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sur les événements du jour, des rapports spéciaux sur les incidents extr'aordinaires. « Nul monarque de la terre, dit Spittler, n'est aussi bien renseigné que le général des Jésuites, Dans la période qui précéda immédiatement la suppression de l'Ordre, le nombre des rapports qu'il recevait annuellement se montait à 6,584; les lettres privées, les communications de 200 maisons de missions et de 24 maisons de profès, les rapports des recteurs sur les maîtres des collèges ne sont pas compris dans ce chiffre. Les provinciaux étant au nombre de 37 et faisant un rapport par mois, leurs rapports se montaient à 444 par an. Les supérieurs faisaient un rapport par trimestre ; or, il y avait 6 1 2 supérieurs de collèges et 840 supérieurs de résidences; les rapports des supérieurs se montaient donc à 3, 808 par an. Les maîtres de novices étant au nombre de 69 et envoyant un rapport par trimestre, faisaient 236 rapports par an; enfin, chaque consulteur envoyant au moins deux rapports par an , cela faisait encore 2,096 rapports.
Le général devait être instruit des qualités personnelles des membres de la Société, de l'état des mai-
sons, des collèges, des provinces, comme s'il les avait sous les yeux.
Toutes les mesures étaient prises pour faire parvenir les correspondances à leur véritable adresse. Conformément à un ordre de Mtelleschi, le supérieur , de la maison rassemblait, à la mort d'un Jésuite, toutes les lettres qui lui avaient été écrites par le général ou par le provincial, et les brûlait avant que personne n'eût pu les lire. Du reste, il était prescrit de rédiger toutes les notes destinées à rester secrètes avec des signes fixés par le général -, ces lettres, alors même qu'elles étaient saisies et ou\-ertes, restaient donc lettres closes pour les non-initiés.
Le pro\incial, dans la sphère de ses pouvoirs, dépend de l'arbitraire du général. Le général lui adpint un « moniteur « appelé aussi « socius^ » qui adresse des rapports sur son compte au chef suprême de l'Ordre, et des « consulteurs, » dont il est tenu de suivre autant que possible l'avis. Le moniteur surveille aussi l'état de santé du provincial et, à sa mxort, il recueille et conserve tous ses papiers, toutes ses lettres.
Les provinciaux convoquent les congrégations
provinciales et les président. En cas de mort ou de destitution du général, ils se réunissent en congrégation générale, pour élire le nouveau général, son moniteur et ses assistants. Ces assemblées délibèrent également sur les embarras de l'Ordre et les moyens d'y remédier.
Les réunions ordinaires et légales de l'Ordre sont de trois sortes : les congrégations des procureurs, les congrégations provinciales et les congrégations générales. Les premières ont lieu tous les trois ans; lorsqu'elles embrassent l'Ordre tout entier, elles sont convoquées à Rome par un comité que désigne la congrégation provinciale. Les secondes sont convoquées tous les trois ans, par le provincial; elles s'assemblent également à propos d'incidents extraordinaires -, les profès des quatre vœux, les recteurs et les procureurs de la province en font partie. Les congrégations générales, convoquées par le général ou par son vicaire, sont constituées par les provinciaux, les profès des quatre vœux, les recteurs et les supérieurs délégués par la congrégation provinciale. Elles se réunissent à Rome, à des époques qui ne sont point fixées d'avance. Elles repré-
— ii3 — sentent Tautorité suprême de la Société. Leur acte le plus important est le choix du général. L'élection se fait après sept jours de préparation ; les électeurs sont enfermés avec du pain et de Peau ; ils ne sont rendus à la liberté qu'après Taccomplissement de leur tâche. Chaque électeur jure de désigner celui qui lui paraît le plus apte à remplir les plus hautes fonctions. L'inéligibilité résulte de tout acte fait pour briguer la place ; Télu est tenu d'accepter sous peine d'excommunication. Le vote a lieu à la majorité absolue.
A côté des maîtres de novices, des recteurs, des supérieurs et des provinciaux apparaissent les procureurs chargés des affaires temporelles de TOrdre et de la direction des coadjuteurs laïques. Ils sont soumis, eux aussi, à une hiérarchie; il y a des procureurs préposés à chaque maison, il y en a d'autres préposés à la province. Ils sont élus par les profès des deux degrés et par les recteurs de la province ; ils sont pris au sein des ex-recteurs éprouvés. Ils se forment en congrégations provinciales; sur leur demande, on convoque la congrégation générale.
