CINQUIÈME LEÇON
ThCories politiques. Ultramoiilanisme.
(7 Juinl8A3.)
Or , il y eut dans tous les temps comme aujourd'hui ^ quoiqu'un peu moins qu'aujourd'hui, des façons de penser politiques sans nombre et sans mesure: pourquoi l'inconstance et la variété de l'esprit humain qui se manifestent en toutes choses ne viendra'ent-ellespas se manifester en ceci? l'unité absolue, même lorsqu'il s'agit de religion, est impossible : il y aura toujours des schismes ; à j quelque point de vue que Ton se place , reîi{jieux , philosophique, politique, littéraire , la sentence de l'Évangile trouve son application immédiate : il y aura toujours des schismes , necessc est lit cveniant scandala; ce sont là des fruits malheureux du hbre arbitre , et chose étonnante ! •géncr sur ce point l'indépendance native serait les multiplier encore : le despotisme^estje père de la coniradiction.
Cependant, il faut reconnaître qu'aiijmilieu du conflit
{jénôral des opinions, qnolqiios-iinos h des ôpoquos dolcrniinoesprcdoiniiîcntjCtsemblentrcfoulertoulesles autres; et la raison, je l'ai déjà indiquée : c'est que les peuples vivent leur vie comme les individus. Le pro{jrès de l'afje amène la modification dans les idées; les accidents externes, indépendamment des impressions changeantes qu'ils produisent par leur propre éner/jie, affectent l'àmc diversement selon les dispositions actuelles de celle-ci , c'està-dire selon (|ue fàme se développe , se tient immobile , ou s'affaisse. Les peuples naissants ou des époques patriarcales se défient d'eux-mêmes comme l'enfant; ils sollicitent la main paternelle et une autorité sans conlrôle , peu soucieux qu'ils sont des abus possibles: ce qui domine alors j c'est l'élément despotique. Parvenus à radolescence, ils sentent que la force leur vient, et qu'ils pourront bientôt se suffire h eux-mêmes, moyennant de lé{jit:mes réserves ; l'autorité paternelle décroît proportionnellement ; que si elle veut se maintenir dans sa rigueur et continuer les bandeaux et les lisières, alors, par le seul fait de la croissance, tous les liens se brisent , ou ils élreignent le corps et le suffoquent , et de là un cri de détresse et de colère : c'est l'aurore de lu vie démocratique. Le reste se devine.
Etait-ce, pourle monde politique, uneépoque d'adolcs-
fcncc, que celle où parurent les Jésuites? M. Quinet nous parle de l'organisation des grandes monarcliies de l'Europe; ses larges paroles ne m'abusent jamais : ayant à discuter avec lui sur leur portée historique, je lui prouverais fort aisément , ce me semble , qu'elles sont complètement vides de sens. Au reste, le fait ici n'est rien ; le fait en apparence déguise souvent l'idée, comme la forme le fond; il la violente, etla dénature aux yeux inatlenlifs. Dos monarchies se sont formées , organisées , voilà le fait ; sur quel principe , par quels moyens et de quelle manière , voilà une autre question , et c'est celle qui inléresse l'idée. Le principe , les moyens , la manière, tout répond iï l'opinion dominante et naturelle de l'époque: tout fut démocralique.Ces monarchies se fondèrent sur les débris ilu pire despotisme qui fut jamais, la féodalité: et je prends ce mot dans son acception la plus étendue; elles étaient donc elles-mêmes démocratiques par leur origine, et cela est si vrai que plustard, lorsqu'elles voulurent se détourner de la voie populaire qui leur était assignée pour arriver à fabsolutisme , chacun de leurs efforts en ce misérable sons fut immédiatement combattu par autant de soulèvements et de révoltes , au nom de la liberté.
Je puis donc avarcer comme chose certaine , que l'éta- ^ blissementdela conijajniede Jésus coïncide avec l'entrée
ru ailolesccnrc (les peuples de l'Kuropo, ou , en d'autres lernics , qu'ils respirèrent des leur naissance la démocratie.
J'ajoulc quelques observations de détail que je recueille çà et là ; et, comme l'a fait M. Qulnet , je vais un instant me promener à travers T Europe.
