SUITE DE LA VIE DU P^.RE ISAAC JOGUES. — SA MORT
Nous avons vu une partie de ce que souffrit le P. Jogues dans le pays des Irocjuois pendant sa captivité ; mais après s'être échappé de leurs mains, il a ajouté, par obéissance à l'ordre de ses Supérieurs, bien des détails qui regardent l'e'tat de son âme. Il dit d'abord que, pour avoir plus de courage à
• Fb. 87, 5.
• Ps. 118. 80.
• Ps. 14<i, 2.
• Pa. 105, 47.
• Aujourd'hui Albany
supporter les nulcs épreuves qu'il trouva nu service des Sauvage» pendant la chasse, c'est à-dire le froid, la faim, la nudité, le» méj)ris, la crainte de la mort plusieurs fois chaque jour, et en mônK- temps l'appréhension des jugements de Dieu, il fit au milieu des bois rpiarante jours d'Kxercices Spirituels, sans cabane, sans feu et tout gelé par le froid, qui, bien que moins vif dans le pays des Iroquois qu'il ne l'est à Que'bec, l'était assez pour lui faire fendre la peau dans les parties les plus délicates, et les plus exposées aux injures de la saison. Dieu le récompensa alors par des faveurs i)articulières, cju'il découvrit, quand on lui en fit le commandement, et qu'on lit dans son histoire, écrite en français *.
Après cette retraite, que les Iroquois essayèrent, plusieurs fois, de lui faire interrompre, comme une superstition de mauvais augure, quoitju'il se retirât dans le bois, ils l'obligèrent à faire un voyage cie 80 à 90 milles sur la neige, dans le mois de décembre, avec une charge de viandes fumées.
Dans la troupe se trouvait une femme enceinte, qui avait aussi à porter sa part de viande, et de plus un jeune enfant. En passant un torrent rapide et profond, sur un arbre qui servait de pont, cette femme tomba à l'eau. La corde, qui tenait sa charge, lui serrait le cou, et son poids l'entraînait au fond. Le missionnaire, qui la suivait, se jeta à la nage, la sauva avec son enfant, à qui il donna aussitôt le baptême, parce qu'il était en danger de mort. Ce fut en effet comme un passeport pour le ciel, car il mourut deux jours après. L'eau était tellement glaciale qu'ils seraient eux-mêmes tous morts de froid dans cette circonstance, s'ils n'eussent pas fait de suite un grand feu.
A peine le missionnaire fut-il arrivé au village, qu'on voulut le renvoyer avec une charge de blé d'Inde au lieu d'où il venait ; mais sa faiblesse et la difficulté des chemins, qui étaient glissants et couverts de glace, l'ayant fait tomber plusieurs fois sous son fardeau, il fut forcé de revenir. Aussitôt on l'accabla d'injures, et on le condamna à avoir soin d'un malade très-dé-
' L'autenr vent sans doute parler de la Relation de IWG-tT, consacr«5e presque toute entière à lu mémoire de cet héroïque missionnaire.
goûtant. C'était précisément le Sauvage qui lui avait arraché les ongles avec les dents, à son arrivée dans le j)ays. Il le servit avec une patience héroïque, et une charité vraiment céleste.
Quch^ues capitaines le conduisirent ensuite chez plusieurs autres nations alliées et tributaires des Irocjuois, afin de leur montrer ce trophée de leur victoire ; mais Dieu s'en servit pour sa gloire. Kn effet, partout où le Père allait il baptisait, sans qu'on s'en aperçut, les enfants moribonds (leur nombre s'éleva à plus de scixante), et il annonçait partout le Royaume de Dieu ^. Entre autres malades, il rencontra un jeune homme (jui paraissait languissant, et qui, après l'avoir regardé quelque temps fixement, s'écria, l'appelant par son nom huron : " Ondesonk ! " ne me reconnais-tu pas? je suis cependant ton bienfaiteur. " — " Comment cela ?" reprit lemissionnaire. — " Pendant ta capti- ** vite, lorsqu'on te lia si étroitement que tu étais sur le point ** de rendre Tàme, j'ai eu pitié de toi, et j'ai coupé tes lien.s. " — " C'est vrai," dit le Père en l'embrassant, " et j'ai désiré te ** retrouver pour te témoigner ma reconnai.ssance, selon mon ** pouvoir. Voici peut-être le moment de te la montrer. Pour te *' rendre la santé du corps qui dépérit, je n'ai aucun remède ; ** mais je puis faire plus que tu ne penses pour ce qu'il y a de " plus excellent en toi, c'est-à-dire ton âme. Je puis te rendre " un service plus grand que celui que tu m'as rendu. Tu es " dans une misérable servitude, lié non avec des chaînes de fer, ** mais avec des chaînes de péchés, etc." Y.w un mot, il l'instruisit, le baptisa et, quelques heures après, il le vit passer à une autre vie, pour être récompensé au centuple de la compassion qu'il avait portée au missionnaire. Tant est grande la bonté et la libéralité de Dieu !