On le voit : c'est le principe de la division du travail qui a été appliqué à la Société. La base de Torganisation, c'est une sun'eillance réciproque et la discipline la plus sévère. Chaque supérieur est le « visiteur » de ses subordonnés-, dans chaque maison, il y a des S3'ndics et des surveillants subalternes qui font des rapports sur le moindre incident. Chaque Jésuite est soumis à une inquisition perpétuelle ; chacun a au moins un espion attaché à sa personne, chargé de dénoncer ses fautes. Tous sont tenus de se corriger et de se laisser redresser, de se dénoncer et de se laisser dénoncer mutuellement. Tous sont tenus de se féUciter de ce que leurs erreurs et leurs égarements soient signalés, en outre, à leurs supérieurs par des personnes qui en ont ^u connaissance en dehors de la confession. De ma'2vaises dispositions, par exemple le penchant à l'orgueil, sont-elles signalées chez un Jésuite, on lui impose, pour son humiliation, des services plus répugnants, et il est tenu, en s" en acquittant, de se montrer parfaitement soumis et obéissant au dernier des domestiques.
Le supérieur désigne le confesseur de ses subor-
- ii5 donnés ; ceux-ci se confessent-ils à un autre, ils sont tenus de répéter leurs aveux au prêtre attaché à leur personne. Nous avons dit que chaque novice débute dans ses épreuves par une confession générale; il y fait Taveu de ses erreurs passées, il y dénonce ses faiblesses, ses mauvais penchants, il y révèle son caractère tout entier. Il répète cette confession tous les six mois. Les coadjuteurs et les profès se soumettent une fois par an au même exercice. Tous reçoivent les saints sacrements au moins une fois par mois. Chaque novice, chaque membre de rOrdre est tenu, même en dehors du confessionnal, de s'ouvrir au supérieur ou au recteur de tout ce qui peut contribuer à dépeindre sa vie, son caractère. Ces aveux n'étant point un secret du confessionnal, on peut en user au profit de l'Ordre. Le Jésuite qui refuserait de se confesser y serait contraint par la privation absolue de nourriture. Les membres de l'Ordre passant constamment d'une province à l'autre, leurs qualités morales et intellectuelles sont signalées à toutes les autorités de la Société, de telle sorte que celles-ci savent à l'avance ce qu'elles peuvent leur demander, pour quels emplois
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ils sont désignés par leurs talents ou leurs dispositions. Le général est ainsi toujours en mesure de désigner rhomme nécessaire pour tel ou tel poste.
La dénonciation est élevée au rang d'un devoir sacré dans la Société de Jésus. Très-souvent elle n'a d'autre but que d'obtenir la faveur des supérieurs et surtout celle du général. « Si on examinait les archives de Rome, s'écrie Mariana, on ne trouverait pas un seul bon Jésuite, du moins parmi ceux qui vivent loin de Rome et que le général ne connaît pas personnellement, car tous sont souillés par des dénonciations. »
Nous Tavons vu, tout lien selon la chair, qui rattache le Jésuite au monde, est brisé. L'amour du Christ remplace l'amour des parents, des frères et des sœurs, etc. Les lettres reçues ou expédiées par un Jésuite n'arrivent à destination qu'après avoir passé sous les j^eux du supérieur; ce dernier est parfaitement autorisé à les confisquer. Les membres de l'Ordre ne lisent ni ne possèdent un livre quelconque, sans la permission des autorités. On ne peut en appeler de la décision d'un supérieur à une autorité plus élevée. On ne sort de la maison qu'avec
rassentiment du supérieur et en compagnie d'un ami désigné par lui. Dans la maison, point n'est-il permis de causer avec le premier venu, mais seulement avec des interlocuteurs nommxés par le chef. Le silence habituel est recommandé, chaque parole doit être pesée, le maintien être modeste à la fois et viril; toute marque d'impatience et d'orgueil doit être évitée. En toute chose, Ton doit céder le pas au prochain, Festimer supérieur à soi-même, témoigner à chacun de la déférence et lui rendre des honneurs extérieurs.
La nourriture, le maintien extérieur, tout est réglé jusque dans les moindres détails. Les vêtements seront convenables, conformes aux coutumes du pays \ ils ne seront ni précieux, ni contraires au vœu de pauvreté. En cas de maladie, l'on peut faire des exceptions à la règle. Suivant Weiss, l'habit porté ordinairement par les Jésuites n'avait rien de commun avec la robe monacale-, il diflérait à peine de la tenue des savants et des pasteurs protestants et consistait en habits longs, avec la coupe ordinaire, et en un par-dessus long et noir à m.anches amples, ou bien en une sorte de
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soutane boutonnée, avec un bonnet noir, carré, ou un chapeau plat.