Délivrée dos {grands et petits feudalaires qui, à la suite des invasions , s'étaient disputé si longtemps son territoire comme une proie abandonnée, l'Italie se pariajjeait en une infinité de petites républiques ayant leur réjjime municipal et des chefs qui les administraient avec le concours de la communauté. La tranquillité paraissait rétablie pour toujours ; elle fut bientôt troublée : l'ambition des nobles vint bouleverserces républiques à l'intérieur, et la lutte des empereurs et des papes les armer l'une contre l'autre.
Les empereurs favorisaient les nobles, et les Papes étaient, comme d'ordinaire, pour le peuple; de là deux partis, les Gibelins et les Guelfes. Dès qu'un avantage était remporté par les Guelfes, le parti vainqueur en appelait à la communauté pour juger, chasser ou massacrer le tyran, c'est-à-dire le maître qu'on avait voulu lui imposer , et
diacjue citoyen pouvait exécuter la sentence. Toutcela se faisait au cri do Popolo, Popolo! S'il s'agissait, non plus
d'un usurpateur, mais d'un chef Ic-^^alement élabli , le principe de la souveraineté n'en résidait pas moins dans la communauté; et nous voyons à Venise même, le doge Marino Faliero , condamné à mort , exécuté par une assemblée du peuple, la Giunla.
En Allemagne, Otton reconnaît (957) qu'il n'est roi qu'en vertu de l'élection populaire (l). C'est pourquoi, les étals dépouillent, comme indignes, Ludolphe du duché de Souabe, Conrad de celui de Lorraine, Henri du duché de Bavière. Les comtes et seigneurs du duché de Souabe répondent au duc Ernest qui veut les pousser à la révolte : «Nous ne sommes point les esclaves de l'empereur, l'empereur n'est rien de plus que le défenseur suprême de la liberté du peuple» (1026). En donnant à Henri IV le choix de renoncer à sa couronne ou de chasser ses ministres (1068), les états de Saxe le menacent de sa déposition s'il ne consent à faire ce qu'ils demandent (l07i); les états, lorsque Grégoire VH eut lancé contre lui l'anal hême, prennent la résolution de le déposer, juxià palatinas /egesy s'il ne se justifie (1075).
(i) Diplôme donué à l'abbaye de Quedlinbourg.
Frétléric liarbcrousse veut porlcr la guerre en Ifonjjrie, les élals rcfusonl leur consentement, et l'empereur Tait cet aveu : i hcdw nos pro libïlu noslro ùella gerere jfUlavcrit. Qu'où n'imagine pas qu'il dépend de notre bon plaisir d'entreprendre et de conduire les guerres... » (H 25). L'empereur Adolphe (1298) est solennellement déposé, etla communauté donne la couronne h Albert d'Autriche. Veuceslas (UOO) est déposé par la majorité des électeurs, qui donnent la couronne à Robert, électeur palatin. Les électeurs (1458) menacent Frédéric III, d'élire malgré lui un roi des Romains, s'il ne gouverne mieux l'état (l),
L'E«pagne , comprise dans les deux royaumes de Castille et d'Aragon, suivait la marche générale. rDans l'Aragon, c'est aux Cortcs qu'appartenait réellement l'exercice de la souveraineté; les rois n'avaient conservé que l'ombre
du pouvoir : ils ne pouvaient pas même battre monnaie sans la permission des États. Un magistrat suprême appelé Justiza, fut créé pour protéger le peuple et surveiller les princes ; et c'est par sa bouche que le peuple faisait au roi ce serment : ^Nous qui valons cliacnn autant que vous, et qui tous ensemble sommes plus puissants que vous, nous
(1) Voyez Pfeffel, Abrège chronologique de l'Histoire et du Droit pu* blic de l'Allemagne,
piomctlous d'obéir à votre gouverneniculj si vous mainlc- U'^i nos droits, sinon, ??o/2. L'îtniow répon hit de la c!aus<* r<^.sirictive (i). 2^* Dans la Castille, si le roi possédait la ];>nissance executive, la puissance législative appartenait ;{U peuple; et sur d'autres points, l'autorité du roi était iiussi limitée que dans l'Aragon. Les peuples de la Catalv>;^jno, opprimés par Jean II, prirent les armes contre lui <'E. le déposèrent pour vivre en république (i4G2).Les ass^'.')ihlées générales (4 505) passent un acte par lequel elles (lonnent pouvoir au roi de nommer des officiers-généraux. M'{-iî!'i IV (1465) fut déposé par le peuple avec un appareil «Inexécution qui fait frémir. « Les chefs de faction les plus * audacieux, observe Rohcrtson, n'auraient jamais agi de »« la sorte, s'ils n'avaient suivi en cela même les idées que « le peuple s'était formées de la royauté. »
L iiistoire d'Angleterre nous fournit également dos <v\« mpics nombreux : Henri III, 4 218, placé par le peuple sous la tutelle d'un comité de réforme; Edouard I, forcé par le baronnage d'Angleterre et les citoyens de sifjner une charte, ce que le D. Lingard appelle la plus (jrande victoire que le peuple ail encore remportée sur la ronronne ; Edouard de Carnarven soumis aux conditions
(2) L'Union était une association légale, et recounue par le prince comme par le peuple.
