‹ Les JésuitesChapitre 34 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

aément XIV. Début du règne de Clément XIV. Intrigues des Jésuites. Le bref décrétant la suppression de l'Ordre de Jésus. Impression produite par le bref. Frédéric-le-Grand et les Jésuites. Les Jésuites en présence du bref. Maladie et mort de Clément XIV. Clément XIV est-il mort par empoisonnement? Le général des Jésuites au château Saint-Ange et sa dernière protestation. Les Jésuites sous Pie VI et leur restauration par Pie VII.

Aussitôt après la mort de Clément XIII, les ambassadeurs de France et d'Espagne déclarèrent que le choix d'un pape agréable aux deux cours était nécessaire pour éviter une rupture entre Rome et la maison de Bourbon. D'autant plus grande fut l'activité déployée par les Jésuites pour empêcher la nomination d'un pontife hostile à leur Ordre. Ils ne reculèrent devant aucune humiliation et ne ménagèrent pas les cadeaux faits aux grands de Rome et à leurs femmes. Ricci embrassa en pleurant les genoux des cardinaux, leur rappelant les mérites de sa Société et leur représentant l'affront du joug qui

leur était imposé par l'exigence des ambassadeurs. Il les pria instamment de se réunir en conclave avant Tarrivée des cardinaux français et espagnols.

Le conclave élut à Tunanim^ité Lorenzo Ganganelli, de TOrdre des Franciscains. On commença par le sacrer évêque, car il n'était que cardinal-prêtre. Il prit le nom de Clément XIV.

Clément passait pour un partisan déguisé de l'Ordre de Jésus, et, à ce titre, le cardinal Orsini avait fait opposition à sa nomination. Ganganelli avait, en effet, témoigné à plusieurs reprises de son profond respect pour Loyola et célébré les mérites scientifiques des Jésuites,

Le nouveau pape s'était frayé son chemin vers le siège de Saint- Pierre par une sincère piété, par une douceur vraiment chrétienne, par son esprit scientifique. Cardinal et pape, il conserva la simplicité de mœurs et Thumilité qui avaient distingué le Franciscain. Ce ne fut pas sans craintes qu'il accepta les fonctions du pontificat suprême ; il dit dans une de ses lettres que c'est là une charge horrible, et il écrit à un de ses amis : « Si vous m'estimez heureux, vous vous trompez. Après avoir été toute la journée

dans un état de surexcitation, souvent je m'éveille la. nuit et je soupire après mon couvent, ma cellule, mes livres. J'envie votre sort. Je me console parla pensée que Dieu lui-même m'a placé sur le siège de Pierre, et qu'il me destine à de grandes choses; il me donnera la force de les accomplir. Dieu sait que je verserais tout mon sang pour ramener la paix partout, pour déterminer ceux qui ont oublié leur devoir à accepter une réforme, et pour obtenir qu'il ne fut plus question ni de partage ni de suppression » .

Il s'était occupé non-seulement de théologie, mais encore de philosophie, d'histoire, de sciences naturelles, de poésie; il s'était essayé à faire des vers. Il n'était point partisan d'une piété sombre et farouche ; au contraire, il disait que la vraie, piété consistait, dans l'amour divin, sans lequel les actes les plus méritoires en apparence ne sauraient contribuer à notre; salut. Il ne se dissimulait pas la nécessité de mainte, réforme dans l'Eglise; il demandait entre autres, celle du bréviaire, et il parlait des excès auxquels; était portée l'adoration des reliques et qui faisaient qu'on attribuait souvent à un saint dh têtes et autant de. bras.

En théologie, il prenait pour guide Augustin. L'esprit de r Eglise devait être, selon lui, Tesprit de Jésus-Christ lui-même : Fesprit d'humilité, de douceur, de paix, de mansuétude, de justice, d'abnégation, de force et de vérité. Celui-là seul qui a Tamour divin connaît l'esprit du christianismxe, dit-il dans son traité « Sopra lo :{elo » . L'esprit du Christ n'est pas l'esprit de domination ; le zèle allié à la dureté ne ramène personne. Le zèle allié à Tintolérancs ne mérite que du blâme. Quiconque aimera l'Eglise ne pactisera ni avec l'erreur ni avec l'indifférence, mais ne se laissera entraîner ni par la passion ni par la haine contre les égarés.

Ganganelli se méfiait du m3'sticisme. Il n'approuvait pas la vie purement contemplati^'e, passée à attendre au milieu des prières et des cantiques que la sagesse et la sainteté viennent vous visiter. Pour lui, le travail c'était de la prière, le culte de Dieu. Aussi accordait-il ses préférences aux Ordres qui alliaient la vie acti\'e à la vie contemplative, et désapprouvait-il l'augmentation du nombre des Sociétés purement contemplatives. Il n'approuvait pas qu'on exagérât la rigueur de la règle et il blâmait l'entrée dans les

Ordres sans vocation décidée. Il détestait toute immixtion des Ordres dans les affaires temporelles.

