circonstances, qui, les circonstances passées, ne pourrait s'adapter que violemment et, pour ainsi dire, mortellement, aux formes successives et ascensionnelles de l'esprit humain ; je ne reconnais pas les vices internes , et à mon avis V Institut n'est pas lui-même exclusif des modifications que la sagesse et la nécessité viendraient y apporter : au contraire, elles sont dans son essence. 31. Michelet invoque Thistoire à l'appui de son dire; j'en fais autant.

Jusqu'ici M. Michelet n'avait rencontré que des adversaires absolus et complètement opposés à sa manière de voir; entre lui et moi, tout se réduit, ou à peu près, à une question d'interprétation et d'application.

Chose étrange ! Les organes plus ou moins déclarés de l'opinion libérale en France, ont adopté, comme par convenance de position, et les yeux fermés, le parti de

M. Michelet; les journaux absoluiisies l'oni répudié de môme. On croirait que naturellement la question se divise ainsi; et le phénomène reparaît lorsqu'il s'agit du cler{jé séculier. Serait-ce donc que les Jésuites et le Clergé se «.'enduisirent toujours de manière à heurter les idées {\\.\ peuple et à conquérir les douces complaisances de ses ïuaîlres? on l'a supposé très évidemment, et on s'est trompé.

En attendant, il résulte forcément de cette observation, qu'en déplaisant aux libéraux comme défenseur des Jésuites*, je déplairai aux absolutistes comme démocrate.

Les gens irréligieux ne me pardonneront pas. d'avoir défendu les Jésuites; il y a de bons chrétiens qui, pour le <*ompte des Sulpiciens et des évéques, s'offenseront de mon impartiale franchise et de mes aveux.

Les Jésuites eux-mêmes seront-ils contents?

M. Michelet bien certainement ne le sera pas; je l'entends déjà dire que mon épée s'est trouvée ncirc quini sabre de hais (page 115); si c'est assez pour le consoler, qu'il le dise; l'opposition déplaît toujours; elle chagrine

el irrite \cs, plus forls. Je voulais me renfermer dans les bornes d'un examen paisible, le sujel. voulait davantage; si des émotions, que je erois léfjitimcs et lionn(Hcs, m'ont fait bondir le eœur à certains moments el se traliissent un peu virulemment par la couleur assombrie, et l'aj^iialion fiévreuse du style, c'est une exception dans cet ouvrage. M. Miclielet reproche à ses adversaires leur polémique insolente et de mauvais goùi ; il aurait dû leur donner l'exemple d'une polémique contraire.

Aurai-je ragrément du lecteur? c'est ma promirro et seule and:)iiion, parce qu'ainsi je serais assuré d*av( ir fait quelque bien. *

J'ai mis à celle discussion tous mes effoits cl toute ma conscience. Pour neiien oublier et ne pas éhe récusé de mauvaise foi, j'ai suivi pas à pas M. Mi< l-cU i ; j'ai copié textuellement les passages que j'attaquais, el même analysé l'ouvrage entier sans employer d'auties mots que ceux du livre des Jésuites ;](i le répète à dessein, (t le répèlerai encore. Si l'ordre manque, ce n'est pas nu» faute;

si j'ai très légèrement effleure des questions importantes, c'est que M. Michelet n'a rien approfondi; je pourrai, en roccasion, les approfondir. S'il y a dans le cours de l'examen quelques obscurités, je supplie le lecteur de considérer que les citations sont nombreuses et quelle est la nature indéfinissable du sujet qui m'occupe ; ma plume ne pouvait faire mieux ni plus que passer, pour ainsi dire, sur chacune des lettres qu'a tracées M. Michelet; Cl puis, je me réservais pour M. Quinet.

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