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CHAPITRE II

Les Jésuites au Paraguay. Rapacité et richesse des Jésuites. Etendue et succès de leurs missions. Dévouement des missionnaires. Les missions et la science. Insuccès final des missions.

En i556, les Jésuites fondèrent une mission en Abyssinie ; ils furent exterminés dans la persécution générale ordonnée contre les chrétiens en 1542. La mission dans le Japon avait été perdue dès Pannée 1622. L'Ordre avait trouvé de bonne heure accès au Brésil et y avait obtenu les plus grands succès. Les Jésuites pénétrèrent avec une admirable abnégation dans les forêts vierges de T Amérique ^ ils surent gagner la confiance et les sympathies des Indiens, que les Espagnols avaient traqués dans les bois comme des bêtes sauvages. En i586, les Jésuites furent appelés au Paraguay, et en 16 10 le roi d'Espagne les autorisa à y établir une communauté sous sa haute surveillance. A Torigine, leur intention fut de faire du Paraguay un patriarcat dans le sens

chrétien, de retenir les Indiens sous une discipline pieuse, accommodée aux besoins d'enfants, de ne leur donner en fait d'instruction technique que tout juste ce qu'il fallait pour satisfaire aux nécessités d'une vie très-simple. Ils leur enseignèrent l'économie domestique, l'agriculture, l'élève des bestiaux, et leur apprirent à se soumettre à l'Eglise, à faire quelques exercices de piété. Le travail imposé aux Indiens serait modéré, la direction empreinte d'une douceur paternelle, le peuple retenu dans les sentiments naïfs de l'enfance ; il trouverait le bonheur dans une manière de vivre simple et patriarcale.

L'Etat tout entier ressemblait à une grande association ou^Tière et avait un caractère tant soit peu socialiste. Chaque famille avait une petite propriété destinée à lui fournir ses Vivres^ il y avait, en outre, des champs appartenant à la communauté et formant la plus grande partie du pa3^s. On les appelait les <i possessions de Dieu. » Tous les membres de la Société étaient tenus de les cultiver, et le produit était versé dans les magasins publics; il servait à satisfaire aux besoins de la communauté. Les particuliers pouvaient y puiser des secours avec Taï- 17

grément des Pères. Le surplus, ainsi que les matières brutes et les objets fabriqués non employés, étaient vendus à Tétranger. L'Ordre en faisait un commerce très-étendu, dont le produit était à son tour employé dans un but d'utilité publique.

La communauté réunissait plusieurs centaines de mJUe âmes formant plusieurs districts. Tous les magistrats et les employés de la police étaient choisis parmi les indigènes; la direction de Pensemble était aux mains des Jésuites. L'administration de la justice était douce, la peine de mort supprimée et remplacée par l'emprisonnement à vie. Les Jésuites instruisirent également leurs sujets dans l'art de la guerre. Ils organisèrent une force armée et élevèrent des forteresses sur les frontières, pour repousser les attaques des sauvages. Le pays fut fermé hermétiquement aux Espagnols, aux Portugais, en général à tous les étrangers-, les Espagnols ne pouvaient être adm.is que dans la suite du gouverneur de la province et de l'évêque. Les Jésuites tenaient avant tout à écarter les étrangers, préoccupés qu'ils étaient de conserver la simplicité de mœurs et de sentiments de leurs sujets -, peut-être aussi qu'ils ne se souciaient

point de mettre les autres en mesure de pénétrer les secrets de leur gouvernement. A partir de Tan 1649, tout Indien du Paraguay qui avait accompli sa dix-huitième année, fut astreint à payer un faible .impôt au roi d'Espagne. Cet impôt était prélevé sur le produit du commerce.

Les jugements portés sur F Etat des Jésuites du Paraguay diffèrent beaucoup entre eux-, les uns débordent d'enthousiasme, les autres condamnent tout en bloc.