Il se faisait une idée très-haute du sacerdoce, de répiscopat et de la papauté. Il était très-éloigné de vouloir restreindre les prérogatives du saint-siége et de faire des concessions au système épiscopal. Il avait à cœur de faire proclamer le dogme de F Immaculée Conception. Mais avant tout il tenait à rétablir la paix dans F Eglise catholique. « Noji anathematiim^ sed veniœ est tempiis », dit-il, lorsque Clément XIII déclara la guerre au duc de Parme. Il écrivit la lettre la plus conciliante au roi de Portugal, éleva un parent de Pombal à la dignité de cardinal, confirma dans la dignité d'évêque Pereira, dont les écrits avaient été mis à Findex, et exprima au roi la satisfaction que lui causait cette nomination. Le roi ayant échappé à la mort dont Favait menacé une maladie très-grave, le pape célébra un Te Deuni solennel. Clément XIV chercha également ' à gagner le roi d'Espagne, en promettant la béatification de Févêque Palafox. Il accéda au désir de Marie-Thérèse de voir diminuer le nombre des jours de fête et il s'empressa de faciliter le mariage de Jo-

sepli 11 en. levant ^obstacle provenant des Jiens du sang. Il interdit la publication de la bulle « de la sainte Cène ».

Toutes ces mesures furent impuissantes à lui faire rendre les Etats du saint-siége occupés par les Bourbons. La suppression de l'Ordre de Jésus paraissait être une nécessité impérieuse. Il semble que Clément XIV Tait reconnu dès le début de son pontificat ; mais il commença par ne faire part à personne de sa résolution. Cet acte, gros de conséquences im.portantes, demandait à être mûrement délibéré et pesé. Il fallait comm.encer par s'entendre avec tous les princes catholiques. Marie-Thérèse opposa la résistance la plus longue. Mais un jour, Tabbé de Sainte- Dorothée vint auprès de Timpératrice et lui remit un billet rédigé par son confesseur, le Jésuite Campmüller, et contenant le résumé de sa dernière confession. Il s'agissait de scrupules, de rem.ords au sujet du récent partage du royaume de Pologne. Lidessus, rimpératrice approuva la suppression de rOrdre de Jésus. Elle écrivit, dit-on, au pape, que le motif qui l'avait déterminée c'était le secret de la confession trahi par un membre de FOrdre.

Les Jésuites se livrèrent à toutes sortes d'irtngues. en partie trôs-lmprudentes, pour relever leur cause perdue. Ils répandirent toutes sortes de bruits relatifs aux dispositions favorables de Marie-Thérèse, du roi de Sardaigne et du grand-duc de Toscane, espérant ainsi intimider le pape. Ils répandirent en même temps des libelles et des pamphlets contre les cours bourboniennes. Le 1 8 septembre 1 769, les ambassadeurs de ces cours remirent au pape un mémoire demandant la suppression de la Société, et le pape répondit par une lettre confidentielle adressée au roi de France et promettant que cette mesure serait prise prochainement : quelques semaines après, les Jésuites cherchèrent à effacer l'impression produite par cette lettre en répandant un écrit faux dans les journaux français et italiens. Dans cet écrit, on faisait dire au pape qu'il ne pouvait ni blâmer ni détruire une institution louée et confirmée par dix-neuf de ses prédécesseurs; il la blâmerait d'autant moins que le saint concile de Trente Tavait confirmée lui aussi et que, d'après les principes français, le concile œcuménique était supérieur au pape. Un concile seul pouvait trancher ia question, après avoir en-

tendu la délense des Jésuites présentée par eux-mêmes. Le pape était tenu de rendre justice aux Jésuites, comme à tous les autres Ordres religieux. L'empereur, le roi de Sardaigne et le roi de Prusse lui avaient écrit en leur faveur, et en conséquence il ne pouvait les détruire et mécontenter quelques-uns de ces princes en satisfaisant les autres.

Ce faux exaspéra Clément XIV. En 1770 il interdit la lecture de la bulle « de la sainte Gène » , parce qu'il s'apprêtait à la réformer : les Jésuites la répandirent par milliers d'exemplaires à Rome et à Paris, En 1 77 1 , ils cherchèrent à accréditer à Paris le bruit de leur prochain rappel ; l'année suivante parut à Venise une estampe sortie de leur officine et représentant le jugement dernier et Charles III parmi les réprouvés.

Sur ces entrefaites, Clément avait également ouvert aux rois d'Espagne et de Portugal la perspective de la suppression de l'Ordre. Au commencement de l'année 1770, un nouvel attentat fut commis sur la personne du roi de Portugal et les Jésuites accusés par le gouvernement d'en être les seuls auteurs. Almada, l'ambassadeur du roi auprès du saint-siége, réclama impérieusement la mesure espé-

r'^e depuis si longtemps, et, no, recevant point de réponse, il détermina l'ambassadciir français, le cardinal Bernis, à rédiger un mémoire que signèrent les envo3^és des autres cours bourboniennes et qui appelait de nou\-eau l'attention du pape sur cette question brûlante.

Ce fut un coup terrible pour les Jésuites lorsque la plupart des évêques espagnols s'adressèrent à leur tour au souverain pontife pour obtenir la suppression de r Ordre. Cette démarche fortifia singulièrement le courage du pape. Le 12 février 1770, Clément releva les Jésuites de la direction du séminaire de Frascati et la confia au clergé séculier. Plus leurs destinées commençaient à leur inspirer d'inquiétudes, plus les Jésuites commirent de faux pieux, destinés à intimider le pape. En 1 771, la Dominicaine Marie-Thérèse, du Sacré-Cœur de Jésus, avait commencé à prophétiser au couvent de Valenîano, près Viterbe : les Jésuites s'emparèrent de la nonne exaltée et firent d'elle l'instrument de leurs desseins. Dès lors, des pèlerins innombrables de l'Ordre de Jésus vinrent la consulter au sujet des destinées de leur Société, de l'Eglise et du monde. La prophé-

