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CHAPITRE I

Activité étendue et progrès rapides de l'Ordre. Les Jésuites hostiles à toute réforme de l'Eglise. Les Jésuites et le concile de Trente. Les Jésuites et l'épiscopat. Luttes de Charles Borromée contre les Jésuites. Intrigues de Parsons contre l'épiscopat anglais. Persécution de de Cardenas, dePalafox et d'autres évêqucs. Les Jésuites et les papes.

L'activité étendue, multiple, énergique de l'Ordre de Jésus nous remplit d'étonnement et d'admiration ; elle fait Teftet de la force la plus colossale. La Société de Jésus entreprend de conquérir le monde entier au profit de F Eglise romaine; pour atteindre son but, elle ne recule devant aucun effort, devant aucun sacrifice. Elle opère la conversion des hérétiques et des schismatiques, des Juifs et des païens; elle ramène à la papauté des pays qu'elle a perdus, elle en conquiert de nouveaux. Elle dirige l'éducation et la conscience des princes et des peuples catholiques, et exerce une influence décisive sur l'organisation politique et sociale des nations. C'est la conquête et la

domination de Funivers qu'am-bitionne TOrdre de Jésus. On raconte qu'un de ses généraux a dit à Paris à un duc français : « Voyez-vous, Monsieur, de cette chambre, je gouverne non-seulement Paris, mais la Cliine, non-seulement la Chine, mais le monde entier, sans que Ton sache comment cela se fait. » Si ce mot est in\-enté, il n'en est pas moins conforme à la vérité. L'Eglise n'a jamais possédé un Ordre plus puissant que celui de Jésus. C'est Fesprit belliqueux, avec ses plans les plus audacieux et sa bravoure en apparence invincible, qui nous apparaît incarné dans cette sociétéreligieuse. h' Image s'écrie: « Les disciples de Loyola, eux aussi, auraient compris ce mot d'une mère lacédémonienne : Avec ou sur le bouclier. La manière de combattre des Lacédémonieiis doit être celle des chrétiens (i). » La Société est tenue de témoigner de sa bravoure non-seulement dans Faction, mais surtout dans la souffrance : « Y a-t-il sur cette terre un pays, dans ce pays une province, dans la province une ville, où la Société n'ait été persécutée, punie par l'exil, par la torture, par les injures? »

(i) Imago, livre IV.

A la mort de. Loyola, dix-sept ans après sa fondation, rOrdre possédait dans 12 provinces et 1 00 établissements, 1,000 membres. Soixante et dixsept ans après la fondation, il possédait 32 provinces, 23 maisons de profès, 372 collèges, 41 maisons d'épreuve, 1.2 3 maisons et résidences avec I 3,1 12 membres. En 1626, l'Ordre avait 39 provinces, avec 15^93 membres, 8o3 maisons, 467 collèges, 63 missions, i65 résidences, i 36 sèniinaii-es. En 1 749, la Société était arrivée à Tapogée de sa puissance extérieure : elle, comptait en 39 provinces 22,589 membres, dont 11,293 appartenaient à Ter tat ecclésiastique, 24 maisons de profès, 669 collèges, 2-3 missions (y compris les missions dans: les pays protestants), 176 séminaires, 61 maisonsde novices, 335 résidences. En 1710, les Jésuites dirigeaient l'enseignement théologique et philosophique, de plus de 80 universités.

Avec unß position si puissante dans le monde catholique, avec de tels services rendus à la papauté, rOrdre devait commencer inévitablement à dominer r Eglise et la papauté elle-même, à ne plus respecter aucune autorité dans l'Eglise et à lui imprimer

de plus en plus son esprit. Cette influence étouffa dans son germe toute tentative de réforme, toute innovation heureuse dans les pratiques religieuses, sur le terrain de la science, et prépara la proclamation de la monarchie absolue du pape par le concile de 1 870, c'est-à-dire le renversement de l'antique constitution de l'Eglise.