Southcy, un protestant, fait Téloge de la mission du Paraguay. A la fin du dix-huitième siècle, dit-il, les Indiens de ces districts étaient un peuple vaillant, industrieux, relativement policé; ils avaient fait des progrès considérables dans les arts utiles, ainsi que dans les beaux-arts. Southey croit que si les Jésuites n'avaient pas été arrêtés par des mesures impolitiques et injustes dans l'œuvre entreprise dans l'Amérique du Sud, ils auraient probablement achevé de convertir et de civiliser les tribus indigènes et préservé les colonies espagnoles des horreurs de la guerre civile. — Buffon, Muratori, Montesquieu, Herder, Raynal, Robertson portent un jugement également favo-

rable sur Paction des Jésuites au Paraguay. Montesquieu dit : «Le Paraguay est un exemple de ces établissements rares qui ont été créés pour élever les peuples dans la vertu. On a voulu en faire un crime aux Jésuites, mais c'est leur gloire d'avoir été les premiers à inculquer aux habitants de ces contrées la notion de la religion avec celle de rhumanité. En réparant le mal causé par les Espagnols, ils ont commencé à guérir une des plaios saignantes de Tespèce humaine. » Suivant Raynal, « rien n'égale la pureté de mœurs, le zèle plein de douceur et de tendresse des Jésuites du Paraguay. Chaque Jésuite est véritablement le père et le guide de ses paroissiens. Quiconque mettrait en doute les heureux effets de la bienveillance et de rhumanité sur les peuples sauvages, n'aurait qu'à comparer les progrès faits en peu de temps par les Jésuites de l'Amérique du Sud avec les succès que ni les armes ni les vaisseaux de l'Espagne et du Portugal n'ont réussi à obtenir pendant le cours de deux siècles. »

Ces témoignages favorables perdent leur valeur lorsque l'on considère qu'ils proviennent d'hommes

qui n'ont jamais examiné de près Fétat des choses en Paraguay :, ils reposent en définitive sur des indications fournies par les Jésuites eux-mêmes. On sait que ce sont les membres de TOrdre qui ont donné à Muratori la matière pour son écrit sur TEtat du Paraguay.

On cite un propos de Cerry qui montre quelle confiance méritent les rapports des Jésuites sur leurs missions. « Ils n'écrivent jamais à la congrégation sans parler de m.illiers de personnes qu'ils ont converties : circonstance qui fait que Ton ne peut ajouter foi à ce qu'ils disent. » Le jugement porté sur Tœuvre des Jésuites au Paraguay par îbagnez mérite également d'être pris en considération. Il est vrai qu'on ne peut l'accepter aveuglément, car une fois la persécution déchaînée contre les Jésuites en Portugal et en Espagne, on ne recula plus devant aucun moyen pour leur nuire; on alla jusqu'à corrompre des membres de l'Ordre, qui lancèrent contre lui les accusations les plus graves pour justifier devant le monde les procédés injustes et cruels des gouvernements. Mais les indications fournies par Ibagnez reposent sur des faits attestés par d'autres encore et

qui suffisent pour détruire les idées enthousiastes que Ton s'est faites du gouvernement patriarcal et de la vie idyllique du Paraguay, elles sont confirmées en outre par des ordonnances des généraux et des provinciaux de rOrdre, de sorte qu'elles méritent quelque créance. La bulle de Benoît XIV « Imjnensa •paiipej^um^ » flétrissant les mauvais traitements que les Jésuites infligeaient aux Indiens du Paraguay, vient à l'appui des rapports d'Ibagnez.

Ibagnez, de concert avec Marimon, aurait voulu déterminer POrdre à se conformer au traité de l'an 1760 en vertu duquel sept arrondissements ou réductions du Paraguay devaient passer au Portugal. Ils ne réussirent qu'à provoquer la fureur de leurs frères. Marimon fut mis dans un in pace; Ibagnez se vit expulsé. Il se rendit à Madrid où il vécut dans la solitude, sous la protection du gouvernement. Il écrivit sur le Paraguay un livre dont un chapitre seulement fut publié.

Ibagnez montre que toute la création du Paraguay est en contradiction avec les Constitutio7is de l'Ordre -, elles défendent à la Société de Jésus de posséder un établissement fixe et durable, de faire la

cure d'âme, de s'immiscer dans les aflaires politiques des princes et dans les affaires temporelles de la société en générai.

