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CHAPITRE II

Missions et conversions. Le colle'ge germanique-hongrois. Possevin et les massacres dans le Pie'mont. Les massacres dans la Galabre. Les Jésuites et Venise. Les Jésuites en Toscane et à Parme, dans les Deux-Siciles et dans la Sardaigne. Les Jésuites en Allemagne et en Autriche. Les Jésuites pendant la guerre de Trente ans.

L'Ordre remporta en peu de temps des avantages surprenants sur le protestantisme. Le mouvement rénovateur fut étouffé en Italie et refoulé, en Allemagne, dans les contrées du Nord. « Lorsque les Jésuites arrivèrent au secours de la papauté, dit encore JMacaula}-, ils la trouvèrent compromise au dernier point, mais à partir de ce moment, le sort de la lutte changea. Le protestantisme, qui avait tout entraîné pendant Tage précédent, fut arrêté dans sa marche victorieuse et repoussé avec une rapidité vertigineuse du pied des Alpes sur les bords de la Baltique. L'Ordre n'avait pas un siècle d'existence qu'il avait déjà rempli le monde entier des mo-

— i6o — numents de son martyre et de ses grandes luttes pour la foi. »

Après l'Italie, où le danger était le plus pressant pour la papauté, ce fut TAlleniagne, la patrie de la Réformation, le siège de l'opposition la plus vive, que les Jésuites s'attachèrent à reconquérir tout d'abord. En i55i, Loyola avait fondé à Rome le premier collège de son Ordre ; l'année suivante, il érigea le collegium germanicum^ destiné à former des jeunes gens allemands se vouant à la conversion des protestants de leur patrie. Dès la première année, le collège allemand compta 22 élèves; la seconde, ib\ on y ajouta aussitôt un pensionnat pour les jeunes gens nobles. Plus tard, on fonda à Rome une institution destinée à former des élèves hongrois ; le collège porta dès lors le nom de Colleginm germanico-himgaricum.

En Italie, les Jésuites se répandirent dans les villes et dans les campagnes et secondèrent le pouvoir séculier et l'Inquisition dans leurs efforts pour dompter l'hérésie. Ils trouvèrent un accès facile auprès des cercles élevés -, les princes les protégeaient, et plus d'une princesse se soumit aux exercices spi-

— i6i — rituels. Ils prirent part à la persécution sanglante des Vaudois au nord et au sud de T Italie. Le duc Emmanuel-Philibert de Savoie, voulant ramener ses sujets hérétiques au sein de l'Eglise romaine, avait espéré réussir au moyen d'un paisible colloque. Il avait demandé au pape Tautorisation de le réunir. Le pape déclara ne pouvoir se rappeler que la modération eût jamais produit un effet quelconque sur les hérétiques; l'expérience prouvait que le meilleur mo3^en de conversion c'était la justice envers les infidèles, et en cas d'insuccès, la force et la violence. Lainez envoya le Jésuite Possevin à la cour du duc, et il parait que ce fut sous cette influence que le prince, qui jusqu'alors avait penché pour le protestantisme, se décida à user de violence à l'égard des hérétiques. Possevin parcourut d'abord les vallées du Piémont et de la Savoie où résidaient les Vaudois, et il fit au duc un rapport sur l'état de l'hérésie dans ces contrées. Là-dessus Philibert chargea le gouverneur Pignerol de détruire ce refuge de l'erreur, et d'expulser les prédicateurs hérétiques. Ferrier exécuta cet ordre avec le plus grand zèle, et pour faire un exemple, il fit brûler les hérétiques les plus

récalcitrants. L'épouvante se répandit parmi les autres. Le duc était convaincu dès lors que la force seule pouvait remettre les rebelles à la raison. Il ordonna au sire de la Trinité de marcher contre eux à la tête de 2,000 hommes. En même temps il pria Possevin d'accompagner la troupe et de l'enflammer pour la défense des intérêts de la religion. D'après des indications contenues dans le rapport de Possevin sur sa mission, il aurait agi en inquisiteur. Il raconte, en effet, que le duc Emmanuel - Philibert exhorta les évêques à ne pas se contenter des moyens de persuasion, mais à traiter les rebelles, de concert avec les inquisiteurs, selon toutes les exigences du droit -, à châtier notamment leurs prédicateurs récalcitrants, car, « à l'instar de torches, ils ne cessent de mettre le feu aux vallées des Alpes et au reste de l'Italie. » — « Ce procédé, ajoute Possevin, n'a jamais été négligé depuis le temps des apôtres, conformément aux édits de l'Eglise, des empereurs, et à une antique coutume (i). » — « On a donc exécuté deux ou trois prédicateurs venus du

(i) Iter litteranum per Italiam ab anno, 1 753-1757, Venet. 1762, p. 279.

