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CHAPITRE I

Benoît XIV et les Jésuites. Pombal et les Jésuites expulsés du Portugal. Madame de Pompadour et les Jésuites. La banqueroute du Père Lavalette. Louis XV et Choiseul. Les Jésuites expulsés de la France. La bulle « Apostolicum pascendi », Charles III et les Jésuites expulsés de l'Espagne. Nouvelle persécution des Jésuites en France et en Portugal. Les Jésuites expulsés du royaume des Deux-Siciles. Complications avec le duché de Parme et représailles des cours bourboniennes. Mort de Clément XIII,

Au commencement et vers le milieu du dix-huitième siècle l'Ordre de Jésus était à Tapogée de sa puissance. La Société avait fondé des établissements florissants dans toutes les parties du monde ; elle avait pris partout en mains la cure d'âmes et l'enseignement ; elle exerçait une influence souveraine à Rome et aux cours catholiques. Les rois et les princes de l'Europe ayant presque tous des Jésuites pour confesseurs, rOrdre paraissait régner seul dans cette partie du monde. Il disposait de grandes richesses, augmentées sans cesse par de nouvelles donations et par

— 3io — un commerce étendu. Il avait fondé dans PAmérique du Sud un Etat dépendant pour la forme seulement de la couronne d'Espagne. Tous ses adversaires dans TEglise, thomistes et jansénistes, gallicans et défenseurs du système épiscopal,, étaient vaincus ; ses doctrines étaient près d'être identifiées avec celles deTEglise. Mais avec Benoît XIV les destinées de TOrdre changèrent. Ce papa n'était pas hostile aux Jésuites, mais il ne se dissimulait pas leurs défauts et leurs excès; il était résolu à les courber sous Tautorité du saint-siége, à les soumettre à une réforme. Il chercha d'abord à briser la résistance de leurs missionnaires en ce qui concernait les rites de la Chine et du Malabar, admettre fin aux mauvais traitements. que ces missionnaires infligeaient aux Indiens de PAmérique du Sud. Dans la bulle « Immensa pastorum » , adressée le 2 1 décembre 1741 aux évêques du Brésil et au roi du Portugali, le: pape blâmait sévèrement les Jésuites de. réduire en esclavage et de vendre comme esclaves au Paraguay,, au Brésil et dans la: Plata, non-seulement les Indiens plongés encore dans les ténèbres du paganisme, mais les Indiens baptisés; de les priver de leurs biens, de les séparer de leurs femmes

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et de leurs enfants, de les transporter dans d'autres endroits, de les traiter, avec une dureté qui ne pouvait que leur inspirer la haine du christianisme.

Benoît XIV n'aimait pas les dénonciations, les querelles, les persécutions, incessamment fomentées par les Jésuites en France. Il s'efforça — nous Pavons vu — de rétablir fe paix sans compromettre l'autorité du saint-siége. Il prévoyait le sort réservé à l'Ordre-, il dit en 1765 au général Centurioni : « Il est certain que j'aurai un successeur, mais il n'est pas certain que vous en aurez un » .

Dans les dernières années de son gouvernement s'élevèrent les conflits de l'Ordre avec les couronnes d'Espagne, et de Portugal, au sujet du Paraguay. Les Jésuites se complurent à se moquer, en quelque sorte sous les yeux mêmes du pape, de ses ordres. En 175Ö, Benoît XIV, écoutant les plaintes et les représentations des pharmaciens de Rome, renouvela la défense faite à la Société par Urbain VIII, Innocent XIII et Clément XII, de se livrer au métier d'apothicaire : les Jésuites placardèrent une affiche portant ce qui suit : « Vertu et effets des pilules philosophiques que l'on fait au collège romain, à la

pharmacie des Pères de la Société de Jésus. On avertit les acheteurs que quiconque demande de ces pilules authentiques et d'un effet puissant, est tenu de suivre nos collèges et de n'écouter que les gens de notre Ordre. Une pilule coûte, au collège romain, un demi-paolo ».

La mort empêcha Benoît de réformer TOrdre. Sur son lit de mort il fut pressé de rapporter Tédit qu'il avait lancé contre les Jésuites du Portugal, mais il refusa : « Quoique j'aie eu beaucoup de sympathie pour les Jésuites, dit-il, je ne vois pas de motif nouveau qui puisse me déterminer à modifier mes décisions » .

L'esprit des temps nouveaux, qui se voyait arrêté par l'alliance de la monarchie absolue et de l'Eglise et qui considérait la Société de Jésus comme l'appui le plus formidable de l'ordre de choses résultant de cette alliance; la nécessité de plus en plus clairement démontrée d'une réforme fondamentale de la politique et de l'éducation populaire, réforme dont l'Eglise romaine et surtout les Jésuites étaient les adversaires les plus dangereux ; la tendance de la souveraineté temporelle à s'aflranchir dans son domaine de

- 3i3 — toute espèce de tutelle ou de rivalité; Tirritation causée au sein de T Eglise, dans les rangs de Tépiscopat comme aux degrés inférieurs du clergé régulier, par Tarrogance, par les intrigues, par T ambition sans scrupules de TOrdre de Jésus; le sentiment de sa corruption, du danger que créaient ses agissements pour TEtat et pour F Eglise : tout cela concourut à Teffondrement de Tédifice si grandiose et si puissant élevé par Loyola.

La guerre partit du pays où les Jésuites avaient établi tout d'abord et maintenu pendant deux siècles leur domination : du Portugal. Ce fut un favori des . Jésuites qui la déclara : Sébastien Carvalho, comte d'Oeyras, en dernier lieu marquis de Pombal. Le confesseur jésuite du roi, Moreira, avait contribué à rélever au poste de ministre, et TOrdre croyait pouvoir compter sur lui pour la réalisation de ses dessins. Pombal sut entretenir les espérances et la confiance des Jésuites jusqu'au moment où il fondit sur eux. Son hostilité ne provenait pas de motifs personnels et fortuits; elle avait sa source dans le sentiment de Tinfluence pernicieuse exercée par TOrdre en Portugal.