Pendant ce voyage, toute la nourriture du pauvre Père consista en mauvaise viande cuite à l'eau et sans sel ; mais Ihotnme ne vit pas seulement de pain ^.
A peine de retour, il reçut ordre de ser\'ir d'autres Sauvages,
* Lnc. IX, 2.
» Matth. IV, 4.
(|ui allaient à la chasse près des Hollandais. Un de »e§ maîtres, (|ui avait de l'afTection pour lui, lui apprit alors la résolution (|u'on venait de prendre de le mettre à mort, et lui conseilla de s'enfuir chex ces Kuropéens.
Après avoir examiné la chose longtemps, le l'ère se décida ;\ suivre ce conseil, puiscjue d'ailleurs il ne pouvait plus être utile dans ce pays-là. et que l'occasion était favorable. Il prit donc la fuite j)cndant la nuit, mais non sans danger, car un chien de garde l'aperçut et lui fit une morsure telle, qu'il eut de la peine à se traîner jusqu'au bord du fleuve ^, et à se jeter dans un bateau, que le capitaine d'un vaisseau hollandais avait I^lacé là à dessein, pour qu'à la faveur des ténèbres, il pût arriver jusqu'à lui.
Cet homme lui avait promis de le cacher ; mais les Sauvages ayant eu quelque soupçon de ce qui s'était passé, il lui fallut donner au missionnaire une autre retraite, en attendant qu'on eût calmé par des présents la fureur de ses ennemis. Si l'on n'eût pas réussi, le parti était pris de le remettre encore entre leurs mains.
Il fut donc confié à un vieil avare, qui, contrairement aux ordres qu'il avait reçus, le traita presque aussi cruellement que ses persécuteurs. Son logement était dans un réduit exposé aux chaleurs excessives de l'été. Pour se désaltérer, il n'avait que l'eau mise tous les huit jours par cet homme barbare dans une cuve, employée à faire la lessive ; or dès le second ou le troisième jour, cette eau commençait déjà à se corrompre. Sa nourriture n'était que tout juste ce qu'il fallait pour ne pas mourir.
Séparé seulement par quelques planches mal jointes du lieu où les Sauvages, qui le cherchaient, passaient toute la journée à trafiquer avec son vieux gardien, il était obligé, afin de nétre pas vu par les fentes et les ouvertures de cette cloison, de rester presque tout le jour derrière quelques futailles, et de s'abstenir avec soin de tousser ou d'étemuer pour ne pas se trahir.
^ n s'agit de la rivière Hndaon découverte en 1609, par rillustre marin, qui lui donna son nom.
Il passa là plusieurs semaines ; mais le ministre du lieu ^ ayant averti le Gouverneur ^ du pays du traitement qu'on lui faisait subir, celui-ci poussé par un sentiment de commisération, le fit descendre dans un vaisseau, jusqu'à Manhatte ' où il demeurait. ^
Après avoir apaisé les Iroquois par beaucoup de présents, le Gouverneur donna au missionnaire la facilite' de retourner en Kurope. C'était au commencement de novembre, épocjue dangereuse et incommode sur mer, surtout pour un homme qui n'avait pour lit que le pont du navire.
^ Le nom de ce bienfaiteur du P. Jo^ues, m«<rite de passer îi la post<Srit<^. Il se noiiuiiait .Iran Mt'^jfapolejisiH, et fut le preuiier niinistn) du fort irOraniîc Lrs fïtats (ù'iuTaux de Hollande, eu reiivovaiit» dans ce poste avei; sa feuiuie et ses «juatre enfants, lui avaient lix«' une hounêtt> oeusion pour s(mi entretien II acconipaKua le 1*. Jo^urs jus- <|u'j\ la NoUvelle-AniKlenlani. et en passant devaut une des Iles de la rivière, il donna une jietite frt«* aux niat«'lots, et baptisa cette ilt* du nom de ee niissionnaii»', vu uu'iuoire de sa «lélivrance. La tradition n'a pas e<)ns('i\«i <•«• souvenir. Cette cire«uistanee «l'un Jdsuite sauvii par un ministre prut*stant n'est pas un des moins curieux épisoiles do cette histoire.