Les Jésuites ne se faisaient point d'illusion sur la dépravation des mœurs et le dépérissement de la vie religieuse de leur temps ; mais ils n'eurent garde d'en chercher les causes dans les errements de la curie romaine et de se joindre à ceux qui demandaient une réforme radicale de l'Eglise. Il serait difficile de trouver dans la littérature immense de l'Ordre, des passages reconnaissant la nécessité d'une réforme ecclésiastique. Au concile de Trente, les Jésuites Lainez et Salméron se firent les défenseurs les plus ardents de tous les excès, de tous les empiétements de la papauté, et repoussèrent toutes les restrictions que l'on voulait y apporter. Lainez soutint dans la congrégation du 16 juin i563 que l'Eglise romaine étant supérieure en dignité à toutes les autres Eglises locales, elle pouvait les réformer, mais

ne pouvait être réformée par elles, car « le disciple n'est point au-dessus du maître. » Il prétendit, en outre, que beaucoup de gens considéraient comme des abus, des choses qui, vues de près, étaient utiles et même nécessaires. Il déclara que les richesses de r Eglise étaient des dons de Dieu, et il en conclut qu'elle pouvait en user à sa guise. Les annates et les autres impositions levées par Rome étaient selon lui de droit divin.

Tandis que Lainez et Salméron s'élevaient ouvertement à Trente contre les tendances réformatrices, un autre Jésuite, Canisius, les fit échouer par des manœuvres et des artifices secrets en dehors du concile. Il détourna Ferdinand I" des projets de réforme qu'il avait fait soumettre lui-même au concile. L'attitude de l'empereur détermina celle de l'Espagne et de la France, et c'est ainsi que l'issue du concile fut favorable aux intérêts de Rome.

Lainez combattit également une motion faite par des évêques espagnols et tendant à faire considérer comme divin le devoir des princes de l'Eglise de résider dans leur diocèse. Cette motion impliquait cette croyance, fort désagréable à la curie romaine.

que les évéques étaient institués directement par le Christ, et non point par l'intermédiaire du pape. Il en résulterait que les droits de Tépiscopat ne seraient plus considérés comme dérivant du pouvoir papal -, aussi le parti du saint-siége mit-il tout en œuvre pour faire échouer cette proposition. L'éloignement où les évêques se tenaient de leurs diocèses était une source de profonde corruption. Les papes, dispensant du devoir de résider, pou\'aient remettre plusieurs diocèses aux mains d'un seul évèque. Il en résultait qu un grand nombre d'évêques ne connaissaient point leurs diocèses, ne se souciaient point de leurs besoins spirituels et se contentaient d'en manger ailleurs les gras re^'enus. Le despotisme papal et le trésor delà curie romaine tiraient profit de cet abus. Si la motion a^■ait éténdoptée, les droits de dispense qu'accordait le pape étaient restreints; les cardinaux et les évêques qu'il s'attachait eii leur confièrent plusieurs diocèses à la fois, n'étaient pas maintenus sous la même dépendance, les revenus considérables que l'on tirait de la vejite de cos dispenses, étaient supprimés.

On le voit, dans ces discussions, Lainez montra

— 2^7 — plus de sollicitude pour la domination papale que pour l'Eglise; il est impossible d'admettre que son attitude ait été commandée par une conviction sincèic. Dctns son ardeur à dcicadre le pouvoir illimité du pape, il se laissa emporter jusqu'à dire qu'une convocation régulière des conciles provinciaux et des conciles œcuméniques serait une mesure tunesîe : celle des conciles pro\dnciaux était difficile et amènerait certainement des conciles nationaux, au grand détriment de T Eglise. Quant à la convocation des conciles œcuméniques, elle fournirait un prétexte agréable aux endurcis pour en appeler de la décision du pape à celle de ces assemblées.

Les Jésuites parlèrent à Trente en faveur d'une seule réforme, d'une valeur douteuse : l'éducation du clergé dans des séminaires. Ils pensaient pétrir ainsi Itlme de tous les serviteurs de l'Eglise.