— iby — tesse répondait qu une iumee épaisse s'élevait autour du nom de Jésus et l'obscurcissait sans parvenir à l'effacer. Les armoiries de la maison de Bragance l'obscurcissaient également sans le rendre invisible. Celles de la maison de Bourbon n'en laissaient plus paraître que fort peu de chose ; enfin, celles du pape effaçaient complètement le nom de Jésus. Mais bientôt toutes ces armoiries disparaissaient, et le nom de Jésus brillait d'un éclat plus pur que jamais. — Quiconque, disait-elle encore, quiconque supprimerait la Société de Jésus, mourrait d'une mort affreuse. Le roi de Portugal serait étranglé à la place où il avait fait exécuter les Tavora et les Aveiro. Les rois Louis et Charles périraient également d'une mort misérable. Le roi de Prusse, au contraire, serait converti. Les prophéties insistaient surtout sur la mort prochaine de Clément XIY et sur la restauration de l'Ordre. Une autre visionnaire, Renzi, avait également de ces hallucinations. Les Jésuites soutenaient de leur mieux ces bouffonneries.

Quatre ans se passèrent, le pape instruisant toujours, et les cours le poussant à faction. En TyyS, Clément crut devoir préparer Topinion publique en

prenant quelques mesures préliminaires contre les Jésuites; il résolut de faire des principaux evêques des Etats de T Eglise les visiteurs apostoliques des maisons de Jésuites situées dans leurs diocèses, et de leur donner des pouvoirs très-étendus pour Fexanien de Tadministration et la sécularisation des membres qui la demanderaient. Le pape commença par Bologne. Il chargea le cardinal Malvezzi de la visite. La mesure provoqua une grande effervescence parmi les amis des Jésuites, et tout aussitôt parurent à Rome des pamphets destinés à produire un soulèvement.

A partir du 28 mai, le pape fit plusieurs retraites religieuses et se prépara au grand acte par la prière. Dans sa retraite, il rédigea avec le cardinal Zelada le bref de la suppression, dont il avait fait le plan en 1772, et le signa avec le plus grand calme le 21 juillet 1773, avant d'en avoir donné connaissance à personne. Que le pape ne se soit décidé à cette mesure extrême qu'après de vives luttes intérieures, cela est hors de doute. Mais qu'il n'ait signé le bret « Dominus ac Redemptor noster » qu'au milieu des angoisses les plus vives, qu'il soit tombé

immédiatement après dans le désespoir et la folie, ce n'est là qu'un mensonge des Jésuites. Les membres de rOrdre ont également cherché à faire accroire à tous les successeurs de Clément que la signature lui a^•ait été arrachée par force, par l'ambassadeur espagnol. Pacca raconte que Pie VII, prisonnier à Fontainebleau, s'écriait en 1814: (c On me fera mourir fou, comme Clément XIV ».

Immédiatement avant la publication du bref dans la journée du 6 août, le pape fit appeler auprès de lui cinq cardinaux et deux prélats, leur annonça sa résolution et leur en expHqua les motifs. Sa résolution ayant été approuvée par eux, il institua, pour l'exécution du décret, une congrégation composée des sept dignitaires que nous venons de nommer. Il leur adjoignit deux théologiens et leur donna pleins pouvoirs pour toutes les mesures nécessaires à la suppression des Jésuites. Il leur imposa en même temps le silence le plus profond, sous peine d'excommunication.

Le 16 août, c'est-à-dire trois jours après Tinstitution de cette congrégation, vers la tombée de la nuit, les colléi^es des Jésuites furent tous occuoés par des

soldats; la maison de profès qu'habitait le général Ricci fut également cernée par la troupe et par des gardes municipaux. Les cinq cardinaux de la congrégation et, avec eux, le prélat Alfani se rendirent, entourés d'hommes armés, dans le réfectoire, firent appeler tous les habitants de la maison et leur donnèrent connaissance du bref de suppression. Les Jésuites ayant promis sous serment de ne cacher aucun trésor, on se rendit dans la sacristie, on fouilla dans tous les coins et recoins de la maison et des collèges, on confisqua les papiers et on porta Tor et l'argent qu'on put saisir, dans la trésorerie p?,pale. A deux heures du matin, on put prévenir le pape que tout s'était passé dans le plus grand ordre. Depuis ce moment, les Jésuites cessèrent de fonctionner dans les églises et dans les écoles.

Le bref « Dominus ac Redemptor nostem^ daté du 2 1 Juillet 1773, commence par déclarer que Jésus-Christ est le prince de la paix; il est venu sur la terre pour réconcilier Dieu et le monde et il a chargé ses apôtres de ce message de paix. Apre, avoir cité une série d'Ordres religieux supprimés par les papes, le bref fait l'histoire de la Société de Je-

sus et insiste sur ce point que, dès sa fondation, elle a donné naissance à des querelles intestines et déclaré la guerre à d^autres Ordres réguliers, aux prêtres séculiers, aux académies, aux universités, aux écoles publiques, aux princes qui Pavaient admise dans leurs Etats. Certains membres de TOrdre avaient mem.e troublé la paix de l'Eglise chrétienne. Tous les moyens employés par les papes et par la congrégation de la Société pour remédier à ces inconvénients, étaient restés sans effet. La lettre apostolique dans laquelle Clément XIII avait pris la défense de FOrdre de Jésus lui avait été arrachée par la force pour ainsi dire; elle n'avait d'ailleurs exercé aucune influence salutaire sur la Société. Au contraire; après la lettre, des orages plus violents encore s'étaient élevés, les liens de la charité chrétienne s'étaient relâchés davantage, les rois de France, d'Espagne, de Portugal et des Deux-Siciles s'étaient vus dans la nécessité de bannir de leurs Etats les membres de la Société. Cette mesure n'a3'-ant pas paru suffisante pour rassurer la chrétienté, on avait convaincu Clément XIII de la nécessité de supprimer la Société. Le pape ne s'était arrêté à cette extrémité qu'après

mûre réflexion. II avait considéré que son devoir était d'assurer la paix au monde catholique, d'éloigner tout ce qui pourrait la troubler; il s'était convaincu en outre que la Société de Jésus ne pourrait plus être de la même utilité que par le passé; il s'était donc décidé à l'abolir, après avoir scrupuleusement pesé le pour et le contre.