Quant au régime, les Constitutions donnent des prescriptions très-sages, très-raisonnables. « Il faut prendre soin du corps et de sa santé, afin de se maintenir en état de servir Dieu. Le Jésuite qui remarquera qu'un mets quelconque lui est nuisible, en fera l'observation au supérieur. La macération ne sera jamais poussée au point de priver la nature de ce qui est nécessaire à son entretien. Le travail corporel ne devra jamais être accepté dans une mesure qui fatigue Tesprit et nuise au corps. Des exercices de g}^mnastique de nature à développer l'esprit et le corps sont imposés à tous, sans exception. Les veilles trop prolongées, les privations, les pénitences trop excessives sont interdites. Chacun est tenu de rendre compte du régime qu'il suit à son confesseur^ celui-ci en réfère au supérieur, dès qu'il juge que la mesure est dépassée. A chaque maison est attachée une personne chargée de veiller à l'hygiène publique.
Chaque Jésuite est tenu, au signal que lui donne la cloche, de se lever, de faire son lit et sa chambre,
â moins que la maladie ou d'importantes affaires ne Ten empêchent. Il lui est interdit de fermer sa chambre à coucher de façon qu'on ne puisse l'ouvrir du dehors ; en général, défense lui est faite de rien mettre sous clef, sans Tautorisation du supérieur. Il lui est interdit de garder de Targent ou de le faire garder par un autre. Il lui est défendu de dormir les fenêtres ouvertes, ou sans être couvert, et de sortir non vêtu de sa chambre à coucher. Il est interdit de sortir avant le lever du soleil, sans Tautorisation du supérieur; le règlement exige que Ton soit rentré avant la nuit tombante. Point n'est-il permis de manger ni de boire en dehors des heures réglementaire. La propreté est un devoir.
Le maintien dans la rue et dans la conversation est réglementé. Il est prescrit d'éviter les plis au front, au nez, afin que la sérénité extérieure rende témoignage de la gaieté intérieure. En s'entretenant avec des personnes de qualité, il faut les regarder, non dans le blanc des 3^eux, mais au-dessous. On indique exactement la façon dont il faut maintenir la tête, les mains, agiter les yeux, les lèvres, tirer la sonnette, etc. En un mot, la vie entière est régie-
mentée dans ses détails les plus infimes et les plus intimes, et soumise à une complète uniformité.
Outre les lois communes, il y a des règles spéciales pour chaque classe, pour chaque fonctionnaire de r Ordre, à commencer par les provinciaux, jusqu'au dernier des domestiques. Aquaviva s'est appliqué spécialement à parfaire la législation de la Société jusque dans ses moindres détails. Parmi ces instruc-' tions, nous relèverons celles qui concernent les confesseurs des princes; elles ont été adoptées par la sixième assemblée générale. Le confesseur n'oubliera jamais qu'il doit rester soumis à TOrdre ; s'il lui est permis d'entrer en correspondance intime avec le prince et ses hommes de confiance, la pleine et entière liberté d'action lui est cependant interdite. Si le provincial surprend un abus, il ordonne au confesseur de soumettre à son supérieur la correspondance avec le prince. Le confesseur ne se mêlera point aux affaires politiques; il ne s'occupera que des affaires de conscience du prince. Toutefois, l'Eglise romaine a la prétention de régler la vie publique et sociale tout entière; dès lors, quel est l'acte politique d'un souverain qui ne ;jmbe sous la loi
de sa conscience et qui ne puisse être un acte criminel ? — Le confesseur ne se chargera de protéger qui que ce soit ] il ne se mêlera point des affaires qui sont du ressort des ministres. S'agit-il de la cause de la religion, il tâchera d'obtenir que le prince lui-même prenne la décision, — le prince, dont la conscience a été préalablement travaillée par le confesseur. Le confesseur n'aura garde de blâmer ou de morigéner des fonctionnaires ou des gens de la cour au nom du prince ^ il évitera de faire croire qu'il exerce une grande influence, qu'il dirige le sou» verain à son gré : cette conviction, si elle venait à se répandre, nuirait beaucoup à la Société de Jésus. Au cas où l'influence du confesseur serait réelle, il tâchera d'accréditer le bruit contraire et de modérer Texercice de son pouvoir. Le prince suivra en conscience les avis de son confesseur relatifs aux aveux qu'il lui aura faits et aux abus commis souvent à l'insu du souverain, mais qui sont mis à sa charge parce qu'ils sont commis par ses fonctionnaires. Les efforts du confesseur tendront toujours à conserver les sympathies du prince, non pour sa propre personne, mais pour la Société. Dans les cas douteux, le confesseur
consulte ses supérieurs : il n'est pas tenu de garder le secret de la confession. Le confesseur peut être révoqué sans autre forme de procès, par ordre du supérieur. Enfin ces instructions, chef-d'oeuvre de ruse et d'astuce, sont communiquées à tous les princes qui demandent un Jésuite pour confesseur.