Aux Antilles et dans les grands ports maririmes de TEurope, les Jésuites menaçaient) d'étouffer tout, autre commerce par la spéculation et de grandes entreprises*

Pombal, ministre des affaires étrangères depuis^ 1752 et chef du cabinet, s'efforçait de relever Tautorité de la couronne da Portugal à l'extérieur, celle du roi; à Tintérieur; il réforma l'administra^' tion, chercha à rétabhr Les finances, du pays, à. vivifier les diverses branches de L^mdustrie et du commerce, et inspira à la noblesse et à la prêtrise le souci de leurs droits et de leurs instimtions. Un tremblement de terre ayant détruit Lisbonne et fait périr près de trente mille personnes, les Jésuites,, et surtout le Père. Malagrida, déclarèrent que cette catastrophe était le châtiment céleste de. l'impiété du ministre et de ses protecteurs. Ils poussèrent même le fanatisme jusqu'à se rendre à Bélem pour exhorter le roi à faii'e publiquement pénitence. Le: roi, mélancohque, craintif et défiant de nature, était accessible à toutes les calomnies \ il était obsédié par l'idée que tout le monde conspirait connue lui. La conduite imprudente des Jésuites l'irrita et éveilla tous ses soupçons. Pombal n'hésita pas à exploiter ces défiances et

à inspirer au roi des craintes continuelles pour sa vie. A cela ^dnt s'ajouter la résistance armée que .les Jésuites opposèrent depuis ijSi, dans les missions du Paraguay, à réchange des contrées fait par les souverains d'Espagne et de Portugal dans le traité du i3 janvier lySo. Sous la conduite des Jésuites, qui avaient gagné des officiers européens, français surtout, les Indiens luttèrent vaillamment contre les forces armées de T Espagne et du Portugal. Durant les premières années, leurs ennemis ne remportèrent pas de succès notable. En. lySG, la guerre avait déjà coûté au Portugal trois millions de livres sterling. Pombal, irrité de cette résistance prolongée qui compromettait le prestige de son gouvernement, résolut d'avoir recours aux mesures énergiques. L'approbation, du roi lui était acquise d'avance. Dans la nuit du 19 septembre lySy, les Jésuites qui remplissaient à la cour les fonctions de confesseurs et de précepteurs des jeunes princes, furent conduits dans la maison des novices, et défense fut faite à tous les membres de F Ordre de paraître à la cour sans autorisation formelle du roi. Les positions qu'ils avaient occupées auprès de la faraiile royale

— 3i6 furent données aux Franciscains. Trois semaines après, Pombal envo3'a à l'ambassadeur portugais à Rome une instruction lui ordonnant d'élever auprès du pape, dans un entretien secret, plainte contre les Jésuites, d'insister surtout sur leur ambition politique, sur leur insatiable désir de richesses, de demander au souverain pontife un prompt remède pour tous ces maux. Le ministre ne s'en tint pas à cette première démarche. Il envoya à Benoît XIV un rapport détaillé sur les agissements des Jésuites dans les pays d'outre-mer, notamment sur la situation du Paraguay, sur la guerre au sujet de la frontière, sur la façon dont les Jésuites exploitaient leur monopole du commerce, etc. A la suite de ces représentations, le pape chargea le cardinal de Saldanha de visiter et de réformer la Société de Jésus dans les royaumes de Portugal et d'Algarve, dans toutes les parties des Indes orientales et occidentales placées sous le gouvernement du roi. Benoît XIV mourut le 2 mai de la même année (lyôS). Le i5 mai, le cardinal déclara que les Jésuites portugais faisaient un commerce, des affaires de banque et même une contrebande contraires à toutes les lois divines et hu-

maines, et qu'à Tavenir tout cela leur était interdit. Quelques semaines plus tard, le vicaire apostolique suspendit jusqu'à nouvel ordre les Pères de la Société de toutes les fonctions du confessionnal et de la chaire dans toute retendue de son patriarcat. Le patriarche mourut quelques jours après avoir signé ce décret. La veille de sa mort, le cardinal Rezzonico avait été nommé pape sous le nom de Clé- 1 ment XIIL Les Jésuites, qui avaient fait la nomina- ' tion, exploitèrent la pitié inintelligente du pape au profit de leurs intérêts et le précipitèrent dans des I luttes longues et douloureuses. Le général des Jé- I suites ne tarda pas à lui remettre un mémoire où il ? déclarait n'avoir reçu aucune nouvelle touchant des i désordres comm.is par des memibres de FOrdre. Il I priait en même temps le pape de faire faire à Rome bmême l'instruction relative à la réforme entreprise dans la partie portugaise de l'Ordre; si l'instruction se faisait sur place, elle donnerait lieu à des désordres plus graves encore.

Le 3 septembre un attentat fut commis sur la personne du roi. Joseph, revenant d'une visite quil avait faite la nuit à la marquise de Tavora, fut as-

- 3i8 sailli de deux coups de fusil qui le blessèrent légèrement au bras et au côté. Tout d'abord, révénement fut tenu secret; le roi resta inaccessible à tout le monde, sauf à Pombal et à son chirurgien. Puis, Tattentat s'étant ébruité, les soupçons se portèrent sur le duc d'Aveiro et sur le vieux marquis de Tavora. Tous deux étaient placés à la tête de Paristocratie du pays et mécontents de la domination et des réformes de Pombal. Le tout-puissant ministre, qui avait demandé vainement pour son fils la main de la fille de la marquise Eleonore de Tavora, et à qui le marquis d'Aveiro avait témoigné son mépris, les haïssait à son tour, profondément. Les personnages soupçonnés d'avoir commis le crime furent subitement arrêtés, et avec eux toute la famille de Tavora, ses amis, ses alliés. La vieille marquise, la fière dona EMonora, fut arrachée de son lit et transportée, dans un état de nudité presque complet, dans un couvent de Lisbonne ; le reste de la famille fut enfermé dans la ménagerie de Bélem. Les accusés furent jugés par un tribunal d'exception et condamnés à mort. L'exécution eut lieu le i3 Janvier. Le duc d'Aveiro, la vieille marquise de

— 3'i 9 — Tavcra, son mari, son lîhs âgé de moins de vingt ans, son gendre, 'plusieurs serviteurs des deux familles périrent sur l'échafaud ; leurs cada\Tes furent brûlés avec Finstrument du supplice.