— i63 — dehors. » — Ceci arriva en Tan i56i. Plus tard, Posseviii chercha à pousser également le roi de France à faire une razzia de Vaudois ; il déclara en présence du gouverneur de Turin que si Ton ne s'opposait à temps aux progrès de cette malheureuse secte, elle deviendrait tellement redoutable que toute la puissance du roi ne suffirait pas pour Texterminer. A la mcme époque on dirigea une des plus cruelles persécutions contre les \^audois de Casai di San Sisto, et de Guardia Fiscalda dans la Calabre. Nous trouvons des détails épouvantables dans trois lettres d un témoin inconnu, datées de Montalti, des 5, II et 12 juin i56i. Dans la première de ces lettres, Ton nous dit que plus de i ,400 hommes et femmes de Guardia ont été arrêtés et jetés en prison à Montalti. « Ils demandent grâce, et prétendent qu'ils ont été séduits par le diable. » On a incendié leurs maisons, détruit leurs biens, ravagé leurs vignobles. L'auteur de la lettre est ému de compassion pour les souffrances de ces malheureux. Mais, dit-il, si Dieu ne souffle pas la pitié au coeur de Sa Sainteté, on fera sévère justice. San Sisto est réduit en cendres et 60 de ses habitants ont été pendus. Dans la

lettre du 1 1 Juin nous apprenons que Ton commence à faire « sévère justice. » Plusieurs de ces malheureux sont enfermés dans une maison. Le bourreau arrive, saisit Tun après Tautre, leur bande les yeux et les conduit sur une place spacieuse, non loin de la maison. Le bourreau force Tun des condamnés à s'agenouiller, il lui coupe la gorge avec un couteau, et le laisse gisant à terre dans cet état. Il ôte ensuite le bandeau au cadavre sanglant, et passe avec le couteau sanglant à un autre, qui est égorgé de la même façon. L'auteur du récit a vu exécuter ainsi 88 de ces victimes. Les vieux, dit-il, allaient gaiement à la mort; les jeunes, en tremblant. A moins de contre-ordre du pape ou du vice-roi : on devra les écarteler tous et les pendre Tun à côté de Tautre, mano a ma?io^ sur la route, jusqu'à la frontière de la Calabre. De même. Ton a conduit aujourd'hui loo femmes à la torture et puis à la mort. — Enfin, la lettre du 12 juin nous apprend que dans l'espace de onze jours l'on a exécuté 2,000 hommes, condamné 1 ,600 à la prison et massacré plus de 1 00 à la campagne. Les persécutés étaient des gens ignorants, venus pour la plupart de l'étranger. « Ils

— i65 mouraient ainsi au sein de F Eglise, » nous dit en finissant notre auteur (i).

Le pape au cœur insensible s'appelait Pie IV.

Les Jésuites furent mêlés à ces massacres; ils s'occupaient de convertir les victimes, et c'est à leur inter\'ention que Ton devait la résignation avec laquelle les malheureux marchaient à la mort. L'historiographe de l'Ordre rapporte que des nombreuses victimes, 88 avaient été massacrées en vain en un jour; « mais ceux que Xavier confessa et prêcha^ moururent dans de bonnes dispositions. Ils ne regrettaient qu'une chose : c'était d'avoir eu si tard de pareils maîtres ; s'ils les avaient connus deux mois plus tôt , ils ne se seraient pas rendu coupables de pareils égarements. »

Dès sa fondation, TOrdre avait été accueilli à Venise; il y avait été comblé de biens. Mais en 1606, Paul V étant entré en conflit avec la république, les Jésuites se rangèrent du côté du pape,, défendirent ses prétentions et refusèrent de célébrer l'office divin dans le pays frappé d'interdit. Ils furent

{i)Archivio storico-italiano, Firenze, 1846, IX, igS sq.