clos Ordonudlcnrs, et déposé le 7 janvier 1317, comme oppresseur du pviipli\ c'est Texpression du hill présenté pur Slraiirord, évèiiue de Vinchesler; Richard II «ignant im acte par lequel il reconnaît qu'il a mérité d'é(re déposé par la commune; Henri VI, elc, etc.
Certes, il est inutile de rappeler au lecteur l'iiistoire de son pays. Je trouve dans les Capitulaîres do Cliarlesle-Chtiuve, un titre 29, c. 20, où il est dit : « Si l'un des < rois descentlanis de Louis-le-Débonnaire, manquait aux (c enî^agemenls communs qu'il a pris vis-à-vis de son * peuple, le peuple s'assemblait et avertissait le roi ; si « c'était inutilement, on décidait en commun quelle con- « duiie on devait tenir à son égard. » Cet article renferme en subslance toute l'histoire des mœurs et de la législation politiqueaumoyrn-Age; dans les écoles pul)liques, dans les ordres religieux, dans l'université, partout nous retrouvons la doctrine qu'il consacre portée jusqu'à ses dernières conséquences. Ce n'est plus seulement de déposition qu'il s'agit, c'est du droit dévolu à tous de tuer, en certaines circonstances, le roi injuste; c'est du tyrannicide.
J'ai parlé des ordres religieux :
Saint Thomas, né en 1227 , a dit : « Lorsqu'on ne peut avoir recours à une autorité supérieure f[ui fasse justice du
tyran, alors celui qui le tue pour délivrer la patrie est loué et reçoit une récompense » (i). Il dit ailleurs : « On peut se révolter contre le tyran, à moins que le peuple ne doive encore plus souffrir de la révolte que le prince ne lui fait de mal » (2); et ailleurs : «La multitude, en déposant le tyran , ne manque pas à la fidélité, quoiqu'elle soit jurée, parce que le tyran mérite que ses sujets ne gardent pas la foi promise; ainsi, le sénat fit mettre à mort Domitien; ainsi , en tuant Eglon , Aod avait été censé se défaire d'un ennemi plus que d'un roi » (5); enfin : « tout gouvernement tyrannique n'est pas légitime, et lout ce qui se fait contre lui n'a pas caractère de sédition ; c'est plutôt le tyran qui est séditieux d'agir contre le peuple » (4). — Au seizième siècle, le cardinal dominicain Cajétan, dans sa Petite Somme des pécliés , ôhûn^ue entve le chef que la république a reconnu et celui qu'elle n'a pas reconnu, et il décide que tout'particulier peut tuer le dernier, et mérite, en le tuant , beaucoup d'éloges ; qu'à l'égard du premier , le peuple doit user d'abord des remontrances, puis, si elles sont sans résultat, prononcer la déposition; « mais étant ainsi réduit à la classe des simples citoyens , le roi dé-
(1) Lib. 2. Sent. Dist. 44- Quest. 2. art. 2.
(2) 2.2.9. 42. art. 2.
(3) Opusc. 39. lib. 1. c. 6.
