‹ Les JésuitesChapitre 24 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

les affaires temporelles, car T Evangile dit que Ton ne peut servir deux maîtres. Suarès a fait des déclarations semblables. Emmanuel Saa était conséquent avec ces doctrines en enseignant que le prêtre, n'étant soumis à nulle autorité laïque, ne pouvait se rendre coupable de rébellion envers le roi, ni du crime de lèse-majesté.

Les Jésuites forgèrent une philosophie du droit alliant Tidée démocratique à Fidée théocratique. A dire vrai, ces théories ne sont que la répétition de celles qui ont été émises avant eux par le pape et par le livre «Z)e regimineprincipum. » Grégoire VII, Innocent III et Innocent IV tenaient le pouvoir temporel en fort médiocre estime et en ramenaient l'origine à une usurpation de la force. « Le pouvoir temporel, disait Innocent IV, a l'origine la plus basse et la plus impie; quelques individus se sont élevés, par le brigandage et le meurtre, au rang de maîtres et de tyrans : voilà l'origine du pouvoir temporel. Les royaumes de la terre n'arrivent à une forme de leur existence légale et conforme à l'ordre divin qui règne dans le monde que lorsque leurs maîtres se soumettent au pouvoir spirituel et reçoi-

vent de ses mains comme un bien légal ce qui, sans cette soumission, ne serait qu'un bien illégitimement acquis. »

L'écrit intitulé n De regimine principum )^ interdit toute tentative d'assassinat ou de révolution faite contre un tyran insupportable. Dans le cas seul où un peuple a choisi lui-même son maître et lui a prescrit par une loi fondamentale les règles de son gouvernement, ce peuple peut limiter le pouvoir du roi ou le lui enlever dans les formes légales, si le roi ne remplit pas les conditions du contrat. Le peuple peut avoir recours à ce procédé, même lorsqu'il a promis une soumission éternelle, car le roi, en tranchant du tyran, mérite ce châtiment.

Au concile de Trente, Lainez avait prononcé — nous l'avons vu — un discours où il soutenait que la constitution de l'Eglise est une monarchie absolue. Dans ce même discours, il avait dit que les communautés laïques organisent elles-mêmes leur gouvernement, qu'en conséquence elles sont libres, qu'elles ont en elles-mêmes la source de toute juridiaion et qu'elles la transmettent à leurs autorités, ' sans pour cela se dépouiller de leur pouvoir. C'était

ridée de la souveraineté du peuple que le Jésuite exprimait ainsi. Après lui, Bellarmin enseigna que l'Etat naît d'une loi naturelle gravée par Dieu dans l'esprit des hommes et d'après laquelle ils choisissent leurs autorités. En conséquence, le pouvoir de l'Etat est de droit divin; il n'appartient à aucun individu en particulier, mais au peuple dans son ensemble. Le peuple le délègue à une personne ou à plusieurs, mais il garde toujours le droit de le reprendre et de le transmettre à un autre. Donc, les princes ne possèdent leur pouvoir qu'en vertu d'une délégation du peuple et du choix du peuple-, mais les peuples doivent procéder à ce choix sous la direction du pape. On le voit : d'après Bellarmin, la légitimité du souverain procède à la fois du choix du peuple et de la sanction du pape. Le prince n'est pas institué directement par la grâce de Dieu, mais seulement indirectement-, il se rend indigne de son pouvoir et de sa dignité par la tyrannie et par la résistance aux ordres du pape. Deux voies légales sont ouvertes pour se débarrasser des mauvais princes : la destitution par le peuple et la destitution par le pape.

Si Bellarmin modérait et restreignait encore la souveraineté du peuple par la théocratie, Mariana, possédé de Tesprit d'un républicain de Tantiquité, donna son expression pleine et entière à Pidée de cette souveraineté dans récrit « De rege et régis institutione » . Il soutint jusque dans ses plus redoutables conséquences le droit du peuple de se défendre contre la tyrannie. Chose remarquable ! cet ouvrage, qui paraît avoir été plus souvent condamné que lu, fut rédigé à la cour de Philippe II. Ce roi avait chargé Mariana de faire l'éducation de Tinfant, qui fut plus tard Philippe III. Le livre parut avec l'approbation de l'Ordre de Jésus et du gouvernement espagnol. L'infant devait être élevé d'après ces principes, afin de gouverner pour le bien de ses sujets et d'être préservé du danger de dégénérer en tyran.

