CHAPITRE I
L'autorité de Thomas d'Aquin et la théologie de l'Ordre de Je'sus. La doctrine des Jésuites relative au pape et à l'Eglise. Ils faussent la tradition et l'histoire en faveur de la suprématie papale. Opinion des Jésuites sur l'inspiration de l'Ecriture. La doctrine des Jésuites sur le. pouvoir temporel universel du pape. Enseignement juridique et politique des Jésuites. Doctrines de Mariana relatives à l'Etat, à la royauté, à l'assassinat des princes. Principes de l'éducation des princes. Principes de gouvernement des rois. Rosseus et la souveraineté du peuple. Kosseus et le châtiment des princes hérétiques. L'assassinat des tyrans au moyen âge et chez les Jésuites.
Ignace de Loyola, dans les Constitutions ^ avait prescrit aux collèges de TOrdre d'enseigner la théologie scolastique de saint Thomas.. Lainez déclara que si, dans le cours des temps, on venait à publier
une somme théologique répondant mieux aux besoins de répoque, on pourrait s'en servir, après un examen sérieux et avec Tassentiment du général. La Ratio studiomnn ^ qui recommande Tétude des ouvrages de saint Thomas, permet de s'écarter de sa doctrine sur plusieurs points, entre autres en ce qui concerne la conception de la Vierge Marie. Il était prescrit de n'ouvrir les chaires de théologie qu'aux docteurs imbus de l'enseignement de Thomas. L'Ordre resta fidèle à cet enseignement, en en exceptant toutefois la doctrine de la grâce et la doctrine de l'immaculée conception de la Vierge Marie.
Thomas avait été l'auteur véritable de la doctrine de l'infaillibilité et du pouvoir épiscopal universel du pape. Il avait été trompé par des textes faux, attribués à des Pères et à des conciles du cinquième siècle, fabriqués par un théologien romain, ayant appartenu probablement à l'Ordre des Dominicains. Urbain II les avait communiqués à Thomas, et Thomas avait introduit dans son enseignement ce dogme de la monarchie absolue du pape. Dans sa grande Somme^ il prétend qu'il appartient au pape de fixer la confession de foi de l'Eglise, de dé-
terminer Torthodoxie, de revendiquer la « plénitude du pouvoir » dans TEglise. Ces vues sont exprimées avec plus de netteté encore dans récrit « Contra errores Grœcoriim. » Notre scolastique y soutient qu'en ce qui touche la doctrine, le souverain pontife en décide à la place de Dieu lui-même.
L'Ordre de Jésus s'empara de cette doctrine et en tira les conséquences dernières. Au concile de Trente^ dans son fameux discours du 20 octobre 1 562, Lainez déclara que toute la juridiction de l'Eglise était remise entre les mains du pape; personne n'avait de pouvoir dans l'Eglise qu'il ne dût à une délégation du souverain pontife. L'Eglise ne s'est pas formée elle-même et ne s'est pas donné sa constitution. Fondée par le Christ, elle a reçu de lui ses lois ; elle est née dans l'esclavage, sans liberté, sans pouvoir ni juridiction. Tant que le Christ est resté sur cette terre, il a gouverné l'Eglise suivant le principe monarchique absolu. Lorsqu'il se décida à quitter cette terre, il institua Pierre et ses successeurs pour ses remplaçants et ses vicaires, et il leur attribua le pouvoir qu'il avait exercé lui-même. Il leur soumit complètement l'Eglise. C'est à Pierre seul qu'il dit :
Pais, c'est-à-dire dirige des brebis, bêtes qui ne sont point douées de raison, et qui, p?r conséquent, ne peuvent point participer à leur propre gouvernement. L'obéissance parfaite que tous les fidèles ont dû prêter au Christ, restera obligatoire pour tous les siècles à venir. Le Christ a conféré à Pierre le privilège suprême de Tinfaillibilité dans les questions de foi et de morale. Pierre seul, à l'exclusion des autres apôtres, a reçu l'ordination c' i Christ; les apôtres l'ont reçue de Pierre. Un concile universel n'est investi de l'autorité d'un concile œcuménique et n'en reçoit le nom que si le pape lui en confère le caractère. C'est le pape qui prononce en dernier lieu au concile; l'assemblée n'a d'autre tâche que de dire simplement « oui. »
Dans son discours du .16 juin i563, Lainez fit la déclaration sui^^ante : <i Le pape jouit d'une autorité égale à celle du Christ, le chef et son lieutenant étant investis partout des mêmes pouvoirs. »
D'après Lainez, l'Eglise n'est donc point la nancée du Christ, mais son esclave. Aussi les grands théologiens de l'Ordre de Jésus ont-ils fait de l'obéissance absolue envers le pape le suprêm.e devoir. Bellar-
min, argumentant en faveur de rinfaillibilité papale, émet cette hypothèse, inadmissible en réalité, d'après lui, que le souverain pontife ordonne de commettre un péché évident et défende la vertu : « Dans ce cas, dit-il, l'Eglise serait tenue de croire que les vices sont des vertus et les vertus des vices. » Mais ce cas ne pouvant se présenter, Bellarmin en conclut que le pape est infaillible.