- i66 — bannis, et même après la conclusion de la paix, on leur défendit Tentrée du pays. Les Jésuites exaspérés prêchèrent dans plusieurs villes de Tltalie contre Venise, répandirent partout des écrits dirigés contre la république*, et cherchèrent, par des lettres, à pousser leurs partisans â Venise à la résistance la plus opiniâtre au gouvernement. Ils tâchèrent surtout de gagner les femmes et les fils^ les femmes, ils les engageaient à cesser tout rapport marital ; les fils, à refuser toute obéissance. Ils se glissèrent à Venise sous des déguisements divers, — c'est Sarpi qui nous Tapprend, — et s'efforcèrent d'y conserver leurs adhérents, d'arracher de l'argent â des veuves superstitieuses et à d'autres gens riches. Ils auraient même mis tout en oeuvre à Constantinople, pour pousser les Turcs à la guerre contre la république ! (i) Venise , épuisée par la guerre contre les Turcs et contre l'île de Candie, désirait gagner l'appui du pape et de la France : Alexandre VII posa pour condition le rappel des Jésuites; il eut lieu. Cependant on ne les réintégra pas dans la possession de

(i) Voir une lettre de Sarpi à J. Le Chasser, du 27 mars 16 12 chez Le Bret, IH, 542.

- i67leurs biens confisqués; ils durent se résigner à acheter la maison où ils s'établirent. La république décida qu'aucun membre de l'Ordre ne pourrait résider plus de trois ans sur ses terres.

En Toscane, les Jésuites n'eurent jamais beaucoup d'influence-, on s'y faisait un point d'honneur de leur tenir tête-, ils étaient en lutte perpétuelle avec le clergé séculier et les Dominicains. Dans le Piémont^ à la cour des Farnèse de Parme, ils furent trèspuissants en qualité de confesseurs du prince. L'échec qu'ils avaient subi à Venise leur avait enseigné la prudence. Lorsqu'un conflit s'éleva entre Urbain VIII et le duc Edouard de Parme, que ce dernier eut été frappé d'excommunication et ses Etats d'interdit, les Jésuites, qui avaient acquis beaucoup de richesses dans le pays, ne tinrent nul compte de ces édits afflictifs et prirent fait et cause pour le duc. En i55i ils étaient venus à Naples, y avaient trouvé un accueil sjmipathique et avaient conquis rapidement les faveurs de la noblesse, qui les combla de donations. Giannone assure qu'en moins d'un siècle ils surent acquérir des biens immenses dans la ville et dans tout le royaume de Naples \ au commence-

— i68 — ment du dix-septième siècle ils ne dépassaient pas le chiffre de 21, mais leurs collèges, bâtiments d'une grandeur étonnante, étaient au nombre de 293, « Ajoutez-y, dit Giannone, les autres collèges qu'ils ont construits jusqu'à nos jours, et vous vous convaincrez que nul Ordre n'a jamais acquis autant de terres ni assemblé autant de richesses en un siècle et demi que la Société de Jésus (i). » En 171 5, les Jésuites durent quitter pour la première fois le royaume des Deux-Siciles, et leurs biens furent mis sous séquestre, parce qu'ils avaient pris fait et cause pour le roi, dans sa querelle avec le pape. En 1727,1e roiV^nor- Amédée de Sardaigne défendit aux membres des confréries de tenir des écoles publiques : cette mesure frappa les Jésuites au plus vif.

En 1 540, le Jésuite Le Fèvre visita les bords du Rhin allemand, et l'année suivante, Bobadilla et Le Fay le suivirent en Allemagne. Les deux derniers gagnèrent rapidement les sympathies du duc Guillaume IV de Bavière et de l'empereur Ferdinand P'. Guillaume appela en 1 549 des membres de l'Ordre à

(i) Histoire civile du royaume de Naples, IV, 184.

professer la théologie à Tuniversité d' Ingolstadt; son successeur Albert Y fonda en 1 5 67 un collège de Jésuites dans la même ville, et deux ans après, un autre collège à Munich. Les nouveaux arri\'és obtinrent en i558 l'introduction de Tlnquisition en Bavière, dans le but d'extirper le protestantisme. Les protestants qui refusèrent de se laisser convertir furent tous expulsés, et les magistrats qui les auraient tolérés, auraient été frappés des peines les plus sévères. Albert songea également à rétablir le catholicisme dans le duché de Bade, et il exécuta ses desseins en 167,0 et en iS-ji.