Dans la première partie de son ouvrage, Mariana traite de la politique ; dans la seconde, des principes de l'éducation des princes; dans la troisième, des connaissances et des vertus que doit posséder un prince voulant faire le bonheur de son peuple. Abstraction faite de la doctrine, que l'assassinat des tyrans est

un acte moral, son livre prouve qu'il était sincèrement préoccupé du bien des princes et des peuples. Mariana fait preuve, dans tous ses écrits, d'un véritable libéralisme. Il a écrit l'histoire de sa patrie dans un esprit tel, qu'il a été jugé digne d'être appelé le Tacite espagnol-, il a soumis à sa critique l'Ordre auquel il appartenait, et les abus de l'administration espagnole sous le comte Lerma. Mariana accusa ce dernier de malversations pour avoir fait fabriquer de mauvaise monnaie. On rechercha pendant des années l'auteur inconnu de cette accusation. Mariana se nomma lui-même dans le livre « De rege et régis institutione » . Le roi, à l'instigation du comte, le fit jeter en prison.

A l'exemple d'Aristote, Mariana déclara que par sa nature l'homme était destiné à vivre en société. L'Etat, c'est-à-dire la communauté organisée, est précédé de l'état de nature. Au début, cet état de nature n'est pas encore la guerre de tous contre tous, mais une vie en commun innocente et heureuse, dirigée par l'instinct naturel et vouée surtout à la jouissance matérielle. Il n'y a là ni loi ni gouvernement. Peu à peu surgissent des hommes forts qui.

secondés par leurs amis, maîtrisent les faibles et amènent un état épouvantable de faiblesse et d'oppression. Dans cette détresse, les opprimés s'unissent et placent à leur tête un homme juste, qu'ils chargent de les défendre contre toutes les attaques et de les unir par un droit commun. Ainsi naissent la société civile et la royauté. La monarchie est la forme constitutionnelle la plus ancienne ;, au début, le roi, qui n'est encore que le conseiller du peuple, exerce un pouvoir illimité, mais ses empiétements rendent peu à peu indispensables des lois destinées à restreindre ce pouvoir. Ensuite, l'ambition et la soif de la gloire poussent les princes à opprimer des peuples libres, à étendre, à fortifier leur propre puissance.

Pour Mariana, la monarchie dirigée par le conseil des plus capables est la forme constitutionnelle la meilleure, parce qu'elle permet l'action la plus rapide. Il se prononce contre la monarchie élective, sans toutefois méconnaître les inconvénients de la monarchie héréditaire ; il préfère cette dernière pour des raisons d'utilité : elle lui paraît garantir plus sûrement une bonne administration et le maintien de Tordre public. L'héritier du trône est le fils aîné

du roi. Si le roi ne laisse qu'une fille, elle sera déclarée héritière du trône par une loi inviolable, et elle épousera le cito3'en le plus éclairé et le plus respectable.

Mariana dépeint le vrai roi, en opposition au t}'ran. Le vrai roi est celui qui gouverne pour le bien de son peuple et non dans son propre intérêt; le t3Tan n'agit qu'en vue de sa propre personne. Le vrai roi est le père de son peuple, il gouverne avec modération, avec douceur, avec humanité, il réserve ses rigueurs pour les scélérats. Il donne accès à sa chambre à coucher à tous ceux qui sont dans le dénûment ; il traite ses sujets non pas d'esclaves, mais d'enfants. Il n'écoute point les flatteurs, qui l'appellent le maître de l'Etat et des individus, il se considère comme le premier magistrat, soldé par les citoyens. Tous ses efforts tendent à gouverner conformément à la volonté des citoyens et à mériter les sympathies constantes des honnêtes gens. Le roi est le premier citoyen de l'Etat; il veille à l'exécution des lois. La loi est la règle qui le lie, comme elle lie tout autre citoyen. Il n'y a pas de loi qu'il soit tenu de respecter moins que tout autre habitant du