Dans les affaires politiques, la règle générale pour l'Ordre est de ne point prendre fait et cause pour l'un des partis, quand les princes chrétiens sont divisés, mais d'embrasser toutes les nations dans le même amour, puisé à la source divine.
La législation de l'Ordre, qui imposait l'uniformité à la vie extérieure de ses membres, imprimait également l'unité à leurs pensées. Des doctrines contradictoires ne sont tolérées ni dans la prédication, ni dans les conférences publiques, ni dans les écrits^ les ouvrages imprimés ne peuvent être publiés sans l'approbation du général, qui en confie la censure à trois hommes dont l'orthodoxie et le sens droit sont éprouvés. L'on serait donc en droit de rendre l'Ordre tout entier responsable de tout livre publié au su et au vu des supérieurs. Une pareille conséquence a paru gênante aux Jésuites, qui ont cherché à justifier la So-
ciété des attaques dirigées contre les doctrines excessives des auteurs approuvés par elle. Mais la faiblesse de leur défense éclate dans la réponse du père Daniel aux Lettres de Pascal. Il dit que le général ne lit pas tous les livres publiés par TOrdre ; bien au contraire, il confie le soin de F approbation et de la censure au provincial, qui, à son tour, se laisse guider par le jugement d'une commission instituée à cet effet. De son côté, la commission prend pour règle de ses jugements les principes généralement admis aux universités et dans les écoles. Daniel ne s'aperçoit pas que cette argumentation fortifie le reproche; il s imagine qu'il est en droit d'en conclure que les livres imprimés avec approbation n'expriment pas l'esprit de la Société.
Tout acte contraire aux vœux prononcés implique un péché mortel*, la transgression des dispositions des Constitutions est un péché mortel alors seulement que ie supérieur en ordonne l'observation au nom de Jésus-Christ ou en vertu de la loi d'obédience. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ce passage si souvent mal interprété : « Visum est nobis. . . nullas constitutiones, declarationes vel ordinem ulliim vi-
vendî posse obligationem ad peccatum moi^tale vel^ veniale inducere^ nisi Supej^ior ea in nomine Do' mini Nos f ri J.-CJi. vel in vir tute obedientiœ Juberet. »
L'organisation de la Société de Jésus a trouvé de tout temps des admirateurs enthousiastes, comme, par exemple, Thistorien Jean de Müller. En effet, elle concourt parfaitement au but de la guerre faite aux hérétiques et aux infidèles, et de la domination du monde au profit de l'Eglise romaine. Tout est calculé pour faire de chaque membre un instrument mécanique, très-souple et très-résistant -, de la Société tout entière une phalange remplie d'enthousiasme, d'une ardeur prête à tous les dévouements, d'une sainte colère, d'un mépris intrépide de toutes les misères et de tous les biens de la vie. De pieux mobiles, des inspirations morales ont contribué, avec une grande habileté politique et un grand art législatif, à la construction de cet édifice. Cette or« ganisation ressemble à un bouclier à anneaux solides, assez fort pour rendre invulnérable celui qui le porte, assez élastique pour permettre tous les mouvements et s'y plier rapidement et sûrement. Elle
permettait de se débarrasser du lest dangereux des membres inutiles et de retenir, même contre leur gré, des hommes pleins de talents. Elle étendait la domination de la Société au delà de ses limites naturelles, ou plutôt elle donnait une certaine flexibilité, une certaine fluidité à ces limites. Aucun membre ne pouvait accepter, par exemple, de dignité ecclésiastique, sans Tassentiment du général ; cette autorisation une fois accordée, Tex-Jésuite, promu à de hautes fonctions dans FEglise, n'échappait pas pour cela à la domination de TOrdre ; il jurait devant Dieu de suivre en tout temps Tavis du général ou du conseiller que le général lui désignerait. La disposition de la constitution, en vertu de laquelle des membres congédiés peuvent être réadmis dans l'Ordre, permet de les renvoyer en apparence dans le monde et de les séculariser, tandis qu'en réalité ils restent toujours placés sous la juridiction du général, qui les rappelle dès qu'il le juge opportun ou nécessaire. Ce procédé était appliqué surtout avec avantage, lorsqu'il s'agissait de capter des héritages : en sécularisant un membre pour l'apparence, on lui assurait son droit d'héritage dans la société laïque \ l'hé-
ritage fait, on le rappelait dans TOrdre. Alors même qu'un Jésuite avait quitté FOrdre avec Tassentîment du général, il n'échappait pas aux prises de la Société : elle déclarait au besoin que l'autorisation avait été surprise, le libéré était poursuivi, arrêté et réintégré dans la Compagnie.