Ferdinand accueillit les Jésuites à Vienne en 1 55 1 ; il leur fit des donations considérables et ouvrit un vaste cercle à leur activité. En 1 558, ils reçurent l'autorisation d'enseigner et de prêcher dans tous les pays héréditaires de l'empire, et on leur assigna à Jamais deux chaires de théologie de l'université. En i559, ils étaient en mesure d'installer une imprimerie pour leur compte, et en i562, leur nombre était à Vienne de quatre-vingts.

Le protestantisme avait pris une extension extraordinaire en Autriche-, à l'arrivée des Jésuites, c'était

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â peine si la vingtième ou la trentième partie de la population appartenait encore au catholicisme. Les moines n'étaient plus qu'un objet de la risée publique. Dans l'espace de vingt ans, pas un prêtre n'était sorti de la haute école de Vienne, et plus de trois cents paroisses étaient sans desservant.

Ferdinand, inspiré par Pierre Ganisius, érigea également un collège de Jésuites à Prague, et quelques années après, il dota le Tyrol et la Hongrie de la même institution. L'Ordre ne tarda pas à prendre pied dans l'évêché d'Augsbourg -, le cardinal-évêque Othon Truchsess de Waldbourg lui transmit en i563 l'université nouvellement fondée de Dillingen, ainsi que le séminaire, et créa un collège de Jésuites, qu'il combla de dotations. En 1579, les Jésuites pénétrèrent dans la ville d'Augsbourg et y fondèrent un collège et un g;ymnase (lycée). L'évêque de Wurzbourg leur adressa un appel en r564, l'archevêque Daniel de Mayence en i568, l'évêque de Trêves en lôyo et l'abbé de Fulda en iSyS. En i58i ils s'établirent à Cologne, à Coblence, à Spire ; en 1 589, ils fondèrent un collège à Regensbourg, en 1 589 à Munster, en 1695 à Hildesheim, en 1596 à Pader-

— lyi — born, en 1604 à Constance, en 161 2 à Bamberg, en 161 3 à Passau, en 16 16 à Eichstœdt. Leurs centres d'opérations étaient Vienne, Cologne, Ingolstadt; de Menne, ils rayonnaient sur tout Fempire d'Autriche ; de Cologne, sur tous les pa3's du Rhin^ d' Ingolstadt, sur toute l'Allemagne du sud. Partout oià ils se montraient, c'en était fait de la tolérance religieuse.

En 1554, Pierre Canisius publia sa SonDite de la dœtrine chrétienne. Cet ouvrage fut traduit en plusieurs langues et eut un succès tel, que cent-trente ans après la première édition, on en compta quatre cents. De ce livre, on tira un catéchisme à l'usage des catholiques allemands-, la polémique contre le protestantisme y était très-vive. En iSyS, les Jésuites entreprirent la lutte avec la Réformation dans le domaine de l'abbé de Fulda; ils retendirent l'année suivante à 1' Eichsfeld, par ordre de l'archevêque de Mayence. L'archevêque de Trêves, l'évêque de Worms prêtèrent également la main à l'extirpation de l'hérésie. Après la chute de l'archevêque Gebhard,. de Cologne, le parti catholique-romain du Rhin et de la Westphalie releva, la tête et fit promptement

échec aux partisans de la nouvelle doctrine. En i586, révêque Jules de Wurzbourg ramena, avec Taide des Jésuites, soixante mille hérétiques dans le sein de r Eglise. La force a contribué beaucoup à ces conversions. Il faut toutefois le reconnaître : une •grande part du succès revient à Faction morale de la Société de Jésus. Polémique théologique, éloquence pénétrante, pieux exemple, dévouement sympathique, pompes religieuses, elle employait tous ces moyens avec un zèle inépuisable.