Le jour de l'arrestation de la famille Tavora, Pombal fit cerner par des soldats la maison des Jésuites de Lisbonne, conduire en prison leurs chefs Mattos, Alexandre et Malagrida, et consigner les autres Pères dans leurs maisons. Les Jésuites avaient été en rapports très-étroits avec les suppliciés, et on les soupçonnait d'avoir trempé dans le complot. Les trois Jésuites arrêtés furent accusés d'avoir pris une part directe à la conjuration contre la vie du roi ; ce ftit avant tout Malagrida, le confesseur de la famille Tavora, qui tomba sous le coup de cette accusation. Il aurait, quelques mois avant Tattentat, écrit à une dame du palais qu'un danger inconnu menaçait le roi. Le duc d'Aveiro aurait également laissé échapper des paroles compromettantes. — Pombal remplit r Europe de manifestes gjj il accusait les Jésuites d'avoir Tenié les principes de saint Ignace et se vantait lui-même d'appartenir au troisième Ordre de Jésus et de remplir scrupuleusement ses précep-

tes. \^oulant faire instruire le procès des trois Jésuites par un tribunal institué par lui-même, il en demanda Tautorisation à Rome. D'ordinaire, c'était le nonce qui jugeait les ecclésiastiques. Clément XIII hésitant à faire une réponse, le ministre prit de nouvelles mesures contre la Société tout entière. Il ordonna aux évêques de lui enlever Tinstruction de la jeunesse, de la remplacer aux universités et partout ailleurs. Enfin, les Jésuites du Portugal et de ses colonies furent transportés en Italie. Le pape, en réponse à ces procédés, fit brijler le manifeste de Pombal sur la place publique à Rome. Là-dessus, Pombal confisqua les biens de TOrdre, les réunit à ceux de la couronne, expulsa le nonce qui cherchait à défendre autant que possible les droits du saintsiége et les intérêts de l'Ordre, et rappela son ambassadeur Almada de la cour de Rome. Défense fut faite, sous peine de mort, à tout sujet portugais, laïque ou ecclésiastique, d'entrer en rapport avec le saint-siége. La rupture entre le Portugal et Rome dura dix ans. Malagrida fut tiré de son cachot, après une détention de près de quatre ans,, pour comparaître devant le tribunal de l'Inquisition,,

SOUS rincLiîpation du crime d'hérésie. Malagrida, qui était devenu idiot, et que Ton eût dû conduire non sur Téchafaud, mais dans une maison de santé, se vanta d'avoir été gratifié de toute espèce de visions et d'inspirations par Dieu, la sainte Vierge, les saints et les anges, et se donna pour un prophète et un thaumaturge. Il prétendait avoir guéri plusieurs malades par ses prières et avoir procuré, par son intercession auprès de Marie, des enfants à ceux qui en désiraient. Il écrivit un livre sur Anne, la mère de Marie ; il y enseignait que Anne avait été sanctifiée, comme Marie, dans le ventre de sa mère; que dans le ventre de sa mère, elle révérait, aimait et connaissait Dieu -, qu'elle.y avait fait tous ses vœux : au Père éternel, le vœu de pauvreté •, au Fils, le vœu d'obédience ; au Saint-Esprit, le vœu de chasteté. Malagrida disait que Jésus n'avait pas trouvé assez de paroles pour lui décrire la grandeur des dons qu'il avait accordés à sainte Anne, et que les soupirs de la sainte avaient provoqué dans le cœur de Dieu une explosion d'amour nouvelle et inconnue. — Malagrida faisait des révélations tout aussi fantastiques sur la Vierge Marie et sur l'Antéchrist. L'Inquisition de-

clara qu'il était un faux prophète, un hérétique, et le livra au tribunal séculier, afin qu'il fut condamné selon les lois. Le tribunal le condamna à être étranglé ; le cadavre serait brûlé. Malagrida refusa de demander grâce, persista à se dire innocent, et marcha d'un pas tranquille, allègre même, à la mort. L'exécution fut blâmée par ceux-là mêmes qui croyaient à la culpabilité des Jésuites. Cette culpabilité n'a pas été prouvée jusqu'ici. L'ambassadeur français, comte Merle, qui, il est vrai, n'accordait pas ses sympathies à Pombal, écrivait le 22 mai au duc de Choiseul : « Il n'y a pas d'indice certain que les Jésuites aient trempé directement dans le complot contre la personne du roi. Il se peut qu'ils se soient prononcés d'un ton excessivement impertinent contre le gouvernement et contre le roi. Au jugement de personnes qui paraissaient bien informées, l'autorité dont ils jouissaient au Paraguay, l'influence qu'ils y exerçaient, ont été la cause de leur chute. Us avaient commis, en outre, la faute d'envoyer à leur général des rapports trop libres sur ce qui se passait à Lisbonne. Le gouvernement avait saisi les rapports et y avait trouvé des principes contraires â l'obéissance due au:

souverain ». Un an après Tattentat, le comte Merle raconte que Pombal lui a assuré qu'il avait en mains les preuves de la culpabilité des Pères, premiers instigateurs du complot. Mais la relation du comte, ne prouve pas qu'il ait ajouté foi à cette assertion.