Le brei conclut en prescrivant des mesures destinées à garantir un avenir aux membres de l'Ordre, en ordonnant l'exécution du décret sous peine d'excommunication.

Aussitôt après la publication du bref, le pape invita tous les Jésuites à revêtir les habits du clergé séculier et à quitter leurs maisons. Les malades et les vieillards furent autorisés à y rester. Il recommanda au roi Charles les Jésuites espagnols qui n'étaient pas encore portés sur les listes des pensionnaires de l'Etat, et son vœu fut accompli sans difficulté. Il adressa des requêtes semblables aux autres souverains, et il entoura du plus profond secret la correspondance découverte chez les Jésuites.

La suppression de l'Ordre de Jésus causa une sensation profonde. La mesure tut blâmée par une

partie du clergé et du peuple même \ elle ne fut approuvée complètement que par le Portugal et par les cours bourboniennes. Ces cours restituèrent au pape les Etats qu'elles lui avaient arrachés. En France, le bref fut accueilli avec grand respect par le roi et par l'épiscopat. En Allemagne et en Autriche, l'exécution du décret rencontra d'assez grandes difficultés-, un certain nombre d'évêques n'y mirent pas un empressement bien vif, et d'ailleurs, les hommes nécessaires pour remplacer les Jésuites dans l'enseignement supérieur et primaire, faisaient défaut. L'archevêque de Vienne, Migazzi, autrefois adAersaire déclaré des Jésuites, écrivit une lettre à Clément XIV pour célébrer leur activité bénie, la résignation, la force d'âme avec laquelle ils supportaient leur infortune ec qui forçait l'admiration de leurs ennemis mêmes. Frédéric-le-Grand refusa de publier le bref dans ses Etats, et son exemple fut suivi par Catherine II. Le roi de Prusse n'était pas sympathique à Clément XIV ; il croyait ne pas pouvoir se passer de Jésuites pour l'instruction de la jeunesse catholique de la Silésie et la Prusse occidentale^ il pensait, en outre, faire échec à la politique

de Joseph II en protégeant ies Jésuites expulsés de TAutriche. Le i3 septembre lyyS, Frédéric écrivit à Golombini, son agent à Rome : « Vous le direz à qui voudra Tentendre et vous saisirez l'occasion d'en prévenir le pape ou son premier ministre : ma résolution est arrêtée de garder les Jésuites dans mes Etats. Par le traité de Breslau, j'ai garanti le maintien, dans le statu quo^ de la religion chrétienne. D'ailleurs, je n'ai jamais trouvé de meilleurs prêtres que les membres de l'Ordre de Jésus. Enfin, j'appartiens à la classe des hérétiques; le pape ne peut donc pas me dispenser de tenir ma parole, ma parole d'honnête homnie et de roi « . D' Alembert ayant exprimé la crainte de voir des princes qui avaient extirpé la mauvaise herbe dans leurs jardins, demander un jour ou l'autre de la graine à Frédéricle-Grand, pour la semer à nouveau, le roi lui répondit : « Tant de fiel dans l'âme d'un sage ! diraient les Jésuites en apprenant comment vous vous exprimez sur leur compte. Je ne les ai pas protégés tant qu'ils étaient puissants-, ils sont m.alheureux : je ne vois plus en eux que des savants que l'on remplacerait difficilement pour l'instruction de la jeu-

nesse. Ils me sont indispensables; eux seuls, dans le clergé catholique, ils s'occupent de science. A quelqu'un qui me demanderait des Jésuites je n^en céderais pas un seul, je tiens à les garder tous ».

Les Jésuites ne se soumirent qu'en apparence au verdict qui les condamnait. Ils étaient convaincus qu'ils étaient nécessaires au salut de l'Eglise romaine, et ils n'avaient jamais tenus pou. infaillibles les décrets du saint-siége contraires à leurs intérêts. Ils lancèrent contre le pape des pamphets sans nombre et des écrits poussant à la révolte; ils se répandirent en mensonges et en calomnies au sujet de prétendues atrocités commises lors de la prise de possession de leurs biens à Rome. A Paris, ils inventèrent une lettre où l'archevêque de Paris était supposé accabler le pape des reproches les plus amers et lui dire qu'il n'avait pas eu k droit de supprimer l'Ordre de Jésus, et que i'épiscopat n'était pas tenu de lui obéir. Le faux ne tarda pas à être découvert.

En Suisse et à Cologne, les Jésuites hésitèrent à se soumettre au décret et commencèrent â enseigner des doctrines gallicanes qu'ils avaient combattues

jusque-là avec la dernière vigueur. A Heidelbcr^^, Simo défendit publiquement cette thèse, que les évêques sont institués directement par le Christ. Le pape n'exerce aucun pouvoir, ni direct ni indirect, sur les princes. Les princes n'obéissent qu'à Dieu dans la direction des affaires temporelles et spirituelles, ils ont le droit de lever des impôts sur les biens de l'Eglise, sans consulter le pape, etc.