C'est à cette organisation que l'Ordre a dû nonseulement ses succès dans des circonstances favorables, mais encore son existence et son influence dans des temps critiques : elle n'était pas un obstacle, mais un appui pour les pratiques des gouvernements animés d'intentions peu droites. Il se forma au sein de l'Ordre, en vue de l'application habile de ses statuts, une politique particulière dont les secrets étaient réservés aux initiés. Lorsque Miranda, provincial de la Castille, eut été nommé assistant du général à Rome, il écrivit à un de ses amis : « Avant d'avoir été à Rome, oîi j'ai été initié à tous les se« crets, j'ignorais ce qu'est notre Société. Le gouvernement intérieur de notre Compagnie est une étude spéciale à laquelle les provinciaux eux-mêmes n'entendent rien. Il faut être revêtu des fonctions que j'exerce, pour en avoir même la plus légère teinte. »
Un mélange de piété et de diplomatie, d'ascétisme et d'esprit mondain, de mysticisme et de froid calcul : tel avait été le caractère de Loyola, telle fut la marque de l'Ordre. Quiconque ne verrait qu'un de ces traits de la physionomie de la Compagnie, serait incapable d'expliquer le grand rôle qu'elle a joué dans l'histoire. La piété, l'ascétisme, le mysticisme lui ont donné l'enthousiasme, le courage, la force de tout risquer pour arriver à son but, de braver tous les dangers, de supporter toutes les épreuves. Le principe des Constitutions^ en vertu duquel les Jésuites sont tenus de rechercher la vertu avant la science, n'est pas resté à l'état de simple précepte; il a été souvent suivi et appliqué. Dès Tan 1547, Loyola a formulé dix règles de conduite, dont l'une défend de rien faire, de rien méditer qui ne se puisse avouer devant Dieu et devant les hommes, de jamais remettre le bien, si mince qu'il soit, dans l'espoir de faire mieux le lendemain.
A côté de l'obéissance absolue, Loyola eut surtout à cœur de faire conserver la chasteté par les membres de l'Ordre. Il l'envisageait comme une nécessité au point de vue non-seulement de la vie spi-
rituelle, mais encore de la guerre spirituelle, qui exige rintégrité des forces corporelles. Il a donné en conséquence une série de préceptes destinés à dompter les appétits de la chair. Il exhorte à éviter la paresse, à apporter de la prudence dans le commerce avec le monde extérieur, à veiller sur ses yeux, sur ses oreilles, à dominer l'imagination en se livrant à des pensées graves, à se macérer, à accomplir de durs travaux, etc. On ne parlera aux femmes que dans les cas inévitables, en pleine rue, en baissant les yeux, dans des termes aussi brefs que possible. On ne visitera les femmes malades qu'en se faisant accompagner d'un frère de TOrdre; la confession des femmes sera reçue derrière un grillage, on l'expédiera aussi rapidement que possible. La Société n'entretient de rapports avec aucun Ordre de religieuses.