Notre auteur raconte que les Jésuites ne permettaient pas même aux prêtres séculiers et aux membres des autres Ordres religieux de s'arrêter en passant au Paraguay; cette interdiction s'étendait même à leurs compatriotes espagnols, s'ils n'étaient munis d'une autorisation spéciale du provincial. Une seule exception était faite en faveur des gouverneurs et des évêques forcés de parcourir le pays pour les « visitations. » L'histoire de Cardenas prouve du reste combien les Jésuites étaient habiles à écarter l'incommode surveillance des évêques et à leur faire passer l'envie de revendiquer leurs droits. Le provincial Garriga donna l'instruction suivante : « Nul obstacle ne sera apporté aux visitations des évêques et des visitateurs en ce qui concerne les sacrements, le certificat de baptême, les confréries et autres choses rentrant dans les attributions du curé ; car la justice l'exige ainsi. Mais s'ils s'avisaient de nous visiter de moribiis et vita^ il faudrait le leur interdire, et les en empêcher au moyen de toutes les actions

juridiques possibles, en vertu de nos privilèges et de la lettre d'indépendance de Sa Majesté. S'ils persistaient dans leur intention d'examiner ce qui est du domaine de la vie et des mœurs, il faudrait défendre aux Indiens de leur faciliter en aucune façon la Visitation de nos doctrines. »

On le voit : les rapports sur le Paraguay qui parvenaient en Europe se basaient tous exclusivement sur les indications des Jésuites et étaient rédigés dans leur intérêt.

Ibagnez nous apprend que les Jésuites donnèrent au Paraguay une organisation complète au point de vue social, civil, militaire et économique. Ils bâtirent des arsenaux, administrèrent la justice, même la justice criminelle ; édictèrent des lois concernant Thabillement, les ornements, les plaisirs des Indiens, dirigèrent eux-mêmes leurs exercices militaires et commandèrent quelques unes de leurs campagnes. Tous les curés reçurent Tordre de veiller à ce que toutes les paroisses fussent toujours prêtes à la guerre. Toute négligence de la part d'un curé était punie sévèrement. En 1 7 19, un Jésuite, à la tête de 600 cavaliers indiens bien arniés, causa de grands dom-

mages à la colonie portugaise. Il y eut des blessés, des morts; on se livra au pillage. Le roi du Portugal s'en plaignit au général Tamburini. En 1720, Tamburini défendit aux Jésuites du Paraguay de se livrer à de pareils excès.

Les ministres Jésuites du Paraguay se livraient, à l'exemple des ministres des autres Etats, à de bruyantes orgies.

Avant tout, les Jésuites visaient à garantir leur œuvre contre les périls du dehors. Ils entretenaient leurs sujets dans la plus profonde ignorance de tout ce qui se passait au delà des frontières du pays. Pour les empêcher d'entrer en contact trop fréquent avec les Espagnols ou d'autres étrangers, ils ne donnèrent aux Indiens qu'une connaissance insuffisante de la langue espagnole et punirent ceux qui s'en servaient. Us pensaient que le moyen le plus sur d'éviter les insurrections c'était de retenir les Indiens à un degré inférieur de la culture et de ne leur donner en fait d'instruction que ce que comportaient leurs intentions. Les Indiens dépendaient des Jésuites en ce qui concernait leur logement, leur habillement, leur nourriture, les heures de travail et de repos, le

choix de leur femme, leur mariage, les exercices religieux. Bref, ils étaient traités comme des instruments insensibles et privés de vie. Placés sous une tutelle despotique, les Indiens étaient, en outre, retenus dans la pauvreté. L'instruction religieuse n'était qu'un dressage relatif aux pratiques d'un culte tout extérieur. « L'Indien, dit Ibagnez, sème, moissonne, tisse et travaille, mais il ne peut ni manger ni boire ni se vêtir, s'il ne convient pas au Père jésuite qu'il mange et qu'il boi\-c. Le Père jésuite entasse tout dans ses magasins, sous prétexte que l'Indien est maladroit et incapable de songer au lendemain. »

Les peines que les Jésuites imposaient aux Indiens consistaient en prières, en jeûnes, en pénitences publiques, en emprisonnement, en coups de fouet. Le comte de Bobadella, témoin oculaire d'une de ces exécutions, écrit à Lisbonne : « Les Indiens prêtent une obéissance aveugle aux Pères. J'ai vuun Indien se jeter à teiTe sur l'ordre de son curé, recevoir, plein de soumission et de respect, vingt-cinq coups, se lever, remercier le père et lui baiser les mains. Ces pauvres familles vivent dans un esclavage plus dur que les noirs qui travaillent dans les mines. »

Les impôts que la couronne d'Espagne levait au Paraguay depuis Tan 1649, étaient fort peu considérables • le gouvernement se contentait de voir les habitants de cet Etat l'aider à défendre les colonies espagnoles contre Fennemi. Les produits du sol et de l'industrie donnaient aux Jésuites un revenu annuel d'un million et demi de pezzes.