En Russie et en Prusse, les Jésuites firent ouvertement résistance au saint-siége. L'ex-provincial de Silésie conçut l'audacieux projet de réunir en congrégation tous les Jésuites vivant en Prusse et de procéder à l'élection d'un vicaire général, le général Ricci étant empêché par sa captivité de venir en Prusse et de présider l'Ordre. Il continua aussi de recevoir de nouveaux membres. L'impératrice de Russie menaça de sévir contre l'Eglise catholique si on osait exécuter le décret de suppression dansses Etats. En Pologne, le roi, la noblesse et les évêques se crurent autorisés à confisquer les biens des Jésuites et à les dissiper. Le nonce tenta de s'opposer à ces abus, mais les Jésuites se moquèrent de ses efforts, en lui rappelant d'un ton ironique que le

pape n'avait pas procédé autrement dans ses Etats. Ce fut en vain que le pape avertit les séditieux qu'ils compromettaient non-seulement leur propre salut, mais celui des autres en continuant de distribuer les sacrements. Les Jésuites ne reculèrent point devant ridée de fabriquer des brefs où le pape autorisait le maintien de leur Ordre en Prusse et en Russie et où il rapportait solennellement le décret de suppression. Dans les missions de TOrient, les Jésuites eurent recours à toutes les ruses, à tous les artifices pour se maintenir en dépit du bref du pape.

Ces tristes expériences, jointes aux prophéties relatives à sa mort prochaine, jetèrent le pape dans de sombres inquiétudes, dans une profonde mélancolie. Il souffrait depuis longtemps de dartres qui lui rongeaient le visage et les mains. Le scorbut vint s'y ajouter. En février 1 774, son état empira. Le 2 5 mars, il s'attira au service divin de Féglise sopi^a la Minerva^ un refroidissement dont il ne se remit pas complètement. Ses forces diminuèrent de mois en mois, de jour en jour. Il mourut enfin, après de longues souffrances, le 22 septembre.

L'agonie du pape ayant commencé jour par jour

^ 368 - Uli an après rintcrnement de Ricci au château Saint-Ange, les uns virent dans la mort de Clément le jugement de Dieu, les autres crurent à l'empoisonnement. Le cadavre fut embaumé par les deux chirurgiens La Dossier et Biagi, en présence des médecins Adinolfi, Salicetti, Lolli, et d'un certain nombre de professeurs de médecine. Le bruit de Tempoiscnnenient persistant, Salicetti, le médecin du palais papal, fut chargé d'écrire sans préjugé et avec une entière sincérité Thistoire de la maladie de Clément. Il écrivit un mémoire dont ^'oici la conclusion : « C'était une cause interne et non pas externe qui avait déterminé la mort du pape. Ce mal on avait négligé longtemps de le combattre, soit que Clément se flaîtdt de le vaincre d'un jour à l'autre, soit qu'il Fcùt dissimulé suivant son habitude. La maladie s'était manifestée depuis longtemps par des symptômes nets et visibles. L'autopsie avait été faite en public, et tout spectateur impartial avait pu remarquer des lésions produites par des causes naturelles dans les parties nobles. Je me chargerais, disait en terminant le rapporteur, je me chargerais du crim.e le plus noir en ne rendant pas témoignage à

la vérité dans une cause d'une telle importance. » Don Monino, Tambassadeur espagnol, n'ajouta pas foi à ce mémoire. Il envoya à son gouvernement un rapport concluant à Tempoisonnement et soutenant que Clément lui-même était convaincu qu'on lui avait donné du poison. La cour d'Espagne et l'Europe tout entière partagèrent cette conviction. îl est hors de doute que le pape avait conçu des soupçons très-vifs et il est certain qu'après sa mort on a trouvé des antidotes dans ses appartements. Il en avait fait secrètement usage. Il est possible que ces prétendus remèdes aient hâté sa mort. Dans une lettre du 28 septembre 1774, le cardinal Bernis fait ^a^'eu suivant : « Le caractère de la maladie et les circonstances de la mort du pape font croire communément que cette mort n'a pas été naturelle. Les médecins qui ont assisté à l'autopsie ne se prononcent pas nettement, les chirurgiens s'expriment d'une façon plus franche. Il vaut mieux accepter la \crsion des premiers que de chercher à découvrir la triste vérité, dont la divulgation serait peut-être fâcheuse ». Le 26 octobre de la même année, le cardinal parle des doutes cruels que le pape avait eus lui- 11. 24

— Syo — même sur Toriginede sa maladie. Le 28 octobre 1 777, le même dignitaire de TEglise convient que le pape Pie VI éprouve quelque sympathie pour les Jésuites. « Mais, dit-il, il les craint plus qu'il ne les aime. En ma présence, il s'est échappé à prononcer à trois ou quatre reprises une parole indiquant clairement qu'il connaissait les détails de la fin malheureuse de son prédécesseur et qu'il ne voulait pas courir semblable danger ». — Frédéric-le-Grand tenait pour faux tous les bruits relatifs à Tempoisonnement du pape.

En résumé, le mystère de la mort de Clément XIV n'est pas complètement éclairci à l'heure qu'il est. Ginzel a prié le professeur Maschka, dont l'autorité est incontestée, d'examiner le mémoire des chirurgiens, l'avis de Salicetti et la relation de Monino, relatifs à l'autopsie. A la suite de cet examen, Maschka a fait la déclaration suivante :

i) Les indications peu précises et entièrement dénuées de caractère scientifique des médecins, relatives aux différentes phases de la maladie et aux résultats de l'autopsie, ne permettent pas de donner un avis motivé sur le genre de mort du pape.