Les événements en Portugal encouragèrent les ennemis de rOrdre en France. Une intrigue de cour prépara la chute de la Société, un scandale public l'acheva. Madame de Pompadour fut menacée par le confesseur de Louis XV, le Père Pérusseau, dans la position qu'elle occupait à la cour : le Jésuite re:fusait de donner les sacrements au roii s'il ne consentait à éloigner sa maîtresse. Le roi répondit qu'elle ne lui était plus une occasion de pécher et qu'il était inutile de la renvoyer de la cour. Le confesseur resta inébranlable. Madame de Pompadour, en proie à de certains remords, mais répugnant à l'idée; de quitter le roi^ envoya à Rome, un agent chargé de gagner le pape à sa cause. Dans l'instruction écrite de sa main qu'elle remit à l'agent, elle faisait le récit des événements et soutenait qu'elle était nécessaire au bonheur du roi, au bien de l'Etat, car elle seule. a«ait Ie.comcage;de dire la vérité. Si on

réloignait, il était à craindre que le roi ne s'abandonnât à des dérèglements plus scandaleux encore. Les sentiments que Louis éprouvait pour Madame de Pompadour étaient ceux de Tamitié et de la confiance; nulle passion impure ne s'y mêlait.

Madame de Pompadour ne pardonna pas leur opposition aux Jésuites, et lorsque la persécution se déchaîna contre eux, elle se ligua avec leurs ennemis. Le prétexte de l'expulsion de TOrdre ce fut le scandale avec le Père de Lavalette. Les Jésuites faisaient le commerce en gros aux îles françaises des Indes occidentales, à la Martinique et à Saint-Domingue, depuis le moment où le Père Lavalette avait été nommé procureur-général des missions. Sous sa direction, il s'était élevé à la Martinique une foule de magasins et de fabriques, et on faisait le commerce le plus actif avec tous les ports de mer de l'Europe. Le crédit dont il jouissait permettait à Lavalette de toucher par lettres de change les sommes les plus considérables dans des maisons de commerce importantes de Marseille-, il s'acquittait par l'envoi de denrées coloniales. C'est ainsi qu'il reçut de la maison Livonay et Goufiers de Marseille la somme de 2,400,000 livres; en re-

tour, il fit partir plusieurs navires chargés de denrées coloniales, en 1756, au moment où éclata la guerre entre la France et TAngleterre. Les navires furent capturés par les Anglais, le commerce de Lava« lette ruiné et la maison de Marseille forcée de suspendre ses payements. Les négociants de Marseille et d'autres créanciers de Lavalette demandèrent à l'Ordre de les indemniser. Après avoir essuyé un refus, ils s'adressèrent aux tribunaux : les lettres de commerce prouvaient que l'Ordre s'était porté garant de Lava« lette. L'Ordre, au lieu d'argent, offrit des messes pour le salut de Fâme des morts. Il eût été facile aux Jésuites de donner à l'affaire l'issue désirée, car ils possédaient à la Martinique seule des biens constituant un capital de quatre millions de francs. Confiants dans leur influence sur la cour, ils bravèrent l'opinion publique. Ils obtinrent en effet un ordre du cabinet enjoignant de porter devant la grand'chambre du parlement de Paris tous les procès intentés à l'Ordre dans cette affaire. Mais ils furent déçus dans leur espoir de les voir étouffer â jamais. Le scandale fut dévoilé, et l'Ordre condamné dans la personne de son général au payement

des lettres de change et des frais, ainsi qu^à une forte indemnité. En même temps, le Parlement décida par un décret du 1 7 avril 1 76 1 qu'un exemplaire des Constitutions de TOrdre serait soumis à rexam.en du tribunal, et dès le lendemain, il interdit aux Jésuites la continuation des assemblées et des exercices de piété des élèves et des fidèles introduits dans leurs collèges. Le Parlement et le roi instituèrent une commission pour l'examen des Constitutions. Le 8 juillet de la même année, l'avocat général donna son avis devant toutes les chambres du Parlement réunies. Il déclara que le code de TOrdre était contraire aux lois du royaume, aux privilèges de la nation, que toute Texistence de l'Ordre en France était illégale et que, simplement toléré, il pouvait êtr^ banni au premier jour. Il demanda la modification des Gonstitutions pour les Jésuites français et la nomination en France d'un supérieur qui ne dépendra« pas entièrement du général.

Louis XV avait été élevé dans le respect des Jésuites, mais il craignait les attentats contre les personnes royaks, surtout depuis la tentative de Damiens en 1 767, Il pensait obtenir la sécurité pour sa per-

sonne en prenant un Jésuite pour confesseur -, aussi redoutait-il tout conflit avec TOrdre. Ses \-ues religieuses n'étaient pas moins étroites que celles de son grand-père. Il était fermement convaincu que Dieu ne consentirait pas à le damner, s'il soutenait la religion catholique.

Il était difficile d'obtenir d'un tel prince des mesures contre les Jésuites. Toutefois, les efforts faits par eux pour éloigner de sa personne ]\Iadame de Pompadour, le poussèrent peu à peu du côté du Parlement.

Louis XV avait besoin d'argent pour ses armements contre l'Angleterre *, le Parlement ne lui accorda rien avant qu'il ne fit des concessions dans l'affaire des Jésuites. Le roi tenta de sauver l'Ordre, mais le Parlement s'enhardit de jour en jour. Les doctrines morales des Jésuites furent accusées publiquement; les in-folio des casuistes, des théologiens, des canonistes de la Société condamnés par le conseiller du Parlement, Terray, déchirés en mille morceaux et brûlés de la main du bourreau dans la cour du Parlement. Ordre fut donné de livrer tous les exemplaires de ces ouvrages; quatre-vingts collèges

furent fermés le 18 juillet 1761, et Ton interdit aux Français d'envoyer leurs enfants aux collèges des Jésuites. L'Ordre tout entier fut déclaré incompatible avec Tesprit des Etats chrétiens, dangereux pour Fautorité des dignitaires ecclésiastiques et des souverains temporels.