Le Jésuite et cardinal Pallavicini désignait le pape comme Tâme de l'Eglise; sans le pape l'Eglise ne serait qu'un corps mort. IS Image prétend que les Jésuites prennent chaque geste du pape pour un oracle divin. A en croire le Jésuite Erbermann, l'ignorance absolue elle-même ne nuirait pas à l'infaillibilité, « Un pape très-ignorant peut très-bien être infaillible, car Dieu s'est servi autrefois d'une ânesse pour ramener les hommes dans la bonne voie. »
Ce que le général est pour l'Ordre des Jésuites : l'intelligence, la volonté et la conscience de tous, le pape doit l'être pour l'Eglise. « Les Jésuites, dit Mœhler, considèrent l'Eglise comme un Etat où ils attribuent tout pouvoir au pape. Le souverain pontife met tout en mouvement-, l'Eglise, dès lors.
n'est plus qu'un mécanisme théologique, privé de toute vie propre. »
Les Jésuites cherchèrent à étayer cette théorie d'arguments tirés de Thistoire. Afin de la retrouver dans la tradition antique, ils ne reculèrent point devant Tidée de commettre des faux. En cela, ils innovaient moins qu'on ne pense, ils se bornaient à continuer des pratiques depuis longtemps suivies dans r Eglise. C'est ainsi qu'ils défendirent l'authenticité des fausses décrétales d'Isidore et s'en servirent constamment comme d'une preuve en faveur de l'antiquité de la croyance en l'infaillibilité et en l'omnipotence ecclésiastique des papes. Le Jésuite Turrianus fabriqua, à l'appui du système papal, des passages qu'il prétendait tirer des Pères de l'Eglise. Bellarmin invoqua souvent l'autorité du pseudo-Isidore en faveur de ce système : il y a des indices prouvant qu'il savait à quoi s'en tenir sur l'authenticité de ces pièces. Il défendit et utilisa d'autres faux. De concert avec Baronius, il obtint, sous Clément VIII, l'introduction dans le nouveau bréviaire de leçons tirées du pseudo-Isidore et militant en faveur de la monarchie papale absolue; il obtint, en outre, la mutilation
d'autres passages appuyant Topinion contraire. On sait que le sixième concile œcuménique condamna le pape Honorius. Bellarmin fit omettre le nom de ce pape dans le nouveau bréviaire; il prétendit que tous les actes du synode relatifs à cet acte avaient été inventés par les Grecs de Page postérieur, afin de couvrir la honte de tant de patriarches orientaux condamnés pour hérésie, par le déshonneur infligé à un pape rangé dans la même catégorie. Bellar- • min, Janner et Gretzer déclarèrent apocryphes les écrits de Léon II confirmant la condamnation prononcée contre Honorius. Alphonse Pisanus rédigea toute une histoire apocryphe du concile de Trente, en vue de fortifier Tautorité du pape. Tout récemment des Jésuites, tels que le Père Regnon, de Paris, etc., ont avoué 1" inauthenticité du pseudo-Isidore et reconnu que la discipline de T Eglise avait été changée par ce faux. Santarelli s'est permis le faux le plus audacieux pour trouver dans F Ecriture le fondement du pouvoir temporel des papes. Dans le passage où saint Paul dit que le Christ a donné le pouvoir spirituel à ses apôtres, pour « Fédification et non pour la destruction, » Santarelli supprima le noji qui pré-
cède les mots « in destriictionem; » il mit : « ad œdificationem et destriictionem^ » pour faire croire que Dieu avait donné aux papes le pouvoir de faire et de défaire les princes et les royaumes de la terre. Faisant du pape Toracle vivant de la vérité divine, les Jésuites ne pouvaient pas mettre à l'arrière-plan la Bible et la tradition. Des théologiens appartenant à leur Ordre émirent, à Tendroit de l'Ecriture et des Pères, des opinions libérales en apparence, mais qui, en réalité, n'étaient destinées qu'à fortifier, par le contraste, l'autorité du pape. La Ratio stiidiorum dit que l'hypothèse la plus « vraisemblable », c'est d'admettre que les Ecritures ont été pleinement inspirées par le Samt-Esprit, quant à leur « substance. » Richard Simon en a fait la remarque : si les Jésuites tiennent l'inspiration plénière pour l'hypothèse « la plus vraisemblable », c'est qu'ils admettent qu'on peut aussi la nier pour des raisons vraisemblables. Les Jésuites de Louvain émirent les thèses suivantes : « Pour que la Sainte Ecriture ait du prix, il n'est pas indispensable que les mots aient été dictés par le Saint-Esprit; il n'est pas nécessaire même que des vérités ou des opinions
— 11^ isolées aient été inspirées par le Saint-Esprit. Tel livre de l'Ecriture qui a été rédigé par les soins d'un homme, sans l'assistance du Saint-Esprit, comme le deuxième livre des Maccabées, acquiert la valeur d'une Ecriture sacrée, si le Saint-Esprit déclare après coup qu'il ne contient pas d'erreur. » — Les Jésuites soutinrent, en outre, que c'était une mau- \'aise queue de juiverie que de chercher mystère dans les lettres, les syllabes, les mots, etc.