2) Ganganelli a souftert assez longtemps d'érup-

tions de la peau, d'abcès dans la bouciie, d'enrouement, de relâchement de la gencive, de rétention d'urine. Ce fait donne à penser qu'il avait une maladie chronique et que, pour la combattre, il avait pris du mercure à trop fortes doses, conformément à F usage du temps.

3' Il est possible qu'il ait été affligé en même temps d'un cancer à l'estomac; il est très-probable que, dans les derniers temps, l'hydropisie et une inflammation des poumons sont ^•enues s'y ajouter.

4' Il est impossible de dire s'il y a eu empoisonnement. L'empoisonnement, quoique possible, ne paraît pas vraisemblable, rh\-dropisie et l'inflammation des poumons suifisant pour amener la mort.

5) Les symptômes extérieurs observés après la mort étaient simplement les signes de la décomposition, qui se fit rapidement à cause de rélé\-ation de la température et de Tétat hydropique du cadavre. Ces symptômes ne sufiBsent pas pour donner l'explication de la mort du pape.

Le sort du général Lorenzo Ricci fut un des incidents les plus tragiques de l'histoire de la suppre^-

sion de l'Ordre. Le général a raconté lui-même son procès. Après la mort de Ricci, un de ses amis a publié ce document.

Le 17 août 1773, au soir, Ricci fut emmené dans le collège anglais, avec ordre d'y rester jusqu'à ce que Ton eût confectionné pour lui un habit de prêtre séculier. La circulation libre dans la maison lui fut permise pendant cet intervalle \ quand l'habit fut confectionné, on assigna au prisonnier deux chambres et on en donna une à son domestique. Le 2 1 septembre, il fut transféré au château Saint-Ange, et aussitôt s'ouvrit l'interrogatoire. Ricci déclara qu'il n'avait pas reçu d'informations précises relativement à l'intention du pape de supprimer l'Ordre. On lui insinua qu'il devait avoir caché des biens meubles et de l'or pour la valeur de 5o millions ou au m^oins de 22 à 24 millions. Il le nia, et il soutint que nul, à sa connaissance, n'avait eu recours à cette mesure. Plusieurs l'avaient proposée, mais le général l'avait blâmée et en avait fait abandonner l'idée. En général, rien de plus faux que le bruit qui courait des sommes considérables amassées par la Société : c'était là une fable accréditée chez le vulgaire, mais à

laquelle des personnes sensées pouvaient difficilement ajouter foi. Les recherches faites à Rome n'avaient amené aucun résultat probant ( i ) .

Ricci avoua qu'il avait été en correspondance avec le roi de Prusse (2). Ricci a3^ant demandé à connaître le motif de son internement, le juge d'instruction Andréetti lui répondit : « Rassurez- vous, ce n'est pas pour avoir commis un crime que vous avez été arrêté )) . A la fin de janvier, Ricci dicta une supplique demandant son élargissement : il se fondait sur son innocence, constatée par le procès. Il était, disait-il, âgé de soixante-et-onze ans et courbé par les infirmités. Il déclarait solennellement qu'il ne songeait pas à restaurer rOrdre. On lui répondit qu'on prendrait soin de sa personne, mais huit mois s'écoulèrent et rien ne fut fait. Au mois d'août 177.% Ricci adressa au nouveau pape. Pie VI, un mémoire où il insistait sur ce fait

(i)Les frais d'entretien des Jésuites expulsés, des tentatives de corruption faites auprès de personnes influentes des cours, pour les amener à intervenir en faveur de l'Ordre, pouvaient absorber les capitaux dont disposait Ricci.

(2) Cette correspondance avait pour but de déterminer le monarque protestant à s'immiscer dans les affaires de l'Eglise catholique, à se déclarer publiquement le protecteur du pape et à exer cer ainsi une pression sur le souverain pontife.

374 — que sa captivité durait depuis deux ans et que c'était pour lui une marque d'infamie aux yeux du monde entier. Son innocence résultait clairement du procès. Il avait demandé à plusieurs reprises quelle était la vraie cause de son internement. Chose inouïe dans les Etats civilisés! on avait refusé de lui répondre. On n'avait pas rempli la promesse qu'on lui avait faite de prendre soin de sa personne. Huit mois après cet engagement, Clément était mort, et depuis son décès, onze mois s'étaient écoulés sans qu'on se fut soucié de dégager la parole donnée. Il était traité avec une rigueur qu'on réservait d'ordinaire aux grands criminels. Les soldats, ses gardiens, disaient qu'ils avaient vu beaucoup de coupables dans sa prison, mais aucun d'entre eux n'avait été soumis à un traitement aussi rigoureux. Il était entouré de surveillants à qui défense était faite de lui adresser la parole. Des tambours étaient placés devant les fenêtres, de sorte que la lumière était à moitié interceptée. Il ne lui restait qu'une petite échappée de vue sur la ville et la campagne. On avait de toutes façons restreint ses promenades ; on lui avait interdit, m.ême pendant sa maladie, d'arpenter