pa3^s, car « la plupart des lois ne sont pas édictées par le souverain ; elles procèdent de la volonté de la communauté tout entière; l'autorité de cette communauté est plus haute que celle du prince; c'est à elle qu'il appartient d'ordonner et de défendre. » Le roi qui protège et respecte les lois, est protégé et respecté par son peuple : le pouvoir légitime du prince a sa source dans les citoyens; il est limité par des lois, afin qu'il ne puisse dégénérer en tyrannie ; le pouvoir suprême reste, en tous cas, aux mains du peuple. En conséquence, lorsque le peuple tout entier ou une représentation du peuple se rassemble et signifie sa volonté, il n'appartient plus au roi de commander. C'est en définitive le peuple qui décide de la paix ou de la guerre, des lois, des impôts; c'est lui qui nomme le successeur au trône. Le peuple peut aussi forcer le roi d'exécuter les lois qu'il a édictées, et il a le droit de précipiter du trône le gouvernant qui résiste à sa volonté ; au besoin, il peut le frapper de la peine de mort. L'ardeur qu'il met à défendre les droits et le bienêtre du peuple emporte Mariana jusqu'à lui faire déclarer la légitimité de l'assassinat commis sur la per-

sonne des tyrans. Si un prince compromet le salut d'un pays, menace la religion de ses pères et qu"il n^■ ait plus d'espoir de le ramener dans la bonne voie, le peuple peut se soulever contre lui, le destituer et, s'il ne reste pas d'autre moyen de défense, le tuer, car «un prince qui lèse la justice et la religion, est un tyran. » S'il est impossible au peuple de se soulever en masse, il est permis à chaque particulier d'attenter à la vie du roi, non point seulement par un coup de force ouverte, mais par des moyens ténébreux, par la ruse, par le poison. « Il faut que tous le poursuivent et le traquent comme une bête féroce. » — << Quand tout espoir est envolé et que le salut public et la religion sont compromis, qu'est-ce qui serait assez borné pour ne pas déclarer que c'est un droit di\in de se débarrasser du tyran par le droit, la loi et les armes? » Mariana parle avec respect des hommes qui ont assassiné des tyrans dans l'antiquité, et de Jacques Clément, l'assassin de Henri III. Il dit que l'acte commis par ce dernier a été un « inonimentum nobile >;, un ^^ f admis niemorabile » ; il appelle Clément « l'honneur éternel de la Gaule », et déclare qu'en tuant le roi il s'est acquis un nom

mémorable. Il raconte, pour justifier Clément, qu'il ne s'est décidé à accomplir ses desseins qu'après avoir pris conseil de théologiens qui lui déclarèrent qu'il était juste de tuer un tyran. « En effet, ajoutet-il, les affaires des hommes marcheraient à souhait, s'il y avait beaucoup d'hommes courageux n'hésitant pas à mettre en jeu leur vie et leur bonheur pour sauver la patrie. Si les assassins des tyrans parviennent à se sauver, on les célèbre pendant toute leur vie à l'égal des héros; s'ils succombent, ils tombent comme des victimes agréables aux hommes et aux puissances divines ; leur noble tentative laisse un souvenir rayonnant dans la mémoire des hommes. »

Dans le dernier chapitre de la première période de son livre, Mariana recommande au prince de ne point s'immiscer dans les affaires religieuses. Dans la seconde partie, il traite des principes de l'éducation des princes. Cette éducation est la plus importante de toutes, selon Mariana-, le précepteur des princes sera le plus sage, le meilleur des hommes; il agira sur ses élèves par le bon exemple qu'il leur donnera. Les plus grands maux de la terre naissent

ordinairement d'une éducation trop indulgente des princes. Les causes premières d'une mauvaise éducation sont à chercher premièrement dans le fait que Ton donne aux princes des nourrices : leur mère devrait les nourrir elle-même; secondement, dans le fait qu'on ne les enlève pas assez tôt à la direction des femmes pour les confier à celle des hommes. Quant aux précepteurs, ils auront les capacités et le courage nécessaires pour élever l'héritier du trône conformément à sa destinée. Leur méthode sera également éloignée d'une trop grande rigueur et d'une trop grande indulgence. Leur but sera de communiquer à l'âme de leurs élèves l'amour d'un idéal élevé, le mépris de tout ce qui est vulgaire et mauvais, le désir de conquérir les plus beaux lauriers au service de l'Etat.

Pour ce qui est de l'hygiène du corps, il faut éviter tout luxe et adopter un régime plutôt Spartiate que sybarite. Il faut non point amollir le corps, mais l'endurcir, et, pour cela, employer la gymnastique des anciens. Le prince s'exercera à courir, à monter à cheval, à diriger des chars-, il s'exercera au tir, à la nage, il fera des armes, etc.; il se

livrera à ces exercices de concert avec d'autres jeunes gens bien élevés. Dans cette communauté de travail naîtra cette noble émulation qui créera, dans la suite, des choses utiles et glorieuses.