Hoffœus, dans un mémoire adressé aux Jésuites de Munich, à la fin du seizième siècle, se plaint de l'inobservance des préceptes concernant la chasteté; il dit que Ton a fait les plus tristes expériences avec des confesseurs appartenant à la Société. L'ex-Jésuite Jarrige, on le sait, a cherché à mettre en suspicion la chasteté de ses confrères. En somme, il faut
rendre cette justice à l'Ordre, que Timpureté Ta souillé moins que toutes les autres confréries, en dépit de quelques incidents honteux, comme Thistoire bien connue du père Girard et de la Cadière, en Tan
Du reste, des abus nombreux se produisirent de bonne heure dans la Société. L'Ordre, tendant â conquérir le monde au profit de la papauté , devait accommoder sa tactique à toutes les situations; Tesprit d'intrigue et la violence devenaient dès lors les leviers indispensables de son activité, la corruption était inévitable. Cette déviation ne pouvait échapper à l'œil vigilant du général, et si Ton tâchait de la cacher aux yeux du monde, Ton tendait à y remédier au sein de TOrdre. Loyola avait recommandé aux Jésuites de ne point se mêler des affaires temporelles et de s'abstenir de la politique; cela ne Pavait pas empêché de favoriser leur tendance à se faire les confesseurs des princes, et d'imposer ces fonctions à ceux qui les refusaient. La cinquième congrégation générale interdit de se mêler des affaires d'Etat, d'entrer dans l'intimité des princes et d'éviter même l'apparence de relations entretenues avec des souve-
rains, tout cela sous peine de perdre son droit de vote Et d'être déclaré indigne de revêtir des fonctions ecclésiastiques. S'il se trouve des Jésuites inclinant à se mêler de cette sorte d'affaires, le provincial, averti par le supérieur, les éloignera du poste qui les expose â ces tentations. « Notre père Ignace, d'heureuse mémoire, s'écrie Hoffccus, a prévu que l'immixtion de la Compagnie dans la politique attirerait sur elle toutes sortes de maux. Cet abus retarde nos travaux, et nous attire des haines violentes. Des expériences nombreuses nous ont appris que Dieu, dans ces affaires, n'est pas avec nous; partout où les nôtres, cédant aux prières ou. aux menaces des potentats et des papes, se sont ingérés dans la politique, leur cause a toujours subi un échec. »
Aquaviva, tout en favorisant l'esprit d'intrigue dans l'Ordre, se vit dans la nécessité de combattre ce mal dans ses Inditstriœ ad curandos animœ morhos. Il y a déposé l'aveu que la maladie de la mondanéité et le désir immodéré de se concilier la faveur des cours ont envahi la Société et que, sous prétexte de pousser les princes, les prélats et les grands de la terre à servir Dieu, le prochain et
- i3i rOrdre, elle poursuit exclusivement ses propres intérêts. Charles Borromée écrit à son confesseur que la Compagnie de Jésus, gouvernée par des chefs plutôt politiques que religieux, devient trop puissante pour conserAer la modération et la soumission nécessaires; son influence lui vaut des amitiés fanatiques et d'irréconciliables inimitiés ; elle dirige les rois et les princes, elle gouverne les affaires temporelles et les affaires spirituelles; la pieuse institution a perdu l'esprit qui ranimait primitivement; il faudra en venir à la supprimer. » Clément VIII reproche aux Jésuites des doctrines nouvelles, excessives; Pesprit d'intrigue, l'orgueil, l'abus du confessionnal pour pénétrer tous les secrets, l'obstination à défendre des fautes commises, au lieu de les réparer. Avant lui, le général François Borgia avait, dans un écrit encyclique, exprimé la crainte que la Société ne dégénérât par l'orgueil et l'ambition, et que le temps n'arrivât où personne ne serait plus maître de dompter ces mauvaises passions. Cet écrit étant désagréable aux Jésuites, ils le remanièrent dans les éditions postérieures et supprimèrent le passage que nous venons de citer.
Ni les avertissements, ni les expériences faites ne détournèrent FOrdre de la politique : sa vocation, qui est d'être la force armée de F Eglise militante, le poussait constamment dans cette voie. Il n'est donc pas téméraire de l'affirmer : le but même proposé à la Société a été fatal à son développement intérieur, à son histoire extérieure.
Dans un manuscrit italien qui se trouve à Paris et qui date probablement du temps du général Aquaviva, un inconnu dépeint les pratiques des Jésuites d'après des observations faites sur le vif. Le manuscrit est intitulé : Instî'uttî07ie ai Pî'mcipi délia maniera con la qiiale si governano li Padri Jesuiti (i). On y lit ce qui suit : « Parmi les rapports des provinciaux, il en est qui ont pour objet les penchants et les intentions des souverains; le général et le collège des assistants de Rome sont donc mis en mesure d'avoir un aperçu continu de la situation politique générale, et de conformer la conduite de l'Ordre à ses intérêts. La confession, notamment, est le moyen par lequel la Compagnie se procure des renseigne-
(i) Bibliothèque nationale, fonds italien, n» 986.