pendant quelques instants une salle attenante à sa chambre. On ne lui avait pas permis de faire du feu pour se chauffer pendant le premier hiver. La seconde année, il en avait obtenu l'autorisation, mais avec bien des restrictions. On lui avait permis également de se promener au grand air, mais sur le « maschio » du château, place exposée à toutes les intempéries et qu'il lui fut impossible d'utiliser. On examinait tous les mets qu'il faisait venir du dehors ; on fouillait dans ses poches pour savoir s'il avait de l'argent sur lui. On ne s'était jamais conformé à l'usage qui veut que l'on s'informe de la santé des prisonniers. Il n'avait jamais obtenu l'autorisation de voir les autres détenus- les nouvelles du dehors lui avaient toutes été interceptées. On avait refusé de lui rendre ses lettres, de lui donner du papier et de l'encre. Il ne lui était donné de voir personne, hormis le major Pescatore et, parfois, le commandant en second du château. On ne le laissait jamais seul en présence du médecin, du chirurgien et du pharmacien; les opérations avaient souvent été faites devant des personnes étrangères à l'art. Cette extrême sévérité avait été poussée à ses dernières limites dans les der-

nicrs temps : on avait pris à tâche de le rendre en quelque sorte invisible. Il était tenu de révéler le moindre de ses besoins à la garde tout entière. I^^n revanche, il n'avait personne à qui confier ses scrupules de conscience ; il ne pouvait s'en ouvrir à son confesseur. — On avait chargé pendant quelque temps un soldat de le servir. Ce soldat lui avait apporté des mets qui avaient adouci quelque peu les douleurs d'entrailles que lui avait causées la mauvaise nourriture : on avait calomnié le soldat, on l'avait éloigné, on avait fini par le jeter lui aussi en prison, parce qu'il avait consenti à donner au chanoine Ricci des nouvelles de l'état pitoyable où se trouvait le captif » .

Ricci mourut peu de mois après avoir rédigé ce mémoire. S'attendant à une fin prochaine, il avait écrit une nouvelle protestation contre les persécutions dont rOrdre et son général avaient été victimes : il la confirma le 29 novembre lyyS, quelques heures a\'ant sa mort et en recevant Textreme-onction. Cette protestation était ainsi conçue :

« Etant sur le point de paraître de\-ant le tribunal de la vérité et de la justice infaillibles, j'ai prié mon

Sauveur miséricordieux d'empêcher que, dans un des derniers actes de ma vie, je me laisse dominer par la passion. Ce n'est point dans Tamertume de mon cœur ni dans de mauvaises intentions, mais uniquement parce que Je considère qu'il est de mon devoir de rendre témoignage à la vérité et à Tinnocence, que je fais les deux déclarations suivantes :

i) (1 J'affirme que la Société de Jésus n'a point fourni de motif ni de prétexte pour sa suppression. Je l'atteste avec toute la certitude morale que peut avoir un supérieur bien informé des choses de son Ordre.

2) « Je déclare que je n'ai point fourni de motif ni de prétexte pour mon emprisonnement. Je l'affirme avec la certitude absolue que tout homme possède au sujet de ses propres actions. Je fais cette seconde déclaration parce qu'elle est nécessaire à la bonne réputation de la Société dont j'ai été le général.

« Je ne pense pas qu'aucun de ceux qui ont été la cause de ma chute et de celle de la Société de Jésus, soit considéré comme coupable par Dieu, à la suite de ma protestation : moi-même je m'abstiens de les juger. Dieu seul est à même de décider si les erreurs

de notre jugement doivent nous être imputées à crime. Lui seul connaît les intentions qui dirigent nos actes; or, ce sont les intentions seules qui constituent notre innocence ou notre culpabilité. J'abandonne donc le soin de juger à celui qui pèse les actes et connaît nos pensées les plus secrètes, nos sentiments les plus intimes.

« Je prie Dieu de me pardonner, pour Tamour de Jésus-Christ, mes nombreux péchés, et de pardonner, comme je le fais moi-même, aux auteurs de mes maux et de la suppression de la Société de Jésus; je suis résolu à mourir en adressant cette prière au Seigneur. Enfin, je prie et j'adjure tous ceux qui liront ces déclarations et protestations, de les faire .connaître partout où ils le pourront; je les en supplie au nom de la charité chrétienne et de la justice éternelle ».

Cette déclaration, dont on peut admettre la sincérité, montre que, dans ses derniers jours, le général des Jésuites s'était élevé à des sentiments qui lui avaient fait trop souvent défaut pendant qu'il était aux honneurs. Ricci avait été le dix-huitième général de la Société de Jésus. Il y avait longtemps que

la Société n'avait eu à sa tête des hommes aussi éminents que Loyola, Lainez et Aquaviva. Vitelleschi et Caraffa, avec d'incontestables vertus, manquaient de rénergie et de la fermeté nécessaires pour préserver l'Ordre de la corruption croissante. Ceux de leurs successeurs qui tentèrent de remédier aux abus, virent leurs efforts se briser contre la résistance de la Société elle-même. Quant à Ricci, il était du nombre des généraux qui ne sentirent pas la nécessité d'une réforme et qui, d'ailleurs, eussent été sans force pour l'exécuter.