L'enseignement proprement dit ne commencera pas avant la septième année. On entreprendra de bonne heure Tétude de la langue maternelle-, plus tard, celle du latin. Salluste et Tite-Live seront les premiers écrivains favoris du prince; dans la suite, il étudiera les observations de Tacite relatives à la cour et à la vie de la cour. Il ne lira que très-superficiellement les poètes anciens et les poètes en général ; un commerce trop assidu avec ces auteurs serait nuisible. Le prince, dans les premières années, étudiera égalem.ent la musique, mais la musique qui se borne à rasséréner l'esprit sans exciter les passions.

Arrivé à l'âge de l'adolescence, le prince entreprendra l'étude sévère de la rhétorique, de la logique, de l'arithmétique, de la géométrie, de l'astronomie. 0 La contemplation du ciel élève l'esprit et communique ou fortifie du moins cette égalité d'âme, cette modératton, le plus bel ornement d'un gouvernant. »

Avant tout, le prince étudiera Thistoire de tous les pays et de tous les temps. Il y apprendra à distinguer les actions nobles et grandes des actions basses et viles.

Tout cela, le prince se l'assimilerait avec la facilité la plus grande dans les établissements publics. Que Ton tâche au moins de ne point le former tout seul, entre ses quatre murs, car il en serait de lui comme des plantes exotiques, élevées en serre chaude et qui, transportées à Tair pur, périssent infailliblement. Que Ton donne au prince des compagnons d'étude et de jeu choisis dans les familles nobles ou parmi les Jeunes gens distingués par leurs talents ou par leur éducation, et qu'il entretienne avec eux un commerce libre de toute contrainte. Toutefois l'on évitera de lui inspirer de la prédilection pour l'un d'eux : les favoris des rois ont toujours été les ennemis du bien public.

Mariana défend expressément d'habituer le prince au mensonge et à la dissimulation. Le futur roi se taira, il est vrai, sur ses plans, si le salut public l'exige, mais il évitera de dire le contraire de la vérité, car il n'est pas vrai que le mensonge puisse être

utile. Au contraire, il est nuisible, car il souille le caractère noble, la dignité du prince, qui est son bien le plus précieux. Il n'y a pas de folie plus grande que d'échanger de For contre du fer. Le prince habitué à mentir ne récolte en fin de compte que la réputation d'un parjure; cette tache souille ses relations privées et les affaires publiques dont il est tenu de se mêler. Qui donc désirerait faire d'un pareil prince son allié? Qui ajouterait foi à sa parole? La ruse et la fausseté se trahissent elles-mêmes, et Dieu n'assure pas au parjure la longue jouissance d'un bonheur préparé par le mensonge.

Le prince sera ami de la vérité et de la franchise. En restant lui-même fidèle à sa parole, il obtiendra la fidélité de ses sujets. Il ne trompera jamais personne, même dans son intérêt et lorsqu'il y est provoqué par la duplicité d'autrui. Il tendra à imposer la même véracité à tous les fonctionnaires de l'Etat , et de la cour. Il repoussera comme la chose la plus exécrable l'idée de s'accommoder aux circonstances, d'afficher d'autres desseins que ceux qu'il aura formés dans son cœur. Toutefois, il fera bien d'observer une certaine retenue et de se défier quelque

— :)2 — peu de rhonnêteté des autres. — Toute vertu qui ennoblit le simple bourgeois, fait également Tornement du prince. Que ses précepteurs lui enseignent donc la modération, la frugalité, le sens du droit et de l'équité, la persévérance dans ses desseins, l'empire sur soi-même, la clémence royale alliée à une juste sévérité ; qu'ils développent enfin son sentiment religieux.

On éveillera dans l'âme du futur roi l'amour de la gloire qui se propose pour but des choses durables, nobles, sublimes.

Mariana veut faire des rois amis de la religion, mais non point bigots et superstitieux. Il ne veut pas qu'ils cherchent à éviter les événements futurs, les maladies, les dangers par l'art de la divination, par des amulettes, par des chants magiques, etc.