" Guillaume Kieft.
' La Nouvel le-Amsh^^rdam, aujourd'hui New-York. Les Sauvages l'appelaient Mdiihuftc on Mainitr.
* Ce bon r»'re fut receu dans Manate auec de grands t«''moiirnage8 d'atlection ; le Capitainr luy lit fiiiie un habit assez léger, et lui donna auss>; une bonne (•asa(iue et vu chapeau :\ leur mode. Les habitans le vonoient \ oir. numstraiis par leurs regartls et par leurs paroles qu'ils luv portoient grande (•ompassn)n.
Quel(ines-uns luy d«Mnandoient cruelle recompense luy donneroient Me.«isienrs de la Nouiielle France, s imaginans qu'il auoit s»)nnert ces indignitez à l'occîision de leur commerce ; mais il leur lit entendre «lue les pensées de la terr«' ne luy auoient point fait ciuitter son pays, et (Hie fa pul)lication de l'Kuangile esttdt Ivnique bien <iu'il auoit prétendu, se iettant dans les dangers oh il estoit tomb<^.
Vu bon garvon l'ayant rencontré j\ l't'^cart, se ietta il ses nieds, lui prenant les mains pour les baiser, en s'escriant : *' Martyr, Martyr de *■ lesus-Christ."' il l'interrogea et cognent (pie e'estoit vu Luthérien qu'il ne put ayder jmur n'auoir pas cognoissauce de sa langue, e'estoit un Polonois.
Entrant dans une maison assez proche du fort, il vit deux images au manteau de la clieminée. l'vne de la Sainte Vierge, l'autre de nostro B. Louys de (iiuizague. C<unme il en tesmoigna (iiu'lque satisfaction, le nuiistre du logis luy dit que sa femme estoit catholiiiue. C'estoit une Portugaise menée eu e«^ pays-là par ie ne svay quel rencontre, elle paroissoit fort modeste et fort vereconde.
La superlM^ de Babel a bien fait du tort à t^ue les hommes, la confusion des langiu\s lésa nrivez de grands biens.
Vu Caîli(»lique Irlaudois arriuant de la Virginie .\ Manate, se confessa au IVre. et luv «lit. qu'il y auoit de nos Pères dansées contrées-là, et que depuis peu l'vn d'eux suiuant les Saunages dans les bois pour les conuertir, auoit esté tué par d'autres Saunages ennemis de ceux que le Pero aecomiiaguoit. (lielation, 1047.)
Le vaisseau aborda en Angleterre, et les marins pour se dt'faligucr descendirent ;\ terre, ne laissant dans le bâtiment (jik' k: missionnaire et un matelot. C*<;tait le jour mC*me d-.* kiir arrivée, et la nuit suivante des voleurs vinrent le piller. Ils enlevèrent entre autres ( hoses au Père le chapeau et la casaciuc (jue les Hollandais lui avaient donnés \)out se cou\Tir. Le capitaine à cette nouvelle se mit à la poursuite des voleurs ; mais sur les entrefaites le missionnaire, ayant rencontré un Français qui lui fit cjucliiues aumônes, s'embarqua sur un bateau à charbon, et aborda en France le jour de Noël de l'année 1644 1.
^ La veille de Norl il s'embaniua, comme un panure. dan« ie ne 8f;;iy quel l)aHtean ou vne petite l»aniiu' charK«^«^ «1«; cliarUfin de U-rTf, <|iii le mit h' hMicUMiiain en la coHte «le la hartw Hn-tai^nr, L»* |)annre Peie ayant app«*i(-en \ ne petit<* maiH<in tonte Renh*. hvu va dj'manjifr à ceux «pli riialtitoient oîi «'stoit l'Eirlif»'. C«'.s l»raveH j^piih Iny eiiM-ignennt le chemin, ««t cr«)yans à sa nnxU-Htie (jne ce fuHt quelque pan me lilan«loi>> (•atli«)li<ine, ils l'inuiterent a venir pn'mlre »a ref«*ftifn en leur logis, «luand il annut fait Me» dénotions. Ce qu'il accepta for volontiers, pour la grande necewttité où il estoit réduit.
