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CHAPITRE II

Les exercices spirituels.

Les exercices spirituels ne sont point classés d'après une méthode rigoureuse dans le traité d'Ignace de Loyola-, ils manquent de compléments et de développements nécessaires : aussi bien le premier congrès général résolut-il d'y ajouter une instruction sur la manière de faire les exercices. Cette instruction s'adresse surtout au maître d'exercices; elle lui indique les règles qui doivent le guider lui et ses élèves. L'instruction, dans sa forme actuelle, a été rédigée conformément aux résolutions du cinquième congrès général, de l'année lôgS à 1594. .

Les exercices sont imposés aux adeptes et aux membres de l'Ordre; ils peuvent être accomplis également par des ecclésiastiques et des laïques qui n'entrent pas en rapports plus étroits avec la Société. Leur but est d'amener l'homme à rompre avec les

errements du passé, à commencer une vie nouvelle, à Je fortifier dans sa résolution, contre l'assaut des mauvaises passions.

On parcourt toute la série ou seulement une partie des exercices. Dans le premier cas, ils durent quatre semaines; dans le second, ils peuvent être réduits à une durée de huit jours. La série entière est de rigueur pour les novices et pour les membres de TOrdre; ces derniers la parcourent chaque année de nouveau, en vue de leur sanctification. Elle est imposée également à ceux qui montrent des dispositions particulières et qui sont maîtres de leur personne, comme par exemple, le clergé séculier. Les personnes liées au monde par leur position ou leurs fonctions et qui se bornent à chercher une règle de conduite et une digne préparation à la confession générale, s'acquittent d'une partie seulement de ces exercices.

Pendant toute la durée des exercices, l'homme renonce au commerce avec le monde; il cherche la solitude et le recueillement; la solitude qui seule prépare l'âme à s'élever vers Dieu et à recevoir sa grâce. Il s'approche de Dieu avec une confiance pleine et entière dans sa bonté infinie, en s'abandonnant com-

plètement à sa volonté. Il s'ouvre, sans réserve ni réticence, à son guide spirituel et il se soumet absolument à lui. Le guide est tenu d'être passé maître dans la direction des consciences; prenant pour règle les instructions de saint Ignace, il doit étudier l'individualité de son disciple, procéder avec prudence, douceur et humilité, et s'en remettre à Dieu de la direction définitive du pénitent.

Le pénitent met en œuvre toutes les forces de son âme ', il donne un aliment à la fois à sa mémoire, à son intelligence, à son cœur, â sa volonté. La mémoire est appelée à soutenir la raison dans sa méditation et dans son jugement; la réflexion, à solliciter le désir et la volonté. Mais l'imagination, à son tour, doit se mettre en branle, afin d'incarner dans des formes visibles les idées que contemple notre œil spirituel, et de nous en donner une représentation sensible. En d'autres termes, la méditation doit être poussée jusqu'à l'hallucination.

Les prières alternent avec la méditation, les examens de conscience, les entretiens avec les trois personnes de la Trinité et avec tous les saints. A côté des macérations ordinaires, on a recours à d'autres

moyens pour provoquer chez le pénitent les dispositions voulues; on fait tour à tour la lumière et Tobscurité dans sa cellule, on lui montre tantôt des ossements, tantôt des fleurs fraîchement cueillies, pour lui offrir l'image de la mort ou celle de la vie renaissante.

Bode, qui a parcouru toute la série des exercices et qui nous a fait une saisissante peinture de leurs effets psychologiques, estime qu'il n'y a pas de moyen plus efficace pour produire en nous l'exaltation la plus \ive, l'enthousiasme le plus ardent et le plus sombre. Les personnes insensibles à ces effets ne sont point aptes à servir les desseins de l'Ordre.

La première semaine est consacrée à méditer sur le péché; on reconnaît combien il est haïssable, on apprend à le détester, on se repent d'avoir été sous son empire, on désire en être affranclii. La deuxième semaine déroule devant nos yeux l'image du Christ et de sa vie : cette contemplation éveille en nous le désir d'imiter le Sauveur. Et, pour nous faciliter cette imitation, l'on nous donne des conseils pour le choix de la carrieiie la plus conforme à la volonté divine; ou s'il n'est plus en notre pouvoir de la

choisir, l'on nous donne des avis sur la façon dont nous pouvons nous sanctifier dans nos fonctions actuelles. La troisième semaine nous présente ThistoLre de la passion du Seigneur, histoire qui éveille en nous la pitié, la douleur et Tamour de Dieu. Dans la quatrième semaine enfin, nous assistons à la résurrection du Christ, à ses glorieuses apparitions, à ses bienfaits divins, qui portent en nous, à son plus haut degré, Tamour de Dieu.

Ce tableau succinct des exercices nous en révèle Tesprit et le but. Tous ceux qui en parcourent la série sont amenés par la contemplation de l'histoire universelle de la chute et de la rédemption, à purifier leur âme et à entrer en communion avec Dieu.