— i33 ments que les princes payent d'ordinaire au poids de Tor à leurs ambassadeurs et à leurs espions, et qui ne coûtent aux Jésuites que l'affranchissement de leurs lettres. Par la même voie, ils s'instruisent des dispositions des sujets; ils connaissent les personnes qui sont favorables au prince et celles qui ne le sont pas. Quant aux Jésuites laïques qui sont affiliés à la Société de Jésus et qui obéissent au moindre de ses ordres, ce sont pour la plupart des hommes et des femmes de qualité, des veuves, de riches négociants. Ils fournissent à la Compagnie des ressources considérables en or et en argent. Les femmes surtout, à qui les Jésuites enseignent le mépris des richesses, leur donnent des perles, des vêtements et de gros revenus. Une autre catégorie de Jésuites, laïques ou ecclésiastiques, vivent dans le monde, recevant de l'Ordre des pensions, des abbayes, des prébendes. Ils font vœu de revêtir l'habit de l'Ordre au moindre signal du général, et portent en conséquence le nom de Jésuites m voto. La Compagnie les entretient auprès des souverains et des personnes marquantes de tous les empires et de toutes les provinces, en qualité d'espions chargés de faire au gêné-
rai le rapport le plus détaillé sur les délibérations des conseils secrets et privés. — A Rome, les Jésuites entourent les cardinaux, les ambassadeurs, les prélats, s'informent jour par jour de ce qui se passe, et cherchent à tourner les événements à leur profit, de sorte que les affaires les plus importantes prennent souvent une autre issue que celle que désirent les princes. La plus grande partie des affaires de la chrétienté passent par leurs mains. Ils ont arraché à Grégoire XIII Tordre donné à tous les légats et à tous les nonces de prendre des Jésuites pour compagnons et confidents. — Dans le but de gagner F amitié des princes de la terre et de l'Eglise, ils. feignent de tout tourner à leur profit. Ils attirent les hommes de talent dans la Société, et les expulsent quand ils se montrent incapables ou affaiblis par la maladie, à moins qu'ils n'attendent un héritage. Ils font semblant d'être beaucoup plus en fa\'eur auprès des souverains qu'ils ne le sont réellement, afin de s'attacher les ministres et tout ce qui dépend de ces hauts fonctionnaires. Quelques-uns d'entre eux ont déclaré ouvertement que leur général est plus puissant que le pape, et d'autres se sont vantés de faire des cardi-
- i35 naux, des nonces, des gouverneurs à leur guise. Ils accréditent le bruit qu'ils sont er> position de servir tous leurs partisans et de ruiner tous leurs ennemis. En réalité, ils accordent leur protection auprès des souverains non pas aux personnes qui la méritent et qui sont attachées au prince, mais à celles qui servent les intérêts de TOrdre. Ils répandent en outre la croyance que toutes les personnes en faveur auprès du souverain doivent leur position â la protection de la Société; de la sorte, ils font leurs dupes, non-seulement des souverains, mais encore de leurs sujets. Les Jésuites investis de la confiance du souverain prennent, dans toutes les affaires importantes, Pavis du général et le suivent, qu'il soit utile ou non au prince. Ils feignent, en tout état de cause, d'être soutenus par la Société tout entière. C'est ainsi que Parsons s'éleva contre l'accession du roi d'Ecosse au trône d'Angleterre, tandis que Critonius et d'autres Jésuites l'approuvèrent : ils feignaient d'être divisés, mais le général dirigeait toute cette discussion dans le but de se concilier la faveur du successeur au trône, quel qu'il fut. — Enfin, les Jésuites, contrairement aux lois de l'Eglise, font le
commerce des perles, des rubis et des diamants qu'ils rapportent de l'Inde; ce sont eux qui fournissent la plus grande partie des pierres précieuses que Ton V'end à Venise. ->
Nous devons mentionner encore les Monita secret a Societatis Jesu. On y trouve des instructions relatives à la pratique à suivre dans les affaires les plus importantes de l'Ordre ; elles ne sont communiquées que sous le sceau du plus profond secret, à un petit nombre de membres éprouvés et sûrs, La première édition a paru en 1612. à Cracovie, sous le titre de Mo7iita privata Societatis Jesu; l'ouvrage a été complètement remanié et considérablement augmenté au cours du dix-septième siècle; on a donné à cette dernière édition le nom de Monita sécréta., en opposition à la première, qui a pour titre Monita aurea, ou Arcana Monita., outre celui de Monita privata. Comment l'existence de ces instructions secrètes a-t-elle été découverte ? Tantôt c'est le duc Chrisiian de Brunswick qui les a trouvées au collège des Jésuites de Paderborn; tantôt on les a découvertes chez les Jésuites d'Anvers, tantôt à Padoue, puis à Prague; enfin, eues