(m fort
Il s'en va done en la maison de Nostre Seigneur, le ionr de sa naissance en terre. Mais, helas! qui pourrait exprimer les douces consolations de son ame. Lors qu'après auoir esté si long-temps anec les Barbares et couuersé parmy des Heretiqiics. il se vit auec les enfans de la vraye Eglise. " Il me semblait," disoit-il par après. " que ie com-
Son séjour n'y fut pas long ^. Au mois de mai suivant, ilen repartit pour retourner dans son cher Canada. Au moment
'* nionvoiH de reuiure, c'est lors que ie goutay la douceur de iiia d<51i- " uraiice."
.SV8tant confoss<^ et romniunit'' et aHHiwto au S. Sacrifice de la MeHMe, il va visiter ceux (lui rauoicnt h'\ cliaritaMenieut innit<^ ; c'entoit de pauureH ^eus, mais (loiu'z d'vne cliiiiitc viaynieiit Chiestieiwie. Ayant veu ses mains tonti's driliir(''es, et ajipreniint (M»mment il anoit H«tul"fert ce nniityie, ils ne s(,au<>ient <iu«'ll(' cliri»' Iny fair»'. l'e l)()n lioste auoitdenx ieuncH tilles, nni prrsenlertnt an Trie U-nis aumosnesauec tant d'Iiumiliti- et tant <le modestie, «pie le Vvrv en estoif tout ediliç. h") crois qu'elles Iny donnèrent ciiacnn d«nx on trois sols; c'estoit possible tout leur thresoi-, il n'eut pas besoin de leurs ri<'hesscs.
Vu honneste Marchand «Is Kcnm*s s'cstant rencontré en cett«' maison non ])ar lia/ard, mais jiar vn«' pronidcnce (pii conduit chaque chose ù 8on point, ayant appris rhist<»ire du Père, luy olVrit vu «lieval, l'as- Boiiant (lu'il tiemlroit à faneur de le conduire ius(i':i la preiniertMlo nos nniisons; cette otî're si conrt(»ise lut acceptée auec de grands seutiment^s de la bouté de Dieu, et auec vue «louce recoguoissauce de sou bieu-faiti'ur.
Enlin le cimiuiesuie de lauvier de l'an \V>4',i il fut frapper le nnititi ii la i»orte de nostre Collège de Kennes. Le portier le voyant en C(iui-
1>age d'\ u homme jwsez biKarr«'> vu ses habits, n»' le recognut pas. Le *ere le supplia d»' faire \enir le l't.re Kecteurpour luj' communiquer, disoit-il, des nouuelles du C'ainula.
Le l'ère. Kectcur prcnoit hs habits Sacerdotaux pour aller célébrer la Saincte Mess<' ; mais le i»ortier Iny ayant dit (lU vu panure homme venu du Ciuuida le <leuuindoit, ce m(»t de panure le toucha.
•' IVut-estre," disoit-il ii part soy, " (pi'il est pres.s»'"' et «lu'il est dans '* quelque disette." 11 quitte donc les habits sacre/ dont il estt)it eu partie reuestti, pour faire vue action de charité.
11 le va trouuer, le Père sans se <léconurir luy présente des patentes signces du Gounerneur des Ilollaïuhtis. Dcnant que de les lire, il fait dinerses questions au Père sans le cognoi>tre, et puis enlin il lui demande s'il cognoissoit bien le iN-re Isaac l(»gues ? — "le le cogmtis fort " bien," resj)oml-il.— *' On nous a nuimle «lu'il estoit pris <l«'s llirociuois, "est-il nu)rt f est-il encore captif? ces Barbares ne l'ont-ils pas *' massacré f "
"Il est en liberté et c'est luy, mon R. P. (^ni vous parle," et là-dessus il se iette j\ genoux pour receuoir sa bene«lution.
Le Père Kectcur, surpris d vue ioye tonte extraordinaire, l'embrasse le fait entrer dans la maison, tout le momie accourt, la ioye et la consolation d'vne deliurance si j>en attentlne, entreconpp»' les paroles. Enlin on le regarde comme vn La/are resnscité, (ini doit aller mourir pour la dernière fois au pays où il a «lesia s<Mitî'ert tant de nniux.
De Kennes il s'en vient à Paris ; lu iJeyne ayant ony parler de ses soudrauces, dit tout haut : "On feint des Komans, en voila un veri- ** table, entrcmeslé de grandes aventures."
Elle le voulut voir, ses yeux furent touchez de compassion h la veuë de la cruauté des Hiroquois. (lielation, 1047.)