Maximilien II d'Autriche, inclinant dans son for intérieur vers la Réforme, n'accorda point de faveurs particulières aux Jésuites. Il les préserva, par esprit de tolérance, de Texpulsion, mais sous son gouvernement, ils ne purent fonder qu'un seul collège. Ils furent plus heureux sous le règne de Rodolphe II. Ce prince avait été élevé à la cour de Philippe II et y avait contracté une haine âpre de l'hérésie. Il combla les Jésuites de ses dons, et il leur ouvrit l'accès de toutes les villes de la monarchie. En i58i, ils fondèrent un collège à Brunn et pénétrèrent dans laSilésie; en i585, l'empereur les autorisa à rentrer dans la Hongrie, d'où son père les avait expulsés.

En iSyo, Parchiduc Charles de Styrie adressa un appel à la Société de Jésus-, il lui transmit en i SjS un collège à Grœtz et éleva ce collège au rang d'une université en i585. Les membres de TOrdre acquirent une influence sans limites sous Tarchiduc Ferdinand. Il avait été leur élève à Ingolstadt et à Grœtzet s'appelait lui-même un fils de la Compagnie de Jésus. Lors d'un pèlerinage à Loretto, il avait prononcé, devant l'image de la Vierge « sa généralissime, » le vœu de faire une guerre d'extermination au protestantisme. Arrivé au pouvoir, il tint sa promesse. Les commissaires de l'Inquisition parcoururent pendant cinq ans la Styrie pour netto3'er le pays par l'exécution et l'expulsion des protestants, par la destruction de leurs églises et de leurs écoles. Ferdinand, élève reconnaissant des Jésuites, continuant à se confesser humblement à eux, n'avait rien à leur refuser ; son unique préoccupation était de leur assurer une prospérité toujours plus grande. Il agrandit le collège de Gr£etz, prépara un établissement pour l'Ordre à Laybach, lui conféra la riche seigneurie de Mullstadt, avec l'exemption des droits de douane et les droits de souveranieté les plus étendus, fonda des collèges

à Klagenfurt et à Léoben, fit élever de magnifiquîs bâtiments pour Tuniversité de Graetz. Lorsqu'il fut devenu empereur, il ne mit plus de bornes à sa munificence. Il remit l'université de Vienne entre les mains des Jésuites, en la réunissant au collège qu'ils possédaient dans cette ville; il les autorisa à pourvoir selon leur bon plaisir aux chaires des facultés de théologie et de philosophie \ il leur donna sans trêve ni relâche des biens en Bohême, en Moravie et en. Silésie ; Ton a prétendu qu'ils avaient attiré à eux le tiers des revenus de la Bohême. Ferdinand provoqua l'érection de collèges à Olmiitz, à Brunn et dans d'autres villes de la Moravie. Il réunit l'université de Prague au collège des Jésuites de cette ville; il ordonna que le recteur du collège fiât toujours recteur de l'université et directeur suprême de l'enseignement en Bohême; toutefois, l'archevêque de Prague résista énergiquement à ces entreprises et empêcha l'Ordre de remporter autre chose qu'une victoire nominale. L'enrichissement de la Compagnie de Jésus se fit aux dépens d'autres Ordres, notamment de celui des Bénédictins. A la suite de l'édit de restitution, toutes les fondations catholiques

attribuées aux protestants depuis le traité de Prague furent rendues à leur première destination. Un grand nombre de biens devaient faire retour aux Ordres dépouillés, mais les Jésuites mirent tout en œuvre pour déterminer Ferdinand à les leur attribuer, au lieu de les rendre aux possesseurs antérieurs. De cette façon, ils réussirent à accaparer des possessions considérables, surtout en Bohème; une polémique très-vive s'engagea à ce sujet entre la Société de Jésus et les représentants des droits des autres Ordres; la controverse ne fut pas à Thonneur des Jésuites. Les trois évêques-électeurs de l'Allemagne et Maximilien I" de Bavière intervinrent en faveur des anciens Ordres, et adressèrent une lettre collective au pape, le priant de défendre leur droit de propriété contre les intrigues des Jésuites. La querelle dura presque un quart de siècle; la paix de Westphalie mit fin au scandale en attribuant un grand nombre de ces biens aux protestants.