Les Jésuites, qui dans leurs théories rabaissaient si bien le pou\'oir des é^■èques, ne respectaient pas davantage leur dignité et leurs droits dans la pratique. Les prixiléges qui avaient été conférés aux membres de l'Ordre leur permettaient d'échapper à la juridiction des évêques.; ils se mirent en hostilité ouverte avec

eux, de sorte que Tépiscopat commença bientôt à redouter le puissant Ordre de Jésus. Le cardinal et archevêque Charles Borromée avait accueilli les Jésuites avec une grande bienveillance; il leur avait fait des donations considérables et avait fondé un collège superbe à Milan; il leur avait procuré en outre des maisons à Lucerne, à Fribourg et ailleurs; il n''en dut pas moins céder à leurs prétentions et à leurs empiétements. Les Jésuites étaient irrités de ce que Borromée n'eut pas confié à leur direction exclusive les séminaires nombreux qu'il avait fondés pour l'éducation d'ecclésiastiques instruits, conformément aux prescriptions du concile de Trente. L'archevêque avait tenu les Jésuites à l'écart, parce qu'il avait remarqué qu'ils cherchaient à attirer dans leur Société tous les hommes de talent et à les enlever au clergé séculier. Il avait fait, en outre, une découverte pénible : son confesseur, le Jésuite Ribéra, en qui il avait pleine confiance, avait été convaincu de pédérastie; d'autres pères du collège de Milan avaient commis les mêmes infamies. Borromée chassa Ribéra avec éclat, et éloigna presque tous les Jésuites des séminaires et des établissements d'instruc-

tion fondés par lui. Lorsque la peste éclata à Milan, les Jésuites refusèrent de prêter leur office spirituel aux malades. L'archevêque se plaignit amèrement de cette conduite. Tous ces incidents avaient entretenu Tirritation des Jésuites; elle ne connut plus de bornes, lorsque Borromée obtint de Grégoire XIII un bref leur interdisant de solliciter les élèves des séminaires de Tarchevêché d'entrer dans leur Ordre. Borromée leur signifia en outre qu'ils eussent à se garder à l'avenir d'empiéter sur ses droits et à observer consciencieusement les conditions auxquelles ils avaient été accueillis à Milan. Les Jésuites se liguèrent avec le gouverneur espagnol qui nourrissait une haine mortelle contre l'archevêque. L'un d'eux qui, au dire de Borromée, s'était livré également à des vices infâmes, attaqua directement et indirectement, du haut de la chaire de la cathédrale, les mesures prises par l'archevêque en vue de la réforme de la discipline et de l'administration de l'Eglise. Borromée s'en plaignit en vain aux supérieurs de Mazzarino. Ce fut en quelque sorte pour le braver que l'on donna de l'avancement au Jésuite : on le nomma prédicateur de I. 19

réglise des Jésuites, et pendant le carême suivant, Mazzarino se livra à des attaques et à des invectives plus virulentes encore. En même temps les Jésuites répandirent des libelles calomnieux contre Tarchevêque. Borromée, en vertu de ses pouvoirs métropolitains, interdit la prédication au Jésuite et commença une instruction. L'Ordre estima que c'était une atteinte à ses privilèges, le général ordonna à Mazzarino de rester à son poste et de continuer ses prédications. On en vint à un procès; Tissue en fut favorable à l'archevêque, parce qu'il s'était rendu à Rome pour y plaider lui-même sa cause. On a deux lettres de Borromée adressées au protonotaire apostolique Spéziano, à la date du i6 et du 19 avril 1679. Dans la première de ces lettres, le cardinal dit qu'il envisage depuis longtemps l'éventualité prochaine d'une prompte décadence de l'Ordre. Il s'inquiète surtout de voir que les supérieurs repoussent souvent les novices les mieux qualifiés pour faire leurs vœux, tandis qu'ils accueillent à bras ouverts ceux qui sont doués de quelque talent pour les sciences, mais qui n'ont ni piété ni vertu. Dans sa seconde lettre, Borromée constate la nécessité