(A) 2.2. 9. 64. art. 3.
posé veut-il résister à la sentence de déposition? il est considéré, dès-lors, comme usurpateur, et quiconque est du peuple, peut le tuer pour la liberté du peuple » (i). — P. de Ledesma, éjjalement dominicain, dit dans saSomme que la république peut tuer le prince qui {jouverne en tyran , fùt-il le pape. — Dominique Soto, au seizième siècle, dit que si le prince s'e>t emparé tyrauniquement et sans son consentement, du {jouvcrnemenl de la république, chaque pariicuîicr a droit do le tuer (2). — Sylvestre à Prieria définit le tyran « celui qui ne règle pas son administration, sur le bien public, mais pour son utilité particulière; » et il se range à l'avis de Saint Thomas (3); Gerson définit letyran -.celui qui surcharge cl' impôts a qui s'oppose aux associations et aux progrès des letlies (4). — «Il est permis à tout particulier, dit Domin. Banès, confesseur do sainte Thérèse, de tuer letyran. » —Je pourrais ciler encore : saint iintonin, archevêque deFlorence (5), JeanMartinez de Prades (6), François Sylvius, Menochius, Diana, Solereamus, Daniel Concina (7), Vincent Candide,
(1) Jbld.
(2) De JusliliA et Jure. Lib. 5. 9. li. art. 3.
(3) 2. 2. 9. 13. art. 2.
(4) (ier. serra, corara reg. (Charles VI) Franciae, nomineuniversitati» Parisiensis.
(5) Til, 3. c. 3. Tit. 4. p. 224 et 225. De bello parliculari.
(6) Theol. mor. 2. t. 20. De bnmicid.
(7) T. 4. lib. 7. In Dêcal. dis. unie, de boraic. c. 5. n. 2.
Gonzalcs Salceclo, Conrad Kœlîin, François de la Victoire, Barlhélemi Fiimus , Michel Zcnardus , Jean de la Cruz , Jean de Saint Thomas, Marc Serry, Samuel de Labbliiz , Franc )is Salesia, Turrecremata , F. d'Aranso, Jean Nicolaï, Y. L. Gotli, A. Brovius, Durand de Saint Pourçain, P. C. de Peruse, Graveson, Jean Capréoles, Hervé, etc., etc. , lequel, ainsi que l'observe M. de Saint-Victor, appelle à son tour dix-sept auteurs comme garants de son opinion (l).
Il a été publié soixante commentaires des œuvres de Saint Thomas, sans qu'un seul des commentateurs ait combattu sa doctrine , et csl commiuiis sententia apiid discipnlos D. T/iomce , dit D. Banès 2. 2. S. Th., lit. !2, art. 2 ; et on sait que la règle des Dominicains prescrit de dicter, expliquer, enseigner et demander dans les écoles de théologie, la doctrine de S. Thomas, non-seulement quant à la substance, mais encore quant à la lettre, ncilinn quartthm ad substantiam ipsam, scd cliam (juantiirn ad verba , exactissimh proponant , explicenl, doceanl et défendant. (Summat. decl. et ord. pro recjhn. sacri Ord. Prœd. Paris, 1619, in-12, p. 455).
Cette doctrine se retrouve dans les écrits d'une muUi-
(1) J'ai puisé la plupart de ces détails dans les Documents fiistoriques^ etc., etc.
liide iranlours bc-nodiciiiis , cordeliors (i), capiirins, barnabites , eic, etc.
J'ai parlé des écoles :
La môme doctrine était enscijjnéc dans les écoles de rUniversiié. Le 8 mars 1404, dans la grande salle de Tholel royal de Saint-Paul, Jean Petit, cordelior, déclare que le meurtre de Louis d'Orléans est lé(}itime , et même qu'il est permis à tout individu , de sa propre autorité , d'user de surprises , de trahisons et de toutes sortes de moyens pour se défaire d'un tyran. — « Il n'est point, dit Gerson « après Sénèque , de victime plus agréable aux dieux , « qu'un tyran. » 11 conseille aux princes de se tenir sur leurs gardes, pour éviter des révoltes par le fer et par le l^u , à quoi les lois civiles et ecclésiastiques autorisent , cl ad lioc conducunl ecclesiasticœ leges et civiles (2). — J, Major, au seizième siècle, dit que le roi tient son royaume du peuple, et que le peuple peut lui ôter son royaume pour une cause raisonnable (5). — J. Almain , docteur de Sorbonne (4), a dit formellement : < ciim commiiniias dct
(1) Entre autres le P. François Longus à Coriolan {Traité des cas; réserves), Ql]e P. E. de la Bassée,
(2) Consid. 1. col. 22. 6.