Le roi invita les évêques réunis en assemblée générale à Paris à donner leur avis sur la question des Jésuites. L'épiscopat français comptait dans ses rangs peu d'adversaires résolus de l'Ordre. Les événements en Portugal avaient ramené à la Société des sympathies qu'elle avaitperdues. Plusieurs évêques élevèrent la voix en sa faveur. Quarante-cinq d'entre eux se prononcèrent en faveur du maintien de l'Ordre. Sur ces entrefaites, les Jésuites mirent tout en œuvre pour calmer l'effervescence générale. Ils signèrent même les quatre articles de l'Eglise gallicane de l'an 1682, et le provincial, dans une lettre adressée aux évêques, déclara que les Jésuites français refuseraient d'obéir à leur général, s'il s'opposait à cet acte.

La Sorbonne intervint à son tour en publiant une censure de « l'Histoire du peuple de Dieu», par Ber-

ruyer. Le provincial en avait fait faire une nouvelle édition, en dépit de la condamnation prononcée en 1758 par la congrégation de Tindex.

Le roi se trouvait placé devant Palternative de congédier le Parlement ou d'approuver les mesures prises contre les Jésuites. Cette dernière résolution lui parut la plus facile. On lui représenta d'ailleurs que la religion chrétienne, ayant subsisté quinze-cents ans sans les Jésuites, ne serait pas mise en péril par leur expulsion ; on lui soumit leurs thèses relatives à l'assassinat des rois. Fatigué plutôt que convaincu, Louis XV céda. Mais il ne désirait encore que la réforme, non pas la destruction de l'Ordre. En conséquence il envoya, le 17 janvier 1762, un courrier extraordinaire à son ambassadeur à Rome, le cardinal Rochechouart, l'invitant à demander au général des Jésuites une réponse immédiate à la demande formulée par la conférence des évêques. Cette demande tendait à obtenir pour la France un .vicaire général de l'Ordre, chargé d'exercer sur les Jésuites français les pouvoirs que le général exerçait sur l'Ordre tout entier. Par cette mesure, le roi espérait mettre un terme à la lutte du Parlement contre l'Or-

- 33odre; il fit prévenir la curie romaine que c'était le seul mo3^en de sauver la Société en France. Clément XIII rejeta la demande et écrivit au roi qu'une telle modification serait contraire à Fesprit et à l'existence même de TOrdre,

Dès lors, il n'était plus possible au roi et à ses ministres de sauver les Jésuites. Une masse d'écrits fut dirigée contre eux : les « Extraits des assertions dangereuses et pernideuses des soi-disant Jésuites^ collection envoyée, par un décret du Parlement du 5 mars 1762, à tous les évêques et à tous les magistrats du royaume; « les Annales de la Société des soi-disant Jésuites », qui contiennent tous les documents de nature à éclaircir l'histoire des Jésuites jusqu'en 1668; les actes d'accusation de Chalotais, de Monclar et de Didon, procureurs généraux des parlements de Bretagne, de Provence et de Bordeaux. Le i^*" avril, le Parlement détruisit quatrevingt-quatre collèges et décréta, le 6 août, la dissolution de l'institution en France.

Le pape et l'épiscopat firent de vains efforts pour sauver l'Ordre. Clément XIII écrivit plusieurs lettres touchantes à de hauts dignitaires ecclésiastiques

de la France, pour les prier de venir à son secours. Là-dessus, le duc de Fitz- James, évêque de Soissons, qui reprochait aux Jésuites la chute des Stuarts dont il descendait, s'éleva contre les Jésuites dans la lettre pastorale, devenue célèbre, du 27 septembre 1762, Il condamna les doctrines des casuistes exposées dans les extraits indiqués plus haut, et soutint que ces doctrines étaient réellement enseignées par les Jésuites. Trois évèques seulement se rangèrent de son côté; presque tous les autres, et à leur tête l'archevêque de Paris, élevèrent la voix en faveur de la Société. La lettre pastorale de Tarchevêque fut brûlée de la main du bourreau, par ordre du Parlement, et pour mettre l'auteur en sûreté, le roi dut le bannir de Paris.

Le 14 juin 1763, le roi déclara par décret que les biens des Jésuites devenaient propriété de F Etat et seraient employés au bénéfice de TEgUse. La plupart des membres de TOrdre continuèrent à vivre en communauté d'après les règles de leur institution : le 2,2 février 1 764, le Parlement leur imposa un serment en vertu duquel ils s'engageaient à ne plus vivre d'après les principes des Constitutions, ni isolé«

ment, ni en communauté, et à n'entretenir aucune espèce de relations avec le général. Un petit nombre prêta le serment, les autres durent quitter le pays. En novembre 1 764, le roi supprima pour toujours la Société de Jésus dans ses Etats, rappela de Texil Tarchevêque de Paris, arrêta toutes les instructions commencées contre les Jésuites, imposa le silence à tous les partis, et permit aux Jésuites expatriés de rentrer en France et d'y fonctionner en qualité de prêtres séculiers.

Clément XIII fit un dernier effort pour sauver rOrdre non-seulement en France, mais partout ailleurs. Il promulgua le 7 janvier 1765 la célèbre constitution « Apostoliciim pascendi », confirmant de nouveau l'institution, la défendant contre toutes les suspicions et en proclamant la sainteté à la face de la chrétienté tout entière.

Cette bulle avait été préparée dans le plus grand secret; le collège des cardinaux n'en avait pas eu connaissance; le secrétaire d'Etat, cardinal Torregiani, le confident du pape, l'ignora jusqu'au jour où elle fut mise sous presse. Ricci, le général des Jésuites, et quelques prélats qui lui étaient dévoués,

Tavaient rédigée et en avaient fait longtemps mystère; k pape n'avait consenti à la signer qu'après une longue résistance.