urgente d'une prompte réforme de la Société. A force de songer à leurs intérêts, les Jésuites foulaient aux pieds ceux de F Eglise, cela ressort également de rhistoire des intrigues ourdies par le Père Parsons contre le rétablissement d'une hiérarcliie épiscopale en Angleterre. Le clergé catholique du pays demandait avec instance la nomination d'un évêque ; Parsons comprit que, par cette institution, rinfluence et la domination de son Ordre seraient compromises en Angleterre. Il obtint la nomination d'un supérieur, sous le nom d'archiprêtre, à la place d'un évêque, et il fit conférer cette dignité à un homme, du nom de Blackwell, qui était entièrement à sa dévotion et à celle de l'Ordre de Jésus. Lorsque la nouvelle de cette décision du pape se répandit en Angleterre, on crut à une supercherie, et Ton envoya des délégués à Rome pour éclaircir T affaire. Sur ces entrefaites, Blackwell frappa des peines ecclésiastiques les membres du clergé qui refusaient de reconnaître sa juridiction, et il répandit le désordre dans l'Eglise. Lorsque les délégués arrivèrent à Rome, Tordre fut donné de les arrêter-, les Jésuites, Parsons surtout, avaient réussi à les faire considérer

par le pape comme des ecclésiastiques en révolte. Parsons, qui avait présidé lui-même à leur arrestation, fut chargé également de leur surveillance. Il fit saisir les papiers que l'on trouva sur eux, il les fit enfermer dans des pièces isolées, leur fit subir un interrogatoire et dicta, à la place de leurs réponses, tout ce que bon lui sembla. Enfin, le 27 février iSqq, les délégués anglais furent conduits devant les cardinaux Cajetan et Borghèse pour subir un dernier interrogatoire, et ils furent retenus en prison pendant quatre mois. Sur ces entrefaites, les Jésuites avaient extorqué au pape un nouveau bref confirmant le premier; les délégués et le clergé anglais firent leur soumission. Clément VIII reconnut plus tard combien il avait été trompé par Parsons; dans un bref, adressé le 5 octobre 1602 à Tarchevêque Blackwell, il chercha à réparer le mal et interdit à Blackwell de se concerter, dans les affaires concernant Texercice de ses fonctions, avec le provincial des Jésuites et avec les autres membres de rOrdre, et même de les initier à ses projets. — Le même Parsons avait, dans un de ses écrits, demandé qu'au cas où l'Angleterre rentrerait dans l'Eglise ro-

maine, Ton plaçât tous les biens ecclésiastiques sous Tadministration des Jésuites et que Ton autorisât rOrdre à les partager suivant son bon plaisir. Il avait demandé en outre que Ton interdit aux membres de toutes les autres confréries religieuses Tentrée de l'Angleterre, sous les peines les plus sévères, et que le pape se dispensât de tirer de ce pa3^s aucun revenu pendant les cinq premières années.

Dans le manuscrit italien cité plus haut et qui a été rédigé immédiatement après ces événements, Ton se plaint de ce que le clergé de TAngleterre s'inspire entièrement de Tesprit jésuitique. Le petit nombre des hérétiques qui rentrent dans le giron de r Eglise romaine provient évidemment de F extirpation de l'ancien clergé, qui obtenait les plus grands succès : cela n'empêche pas les Jésuites de chanter victoire et de s'attribuer à eux seuls tout le mérite de ces conversions.

L'évêque de Cardenas voulut visiter le Paraguay qui faisait partie de son diocèse : les Jésuites lui déclarèrent formellement la guerre, le firent prisonnier et le firent conduire au loin sur un misérable navire. Leurs procédés à l'égard de Tévêque Jean Palafox d'An-