(3) De auct.consil. »yn. Pap.t. 2. Op. Gcrîon,
(4) Quast» rcsump. dc Dom. nat. cir. et Eccles. t. 2. op. Gers. |>. î>63 et seq.
princîpi aiiclorilalcm occïclendi, scfjuiliir qxidd est priha in connnunitate, puisque c'esl la communauté qui donne comme minisiériellement au prince le droit de vie et de mort, donc elle l'avait elle-même avantlui, etellea toujours la plénitude de ce droit. »— Ed. Richer (1590), dit que toute principauté dépend du consentement des hommes ; et il soiilient publiquement (l59l) en Sorbonne que Henri III a été, comme tyran, justement tué ; il fait en conséquence Tapologie de Jacques Clément. — J. Boucher, curé de Saint- Benoit, mort en 164G , est auteur du livre de Justâ lienrici III abdicatioue : il fait é(}aIemenirapolojjie de Jacques Clément, et, comme l'a prouvé Bayle, celle de Jean Chatel ; de môme, Claude de Saintes, l'auieur du libelle qui nomme Henri III l'archi-tyran, et provoque un nouveau Bodillc i pour tuer vaillamment ce roi plus lâche et plus faînéaKt que < 7ie fut jamais Cliildéric : libelle approuvé, en date du ^7 mars 1589, par l'Université. — Le 7 janvier 1589, la Sorbonne et la Faculté dethéolo{}ie déclarent tous les sujets
absous du serment de fidélité qu'ils avaient juré a Henri-
de-Valois, naguère leur roi, etc. ; elles déclarent qu'on
peut prendre les armes contre ce tyran exécrable , aba/i-
donné au premier tueur, encore qu'il se rccathoiiquàt et
et devînt romaniste mille fois. « Nous pouvons dire eu
« vérité que c'est la Sorbonne qui l'a tué , parce qu'elle a
« incité et résolu les assassins à telle forcenorio ; » c'est Julien Peleus qui parle ainsi (<).
Parmi les ouvrages des Jansénistes, je me contente (h si(înaler le l'ameux Dupin , Jlisl. ecclésinsl. du dix-scpiivmc siècle, lom, 1, p. 577, et seq. ; le docteur Fauvel , en sa déclaration de 1722, contre la bulle Unigenitus, et le P. Quesnol.
La matière s'étend plus que je n'aurais voulu; il faut bien se borner à des indications d'ouvrages; le lecteur pourra de lui-même recourir aux sources :
Voici les noms dos principaux jurisconsultes qui professèrent la doctrine du tyrannicide : Luc de Péna, Bartole (2), Antoine Rampinus, Louis Carréri (5) , Jérôme Gigas, Antoine Massa, Hector Capicius, Fernand Vasquez , Thomas Actius , Jacques Novelle, Cataldinus de Boncompajjno , Paul Voot, André Lanfranc, Conrad Brunn (4), Charles Dumoulin (b) , Jean Bodin (6).
(1) T. 3.1iv. 8.
(2) Tracl. de Tyran. Num. 3, Basilac, 1572.
(3) In Pract. crim. Edit. Lag. d550.
(4) Traité du droit de sédition. 6. 3. t. ii, p. 141, num, 2.
(5) Annot. ad Clément, 1. 3, t. xv.
(6) Andoc de Myst., p. 13.
Voici les noms des écrivains parlementaires, et quelques actes des Parlemenls, fauteurs de la doctrine du tyrannicide.