Clément envoya la constitution à tous les nonces apostoliques de la chrétienté, espérant calmer ainsi la tempête. Mais vingt-trois évêques seulement, dont treize espagnols, deux français, sept italiens et Tarchevêque de Prague, le remercièrent d'avoir pris la défense de TOrdre, en ajoutant toutefois que dans leurs diocèses le nombre de ses ennemis était grand.

Le pape ne tarda pas â comprendre qu'il avait agi avec la plus extrême imprudence. Tous les nonces lui répondirent que la bulle était inopportune et n'avait servi qu'à nourrir les anciens ressentiments contre les Jésuites. Dans le royaume des Deux-Siciles la publication de la bulle fut interdite de la manière la plus sévère; une instruction fut commencée contre les Constitutions delà Société de Jésus et ces Constitutions déclarées inconciliables avec les lois de l'Etat. Venise interdit également la publication de la bulle par un édit offensant pour le saint-siége et pour les Jésuites ; on menaça de la peine de mort les imprimeurs et les libraires qui la répandraient. Le

comte Firmain, gouverneur de Milan, la supprima en Lombardie. Même mesure fut prise par le parlerment de Paris. Les parlements de Normandie et ; d'Aix la firent brûler de la main du bourreau. L'archevêq.ue de, Rouen menaça de Tinterdit quiconque oserait la répandre. Le Portugal déclara que la bulle avait été surprise au pape, qu'elle était contraire aux droits de la couronne, dangereuse pour la paix du royaume et de F Eglise. Ordre fut donné de livrer tous les exemplaires aux tribunaux; tous ceux qui les garderaient ou les feraient lire seraient déclarés coupables du crime de lèse-majesté et punis en conséquence. En Allemagne et dans le Nord, la bulle rencontra une indifférence générale. Toutes les puissances catholiques y virent un défi et commencèrent à user de représailles envers le saint-siége. Elles répondirent par des lois oppressives pour tous les édits venant de. Rome, souniirent tous les actes du pape, même les indulgences, au placet^ et firent surveiller par la police lesrapports des é\^êques avec la curieromaine.

Deux ans après, les destinées des Jésuites s'accomplirent également en Espagne.

En 1762, Charles III avait tenté de restreindre les

privilèges des institutions religieuses par le nnoyen d'une pragmatique sanction; le pape lui ayant fait des représentations, il Tavait rapportée. Un petit nombre seulement d'évêques espagnols étaient ouvertement dévoués à la cause des Jésuites, Lorsque des membres de l'Ordre, expulsés de France, vinrent se réfugier en Navarre, en Catalogne et dans TAragon, plusieurs évêques leur refusèrent tout accueil et leur interdirent toutes les fonctions ecclésiastiques. On partageait en Espagne la conviction que la constitution « Apostolicum pascendi » avait été surprise au pape par les Jésuites, et on supportait leur joug avec impatience. La défiance de Charles III s'accrut de jour en jour. Il défendit aux membres de l'Ordre de présider aux exercices de piété avec le reste du clergé, et il commença à éloigner leurs amis et leurs élèves des hautes fonctions de l'Eglise et de l'Etat, Leur pouvoir s'écroulait ainsi peu à peu. Campomanès, le savant juriste de la cour de Castille, avait montré les défauts de leur système d'éducation; il avait proposé au roi de réformer l'enseignement général en Espagne, de l'enlever des mains des Jésuites et de le confier au clergé séculier.

Les Jésuites se hâtèrent de se défendre dans des apologies ampoulées, où ils eurent l'imprudence de glisser des remarques perfides sur les essais de réformes scientifiques et politiques tentés par le roi. Ils cherchèrent à jeter le ridicule sur ces réformes par des pamphlets anonymes, en prose et en vers, et répandirent parmi le clergé le goût des libelles. Ils entretinrent ainsi un mécontentement général qui, en mars 176Ö, produisit une violente explosion. La révolte dura quelques jours. Le prétexte en avait été un ordre du roi supprimant une certaine sorte de chapeaux que Ton portait à Madrid, en même temps que de longs manteaux, et à Faide desquels on commettait toute espèce d'excès. La fureur du peuple se porta d'abord sur le ministre Squillare que Ton dé' testait à cause de son origine napolitaine. On l'assiégea dans sa maison, et on la démolit. Le ministre échappa à la mort par la fuite. En vain le roi, parlant à la foule du haut de son balcon, essaya de la calmer; ses soldats n'y réussirent pas davantage. Les Jésuites, au contraire, apaisèrent les esprits si rapidement et si facilement qu'on les soupçonna d'avoir provoqué les désordres. Le roi partagea cette convie«

tion. Les ministres Aranda et de Roda profitèrent de Toccasion pour lui inspirer de profonds ressentiments contre TOrdre.

Les tribunaux commencèrent à poursuivre avec la plus grande sévérité les auteurs des pamphlets-, on fit des perquisitions chez les ecclésiastiques, chez les laïques, dans les maisons des Ordres religieux. On trouva, en effet, chez les Jésuites mainte pièce compromettante. Le tableau qu'on traça à Charles III de leurs intrigues et de leurs menées le saisit au point qu'il résolut de les expulser de ses Etats.