L'Etat des Jésuites se maintint dans son intégrité jusqu'en lySo. A cette époque, quelques parcelles de leur territoire devaient être cédées au Portugal en vertu d'un traité conclu entre ce royaume et l' Espagne. Les Jésuites refusèrent d'accepter les clauses du traité et levèrent une armée de vingt mille indigènes pour défendre leur pays. Ils luttèrent contre les forces réunies de l'Espagne et du Portugal, et ne furent vaincus qu'en 1753. Ils durent se résigner à voir partager le Paraguay entre les deux couronnes. Ceux d'entre les Indiens qui ne cherchèrent pas leur salut dans les forêts, furent emmenés comme esclaves; les Pères furent traités en rebelles.

Un des griefs les plus graves soulevés avec juste raison contre les missions des Jésuites, c'est qu'ils en tiraient profit pour amasser des richesses consi-

dérables. Aquaviva, sous prétexte que cet accaparement avancerait Fœuvre des missions, sut arracher à Grégoire XÎII, pour TOrdre, le monopole du commerce aux Indes orientales et occidentales. Les Jésuites se livraient à F industrie religieuse en fabriquant et en vendant des amulettes douées de la vertu d'opérer des guérisons miraculeuses, des rosaires, des chapelets, des reliques, de Peau d'Ignace et de Xavier; iis rivalisèrent bientôt d'ardeur avec les négociants dans le commerce transatlantique. Ils avaient leurs comptoirs dans toutes les parties du monde ; leurs vaisseaux parcouraient les mers avec les denrées des colonies. Martin, commandant supérieur de la compagnie française de Pondichéry, a décrit avec détails les spéculations des Jésuites. Il dit entre autres: " Il est certain que, les Hollandais exceptés, ce sont les Jésuites qui ont fait le commerce le plus actif et le plus productif dans l'Inde. Ils laissent loin derrière eux le commerce des Anglais et des Portugais. Quelquesuns vont dans l'Inde, poussés par le désir sincère de prêcher l'Evangile; cela n'est pas impossible. Mais ils sont clair-semés et ne se trouvent que dans les rangs de ceux qui ne sont pas initiés aux secrets de

la Société. En revanche, on rencontre de vrais Jésuites, qui ne paraissent pas Têtre parce qu'ils sont déguisés. Les Jésuites déguisés se mêlent de tout et connaissent ceux qui ont les meilleures denrées. Ils se font reconnaître les uns les autres à certains signes... » Un autre rapport rédigé par un Portugais constate que les Jésuites vendent du vin en gros et en détail et tiennent des cabarets pour leur compte. Ils prêtent en hiver de l'argent ou du blé aux paysans et leur demandent en retour du raisin, qu'ils obtiennent ainsi à bon compte ^ ils en font eux-mêmes leur vin. « Moi-même, dit Técrivain anonyme que nous citons, moi-même et d'autres de mes compatriotes nous pouvons certifier que dans la maison de profès des Jésuites l'on vend de la toile de Hollande, du cacao, du café, du sucre, de la porcelaine, du chocolat, des mouchoirs, des dentelles du Brabant, du tabac, de la soie, du velours, etc. Je sais que l'on a installé des magasins de mercerie au séminaire et que l'on y vend de la toile, des bas, des fichus, etc. Pendant le carême on vend ici toute espèce de gâteaux. Aux grands jours de fête, où il est défendu aux boulangers de Rome de cuire du pain, l'on peut acheter