On sait quelle fut la conduite des Parlements sous Charles V, Charles VII, Louis XIÏ, François r% Charles IX, Henri II et Henri III. — Et. Bernard , conseiller au parlement, dans un libelle intitulé : Avis à la noblesse sur ce qui s'est passé aux états de Blois ( 1 590)^ bénit l'assassinat d Henri III, et fait le plus pompeux élo{je du jacobin Jacques Clément.— Louis d'Orléans, avocat {général , appelle Henri IV, fœtidmn Saïauœ slercus ; cil faut, dit-il, (jue ses partisans soient baillés aux Seize, et qu'aitachés comme des fagots, depuis le pied jusqu'au sommet de la potence, et leur roi dans le muid où l'on met les chattes , on fasse un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre » (i).
Voyez encore Rodolphi Boterii commenlarium^l. \, p. G. Arrêt du parlement de Rouen, du 7 janvier 1592; iMém, de l'Êioile, t. 2, p. 67; Annales de Toulouse, année Jj9r, etc., etc., etc.
Je demande maintenant 'quelle était l'o^ inion politique f 1; Le CalhoUque anglais.
pmloininaïUc dos peuples de l'Europe au moment où s'établirent les Jésuites. Qtie les Jésuites eussent secondé de toutes leurs forces l'élan général, je ne m'en étonnerais pas ; c'était l(>ur devoir , et encore une rigoureuse condition d'existence , c'était une nécessité, (hi'ont-ils fait? lorsque du sein des autres sociétés religieuses, de l'Université, de la Sorbonne , et de toutes paris , sortait une foule d'écrivains et d'orateurs fougueux , dénonçant à la vengeance et au poignard du peuple les rois parjures ou incapables ;, la Société de Jésus, de I59G à ifiûO, c'est-à-dire dans une période de cent ans, ne donne h la défense des libertés communes que quatorze écrivains : Emmanuel Sa, 159G , Tolet, id., A'aleniia, 1G05, Delrio, 1608, Salas, 1G15, Mariana, 1614 , Heissins, id., Suarez, 1617, Lessius, 1025, Bccan, 1624, Greizcr, 1625, Tanner, 1652, Castro Palao, 1635, Escobar, 1669.
M. Quinet mentionne la différence établie par les théologiens entre tyrans quaiU à ht subslancc et ijjiaus d'administ) aiion ; et en elfet , il me semble fort à propos de la maintenir. Le tyran (juant à la subslancc n'a aucune autorité qui lui appartienne légitimement ; le tyran d'«(/vi'uiisiraiion abuse d'un pouvoir légitime. xV l'égard du
:; premier , la plupart des auteurs que j'ai cités déclarent
que cbaque pariiculier a droit cren délivrer l'ëlat , nicnie en le luaut , s'il n'y a pas d'aulre moyen , si ijrannus ailler lolli non possil. A l'égard du second, voici ce qu'ils pensenl: i'aulorité publique ou populaire étant supérieure à la sicMine, s'il exerce pour la ruine de l'Eiat , le pouvoir dont il n'a Clé revelu que poi'.r son bien, le peuple l'avertit d'abord ; l'avis reste inutile ? le peuple prononce la déposition ; le tyran persiste? le peuple porte une sentence de mort , et l'exécution de la sentence est coniiée , pour l'ordinaire , à des agents spéciaux , à moins que ce ne soit une sentence de proscription qui en donne le pouvoir à f/uiconriue.
Xi\ nombre des auteurs précédemment cités, il en est qui récusent cette distinction ; parmi les quatorze Jésuites, je n'en trouve pas un seul qui ne l'ait admise comme principe invariable. C'est en pariant du tyran quant à la siibslance, que Suarez a dit : « hors le cas d'insistance de h. part du prince , lorsqu'il a été déposé, personne ne peut attenter sur lui. > Sola Respublica, dit Valentia, posseï jure oppiignare illuni et vocare in snbsidinni cives. Yj^cobar dit même qu'il n'est pas permis de le i^er, et il résume en quelques mots le sentiment de ses confrères. « Je « crois assez probable qu'il est permis de tuer un tyran « d'usurpation, dans l'acte même de l'invasion, ou dans « le temps qu'il veut s'emparer des états d'autrui; car si ce
« tyran posscdaiL truuc manière (]uclconquo le royauma, «je licntlrais ce sciiiiment pour douteux, suspect et de c nature à n'être conseillé à personne, parce qu on ne € peut ôlcr à qui que ce soit ce qu'il possède, qu'aupara- « vaut on ne l'ait entendu et qu'on n'ait ju^^é sa cause; < d'ailleurs, une affaire de ce genre ne peut être aban- « donnée au jjgemenl d'un simple particulier : elle (i\iQe « un jUi^emcnt public (i). »
Quelques personnes douées d'une ame excellente et de beaucoup de bienveillance pour les Jésuites , ont tenté d'expliquer par je ne sais quelle convenance de position la liberté (grande que prirent ces quatorze écrivains de penser comme tout le monde. Je prie Dieu qu'il récompense leur charité, mais les Jésuites n'en avaient pas besoin.