On raconte que les Jésuites s'étonnèrent eux-mêmes de la prodigalité de Ferdinand. « Prenez toujours, s'écria Tempereur, prenez toujours, vous n'aurez pas toujours des protecteurs tels que moi, » L'Image

même exprime la crainte que la munificence de Ferdinand et des princes bavarois n'ait dépassé la juste mesure.

Les insinuations des Jésuites et Texemple de Tarchiduc Ferdinand déterminèrent Tempereur Rodolphe II à entreprendre une vaste contre-réforme en Autriche, en Bohême et en Hongrie. A Salzbourg, Tarchevêque n'avait pas manqué, en 1 588, d'expulser, sur l'avis des Jésuites, les protestants qui refusaient de rentrer dans le giron de l'Eglise catholique. Mais en Hongrie, où presque toute la population avait passé au protestantisme , l'entreprise rencontra de fortes résistances. Il y eut un soulèvement si menaçant que Rodolphe ne sauva sa couronne qu'en accordant la liberté de religion. Toutefois les Jésuites, qui avaient été contraints de quitter la Hongrie, ne pouvaient consentir à tolérer le protestantisme; ils cherchèrent à pousser l'empereur plus avant dans la voie périlleuse où il s'était engagagé. Le Jésuite Jean de Meilen trouva un expédient : l'empereur n'étant pas en mesure d'exterminer les hérétiques, devait, avec des réserves mentales, s'abstenir de l'emploi de la violence, et tolérer Thé-

résie jusqu'à ce que ses forces accrues lui permissent de Textirper.

L'attitude pleine de duplicité de Rodolphe aurait provoqué une nouvelle révolte, si son frère Mathias ne s'était chargé du gouvernement de la Hongrie, de TAutriche et de la Bohème et n'y avait assuré une pleine et entière liberté de conscience. Rodolphe lui-même, pour prévenir de nouvelles défections, dut, par la lettre de Majesté de 1609, promettre aux protestants de la Bohème le libre exercice de leur culte et une série d'autres concessions; mais la défiance générale qu'excitait sa personne ne lui permit pas de se maintenir plus long^ temps sur le trône, et il dut se résigner à céder à Mathias le reste de ses Etats.

Maximilien I" de Bavière avait fait ses études en même temps que Tarchiduc Ferdinand, sous la direction des Jésuites d' Ingolstadt. Lui aussi brûlait du désir de maintenir et de répandre la vraie foi et d'extirper rhérésie. Adolphe II le chargea de châtier la ville de Donauwerth, qui avait troublé une procession catholique; cette mission lui fournit l'occasion de témoigner de son zèle.

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A cette époque, le langage des Jésuites à Tégard des protestants devenait de jour en jour plus hardi. Windeck proposa tout simplement d'assommer tous les luthériens et les autres hérétiques. En même temps, la Compagnie de Jésus déclara que la paix de Nuremberg étant nuisible à F Eglise, ne liait pas ceux qui Pavaient signée; elle menaça Tempereur F^erdinand I" de la damnation éternelle pour l'avoir conclue. — Sur ces entrefaites, le duc Wolfgang de Neubourg s'était converti au catholicisme; il ouvrit aux Jésuites un vaste cercle d'activité dans ses domaines et commença sous leur direction à persécuter vigoureusement les protestants.

On le voit : tout poussait à la guerre de Trente ans, et l'on peut affirmer que ce sont surtout les Jésuites qui Pont allumée. « Les princes qui dans cette lutte terrible ont défendu la cause du catholicisme, ont joué, dit Gfrœrer, le rôle que les Jésuites leur ont prescrit. »

Si l'empereur Mathias se décida finalement, en dépit d'un sentiment de répulsion, à désigner l'archiduc Ferdinand de St3Tie pour son successeur, ce fut encore l'œuvre des Jésuites. La Bohème et la

179 - Hongrie choisirent Ferdinand pour leur roi, mais il lui fut plus difficile de gagner la couronne de l'empire d'Allemagne. Ferdinand avait juré de se conformer à la lettre de Majesté de Rodolplie, mais auparavant il avait fait le vœu solennel de ne jamais faire de concession aux hérétiques, au détriment de r Eglise,