Les exercices commencent par la contemplation du but final de l'homme, qui est de louer Dieu, de le révérer et de trouver la féhcité en le servant. Tout ce que contient la terre a été créé pour Thomme, afin qu'il s'en serve ou s'en abstienne, suivant que cela le rapproche ou l'éloigné de son but. Nous ne devons choisir et désirer que ce qui se rapporte au salut de notre âme; à l'égard de tout le reste, l'indifférence nous est commandée, de telle sorte que

nous ne cherchions pas plus la santé que la maladie, et que nous ne préférions pas la richesse à la pauvreté, les honneurs au mépris, une vie longue â une vie courte. Cette indifférence est de la plus haute importance : tant plus profonds sont les fondements, tant plus solide est Tédifice.

Après cette méditation, qui forme pour ainsi dire rintroduction à la sanctification, le pénitent parcourt les trois degrés de la purification, de l'illumination, de la communion avec Dieu.

Au premier degré, celui de la purification, onî médite sur le péché, qui nous a tant éloignés de notre but final; on contemple la chute des anges et de l'homme, le châtiment qui les a frappés, et cette contemplation doit être poussée Jusqu'à la sensation physique, jusqu'à la vision et à l'hallucination. « L'âme, disent les Exercices^ l'âme doit voir les flammes immenses, les âmes emprisonnées dans des corps de feu, entendre leurs plaintes, leurs hurlements, leurs blasphèmes contre le Christ; sentir la fumée, le soufre, l'odeur de corruption et de pourriture; goûter l'amertume des larmes, sentir le ver rongeur, le remords; toucher le feu qui brûle les

âmes. » Livré ainsi à la méditation sur le péché et ses suites, le pénitent s'entretient avec le Sauveur cloué sur sa croix et avec Dieu-le-Père ; le repentir s'empare de son âme, il sonde sa conscience et il prend la résolution de rentrer dans la bonne voie et d'y persévérer. Il purifie son âme, il s'affranchit du péché, et il termine ce premier stage par une confession générale et par la communion.

Pendant le second stage, qui dure deux semaines, nous contemplons le Christ, le modèle proposé à notre imitation, le soleil de justice qui éclaire « tout homme venant au monde, » et qui nous illumine à notre tour. Les méditations de ce second degré nous initient à l'économie tout entière du salut, à la résolution prise par la Trinité d'incarner le Fils, à la naissance du Dieu-Homme, à sa vie cachée à Nazareth. Ici vient se placer l'examen des diverses carrières offertes à l'activité de l'homme, et le choix de l'une d'elles, sous l'invocation de l'esprit divin.

Toutes les actions de l'homme doivent découler d'une seule source : le désir de glorifier Dieu et d'accomplir sa volonté. Le choix parfait ne peut donc résulter que de l'amour exclusif de Dieu. Toutefois, lors-

que cet amour est le mobile principal, d'autres considérations fondées sur la nature humaine peuvent peser dans la balance, à la condition seuiei qu'elles ne soient pas contraires à l'amour divin. L'humanité se range sous deux bannières opposées : celle du Christ, qui flotte à Jérusalem, et celle de Lucifer, plantée sur les tours de Babylone. Lucifer attire les hommes avec les biens terrestres, avec les richesses, les honneurs, les satisfactions de l'orgueil et de Tamour-propre. Le Christ prêche la recherche de la pauvreté, du mépris, des injures, la vertu de l'humihté. Semblable à un général, à un roi de la terre, il dit à son peuple: « J'ai le dessein de soumettre tous les pays infidèles. Celui qui voudra me suivre, ne se servira pas d'autres vêtements et d'autres ahments que moi. Il se soumettra aux mêmes travaux, aux mêmes veilles, aux mêmes épreuves, afin qu'il prenne part à mon ü'iomphe, après s'être associé à mes luttes. »

Quiconque refuse de suivre cet appel et d'accomplir jusqu'au bout la volonté du Christ, est un lâche. Celui-là seul comprend l'obéissance parfaite qui choisit, avec le Seigneur, la pauvreté, le mépris, ia

folie de la croix, de préférence à la richesse, aux honneurs, à la sagesse du monde.

Le pénitent ayant porté ensuite ses réflexions sur le baptême de Jésus et sur les événements ultérieurs de sa vie, fera son choix, en vue de la réalisation du but suprême de la vie. Mais il se gardera de prononcer des vœux prématurés ^ son directeur s'abstiendra de lui faire violence, Tabandonnant aux inspirations de r Esprit-Saint. Quant à ceux qui ont déjà fait choix d'une carrière, comme les ecclésiastiques, ils font simplement vœu de s'amender.

La résolution de servir Dieu est fortifiée par la contemplation de la passion du Sauveur. Cette contemplation inaugure la troisième période; elle nous fait passer par tous les mystères de la résurrection et de l'ascension. Le vieil homme est mort avec le Christ-, l'homme nouveau ressuscite avec lui. Après avoir passé par les tourments de l'enfer et de la damnation, après avoir pris part aux souffrances du Christ pendant ses luttes et sa passion, le pénitent ressent dans son cœur les joies exultantes du triomphe, de la réconciliation avec Dieu.