au séminaire d'ici du pain frais. » Les Jésuites faisaient, au Paraguay comme ailleurs, comme à Rome même, des afi'aires de banque. Le cardinal Tournon prétend qu'en Chine ils prenaient 25 à 27, et çà et là 100 pour cent. On lit dans une lettre adressée en 1649, par révêque Palafox, à Innocent X : « Quel Ordre a, comme les Jésuites, installé une banque dans TEglise, prêté deTargent à intérêts, établi dans ses propres maisons des boucheries et des magasins qui ne font pas honneur à des religieux? Quel Ordre a tout à la fois fait banqueroute et rempli le monde entier de ses affaires et de ses traités de commerce, au grand scandale de la société laïque? Toute la ville de Séville est en pleurs, très-saint-père; veuves, pupilles, orphelins, jeunes filles abandonnées de tous, prêtres et laïques se plaignent amèrement d'avoir été trompés par les Jésuites. Ils leur ont extorqué 400,000 ducats, les ont employés à leur profit, pour faire ensuite banqueroute... Que diront les Hollandais hérétiqufes qui font leur commerce dans cette province et sur les côtes voisines, où Ton entend si souvent des plaintes s'élever contre les Jésuites? Que diront les protestants allemands qui exécutent si

honnêtement leurs traités? » — Les Jésuites trouvèrent encore d'autres moyens d'acquérir de la fortune. Nous avons déjà dit qu'ils s'attachaient à s'approprier par des voies illégales le bien d'Ordres étrangers ; ils visèrent surtout à obtenir des donations considérables et à capter des héritages. Suarès n'a pu défendre son Ordre contre des acaisations de ce genre qu'en distinguant entre là Société tout entière et les agissements d'un certain nombre de ses membres. Loyola lui-même paraît n'avoir pas apporté trop de délicatesse dans le choix des mo3'ens de s'enrichir. Lainez se trouvant à la cour de Florence au moment où la duchesse allait se mettre en couches, Loyola lui écrivit d'insinuer à la princesse de faire avant l'accouchement et à l'exem.ple de la reine de Portugal, un testament assurant un Icjs à la Société de Jésus.

Le Jésuite Mendoza disait que son Ordre possédait dans le seul royaume de Portugal et par l'effet des libéralités du roi, plus de richesses que n'en désirait l'homme le plus rapace. A l'époque de la suppression de l'Ordre, ses revenus annuels, provenant uniquement de ses terres, se montaient en Espagne à

plus de 2,5oo,ooo francs, d'après une évaluation faite par le marquis d'Ossun, ambassadeur français. Ses biens étaient plus considérables encore dans rinde. Une lettre adressée en 1647, par Tévêque Palafox, à Innocent X, nous donne une idée des richesses que TOrdre possédait dans l'Amérique du Sud : « Tous les biens de l'Amérique du Sud sont entre les mains des Jésuites. Deux de leurs collèges possèdent actuellement 000,000 moutons, sans compter le gros bétail. Dans la province du Mexique, où les autres Ordres ont à peine trois raffineries, la Société de Jésus en a six, des plus grandes. Les unc3 ont une valeur de 5oo,ooo écus-, les autres, d'un million. L'une d'elles donne un revenu annuel de 100,000 écus. Les Jésuites ont, en outre, des métairies d'une étendue colossale, des mines d'argent excessivement productives. Ils augmentent leurs richesses et leur puissance de telle façon que, s'ils continuent pendant un certain temps, les prêtres finiront par leur demander l'aumône, les laïques se feront leurs fermiers et les membres des Ordres seront réduits à mendier à leur porte. » Lang raconte que de 1620 à 1700 les membres nouvellement en-

très dans TOrdre et renonçant à leur fortune, donnèrent à la Société, dans la seule province de la haute Allemagne, 800,000 florins. A partir de Tannée 1 700, ces donations furent encore plus considérables, car les livres de comptes de la province crurent devoir en faire mystère. L'on a prétendu qu'à répoque de sa suppression, l'Ordre disposait de ressources dix fois plus considérables que le trésor de la curie romaine dans son meilleur temps.

Le scandale provoqué par le mercantilisme des Jésuites détermina enfin Urbain VIII et Clément IX à lancer des bulles pour leur interdire tout commerce, sous les peines ecclésiastiques les plus sévères.

Suivant le père Ravignan, les Jésuites avaient fondé en Asie 140 maisons de missions, et avaient pénétré à peu près chez tous les peuples de la terre. En Afrique, ils avaient cherché à opérer des conversions en Abyssinie, au Congo, sur les côtes du Mozambique, dans les sables du Sahara. A l'époque de la suppression de l'Ordre, ils possédaient en Amérique 128 missions. Campbell émet l'avis que si la carrière des Jésuites n'avait pas été brisée par des

— 2 74 — événements politiques, ils auraient probablement réussi à convertir la Chine et le Japon.