Dans la troisième partie de son livre Mariana trace les devoirs des princes. Le roi prendra pour ministres des hommes intègres, dévoués, pleins de talent, doués d'un esprit élevé. Avant de les choisir, il se rendra compte de leur vie privée : rien au monde ne jette une plus vive lumière sur le caractère d'un homme que sa conduite au foyer dômes-

tiqae. Le prince prendra également conseil de Topinion publique.

Mariana donne son avis sur les travaux dont il faut charger les ministres et sur la manière de récompenser ceux qui ont bien mérité de la patrie. « Le prince récompensera la vertu seule, mais il la récompensera partout où il la trouvera, au palais et dans les chaumières. Ce procédé lui conciliera certainement l'estime et les sympathies de son peuple et le dispensera d'une foule d'affaires ennuyeuses. Plus un prince règne dans le cœur de ses citoyens^ plus il s'affermit sur son trône. »

L'armée n'est point là pour protéger le prince, mais pour défendre l'Etat; il ne faut pas qu'elle devienne une charge pour l'Etat, elle sera formée par les enfants du pays, non point par des mercenaires. Les militaires qui auront bien mérité de la patrie recevront des honneurs; leur entretien, celui de leurs veuves et de leurs orphelins, sera également assuré. Le prince tâchera de faire que la guerre entretienne la guerre. Au besoin, il se mettra lui-même à la tête de l'armée. Les militaires et même les civils méprisent le roi qui n'aime pas les armes. Le mé-

- 34^ pris a pour conséquence la perte du prince. En revanche, sujets et soldats révèrent à l'égal d'un être supérieur le prince qui part en guerre et vit dans les camps ; ils le considèrent comme un héros dépassant la mesure du commun des mortels; toutes les classes de la société font des vœux dans les temples, pour bien disposer le ciel en sa faveur. Son exemple et sa direction enflamment d'enthousiasme les personnages les plus élevés, les plus infimes, les classes moyennes; on tient pour un déshonneur de rester chez soi et de s'amuser quand le prince s'engage dans le tumulte, dans la fumée des batailles pour le bien commun et l'honneur du royaume. Sous les yeux du roi, les soldats affrontent tous les périls; ils considèrent comme un crime de ménager leurs peines et leur sang pour la patrie et pour un tel prince.

On se gardera de dilapider les trésors de l'Etat; le prince donnera à la cour l'exemple de l'économie. Les impositions frapperont plutôt les articles de luxe que les objets de première nécessité; ces derniers ne seront soumis qu'à une redevance légère. On aura soin de développer le commerce, T agriculture, l'in-

dustrie, les beaux-arts. On allégera de toutes les façons les charges des paysans. On construira des routes nouvelles et commodes, des ponts; on reliera les fleuves entre eux, on élèvera des forteresses sur •" les-frontières : tout cela avec les épargnes de TEtat. On n'aura garde de trop déboiser le pays. Le prince fera élever de beaux édifices publics; il tâchera de faire embellir les habitations privées, et Ton n'aura garde de négliger l'hygiène publique.

Les riches et les ecclésiastiques donneront une partie de leurs trésors et de leurs revenus aux pauvres et aux institutions de bienfaisance. Mariana propose de créer des établissements de secours pour toutes les misères et tous les dénûments. Il rappelle avec une insistance particulière que le bien de l'Eglise doit être rendu à sa destination première et employé à secourir les pauvres.

« Je ne suis pas d'avis de séquestrer au profit de l'Etat les biens donnés par nos ancêtres aux prêtres; mais je soutiens qu'il serait bon que les ecclésiastiques songeassent eux-mêmes à les employer dans un but plus utile, plus conforme aux intentions de nos aïeux. Ce serait pur profit pour l'Etat et pour

les prêtres, si ces trésors étaient mis au service des pauvres. Quelle foule innombrable de misérables pourraient être nourris avec les revenus des prêtres, et comme on délivrerait les habitants du pays de ces lourdes charges qu'ils peuvent à peine supporter, tandis que, dans Tétat actuel des choses, ces revenus sont dissipés par un luxe consacré ! On pourrait se dispenser de construire de nouveaux hospices pour l'entretien et la guérison des malades et des étrangers, si ces biens étaient employés dans un but utile et salutaire ! »

Le prince empêchera que quelques particuliers accumulent de trop grandes richesses aux dépens des autres citoyens; il veillera à rendre impossible Texploitation des pauvres. Le ministre des finances prendra en temps de paix des mesures préventives contre la disette en temps de guerre. La sollicitude pour le bien-être du peuple affermira singulièrement les sympathies de la nation pour le roi.