Les attaques constantes dirigées par les Jésuites contre la lettre de Majesté contribuèrent puissamment à éveiller les défiances des Bohèmes; aussi leur soulèvement, qui éclata dans tous les Etats de Ferdinand, fut-il le signal de l'expulsion générale des membres de TOrdre. Mais la victoire de la Montagne-Blanche fit éclater un drame sanglant en Bohème. Les Jésuites poussèrent Ferdinand à frapper les rebelles des peines les plus terribles ; le protestantisme fut extirpé du pays tout entier par les moyens les plus cruels; aucune des contrées ravagées par la guerre de Trente ans ne subit des secousses aussi violentes, aussi profondes que la Bohème. A la fin de la guerre, la ruine matérielle du pays était consommée. Des milliers de villages avaient été réduits en cendres ; un grand nombre ne

— i8o — se sont jamais relevés, et il n'en reste plus que le souvenir. Les villes n'étaient plus que des monceaux de ruines, elles portèrent longtemps les marques de la dévastation. La population avait été décimée ; ceux que Tépée de Fennemi avait épargnés avaient été enlevés par la famine et par la peste. Avant la guerre, il y avait en Bohème trois millions d'habitants riches ou aisés; après la guerre, il n'y avait plus que huit cent mille mendiants. L'industrie, le commerce étaient ruinés; les habitants les plus entreprenants avaient été chassés, les capitaux avaient disparu. Les forêts avaient envahi les champs -, les paysans n'avaient plus ni instruments aratoires, ni semences, ni bêtes de trait. En beaucoup d'endroits on voyait le laboureur s'atteler lui-même à la charrue.

Le Jésuite Balbinus, l'historien de la Bohème, s'étonnait qu'on trouvât encore des habitants dans le pays. Mais la ruine morale fut plus terrible encore que la ruine matérielle. La culture florissante que l'on rencontrait chez les nobles et les bourgeois, une littérature nationale très-riche et que rien ne pouvait remplacer : tout cela avait péri, la nationalité

— löl -elle-même avait été supprimée. La Bohème était ouverte à l'activité des Jésuites, ils brûlèrent la littérature tchèque en masse ; ils firent pâlir et s'éteindre dans les souvenirs du peuple le nom du grand saint de la nation, Jean Huss, et substituèrent à sa mémoire celle du vicaire-général de l'archevêque de Prague, que le roi Wenceslas avait fait jeter dans la Moldau, à cause d'une querelle de hiérarchie, et non point parce qu'il se refusait à trahir le secret du confessionnal. « L'apogée du pouvoir des Jésuites, dit Tomek, marqua pour la Bohême l'époque de la décadence la plus profonde de sa culture nationale; c'est à l'influence des membres de l'Ordre qu'est dû le retard de plus d'un siècle qu'a subi le réveil de ce malheureux paj^s. »

Dans tous ses autres Etats héréditaires, à l'exception de la Hongrie, Ferdinand procéda avec cruauté à l'extirpation du protestantisme. La liberté de conscience, que dans des temps d'infortune il avait assurée à la Basse-Autriche, il l'annula en déclarant qu'il l'avait accordée aux partisans de la confession d'Augsbourg, et non point aux autres partis ecclésiastiques. Selon lui, les protestants de la

Basse-Autriche n'étaient pas luthériens. En Silésie, les Jésuites firent campagne avec les dragons de Lichtenstein pour convertir la population protestante; les dragonnades de Louis XIV ne sont que rimitation d'une mesure antérieure de Ferdinand IL

Les Jésuites furent les auteurs principaux de Tédit de Restitution, qui fit entrer la guerre dans une nouvelle phase. Ils envahirent à la tête des troupes impériales les pays protestants et poussèrent la soldatesque brutale aux exécutions les plus cruelles. « Estote fervenles^ » écrivait le Jésuite Forer de Dillingen aux troupes chargées de l'exécution de redit en Souabe. « Si vous rencontrez de la résistance, allumez un feu tel, que les anges sentent leurs pieds brûler et voient les étoiles fondre. »

Des tentatives d'assassinat ayant été faites à Stettin sur la personne de Gustave-Adolphe, les Jésuites furent soupçonnés d'en être les auteurs. A Erfurt, ils se jetèrent aux pieds du roi et implorèrent sa grâce : « Vous rendrez compte à Dieu, leur dit-il, vous rendrez compte à Dieu des désordres que vous avez semés, du sang que vous avez répandu. Je vous

connais mieux que vous ne pensez : vous êtes les auteurs des malheurs de l'Allemagne. Vos intentions sont mauvaises, vos doctrines dangereuses, votre conduite criminelle. Croyez-moi, suivez T exemple des autres ecclésiastiques et ne vous mêlez point des affaires d'Eiat. »