gelopolis, au Mexique, qui mourut en odeur de sainteté, furent plus révoltants encore. Ils poursuivirent révêque et ses partisans de leurs invectives les plus cruelles et le forcèrent de se réfugier dans une solitude. « Je m^enfuis dans la solitude, écrit Palafox à Innocent X, en 1649; je cherchai dans la compagnie des scorpions, des serpents et des autres bêtes venimeuses qui pullulent dans la contrée la paix et la sécurité que je n'avais pas trouvées dans la Société irréconciliable des Jésuites. » « Quant à la paix de Tilme, Jésus-Christ seul, ou vous, très-saint-père, son vicaire, vous pouvez la donner ou la rendre à celui qui a les Jésuites pour ennemis. Leur puissance dans l'Eglise est si redoutable, leur influence si extraordinaire, la soumission qu'on leur témoigne si illimitée, leurs richesses sont si énormes, qu'ils s'élèvent au-dessus de toutes les dignités, de toutes les lois, de tous les conciles et de toutes les constitutions apostoliques. »

En i633, les Jésuites ouvrirent les mêmes hostilités contre l'archevêque Almanza de Saint- Fède, dans la Nouvelle-Grenade, et contre les archevêques Gueriero et Prado de File de I\Ianille : l'un avait

— 29.5 — osé revendiquer les droits qu'il devait exercer visà-vis de la Société de Jésus, Tautre s'était opposé à la manie de l'Ordre de capter des héritages.

L'on trouve un exemple frappant des haines que la Société souleva dès son origine, dans un fait rapporté par le Jésuite Reiffenberg. Il raconte qu'un certain prieur s'écriait en soupirant, toutes les fois qu'il était question des Jésuites : A Jesiiitis et calvinistis libéra nos^ Domine!

Les Jésuites étaient les ennemis jurés de toute doctrine, de toute tendance scientifique qui n'était pas la leur. Leur doctrine seule était l'expression classique de l'orthodoxie et appelée à régner dans l'Eglise. Ils combattirent à outrance et avec les moyens les plus condamnables la doctrine des Dominicains sur la grâce, l'école de Port-Royal et le gallicanisme. Ils étaient exaspérés de voir des études théologiques faites par le clergé séculier, et d'en voir faire aux universités, où régnait un souffle de liberté. Bref, ils cherchèrent à écraser tous les obstacles qui s'opposaient à leur domination dans l'Eglise, et — « l'histoire en fait foi — ils y réussirent.

La Société de Jésus se dressa avec une égale fierté

contre le saint-siége lui-même. Depuis Paul III jusqu'à Clément IV, on ne cite que peu de papes qui aient osé désobéir aux Jésuites. Lorsque Paul IV voulut introduire V Officium divinum^ le chœur, et fixer à trois ans la durée du généralat, on institua pour la forme le chœur dans les maisons de profès-, mais on le supprima à la mort du pape, et on fit élire à vie le général Lainez. Pie V ayant demandé avec insistance la réintroduction du chœur, François Borgia promit de se soumettre à cet ordre, dès que le bréviaire serait revisé : le pape mourut avant cette révision. Sixte-Quint, qui avait fait partie de Tordre des Franciscains, n'aimait pas les Jésuites. Il voulut supprimer le nom de « Société de Jésus, » le remplacer par celui de « Société d'Ignace, » et entreprendre d'autres réformes encore : Bellarmin prédit que le pape ne survivrait pas à l'année 1 590. L'événement lui donna raison.

Clément VIII chercha par des menaces à empêcher l'Ordre de Jésus de condamner sa doctrine de la grâce: Bellarmin lui prédit, à lui aussi, qu'il n'arriverait pas à faire triompher sa cause. En effet, Clément VIII ne tarda pas à mourir. Lorsque Paul V fit

mine de vouloir condamner la doctrine des Jésuites relative à la grâce, Aquaviva lui fit la déclaration suivante : « Si Votre Sainteté se décide à faire cette injure à FOrdre, je ne garantis pas que dix mille Jésuites ne prendront pas la plume pour attaquer votre bulle par des écrits qui compromettront le saint-siége. » Cest en vain que Urbain VII, Clément IX, X, XI, interdirent aux Jésuites le commerce. Urbain VIII a3^ant fait condamner par Tlnquisition romaine les erreurs contenues dans les livres du Père Bauny, les Jésuites de Paris en firent aussitôt une nouvelle édition; leurs casuistes glorifièrent ces erreurs, et les Jésuites espagnols couvrirent l'Inquisition d'injures, l'accusant d'être composée d'ignorants et de faussaires. Nous l'avons vu : c'est en vain que les papes Innocent X, Clément IX, X, XI et XII, Innocent XI, XII et XIII et Benoît XIII s'élevèrent contre les rites chinois conservés par l'Ordre : rOrdre se garda bien d'obéir. Ce fut en vain que Clément XI lança des bulles et envoya des légats pour obtenir la soumission des Jésuites : ils déclarèrent que les bulles étaient des faux et persécutèrent les légats. Ils maltraitèrent également les légats de