On confiera T administration de la justice aux hommes les plus probes et les plus intègres. Les lois inutiles seront abolies ; les lois en vigueur seront aisées à comprendre et à retenir. Un code trop vo-

-37- ■ lumineux est un obstacle à la bonne administration de la justice. Après la justice, la vertu que le roi prisera le plus c'est Thonnêteté.

Mariana condamne le théâtre comme un instrument et un lieu de débauche et de séduction. Il invite le prince à ne pas encourager une pareille entreprise en assistant aux représentations.

A la fin du livre, Tauteur essaye de montrer comment la diversité des croyances religieuses compromet le salut du pays et la paix publique, provoque la guerre civile, affaiblit le pays au dehors, produit des maux innombrables. Le roi tâchera de conserver Tunité de la religion; il étouffera toute tentative d'innovation \ il extirpera le mal dans sa racine. Mariana termine ainsi son livre plein de pensées libres et hardies en combattant la liberté de conscience et en justifiant indirectement Tlnquisition.

Avant Mariana, en 1592, un Jésuite avait publié à Anvers, sous le pseudonyme de Rosseus, un écrit intitulé : « De justa reipublicce christianœ in reges wipios et hœreticos auctoi'itate. » Dans ce livre, revêtu de l'approbation de l'Ordre de Jésus et du roi d'Espagne, il s'élève dans les termes les plus viril-

^ 38 lents contre les princes hérétiques, qu'il traite tous de tyrans.

L'auteur fait dériver F Etat de Tinstinct de sociabilité de rhomme^ la royauté et Tautorité en général ont leur source dans le choix et Tinstitution du peuple. La notion du droit est inscrite dans le cœur de rhomme par Dieu; en choisissant son roi, le peuple use d'un droit divin; la royauté n'est donc qu'indirectement d'origine et de droit divins. L'autorité du peuple est la source de tout pouvoir; en conséquence, le peuple conserve son droit et son pouvoir vis-à-vis d'un prince tyrannique. Le pouvoir du roi reste soumis à la souveraineté populaire. Le peuple peut étendre, restreindre, changer les attributions de la royauté. Bien plus, il peut la supprimer et instituer une autre forme de gou\^ernement. Le couronnement par Févêque confère seul la légitimité au pouvoir royal. Un pacte est conclu entre les princes et les peuples chrétiens; par ce pacte, le roi s'engage à gouverner selon la justice et les préceptes du christianisme; le peuple, à prêter obéissance dans toutes les choses justes et équitables. Le prince rompt-il le pacte, le peuple est relevé de

son vœu d'obéissance et de fidélité ; il a le droit de déposer le roi, s'il compromet le salut public. Dans ce cas, le peuple et sa représentation pourvoient aux besoins communs.

« Quiconque nie le droit du peuple de conférer, par des motifs justes, le pouvoir suprême à de nouvelles familles; quiconque impose aux peuples chrétiens le devoir d'obéir à tout jamais aux princes qu'ils ont mis à leur tête, est non-seulement l'ennemi des princes et des peuples chrétiens, il trahit leur dignité, il lèse la majesté de la nature humaine, il sera accusé et condamné à la damnation éternelle, comme un renégat coupable d'avoir lésé la Majesté divine. »

Quant aux princes hérétiques, l'auteur déclare qu'ils « sont les plus grands scélérats parmi les hommes ; il faut les mettre à mort, selon le commandement de l'Ecriture; ils ne peuvent régner sur des chrétiens ; il est interdit aux chrétiens de frayer avec eux. Tout prince est hérétique qui ose s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques, qui ne chasse pas de l'Eglise les hérétiques condamnés par l'évêque, qui laisse remettre en question des décisions conciliaires, qui refuse