Les bonnes personnes laissent croire aussi que Mariana fut extrême comme Bèze dans sa doctrine , pour avoir le droit de conclure que la Société n'est pas responsable des faits et gestes d'un membre isolé , elles allèguent le décret du G juillet IGIO, s'iQné Claude y^qucm ha et ainsi conçu : « Nous enseignons par le présent décret, sous peine d''ex-
(1) T. /|, 1. 36, secl. 2, probl. 15.
« communicalion , elc, etc., qu'aucun reli{jienx de notre <f compagnie n'entreprenne de soutenir qu'il est loisible à « qui que ce soit , etc. , etc., de tuer les rois, etc., etc. » Comment arrive-t-il que Mariana soit plus coupable que les autres? ii publie à Tolède en 1508, avec la permission du roi et l'approbation de l'inquisition, son Vwvedc rege cl rcijïs insi'ilniione; et tel est le plus énergique passage : son opinion d'abord est conforme de tous points à celle d'Emmanuel Sa, I our ce qui regarde le tyran proprement dit et le tyran d'administration ; seulement , il y joint cette remarque: « Si la répidjliqne, par lefaitménie de la tyran- <( nie, se srouve dans l'impossibilité de s'assembler, la voix « publicpie et l'autorité de personnages graves et savants « suffît pour donner le droit a tout particulier de tuer le < tyran;... la question de droit, qu'il est permis de tuer un « tyrau ne souffre aucune difficulté; mais la question défait « peut être controversée; savoir quel est le prince qu'on « doit regarder comme un tyran : kà facti quœsi'io in con- « troversid csl qnis mcrilo tijrannus liabealur ; jnris in « aperlo [as foie hjranuum peviiiierc. » Le i*oi d'Espagne n'en mil pas moins entre les mains de son lils li^ livre de rcgc, etc., et ce ne fut qu'après l'assassinat de llenii IV que la S()j|)0!me ayant renouvelé son décret contre Jeaa Petit , l<^ Paileîneiit prit l'éveil au sujet du livre de Mariana ; les Jésuites eux-mêmes, pour ne pas laisser à
leurs ennemis le moindre pirloxlo, demandèrent à leur gt'nôral le décret qn'on vient de lire. 11 y a dans ce décret un mot profond: (ini ffueccsoit; cette réserve donne assez la mesure des pensées présentes et à venir du Général.
Eu résumé , loiu de reprocher à la société de Jésus les quatorze écrivains qu'elle a produits pour la cause démocratique des peuples de celte époque, je verrais plutôt avec élonncment qu'elle n'en ait pas produit davantage; et cedevrait être à mon gré l'objet d'une critiqueamère, si le but unique de celle compagnie avait été de faire des livres. On peut assurément abuser des doclrines que nous avons examinées ; ou abuse de tout ; mais je m'adresse aux hommes de bonne foi , aux habiles rédacteurs du Naiional et à ceux du Jouvîinl des Dcbals, qui ont daigné, moyennant resti'ieiion, aumôner quelques paroles banales d'encouragement h MAI. MicheletetQuinet : celle doctrine de Mariana n'est-elle pas au fond la leur? Ne soyons pas esclave de la lettre : Tuer e>t un mot bien laid , je le sais ; mais c'est aussi une belle chose que la logique. Eh bien ! la question est posée : que doit faire un peuple opprimé? se délivrer; commeni? par des moyens de douceur et de prudence s'il est possible, sinon, par la révolte qui n'est scdiiieusc qu autant (jueltc n'a pas de raison^ comme dit
le Chancelier, anlcur de YlmUaiion de Jésus-Chrisi; mais le tyran trouve moyen d'échapper à la déposition ; il a des l)oudricres , des machines à bombarder , en un mot des précautions prises; faul-il que ic peuple se croise lesbras^ et se couche alors pour faire le mort dans son ignominieuso insouciance? un coup hardi lui donnerait la liberté et la vie; prononcez. Qu'est-ce qu'un peuple, etqu'est-ce qu'un homme?