A la surprise de tout le monde parut, le 2 avril 1 767, un décret royal ordonnant la suppression de FOrdre. Le roi décidait que tous les Jésuites ayant prononcé leurs vœux seraient transportés dans les Etats de TEglise; ceux qui étaient déjà ordonnés prêtres recevraient une pension de 5oo francs; les autres une pension de 460 francs. Les novices rentreraient dans leurs familles, et ceux qui n'auraient prononcé aucun vœu pourraient rester en Espagne, Tout Jésuite qui quitterait les Etats de F Eglise ou qui donnerait lieu à un mécontentement quelconque perdrait sa pension. Toute correspondance avec T Espagne était interdite

sous les peines les plus sévères aux membres de TOrdre. Nul Jésuite ne pourrait rentrer en Espagne sans r autorisation du roi, alors même qu'il aurait quitté rOrdre avec l'assentiment formel du pape. L'autorisation de rentrer lui étant accordée, le Jésuite promettrait sous la foi du serment de n'entretenir ni publiquement ni en secret des relations avec les membres et avec le général de l'Ordre. Défense fut faite de rien écrire dans les Etats espagnols sur ce décret ; toute controverse, toute critique serait considérée comme un crime de lèse-majesté. Charles III eut soin de prévenir le pape de ces mesures par une lettre particulière. Le pape le pria instamment de les rapporter. Au jour et à l'heure où le décret royal parut à Madrid, les gouverneurs des provinces et les alcades des villes de l'Espagne, de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique et des îles de la monarchie reçurent tous l'ordre de pénétrer à main armée dans les maisons des Jésuites, d'arrêter les membres de l'Ordre, de les transporter dans l'espace de vingt-quatre heures dans un port désigné d'avance, de les embarquer et de mettre tous leurs papiers sous scellés.

Des milliers d'ecclésiastiques de tout âge et de

tout rang, des malades et des vieillards infirmes, furent entassés dans les vaisseaux et transportés sur la haute mer, sans savoir où on les conduisait. Après quelques jours de traversée, ils arrivèrent à Gvita-Vecchia; mais on ne les laissa pas débarquer, on les repoussa à coups de canon. Cette mesure avait été ordonnée par le général de TOrdre lui-même qui avait fait un accueil très-froid aux émigrants portugais et français et qui, maintenant, se décidait à sacrifier quelques-uns au salut de tous. L'irritation des Jésuites contre leur général ne connut pas de bornes. Quant au capitaine espagnol, il eîàt pu vaincre la faible résistance qu'on lui opposait sur la côte romaine, mais il ne voulut point user de violence et il se dirigea sur Livourne et sur Gênes. Mais là aussi le débarquement fut empêché. Finalement, il ne restait d'autre refuge que la Corse. Charles lui-même pria le ministre de Choiseul de l'ouvrir aux fuyards. Mais il fallut d'abord écarter la résistance du commandant français, qui refusait de les accueilHr, parce que l'île était dépourvue de tout moyen d'entretenir un si grand nombre d'habitants nouveaux et que les troupes elles-mêmes

tiraient leur subsistance du dehors. Toutefois, Choiseul réussit à faire accueillir ces malheureux : ils avaient erré sur mer pendant six mois, en proie à toutes les privations, à toutes les misères, à toutes les maladies. Ils trouvèrent un asile dans les casemates de rîle. Quelque temps après, croyant à un retour de Topinion publique, un certain nombre de Jésuites revinrent en secret en Espagne. L'indignation fut générale. Le roi fit décréter la peine de mort contre tout coadjuteur laïque, la prison perpétuelle contre tout prêtre de TOrdre qui se rendrait coupable du même crime.

Le peuple espagnol assista, spectateur impassible, aux événements; la suppression de TOrdre ne produisit aucune espèce de sensation à Madrid. La noblesse cacha son mécontentement au fond de ses palais. Les amis des Jésuites comptaient sur la fermeté du pape; mais Clément XIII n'avait plus que des pleurs à verser.

Les Jésuites accusèrent les Dominicains d'avoir, par leurs intrigues, poussé le roi à ces mesures rigoureuses contre l'Ordre. Les Dominicains, en effet, n'aimaient pas la Société de Jésus, et Osma, le

confesseur du roi, les haïssait cordialement. Ils ont contribué, sans doute, à entretenir les ressentiments du prince, mais eux seuls n'auraient pas eu le pouvoir de lui faire décréter des mesures aussi dures.

On raconte qu'on avait montré à Charles III une lettre, avec la signature contrefaite du général de rOrdre, dans laquelle Ricci déclarait que le roi était le bâtard d'Albéroni, et Tinfant don Louis l'héritier légitime du trône. Cette lettre aurait blessé profondément le roi. Mais cette histoire est sujette à caution. La cause la plus certaine des ressentiments de Charles se trouve dans les obstacles que les Jésuites avaient opposés à la canonisation de Tévêque Palafox, et dans les pamphlets dirigés contre le roi et dont ils étaient en grande partie les auteurs.

Charles III lui-même assura l'ambassadeur français qu'il n'avait Jamais été hostile aux Jésuites et qu'il avait toujours repoussé les soupçons qu'on jetait sur eux. Mais la révohe de l'an 1 766 lui avait dessillé les yeux, et il avait en mains les preuves que les Jésuites l'avaient fomentée. On avait arrêté plusieurs membres de l'Ordre qui s'employaient à distribuer de l'argent parmi la foule. Après avoir excité

la bourgeoisie par leurs calomnies, ils n'attendaient plus que le signal du soulèvement, et la première occasion venue leur eût été bonne. On ne se proposait pas de tuer le roi, mais de lui imposer des conditions. Il n'avait qu'un reproche à se faire, c'était d'avoir trop longtemps ménagé cette dangereuse Société

Le parlement de Paris, encouragé par les événements d'Espagne, ne voulut plus se contenter des mesures prises jusqu'ici contre les Jésuites en France. Il décida le 29 avril 1 767 que les Jésuites seraient tous expulsés dans l'espace ,de quinze jours. Ils ne continueraient à toucher leur pension qu'en fournissant la preuve qu'ils avaient élu domicile à l'étranger. Les parlements de province suivirent l'exemple donné par celui de Paris. Le parlement d'Aix exprima en même temps le vceu qiae les Jésuites fussent expulsés des Etats d'Avignon et du Venaissin^ au cas où le pape s'y opposerait, on incorporerait ces Etats à la France et le souverain pontife serait forcé ainsi de supprimer pour toujours, sur toute la terre, la Société de Jésus.