de détruire les livres entachés d'hérésie, d'empêcher la réunion d'assemblées hérétiques, d'approuver et de publier les décrets des conciles, et qui ne fait pas rédi« ger les lois conformément aux dogmes de l'Eglise. » Avec ces doctrines, les Jésuites ne faisaient que justifier les soulèvements et les attentats provoqués contre les rois hérétiques par la cour d'Espagne et par le saint-siége. Ils élevaient à la hauteur d'une théorie les pratiques de la papauté, pratiques que Philippe II soutenait de toutes ses forces parce qu'elles répondaient à son ambition. Paul III avait déclaré déchu du trône Henri VIII; il avait délié ses sujets du serm.ent de fidélité et les avait sommés ouvertement de se mettre en guerre contre le roi. Pie V procéda de même à l'égard d'Elisabeth, et n'hésita pas à donner suite à son décret par l'envoi d'assassins. Sixte -Quint approuva l'attentat de Clément, renouvela l'excommunication lancée contre la reine d'Angleterre et invita le monde entier à soutenir Philippe II dans la guerre qu'il lui avait déclarée. Il usa du même procédé à l'égard de Henri IV, Avocats de la papauté, les Jésuites ne pouvaient émettre des théories contraires à ses agissements.

- 41 -^ La doctrine du droit de la résistance active, du droit de la révolution, de la légitimité de l'assassinat commis sur la personne des tyrans se retrouve dans toute la littérature de TOrdre de Jésus. Pour prouver Torthodoxie de cette doctrine, les Jésuites en appelaient au concile de Constance, qui n'avait condamné l'assassinat qu'en tant qu'il n'est pas accompli, « exspectata sententia aiii mandat ojudici s cujuscunque. » Il s'agissait d'une décision à prendre au sujet d'un écrit du franciscain Jean Parvus. On y prenait la défense du duc de Bourgogne, qui avait fait assassiner le 2 3 novembre 1407 le duc d'Orléans, et l'on y soutenait qu'il était loisible à tout le monde de tuer un tyran. Un synode réuni à Paris avait condamné et fait brûler publiquement cet écrit. Le concile de Constance, appelé à se prononcer, rejeta, sur l'invitation de l'empereur Sigismond, le meurtre des tyrans, mais il ne condamna pas l'écrit de Parvus. Bien au contraire ; il annula la sentence du concile de Paris. Des discussions s'en étant suivies, on décida que le pape nouvellement élu, Martin V, se prononcerait en dernière instance sur les doctrines de Parvus; Martin ne se prononça pas. Mariana

prend pour point de départ le décret de Constance, et déclare que Martin V, Eugène IV et les autres papes ne l'ont pas approuvé.

Parvus en a appelé à Thomas pour justifier son enseignement. Les écrits de Thomas ne contiennent que des indications assez vagues à ce sujet. L'écrit intitulé « De i^egimine principum » condamne l'assassinat commis sur la personne des tyrans. « Un roi qui ne remplit pas ses engagements peut être appelé à rendre ses comptes à ceux entre les mains de qui il a prononcé son serment. Mais s'il n'existe pas un pareil lien entre gouvernant et gouvernés, et qu'il n'y ait pas de recours auprès d'une autorité humaine supérieure à celle du tyran, il n'y a de salut qu'en Dieu. Ceci est un acheminement à la théorie de l'obéissance passive. Mais l'opinion contraire s'étale dans un passage du commentaire des 5ew/ewce5. « Personne n'est tenu d'obéir à un usurpateur; il est permis, il est honorable même de le louer : c'est ainsi que Cicéron, dans le De officiis^ salua ceux qui avaient tué Jules César. — « Quand il n'y pas de recours auprès d'une autorité supérieure contre un homme qui s'est emparé du pouvoir par la force, il faut louer et récompenser

- 4^ celui qui, pour délivrer la patrie, tue le t^Tan. » Cette doctrine est un peu adoucie dans la grande Somme^ où il est dit qu'un jugement public est nécessaire pour décider s'il faut, dans l'intérêt général, tuer quelqu'un.

Jean de Salisbury avait déclaré également qu'à défaut d'un moyen de dompter le tyran, il était permis de l'immoler. Il revendique ce droit pour toute personne qui osera porter la main sur le tyran ainsi mis hors la loi. Il appelle r\Tan l'usurpateur et tout prince qui lèse la loi et opprime le peuple. Jean n'exclut expressément que l'emploi du poison.