Le but final de l'union complète avec Dieu par

— :)2 — Tamour est atteint à la fin des exercices. Arrivé sur ces hauteurs sublimes, le pénitent prononce, avec saint Ignace, la prière suivante : « Prends, Seigneur, mon libre arbitre; prends ma mémoire, ma raison, ma volonté. Tout ce que je possède, tu me Tas donné; je te le rends, j'abandonne à ta sainte volonté le soin d'en disposer : je ne te demande qu'une chose, ton amour, ta grâce; accorde-la-moi, et je serai riche, et tous mes vœux seront comblés. »

Selon l'opinion d'Ignace, être un avec Dieu, c'est être un avec l'Eglise, c'est vivre en elle. Voilà pour«quoi ses exercices se terminent par les Regulœ ad sentienditm cum Ecdesia. Ce sont des préceptes pour régler sa vie en parfaite conformité avec l'esprit et les désirs de l'Eglise. Citons quelques-uns de ces préceptes pour caractériser les sentiments dont Loyola était animé et qu'il chercha à inoculer, à infuser à tous ses disciples :

« Il faut renoncer à son propre jugement, être toujours prêt à obéir à l'Eglise orthodoxe, catholique. Il faut estimer par-dessus tout l'état monacal et le célibat, préférer la virginité au mariage, vénérer les reliques, les stations, les pèlerinages; célébrer

les saints, les indulgences, les jubilés, Thabitude d'allumer des cierges dans les églises et les autres moyens d'entretenir la piété; Tabstinence, le jeûne, les jours de fête, les églises avec leurs ornements et leurs images. Il faut approuver toutes les résolutions, les doctrines et les mœurs de ses supérieurs, confirmer tous les préceptes de TEglise et se soumettre aveuglément à toutes ses décisions. »

Les Exercices rappellent quelque peu les mystères d'Eleusis, où les initiés passaient par des visions d'abord pleines d'angoisses, puis de joie, à la paix et la télicité. En tout cas, on y rencontre la vieille science et les antiques pratiques du mysticisme, telles que nous les trouvons déjà chez Plotin et chez les grands saints du moyen âge, telles que Taulcr, Eckhard, Suso et d'autres encore les ont enseignées dans leurs écrits. Loyola les avait étudiées pendant son séjour à Manresa, dans le livre ExercitatoiHiim spirituale du bénédictin Garcia Gisnéro.

Si Loyola réussissait à inculquer ces principes à ses disciples, ce mépris du monde, de tous les biens

terrestres qui ne se rapportent pas au salut, cette fermeté joyeuse dans Tépreuve et la persécution, il créait une armée avec laquelle les puissances ordinaires pouvaient à peine entrer en lutte et contre laquelle toutes les attaques viendraient se briser. Comment, en effet, abattre un homme par une épreuve qu'il accueillera avec reconnaissance et avec joie parce qu'il y verra un moyen de sanctification pour son âme ? Comment se laisser prendre aux appâts de la terre, quand toutes vos pensées, tous vos désirs sont tournés vers le ciel ? — Le livre imprimé lors du premier jubilé de l'Ordre adresse ces éloquentes exhortations à ses membres : « Vous qui êtes des gladiateurs dans Tarène, résistez de pied ferme à toutes les attaques -, recevez avec impassibilité tous les coups qui vous seront distribués sur la scène tumultueuse du monde -, vous qui êtes bons, ne vous affligez pas de vos souffrances : votre but n'est-il pas avant tout de déplaire aux méchants! Préparez l'homme à toutes les éventualités, mais élevez-le en même temps au-dessus de ce qui est humain, afin de ne vous laisser ni enorgueillir par la fortune, ni abattre par l'infortune, mais de sup-

porter avec égalité d'âme toutes les épreuvôs du sort et d'arriver enfin, autant qu'il est en nous, à cette immutabilité sublime, attribut exclusif de la Divinité!... Soldats de Dieu, soyez inébranlables au milieu des foudres de la guerre, dans le feu des batailles, sous le vent de la calomnie, au milieu des torches de Tenvie, devant les menaces des juges et la fureur des t}Tans! Debout, vous dis-je! et supportez tout l'effort de la tempête ! (i) »

Les luttes intérieures par lesquelles Loj^ola a passé lui-même se reflètent dans les Exercices. Il s'y révèle comme un maître dans l'art de guérir les âmes par Tascétisme, comme un psychologue profond, qui a sondé tous les abîmes, toutes les passions, toutes les illusions du cœur humain et qui sait les réduire à leur vraie valeur. Il établit des règles pour juger les différents mouvements de l'âme; il connaît jusqu'aux scrupules des consciences trop timorées, et il leur indique les moyens de se rassurer et d'apaiser leurs remords ; il montre sa science

(i) Imago p-imi sœculi S, I. Anvers, 1640

pédagogique en nous apprenant à tirer parti même de nos oeuvres de charité, et à en faire un moyen de nous élever plus haut dans la voie de la sanctification. -

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