- i37auraient été enlevées sur un navire allant aux Indes orientales. Le rédacteur aurait été le général Claudius Aquaviva. Les Jésuites n'ont pas manqué de crier à Tinauthenticité de cet « écrit mensonger^ » Adam Janner, Gretzer et Forer ont cherché à prouver que c'était un faux audacieux. Gretzer déclare que rOrdre n'avoue point et n'avouera jamais ces Monita pi^ivata^ et qu'aucun de ses membres n'en a jamais vu un exemplaire ou une copie. Gretzer en fait cependant l'aveu : l'auteur n'est pas aussi ignorant qu'on pourrait le croire; il a peutêtre appartenu à la Société, il en sera sorti, mais il n'en a jamais fait partie intégrante, car, dans ce cas, il y serait resté. Les Jésuites supposaient généralement que l'auteur des Monita sécréta était un ex-Jésuite qui les aurait publiés pour se venger d'avoir été congédié. On est amené à admettre cette hyj. -^thèse quand on considère que le recueil s'occupe à divers endroits du principe et des détails de l'exclusion-, il insiste, en outre, sur les artifices et hs intrigues au moyen desquels on ruine les membres expulsés. Il faut observer toutefois que cet exposé même est un argument très-fort contre l'authenticité
^ i38 ~ de ces instructions : est-il probable, en effet, que ron ait révélé aux membres, même les plus éprouvés et les plus profondément initiés, des manœuvres qui pouvaient se tourner contre eux, puisque les profès des quatre vœux eux-mêmes étaient expulsés au besoin? L'on aurait instruit dès Tabord quelques membres des mesures qui seraient prises à Toccasion contre eux par les chefs de F Ordre ! Cette pratique contradictoire en soi n"'eût pas été conforme à Thabileté bien connue de la Société, car elle eût mis les initiés en mesure de se prémunir contre les persécutions que Ton dirigerait contre eux. Maintenant, que Fauteur ait eu une connaissance intime et profonde de FOrdre, cela ressort non-seulement de Faveu de Gretzer, mais encore du contenu de son écrit. Quant à la vérité de F assertion, que nul Jésuite n'avait jamais vu une copie des Monita avant que la presse ne les eut publiés, je n'en doute en aucune façon. La collection des manuscrits de la bibliothèque de Munich possède deux codes de Monita privat a; Fun a été trouvé au couvent des Cisterciens d'Alderspach, il est écrit de la main d'un Jésuite et date du temps du général Goswin Nickel
— iSg — {1652-1664) ou, ce qui est plus probable, de la fin du dix-septième siècle ou du commencement du dix-huitième. A la fin de cette édition on a inscrit ces mots : Per hœc non fotest laudari Dens. L'autre manuscrit a été trouvé, il y a peu d'années, dans une armoire secrète de Téglise Saint-Michel de Munich, qui appartenait autrefois aux Jésuites. Il date de Tan lySS et n'a pas les caractères d'une main de Jésuite. L'existence de ces deux recueils ne prouve pas que les Monita soient nés au sein de la Sociité ; les Jésuites ont pu les acquérir simplement dans Tintérêt de la défense. Selon moi, les Monita sont inauthentiques ; ils sont une satire de l'Ordre. Mais ils contiennent une peinture, faite sur le vif, de la façon dont les Jésuites s'insinuaient dans les villes et dans les divers pays, séduisaient les princes et les puissants de l'Eglise et de ce monde, enlevaient leur influence aux autres ecclésiastiques, augmentaient leurs trésors et leurs revenus, etc. Il faut le dire cependant : le Jésuite intrigant n'avait pas besoin de ce guide du vol; dans les mains d'un homme moins habile, ces instructions, parfois un peu maladroites, n'auraient provoqué que trop facilement le scandale.
Dans les Monita sea^eta surtout il ne manque pas de passages prouvant que nous avons ici affaire à une satire : « Les nôtres fondent des collèges dans les villes riches seulement, car le but de notre Société est l'imitation de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, qui recherchait de préférence les localités peu importantes. » — « L'augmentation des biens temporels de la Société com.mencera l'âge d'or. » Enfin il semble difficile de concilier avec la piété sincère que l'on remarquait chez des milliers de Jésuites, des instructions telles qu'on en trouve dans les Monita et qui ne conviennent qu'à une bande de brigands retors et sournois. En les imputant à l'Ordre, on lui a fait plus de bien que de mal, car toute exagération , toute injustice nuit à l'agresseur et non pas à sa victime.