Thomas avait enseigné que dans les choses concernant le salut de l'âme, il fallait obéir au pouvoir spirituel plus qu'au pouvoir temporel; dans les choses concernant le bien-être matériel et social, il fallait obéir au pouvoir temporel plus qu'au pouvoir spirituel. Mais on lui attribua aussi un écrit intitulé : « De regimine principum^ » dans lequel on prétendait défendre scientifiquement le système de la suprématie du pape sur tous les pouvoirs temporels. L'ouvrage est une combinaison de la politique d'Aristote et des prétentions Jhéocratiques des papes. Il est douteux que ce livre soit de Thomas. Bellarmin lui-même ne le pense pas ; toutefois, ses doutes ne l'empêchent pas d'adopter la théorie. Cette théorie n'est pas nouvelle ; on la
trouve dans TAncien Testament, elle a été adoptée par des Pères et de grands théologiens antérieurs à Thomas, pour être appliquée ensuite sans scrupules par des papes, tels que Grégoire VII, Innocent III, Innocent IV et Boniface VIII. La pensée fondamentale de l'écrit se résume ainsi : Pour Pamour du but surnaturel de Thomme, il faut qu'il y ait un gouvernement supérieur aux gouvernements temporels. Les rênes de ce gouvernement sont aux mains du pape, dont la tâche consiste à conduire les hommes à la vertu surnaturelle, et, par là, à leur but surnaturel. En conséquence, les princes de la terre sont subordonnés au souverain pontife. Ce dernier est le roi suprême de Tunivers, exerçant, en vertu d'un droit divin, le pouvoir spirituel et temporel sur la terre tout entière, investi du droit de châtier tous les chrétiens, de détruire les villes et les Etats dans l'intérêt de la conservation du christianisme.
Les Jésuites acceptèrent l'héritage de ces doctrines avec toutes leurs conséquences. Quelques-uns d'entre eux les présentèrent sous une forme en apparence moins menaçante pour la souveraineté des princes
et des Etats. Les Jésuites Ozorius, Azorius, Cornelius a Lapide prétendirent que le pape exerce le pouvoir souverain, direct et absolu, même dans les affaires temporelles; il a le droit de commander aux princes, de les destituer pour leurs péchés ou leur incapacité, de délier leurs sujets du serment de fidélité, de léguer leurs Etats à d'autres princes, de les condamner à l'emprisonnement et même à la peine de mort.
Ce fut surtout Santarelli qui développa ces doctrines, avec Tapprobation du général Mutius Vitelleschi. « Au moment, dit-il, où le Christ a institué la papauté, il a mis à ses pieds tous les princes et les empires de la terre. De même que la justice peut exiger que les princes de la terre privent les hommes des biens que Dieu et la nature leur ont donnés, par exemple de la liberté, de la vie, et qu'ils les en privent en vertu d'un pouvoir délégué par Dieu, l'auteur de la nature, de même le pape peut, en vertu d'une délégation divine, enlever ces biens à des princes hérétiques et impies » Bien plus • Santarelli prend tout simplement pour une hérésie l'opinion suivant laquelle le pape serait réduit à pro-
noncer la censure spirituelle, abandonnant aux princes de la terre le soin de condamner à des peines corporelles.