Il est clair que le reproche d'avoir exploité les missions dans un intérêt financier n'atteint pa3 \zz pauvres missionnaires qui croyaient devoir exposer leur vie pour sauver l'âme de leurs frères. Il y avait -

parmi eux beaucoup d'hommes nobles et généreux

nt

qui s'aventuraient dans le monde païen avec la braies

voure du soldat qui marche à l'assaut, sachant qu'il

y périra certainement. Bancroft fait allusion à bien

des actions héroïques, à bien des souffrances i^no-

rées, quand il s'écrie : « A quelles rigueurs de la

,es

part des hommes et de la nature chaque mission-

naire n'est-il pas exposé chez les païens ! Il brave

les rigueurs du climat, il marche à travers les neiges

et les eaux, il n'a pas de pain, il n'a que du maïs moulu et souvent la mousse malsaine des rochers, il travaille sans relâche, il est exposé au danger de vivre sans nourriture, de dormir sans couche; il voit sa vie menacée de toutes parts, la perspective d'une mort presque certaine en prison, sous la hache, dans les Hammes d'un bûcher, etc. » « On demandera, dit-il ailleurs, on demandera si les massacres

— ■ 27-5 — des missionnaires ont éteint 1'en.thousiasme des Jésuites ? Je réponds qu'ils n'ont jamais reculé d'une semelle ; de même que, dans une armée de braves, de nouvelles troupes s'avancent sans cesse pour occuper la place de celles qui sont tombées, de même les Jésuites n'ont jamais manqué de courage et d'héroïsme pour défendre la croix, »

Il ne faut pas oublier que les missions des Jésuites ont beaucoup contribué à enrichir la science-, elles ont étendu la connaissance des langues et des peuples étrangers., elles ont amené des découvertes géographiques et le transport d'utiles objets de la nature. Alexandre de Humboldt rapporte que le père Roman, supérieur de la mission espagnole, fut le premier blanc qui alla du Rio Negro et par conséquent du bassin de l'Amazone, dans le bassin de l'Orénoque. Il célèbre également le projet qu'avaient formé les Jésuites de faire d'une des langues cultivées de l'Amérique, par exemple de celle du Pérou, la langue universelle ; ils ont eu, en outre, l'idée d'apprendre aux Indiens une langue qui diffère de la leur par les racines, mais non par la construction ni par les formes grammati-

cales ; ils ont créé de la sorte un lien commun entre des tribus nombreuses, isolées, hostiles les unes aux autres. — C'est le Jésuite François-Xavier Dentrecolles qui a répandu en France la connaissance de la fabrication de la porcelaine chinoise. D'autres membres de FOrdre ont apporté en Europe des plantes inconnues, des remèdes nouveaux, Fécorce de quinine, la rhubarbe, la vanille, etc. La poudre de quinine reçut pour cette raison le nom de poudre des Jésuites.

Bancroft croit pouvoir soutenir que Thistoire des travaux des Jésuites est liée à Torigine de chaque ville célèbre dans les annales de TAmérique française. Nul cap n'a été doublé, nul fleuve parcouru, que les Jésuites n'aient montré le chemin.

Mais tous ces efforts héroïques ne furent point couronnés de succès durables. « L'expérience de trois siècles, s'écrie Dœllinger, l'expérience de trois siècles prouve que les Jésuites n'ont pas la main heureuse ; la bénédiction du ciel ne repose pas sur leurs entreprises. Ils édifient avec une ardeur qui ne se lasse point : survient un coup de vent qui renverse leur édifice, une inondation qui l'enlève ; ou bien le

bâtiment vermoulu s'effondre entre leurs mains. A eux aussi s'applique ce proverbe oriental : Partout où le Turc a posé son pied, l'herbe cesse de pousser. Leurs missions au Japon, au Paraguay, chez les tribus sauvages de l'Amérique du Nord, ont péri. Ils ont été un jour près de l'emporter en Abyssinie, mais bientôt après, tout leur pouvoir a croulé, et ils ont été expulsés du pays à jamais. De leurs pénibles travaux en Orient, dans les îles de la Grèce, en Perse, en Crimée, en Egypte, que reste-t-il aujourd'hui? — A peine un lointain souvenir.

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