Clement XII, à tel point que l'histoire des légats n'était plus que Thistorre de martyrs. Ils allèrent même jusqu'à jouer cette comédie inouïe d'en appeler, en 1 700, à l'empereur de Chine de la condamnation prononcée par le pape dans l'affaire des rites chinois. L'empereur décida que ces rites ne contenaient rien qui sentît l'idolâtrie et la superstition.

Innocent XI condamna plusieurs doctrines des Jésuites relatives â la grâce, ainsi que plusieurs thèses de morale de leurs casuistes : les Jésuites accusèrent le pape d'être janséniste et apposèrent sur les murs des églises de Paris des affiches invitant les fidèles à prier pour sa conversion. Ce fut en vain que Innocent XI leur défendit de recevoir de nouveaux novices. Alexandre VIII rejeta, en 1696, leur doctrine du péché philosophique : ils n'en continuèrent pas moins à l'enseigner dans leurs collèges. Innocent XII défendit d'appeler Janséniste quiconque n'aurait pas été reconnu pour tel par le jugement d'hommes compétents : les Jésuites s'élevèrent conire cette interdition. Innocent XIII, irrité de l'opposition persistante de l'Ordre, songea â le supprimer, lei défendit de recevoir des novices, d'envoyer des

missionnaires, etc., mais la mort Tempêcha d'exécuter ses projets : le hruit se répandit qu'il était mort empoisonné. Clément XII s'éleva inutilement contre le molinisme et contre la manie du trafic de rOrdre. Benoît XIV publia un grand nombre de bulles, de brefs, de décrets^ interdisant à l'Ordre d'adoucir suivant son bon plaisir les jeûnes, de se livrer au commerce, de traiter les Indiens en esclaves : les Jésuites s€ soucièrent fort peu de ces défenses. Clément XIII et Benoît IX interdirent la lecture des ouvrages du Père Berruyer : les Jésuites les répandirent avec plus d'ardeur. Ils se préoccupèrent médiocrement de l'ordre de suppression de Clément XIV ^ en dépit de la menace d'excommunication suspendue sur leur tête, ils continuèrent à exister en qualité de société religieuse en Russie et en Prusse. Ils prêtèrent leurs services à l'impératrice Catherine contre Rome, défendirent ses prétentions tendant à faire nommer par elle et ses successeurs les métropolitains catholiques en qualité d'évêques suifragants, à leur défendre de recevoir d'autres ordres que ceux du gouvernement russe, de publier des décrets de Rome sans l'assentiment du gouver-

— 3oo — nement. Les éveques déclareraient en outre solennellement qu'ils ne dépendaient d'aucune autre autorité que de Tautorité impériale, et s'engageraient à n'entretenir de correspondance religieuse avec aucune puissance étrangère, à ne pas permettre aux prêtres catholiques de faire des prosélytes parmi les Russes. Dans la « Gloria posthuma Societatis Jesu » de Tan 1814, les Jésuites écrivaient : « L'impératrice Catherine a usé à chaque occasion, avec une grande prudence, du droit qu'ont tous les princes de faire le bonheur de leurs peuples en défendant aux Jésuites d'obéir au pape. »

On le voit, c'est avec raison que le général des Jésuites a été appelé le « papa nej^o » à côté du pape, le (' papa biaiico. » A l'heure présente, où l'Ordre de Jésus domine absolument le pape et les éveques, cz mot est plus juste que jamais.

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