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notre Ordre que nous avons juré sur les autels une guerre étemelle. »
En effet, Loyola s'était borné à changer de service-, il avait quitté le service des maîtres de la terre pour se faire le soldat de Dieu et remporter des victoires spirituelles en convertissant les intidèles.
Sa personne fait une impression étrange sur les hommes de notre temps :, elle appartient à un monde dont nous avons peine à comprendre les idées et les sentiments. ^îais quelles qu'aient été Tétroitesse de ses croyances religieuses, Fardeur de son zèle, qui touchait au fanatisme, Texaltation fantastique de son imagination et de ses rêveries maladives. Ton ne saurait, en contemplant sa vie et son œuvre, concevoir une médiocre idée de cet homme extraordinaire. D'une volonté de fer, d'une persévérance infatigable dans Faction comme dans la souffrance, il poussait Fesprit d'entreprise jusqu'à la témérité. Pas de trace de défaillance dans la foi qu'il avait en sa mission! A côté d'une imagination ardente, d'une piété tendre, et d'un fort penchant à la superstition, une intelligence pénétrante, une apti-
- i6 tude particulière à discerner promptement le caractère des hommes. Et avec tout cela, une douceur, une souplesse qui lui permettaient d'être tout à tous, et de gagner, de séduire ses ennemis mêmes. Poète à la fois et esprit réfléchi, possédé du génie de Torganisation. Rêveur doué d'un véritable talent stratégique, créant Tarmée dont il avait besoin pour faire la grande guerre, et mettant tous ses moyens en œuvre avec circonspection et prudence. Homme de cœur, enfin, prompt à la pitié et au dévouement pour les hommes : tel nous apparaît le fondateur de rOrdre des Jésuites. Ces traits empreints de grandeur donnent seuls le secret de sa puissance créatrice.
On nous a conservé d'Ignace de Lo3^o!a une série de sentences frappées au coin du sentiment moral le plus profond : « Renoncer à ses volontés propres est plus méritoire que de réveiller les morts. — Pas de tempête qui soit aussi perfide que le calme plat; pas d'ennemi qui soit aussi dangereux que l'absence de tout ennemi. — Révéler les fautes d'autrui, c'est découvrir sa propre faiblesse. — Donner à son amour un objet infini, c'est se mettre à même de croître
toujours dans l'amour et de devenir toujours plus parfait par Tamour. »
En général, ces sentences brèves révèlent le caractère de Lo3'ola sous ses aspects divers. Son dévouement aveugle à l'Eglise romaine ressort de ce fait, qu'il nous demande de nous attacher à elle au point de « tenir pour noir un objet qu'elle nous dit être noir, alors même qu'il serait blanc. » Le prix infini qu'il aita:he à l'obéissance absolue éclate dans ces mots : u Quand même Dieu t'aurait proposé pour maître un animal privé de raison, tu n'hésiteras pas à lui prêter obéissance ainsi qu à un maître et à un guide, par cette raison seule que Dieu l'a ordonné ainsi. » Son ardeur infatigable au service de Dieu s'exprime dans cette parole : « Il est permis aux ouvriers de Dieu de poser un seul pied par terre, dans la vigne du Seigneur-, ils sont toujours tenus de lever l'autre pour continuer leur voyage. » La fermeté de sa foi se révèle dans cette autre parole : « La confiance en Dieu doit être assez grande pour vous pousser, en l'absence d'un navire, à passer la mer sur une simple planche. » Chose digne de remarque, qui caractérise bien notre personnage et qui se con-
cil'e difficilement avec l'absolue confiance en Dieu : Loj^ola appuie avec une insistance particulière sur la prudence qu'il faut apporter dans les essais de conversion et dans la direction des consciences. « Une prudence consommée jointe à une pureté médiocre vaut mieux, dit-il, qu'une sainteté plus parfaite jointe à une habileté moins grande. » — « Un bon pasteur des âmes doit savoir ignorer beaucoup de choses et feindre de ne pas les comprendre. Une fois maître des volontés, il pourra mener ses élèves en sapience partout où il voudra. » — « Les gens entièrement absorbés par les intérêts passagers, il ne faut pas leur parler à brûle-pourpoint du salut de leur âme : ce serait jeter l'hameçon sans amorce, sans appât (i). »
Quand les intérêts de TOrdre étaient en jeu, Loyola ne s'en tenait pas à la prudence; pour atteindre un but qui lui était sacré, il n'était pas rare de le voir recourir au mensonge. Si jamais son Ordre se décide à publier sa correspondance complète, non expurgée, — ce qu'il a promis depuis longtemps , et ce qu'il
(i) Saitentice asceticœ Ignatii de Loyola pro quotidiana consideratione, Mindelli. 1716.