Ferdinand III fut forcé, en 1645, de confirmer la liberté religieuse de la Hongrie et de rendre aux protestants quatre-vingt-dix églises qui leur avaient été enlevées par la force ou par la ruse. Lorsquil s'agit de terminer la guerre et de conclure une paix qui assurât aux protestants d'Allemagne les droits politiques dont jouissaient les catholiques, les Jésuites mirent tout en œuvre pour obtenir la continuation de la lutte. Ce fut en vain. La paix conclue, ils poussèrent Ferdinand III à continuer la persécution des protestants dans ses Etats.

Leopold I", élève des Jésuites, fut amené par ses conseillers spirituels et ses confesseurs, à porter une grave atteinte à la constitution de la Hongrie, dans le but d'exterminer les protestants. Le procédé auquel il eut recours rappelle les horreurs commises en Bohème. Escortés par des dragons impériaux.

- i84 les Jésuites entreprirent Fœuvre de la conversion en 1671. Les Hongrois se soulevèrent et il éclata une guerre qui occupa une génération presque tout entière. Louis XIV appuya, de concert avec les Turcs, la résistance des Hongrois, tout en faisant approuver par son ambassadeur à Vienne les mesures de rigueur que l'empereur avait décrétées contre eux. En i683, lorsque les Turcs victorieux s'avancèrent jusque sous les murs de Vienne et que Leopold se vit réduit à prendre la fuite, il y eut dans la capitale et aux environs une explosion de colère contre les Jésuites. On les déclara responsables de cette politique et des malheurs qu'elle entraînait. Il paraît néanmoins que le confesseur de Leopold, un Jésuite, eut le front de lui présenter cette infortune comme un châtiment du ciel pour l'indulgence qu'il avait témoignée aux hérétiques; il ajouta que la famille impériale finirait par être réduite à la mendicité, à moins que l'empereur n'apaisât la colère de Dieu par le vœu d'effacer jusqu'au dernier vestige du protestantisme dans ses Etats héréditaires. Leopold continua de persécuter les Hongrois, même lorsqu'il eut entrepris contre Louis XIV la grande

guerre pour la succession d'Espagne et que cette lutte eût nécessité la concentration de toutes ses forces. Mais l'insurrection hongroise fut victorieuse, sous la conduite de François Rakocz3\ Le vainqueur voulut chasser les Jésuites de toutes les contrées qui tombèrent en son pouvoir -, des protecteurs influents de TOrdre firent ajourner cette mesure. L'expulsion n'eut lieu qu'en 1707; quelques Jésuites obtinrent l'autorisation de rester en qualité de professeurs à T3Tnau et à Kaschau.

On est tenté de croire que les Jésuites avaient entraîné l'empereur Leopold dans une fausse voie, de propos délibéré et au profit du roi de France, à qui ils avaient accordé toute leur faveur.

Le prince Eugène blâmait avec une rude franchise la politique de la maison impériale et les intrigues des Jésuites en Hongrie, a II s'en est fallu de peu, écrit-il, que les Jésuites n'aient fait perdre la Hongrie à la maison d'Autriche, en persécutant les protestants. » Un jour il s'écria avec amertume que la morale des Turcs s'élevait, en pratique du moins, bien au-dessus de celle des membres de l'Ordre. « Non-seulement, dit-il, les Jésuites veulent dominer

- i86 sur les consciences, ils veulent avoir droit de vie et de mort sur les hommes. »

L'Autriche et la Bavière récoltèrent en une pleine mesure les fruits de la domination des Jésuites : la compression de toutes les tendances progressives, Tabêtissement systématique du peuple.

La misère profonde qui fut la suite de la guerre de religion, Timpuissance politique, la décadence intellectuelle, la corruption morale, une diminution effroyable de la population, Tappauvrissement de l'Allemagne tout entière : telle fut en grande partie l'œuvre de l'Ordre de Jésus.

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