Bellarmin, Molina, Salméron et d'autres cherchèrent, en présence d'une situation politique différente, à émousser en apparence la pointe de ces doctrines. Ils revendiquèrent non point le pouvoir direct, mais le pouvoir indirect du pape dans les affaires temporelles : cette modification ramenait par un détour aux mêmes conséquences. Selon Bellarmin, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sont l'un à l'autre ce que l'esprit est au corps. « La chair est placée sous la domination de l'esprit. L'esprit ne se mêle pas des actes de la cliair, il lui permet d'exercer toutes ses fonctions. Toutefois l'esprit commande à la chair, la châtie, lui impose m.ême des jeûnes et d'autres mortifications, dès que l'activité de la chair nuit à celle de l'esprit. Il en est ainsi du pouvoir spirituel : il n'aura garde de s'immiscer dans les aâaires temporelles, tant que le but supérieur qu'il poursuit ne l'exige pas. Mais quand les pouvoirs temporels \ vont à rencontre de ce but, le pouvoir spirituel est tenu de les châtier de toutes les manières qui peuvent
^ i5 présenter quelque utilité. En tant que le salut de rame l'exige, le pape a donc le droit de changer le gouvernement, de Tenlever à l'un, de l'attribuer à l'autre, d'édicter des lois civiles, de les abroger, de juger en dernière instance les rois. La règle suprême se résume ainsi : Si des lois impériales et papales contradictoires régissent la même affaire, la loi papale enlève sa validité à la loi impériale dans tous les cas où Le salut de l'âme est en jeu. » Enfin, Bellarmin déclare sans ambages qu'il n'est pas permis aux chrétiens de laisser sur le trône un prince hérétique ou incrédule, s'il veut amener ses sujets à l'hérésie ou à l'incrédulité. C'est le pape qui décide si tel ou tel prince est dans ce cas • c'est lui qui déclare s'il faut destituer le roi ou non.
Bellarmin, avec sa doctrine du pouvoir indirect du pape, s'attira la disgrâce de Sixte-Quint, qui fit mettre son livre à l'index.
Suarès enseigna également que, dans l'intérêt du salut éternel, le pape peut abroger des lois, casser des jugements, appeler devant son tribunal des causes temporelles, interdire une guerre injuste à un prince, empêcher la tolérance à l'égard des hérétiques, forcer
— i6 — les souverains à châtier l'hérésie, destituer les princes et délier leurs sujets du serment de fidélité.
Aussi Bellarmin et Suarès s'élevèrent-ils contre le serment de fidélité imposé par Jacques I" et interdit par Paul V aux catholiques anglais : ce serment était la négation du droit du pape de destituer les rois.
Les Jésuites défendent jusqu'à ce jour les doctrines que nous venons d'énumérer; je n'en veux pour preuves que la Civilta cattolica et les voix de Maria Laach. Matteo Liberatore vient de réunir et de publier en volume les articles insérés dans la Civilta sur ces matières. Il y soutient que l'Eglise a le droit d'imposer sa volonté à l'Etat, même dans les affaires temporelles. Elle peut corriger et annuler les lois civiles, les jugements prononcés par les tribunaux laïques, empêcher l'abus du pouvoir exécutif et de la force des armes, ou en prescrire l'usage, dans tous les cas où l'exige la défense de la religion chrétienne. Le pape domine de la hauteur de l'absolu tous les autres souverains^ il est investi d'un droit de juridiction universel et absolu. En sa qualité de vicaire du Christ, il réunit en sa personne, comme en un point culminant, les deux sortes de
pouvoirs. Il est non-seulement le prêtre éternel, il est le roi des rois, le souverain des souverains. En conséquence, les maîtres de la terre ne cessent jamais d'être ses sujets. L'usage de l'autorité dont ils sont investis dépend de la bonne volonté du pape. Le souverain pontife peut diriger leurs actions, leur interdire certaines mesures, lorsque la loi divine et le salut de l'âme l'exigent. La foule des fidèles ne forme à vrai dire qu'un seul royaume, ayant à sa tête le pape. Les rapports entre chaque chrétien et le pape sont plus étroits que ceux des chrétiens et des autorités civiles. Les fidèles doivent une obéissance d'autant plus entière au souverain pontife que l'institution divine et le but de l'Eglise sont plus élevés que le but de l'Etat et l'institution humaine. Finalement Matteo Liberatore déclare que la bulle Unam Sanctam avec toutes ses dispositions est un décret dogmatique ex cathedra.
On sait que l'Ordre des Jésuites a défendu à chaque occasion et avec la dernière énergie les immunités du clergé contre les entreprises de l'autorité temporelle. Suivant Bellarmin, il ne se peut pas que les prêtres et les clercs reconnaissent deux souverains dans