Les membres de la Société ne disparurent pas avec elle. Dans la maison al Gesu de Rome, une communauté de Jésuites, composée en grande partie de missionnaires revenus de l'étranger, continua de vivre selon la règle de l'Ordre, et de se consacrer à la prédication et à la cure d'âmes. Un grand nombre d'institutions scientifiques dans toutes les parties du monde comptaient encore des Jésuites parmi leur personnel enseignant. Clément lui-même avait rendu à leurs fonctions quatre ex- Jésuites qui avaient été nommés professeurs au collège romain. On confia à la direction des Jésuites plusieurs sémi-

- 38o naires des Etats de T Eglise, et presque toutes les chaires qu'ils avaient occupées en Toscane avant la suppression de FOrdre, restèrent en leur possession. Lorsq.ue Marie de Portugal monta au trône en 1777, le procès intenté aux membres de POrdre après Tattentat commis sur la personne du roi Joseph, fut soumis à une révision ^ les condamnés furent déclarés innocents et Pombal renversé. On combla de faveurs les victimes qui, au nombre de plusieurs centaines, avaient gémi dans les cachots. L'Ordre continua de subsister ouvertement en Prusse et dans la Russie blanche, sous la protection de Frédéric-le- Grand et de Catherine II. En Russie, la Société créa un noviciat en 1780, et nomma un vicaire général en 1782. Il semble qu'elle ait été encouragée à commettre cet acte si offensant pour l'autorité du saintsiége, par des avis secrets du nouveau pape. Pie VI, favorable à sa cause. Les craintes que lui inspirait Charles III empêchèrent seules le pape de prendre ouvertement fait et cause pour l'Ordre. Frédéric-le-Grand commit l'indiscrétion d'avertir les cours de Madrid et de Naples de l'intérêt que le pape prenait aux destinées de la Société et dont il s'était ouvert au roi

de Prusse. Cette révélation attira â Pie VI de dures paroles de la part du gouvernement espagnol. Les mesures que le pape prit relativement aux affaires de rOrdre eurent toutes un caractère équivoque. Lorsque le général Roothan déclara, dans son encyclique du 27 décembre 1839, que Pie VI avait approuvé par un ovacuhim vivœ vocis le maintien de la Société dans la Russie blanche, la curie romaine n'opposa pas de démenti officiel à cette affirmation. En 1793, le duc Ferdinand demanda au vicaire général de la Russie quelques membres de TOrdre, pour leur confier la direction des écoles de son pa\'s et y constituer une province de la Société : Pie VI se contenta de recommander de la prudence dans la constitution.

Pie VII était un ami dévoué des Jésuites. Lorsqu'il fut élevé à la dignité suprême dans l'Eglise, on ne put douter que TOrdre ne serait restauré, dès que les circonstances le permettraient. Après la révolution française, les vieilles dynasties avaient compris que dans l'intérêt de leur propre conservation il leur fallait s'allier avec l'Eglise romaine-, les légitimistes commencèrent dès lors à recommander partout l'é-

ducation jésuitique comme un antidote contre Fesprit révolutionnaire. Au milieu des épreuves qui accablèrent le pape et l'Eglise, Pie VII se persuada que ces infortunes étaient la suite de la suppression de TOrdre-, il pensa y mettre un terme par la réhabilitation de la Société.

Sous son prédécesseur, d'anciens Jésuites avaient formé en Allemagne et en Italie deux nouvelles congrégations, qui, tout en adoptant un nouveau nom, cherchèrent à maintenir l'esprit de l'institution primitive. La première, ce fut la Congrégation du Sacré-Cœur, fondée en 1 794 par les abbés de Broglie et de Tournely *, elle finit par s'établir à Hagenbrunn, près de Vienne, sous la protection de l'archiduchesse Marie- Anne et de l'archevêque Migazzi, guettant l'occasion favorable pour se dévoiler et apparaître comme la Société de Jésus ressuscitée. La seconde confrérie fut fondée par Paccanari, sous le nom de Congrégation de la foi de Jésus. Les Jésuites qui y étaient entrés en grand nombre se dérobèrent à l'autorité de Paccanari en 1801, après que Pie VII eut restairc l'Ordre en Russie, sur la prière de Paul PMls se placèrent d'autant plus volontiers sous l'autorité du ^•i-

caire général de la Russie blanche, que Paccanari songeait moins à reconstituer l'ancienne Société de Jésus qu^à la réformer suivant ses propres inspirations. Le 10 octobre 1802, la congrégation générale de rOrdre élut pour président le Père Gabriel Gruber, homme d'une habileté et d'une prudence consommées, qui avait exercé une grande influence sur Paul P'. En 1804, Pie VII approuva, sur la prière du roi Ferdinand, rétablissement des Jésuites dans le royaume des Deux-Siciles. Enfin, le 7 août 18 14, parut la bulle « Sollicitudo omnium Ecdesiai^wn » , qui restaurait solennellement la Société de Jésus dans le monde entier. Après avoir rappelé les pétitions nombreuses adressées au saint-siége par les évêques et par d'autres personnes influentes, la bulle disait : <( Nous serions coupable devant Dieu en négligeant, au milieu des dangers que court la chrétienté, le secours salutaire que nous accorde un décret spécial de la Providence divine, et en repoussant loin de la barque de saint Pierre, incessamment ballottée par la tempête, des rameurs vigoureux et éprouvés prêts à briser les flots de cette mer qui à chaque instant menace de nous engloutir. »

L'Ordre de Jésus était un élément et un agent indispensable de la Restauration. L'ennemi que la Société était appelée dorénavant à combattre était, non plus le protestantisme, mais les idées de liberté et de culture supérieure que la Révolution française avait répandues dans le monde. Mais les armes du jésuitism.e ne peuvent rien contre les efforts que fait Tesprit humain pour s'émanciper. L'Ordre ne pourrait relever sa puissance sur les ruines de la civilisation que si le libéralisme était impuissant à entraîner la société moderne dans des voies progressives, larges et sûres.

Quant à la suppression de TOrdre par Clément XIV, elle ne pouvait être que temporaire, du moment qu'elle n'était pas suivie d'une réforme radicale de l'Eglise romaine. L'Ordre est né et rempli de l'esprit qui anime cette Eglise, et tant qu'elle ne sera point régénérée, il sortira de son sein des créations semblables, quoique déguisées sous d'autres noms.

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