Du reste , et je crains que cette observation ne semble niaise tant elle est simple , Mariana et les autres , s'ils eussent écrit de nos jours, n'auraient pas changée d'opinions, je pense, car les peuples de l'Europe ne sont pas encore à leur déclin; mais il est présumable qu ils auraient modifié leur lanjjage, et qu'en parlant comme parlent le Naiional et même le Journal des Débats, ils auraient cru atteindre le même but (i).
(1) Je viens de lire plusieurs articles de journaux concernant le livre des JcsiiUcs,
M. F. G., dans (e Naiional, soutient à ce suiet une tlitse ingrate, mois avec son talent ordinaire, et leilement qu'on s'étonne de trouver sous Id plume d'un écrivain si ingénieux et si pur l'éloge du style de M. Micliclet et de la logique de M. QuineU
M. Alloury, dans le Journal des Débats, soutient la même thèse, et sans plus d'avantages; il fait seulement ses réserves sur la question de forme; et ces réserves ne laissent pas de signifier quelque chose. — Une feuille rédigée par MM, Saint-Marc Girardin, Jules Janiu et de Sacy
Je n'ai pas suivi , dans l'examen de la cinquième leçon de M. Qninct la mélhode que je m'étais imposée au commcncenienl. Ma rcsij»nation ne s'étend pas jusqu'à ce point , et je pourrais délier qui que ce soit d'en avoir davanta^jc. Toujours d'énormes plirases pleines de vent, des ai^s de profondeur sans l'ombre de sens commun , d'insupportables obscurités, des souflïets audacieusement jetés à l'histoire , des textes controuvés ou présentés par lambeaux (pag-e 240, 241, 245, 24G, 247), des inepties données pour des principes, un bavardage enfin, comme je n'ai pu m'empcclier de le dire et redire, un bavardage que dédaignerait pour son compte le moindre avocat de
peut-elle sérieusement adoplcr et préconiser une liUérature et des théories de celle espace?
Le Globe, pour la défense des Jésuite?, développe, dans une série d'ailiclcs fort bien faits, la th(" se contraire.
On allrilmc à M. Cousin le jugement que voici : «Ce livre des Jèsuiles est un lissu de mensonges et d'absurdités».
Je devine la pensée de M. Villemain, l'un des hommes de France Qui possèdent !e mieux la langue française et aflcciionnent le plus les idées qui sont des idées.
M. Alfre et M. Clausel de Montais ont soulevé une discussion toute universit;»ire, qui n'est point dans mon sujet, et le public a jugé les allusions qui se rencontrent dans leurs écrits relativement à la question présente. J'avoue ma prédilection pour M. Clausel et M. Desgarets.
A propos, lorsque j'ai dit en commençant que MM. Desgarets et Védrine n'avaii ntpas nommé MM.Michelet et Quina, mes souvenirs m'ont trompé. C'est du reste une erreur peu injportante, car il reste toujours vrai que MM. Desgarets et Védrine écrivirent le Monopole, etc. et le Simple aperçu, etc. etc. avant la mise au jour des illustres Leçons.
province Voilà les choses qu'il s'agissait de réfuter.
Le reste qui vaut encore moins , vaut-il qu on s'en occupe ?
Je ne le pense pas.
Je m'arrête, moi aussi, de fiUigue et d'ennui, mais disposé pourtant, si l'occasion se présente, à m'expliquer sur tous les points qui n'ont pu avoir place ici ou que j'aurais omis avec intention.
Somme toute , M. Quinct ne s'est point fait honneur avec ces Leçons, de quelque façon qu'on les considère. Il réfléchira et verra
Mais M. Quinet nous déclare humblement qu'il n'est plus d'âge à changer Hélas !