-igné s'est pas soucié de faire jusqu'à ce jour, — ce côté ténébreux de son caractère sera mis en pleine lumière. Cette habileté mondaine, pour ne pas l'appeler d'un autre nom, cette haine de lévite à l'égard des hérétiques et des dissidents, ce mysticisme sombre, ascétique, ce penchant à la superstition, entretenu, il est vrai, par la doctrine ecclésiastique, devinrent peu à peu les traits dominants de l'Ordre. Dans sa réponse aux reproches adressés à l'institution nouvelle, le général Mutius Vitelleschi est bien forcé de reconnaître la justesse de cette observation : il se borne à exhorter les frères à s'engager dans d'autres voies.
Le fondateur de l'Ordre de Jésus a voulu en faire une « milice spirituelle, destinée à combattre pour Dieu, sous la bannière de la croix du Christ. » Orlandini rapporte que le nom même de « société, » l'équivalent de l'espagnol Compania, devait, dans la pensée de Loyola, marquer l'esprit et le but militants de l'Ordre. Aussi les auteurs jésuites aimentils à relever ce caractère de l'institution. L'épitaphe d'Ignace le compare aux grands généraux de l'antiquité, Pompée, César et Alexandre, mais pour
rélever au-dessus de ces conquérants. L'ouvrage intitulé : Image du pr^emier siècle^ appelle la Société la « légion de Dieu, » et célèbre avec orgueil, sur le ton du lyrisme, la bravoure dans l'attaque, le courage de lion, le généreux mépris de la mort déployés par ses membres : « Chacun d'entre eux vaut une armée tout entière, et plus d'un d'entre eux a battu des ennemis dont une armée nombreuse eût eu de la peine à repousser l'attaque. » — « La légende raconte que certains enfants naissent casque en tête : cela est vrai de tous les membres de FOrdre, car ils sont tenus de résister avec une bravoure intrépide, avec des forces invincibles, à la pointe des épées, aux injustices du sort, aux attaques de l'ennemi, aux épreuves de l'adversité. »
Sachini, écrivant Thistoire officielle de l'Ordre, s'écrie : « Nous nous proposons de raconter des luttes, non de peuple à peuple, mais du genre humain avec les monstres de l'enfer. Des luttes, embrassant non-seulement de vastes provinces, mais toutes les terres et toutes les mers, l'univers tout entier, et qui ont pour but la fondation du royaume de Dieu. Une couronne immortelle, le triomphe
éternel nous attendent dans la Jérusalem des bienheureux, dans la Rome impérissable. Nos armes sont les armes célestes, notre chef, c'est le Christ, le butin, c'est la félicité. » — De même que le soldat change d'heure en heure de garnison, de même le Jésuite n'a point de résidence fixe; missionnaire et soldat du pape, il est tenu d'être toujours prêt à partir en guerre. « Nos maisons, dit Suarès, sont semblables à des camps. » Sans patrie, sans feu ni lieu, les Jésuites ne pouvaient se charger de la cure d'âmes, ni de la direction des paroisses.
Loyola, organisant une armée nouvelle au profit de la papauté, devait la soumettre non-seulement à une discipline extérieure, mais à une transformation intérieure. C'est dans ce but qu'il employa ses Exercices spirituels^ qui étaient, en effet, de nature à introduire ses disciples dans la sphère d'une vie mystique, ascétique, étrangère au monde réel. Ces « exercices » n'ont pas manqué de produire leur effet sur les individualités les plus diverses; ils ont transformé à la fois des âmes simples, des esprits enthousiastes et rêveurs, et des cœurs ulcérés, des pécheurs courbés sous le poids de leurs fautes. Des
hommes animés d'une sincère piété, tels que Charles Borromée et saint François de Sales, en ont recommandé Tusage.
Dans l'instruction pour « les exercices, » il est dit avec juste vérité que ces préceptes ont déterminé la vocation de la plupart des membres de la Société. Bien plus, beaucoup de Jésuites étaient d'avis que l'action de l'Ordre devait se borner à diriger ces exercices ; cette direction suffirait à assurer à la Société l'influence nécessaire.
L'étude de ses exercices est indispensable à quiconque veut connaître l'esprit dont Loyola était possédé. Nous allons donc en présenter un résumé succinct.