Certains papes ont été les précurseurs des docteurs qui ont formulé cet enseignement. Urbain II dit dans un de ses décrets : « On n'imposera à l'assassin d'une personne excommuniée que des pénitences répondant aux intentions qui l'ont guidé dans son acte. En général, il ne faudra pas le considérer comme un meurtrier. Toutefois il se pourrait qu'une intention moins pure se fût mêlée à son acte, et c'est pour cela qu'on devra lui imposer une pénitence. » Les commentateurs de ce décret ont déclaré que la pénitence ainsi imposée l'était purement et simple-

ment ad cautelam^ et non point pour prévenir les tentatives d'assassinat futures. Le droit décrétai dit que si le précepte contenu dans TAncien Testament, en vertu duquel les fidèles sont tenus de tuer de leur propre autorité les infidèles, a été observé avant la venue du Christ, il devra être suivi plus exactement encore après la venue du Sauveur : le Christ, en effet, a confirmé l'autorité de ce commandement. C'est en se plaçant au double point de vue delà souveraineté du peuple et de la suprématie du pape, que les Jésuites enseignaient que l'assassinat commis sur la personne d'un tyran est chose permise. Salméron accorde au pape le droit d'ordonner l'exécution d'un prince. Valentia déclare qu'un prince qui a usurpé les plus hautes fonctions dans l'Etat, est un tyran \ le premier venu est autorisé à le massacrer, s'il n'y a pas de recours auprès d'une autorité supérieure. Les princes légitimes qui abusent de leur pouvoir, sont également des tyrans ; les tribunaux de l'Etat peuvent les condamner et les faire exécuter. Suivant Suarès, le roi qui, déposé par le pape, par la représentation nationale, veut retenir son pouvoir, peut être tué par le premier venu. Busenbaum déclare que le

prince frappé d'interdit par le pape peut être tué partout, le pape exerçant sa juridiction sur le monde entier.

Le livre de Mariana, joint à l'assassinat de Henri IV, avait fait scandale en France. La Sorbonne le censura, et le parlement le condamna à être brûlé. Le général Aquaviva se vit réduit à lancer un décret défendant en apparence à tous les membres de TOrdre de Jésus, sous peine d'excommunication et d'exclusion de toutes les fonctions, de soutenir dans une conversation publique ou privée, dans des discours, dans des livres, sous quelque prétexte que ce fut, qu'il était permis de tuer des princes ou des rois. La rédaction du décret est ambiguë et équivoque : il n'ordonne pas d'enseigner qu'il n'est permis à personne d'assassiner un tyran, il défend seulement de proclamer que cet assassinat est légitime.

Du reste, cette défense n'était pas sérieuse : la Société de Jésus n'en continua pas moins d'approuver, dans ses écrits, l'assassinat commis sur la personne des tyrans. Aquaviva lui-même approuva l'édition du livre de rvïariana publiée à Mayence en 1609; il avait ac-

cepté, en outre, la dédicace d'ouvrages de Salméron et de Gretzer, qui contenaient cette doctrine. Quatre ans après le décret d'Aquaviva^j Toracle de la Société de Jésus, Suarès, qui écrivait en quelque sorte sous les 3''eux du général, déclara que cette doctrine était confarme à Topinion de tous les catholiques. Bécanus, Coton, Richéome et d'autres ont confirmé Tassertion de Suarès : suivant eux, la doctrine en question fait partie intégrante de la foi catholique, elle est enseignée par P Eglise chrétienne univ^erselle. En effet, Rome ne Ta jamais condamnée. Sarpi a fait la remarque suivante : « La curie romaine ne condamnera jamais la doctrine des Jésuites, car c'est un des plus grands secrets de la domination qu'elle exerce, de savoir se débarrasser de ceux qui osent publiquement lui refuser leurs respects, et de retenir dans la crainte et la soumission ceux qui deviendraient dangereux s'ils osaient s'émanciper. »

La doctrine jésuitique de la suprématie temporelle et spirituelle du pape n'a pas été désavouée plus franchement que la précédente. Le li\Te fameux de Santarelli ayant excité de nouveau le mécontentement du public contre l'Ordre de Jésus, Vi-

telleschi publia, le i3 août 1626, un décret où il défendait de traiter cette matière, soit oralement, soit par écrit, dans des discussions publiques, dans des cours, dans des livres. Il voulait prévenir aiHsi « toutes les plaintes, tout prétexte pour se sentir offensé. •> Mais dès Tannée suivante parut un ouvTage d'Adam Tanner, approuvé par le provincial de la province allemande, avec Tautorisation de Vitelleschi : Touvrage contenait la doctrine de la suprématie papale. Cette doctrine a été enseignée, en outre, par Cornélius a Lapide en 1627, par Lessius en 1628, par De Castro en i(53i, par Bécanus en i633, par Escobar en 1659 : elle a été enseignée jusqu'à nos jours.

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