Depuis le commencement de l'année 1 764, le roi Joseph avait essayé de renouer les relations du Por»

tugal avec la curie romaine. Clément XIII posa comme condition de la réconciliation le rappel des Jésuites. Là-dessus, Pombal forma le plan de réunir r Espagne, la France et le Portugal dans une alliance contre le saint-siége. Au cas où Ton ne satisferait pas à la demande tendant à la suppression de la Société de Jésus, Ton viserait à obtenir la convocation d'un concile œcuménique. Pombal ne recula même pas devant la pensée de provoquer un schisme, et il entretint à cet effet une correspondance avec r Eglise d' Utrecht.

Le roi Joseph et les ministres attribuant aux machinations des Jésuites Téchec des négociations entamées avec Rome, de nouvelles mesures furent décrétées contre TOrdrc en 1767. Clément XIII reconnut trop tard son erreur \ il chercha à apaiser le roi, mais celui-ci déclara qu'il ne se réconciheràit pas avec le saint-siége avant la suppression de la Compagnie de Jésus.

Au mois de novembre de la même année, le roi des Deux-Siciles chassa les Jésuites de ses Etats en deçà et au delà du phare, et fit transporter son ministre Tanucci sur le territoire romain. Le 3 novem-

bre 1767, à minuit, toutes les maisons aes Jésuites du royaume de Naples furent cernées par des officiers et des fonctionnaires du roi; les portes furent ouvertes ou brisées, chaque cellule surprise et surveillée, les frères, les serviteurs et les élèves réunis dans une salle. On ne leur laissa que leurs habits, on les transporta au port voisin, on les embarqua sur des vaisseaux qui firent voile tout aussitôt. L'autorisation de rester ne fut accordée qu'aux vieillards et aux malades. Quelques mois plus tard, le grandmaître de rOrdre de Saint-Jean expulsa les Jésuites de rîle de Malte.

Les meilleurs amis des Jésuites ne virent d'autre moyen de soutenir un peu l'Ordre que de le séculariser, c'est-à-dire de relever les membres de la Société de leurs vœux et de les faire admettre dans le clergé séculier. Mais Ricci remit au pape un mémoire démontrant que le pape n'avait pas le droit de prendre une telle mesure. Il retira son mémoire, mais non sans avoir averti Clément que cette mesure compromettrait le salut de son âme. L'entourage immédiat du pape soutenait au contraire la nécessité de la sécularisation de l'Ordre.

Survinrent les complications avec le duché de Parme. Le jeune duc avait lancé plusieurs édits tendant à restreindre Taccumulation des biens immeubles entre les mains de T Eglise. Il lésa les immunités de TEglise en levant des impôts sur les biens ecclésiastiques nouvellement acquis et en attaquant la juridiction ecclésiastique. Il soumit en outre les décrets du pape au placet. Le pape, soutenant les droits de suzeraineté du saint-siége sur le duché, cassa tous les édits du duc, défendit de les exécuter, rétablit la juridiction ecclésiastique, et menaça le duc et ses ministres de l'excommunication pour le cas' où ses ordres ne seraient pas suivis. Cet acte fit une immense sensation en Europe; tous les gouvernements, surtout les princes bourboniens, parents du duc, se crurent attaqués ou menacés. Charles III, Toncle du duc, prit la direction de la lutte et fit valoir le contrat de famille conclu entre la France et TEspagne, au mois d'août 1761, dans le but de se prêter secours mutuel en cas de guerre déclarée à l'un des deux pays. On crut généralement que les Jésuites avaient inspiré le pape dans cet acte d'agression contre le duché. En même temps, leurs

amis avaient provoqué de nouveau un vif mécontentement en Espagne, en prédisant le prochain retour de l'Ordre, et en répandant contre Charles III des satires violentes. Charles III fit faire de nouvelles instructions qui dévoilèrent maint mystère et tournèrent au désavantage de l'Ordre.

Là-dessus, Louis XV convoqua un conseil d'Etat extraordinaire, où l'on discuta la nécessité de la suppression de l'Ordre, et Charles III se fit donner des avis théologiques sur la question de savoir s'il lui était permis de faire la guerre au pape. L'un de ces avis lui reconnut ce droit : il avait été formulé par un Jésuite.

Toutes les cours catholiques interdirent la publication du bref contre le duché de Parme. Quant au duc, il fit transporter ses cent-cinquante Jésuites dans les Etats de l'Eglise et confisquer leurs biens. Les rois d'Espagne, de France et des Deux-Sidles sommèrent le pape de rapporter son bref et de supprimer la Société de Jésus-, en cas de refus, ils useraient de représailles. Les Jésuites et leur parti parmi les cardinaux et les prélats cachèrent au pape le danger croissant. Toutefois, les amis modérés de

rOrdre lui conseillèrent d'accorder leur demande aux rois confédérés. Le pape resta inébranlable. On lui enleva les Etats de Ponte-Corvo, de Bénévent, d'Avignon et du Venaissin. Clément, dans un consistoire secret, entretint le collège des cardinaux de ces mesures et écrivit des lettres touchantes à Charles et à Louis. Charles essa5'a de gagner également Marie-Thérèse, mais elle lui répondit : « Je n'ai aucun motif de demander la suppression de TOrdre de Jésus à la curie romaine*, mais si le pape se décide à décréter cette mesure, je ne m'y opposerai pas et je n'en serai pas mécontente ».

Les ambassadeurs des trois cours bourboniennes soumirent en janvier 1769 un nouveau mémoire au pape, pour demander au nom de leurs souverains la suppression de la Compagnie de Jésus. Pour le coup, le pape reconnut que c'en était fait d'elle. Il ne connut plus d'autre désir que d'être délivré de ses souffrances par la mort. Ce souhait fut exaucé dans la nuit du i" au 2 février.

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