\ Pendant le séjour du P, Jogues en France, on écrivit j\ Rome, pour lui obtenir «lu Souverain Pontife la fa\»'ur d»' célé])rer la messe, malgré la mutnlation de ses nwiins. La réputation du wrvitt'ur de Dieu et le récit de ses cond)ats avaient déni pénétré dans la Ville Éternelle. Le Souverain Pontife, Urbain VllI. plein d'admiration pour un courage si héroïque, répondit par ces paroles célèbres : " In-
diginim eKsrt Chrixii marttfrt'vi ( hrinti non hibrn Maii{fn'ui<7n, Il ue seiait " pas juste <le refuser i\ un martyr de Jésus-Christ de boire le sang do •' Jésus-Christ."
de son arrivée, les Irofjuois concluaient une paix simulée ^ avec les Fran(;ais, et ses Sujxl'rieurs jetèrent les yeux sur lui, pour le charger de commencer, chez ce peuple, une Mission, qu'ils nommaient la Mission des Saints Martyrs, parce qu'ils la mettaient sous leur protection.
Malgré les vives répugnances de la nature, le P. Jogucs se mit aussitôt en route. Il fit trois voyages ^ chez les Iroquois. Dans le dernier, il se proposait d'y hiverner, et de se livrer tout entier à l'instruction de ces infidèles ; mais il fut, à son arrivée, dépouillé de ses vêtements, chargé de coups, et peu de temps après, tué :\ l'entrée d'une cabane, sans qu'on eût voulu l'entendre. On lui fendit inhumainement la tête d'un coup de hache.
Les Hollandais nous annoncèrent cette mort ! ^ I^ur minis-
'■ L'asseral)l<^e qui traita de cette paix, se tint anx Trois-Rivi^res, avec toute hiHolennit*^ tl'usage en pareille circonstance. L'orateur ir<)<|U<)i.s, qui ne savait pas «lue le r. Jogues y assistait, donna dans son (lisi-ours, sans s'en doutor, une juste raison de soupvonner sa sincorito. 11 dit en parlant du P. Jognes et du P. Bressani : ** Nous vou- *' lions vous les ramener tous les deux, mais nous n'avons pas pu " accomplir notre dessein. L'un (le P. Jogucs) s'est <^chapé de nos "mains nialgr«i nous, et rautre(le P. Bressani) a voulu absolument "être remis aux Hollandais. Nous avons cédé à ses dr-sirs. Nous " regrettons, non qu'ils soient libres, mais que nous ne .sachions pan '* ce qu'ils sont devenus. Peut-être même qu au moment oîi nou.s par- " Ions d'eux, ils sont les victimes de quelque cruel ennemi ou englou- " tis dans les tiots : mais les Agniers n'av aient pas le dessein de les " faire mourir. "
Le P. Jogues ne put s'empêcher de sourire et de dire à ses voisins : " Et cependant les bûchers étaient préparés, et les bourreaux atten- " daieut. Si Dieu ne m'avait pas arrache de leurs mains, je serais mort " cent fois ; mais laissons-le dire. "
- La relation du second voyage du P. Jogues, écrite par lui-même, avait été conservée dans les arcliives du collège de Québec, jusqu'en 1800, époque de la mort du dernier Jésuite. Elle a maLheureu-^ement disparu avec d'autres pièces curieuses, depuis que ces archives ont été déposées au gretie de la Province.
^ A peine le panure Père fut-il rafraischy parmy nous deux ou trois mois, qu'il recommenva ses courses le vingt-quatriesme Aoust. 11 partit de Montréal, où il estoit monté de Québec en Juillet de la mesme année 1646. Il s'embarqua auec vn leune îYançois dans vn canot, conduit par quelques Hurons, pour retourner au pays de ses croix.
Il eut de glands pressentimens de sa mort, ce qu'il communiqua à quelques personnes confidentes.
Mais il estoit trop humble peur écouter ses sentimens, et trop courageux pour reculer dans vue bonne aftaire et pour s'effrajer à la l)eu8ée ou à la veuê de la mort.
Nous auons appris qu'il auoit esté massacré dès son entrée en ce pays plein de meurtre et de sang: voicy ce qu'en mande le Gouuerneur des HoUandois à Monsieur le Chevalier de Mont-Magny :
tre, ayant voulu savoir des Iroquois quelle en avait été la cause, eut i)our toute réponse, ** que le Père avait caché dans une " cassette, où étaient ses habits sacerdotaux, un démon qui " avait fait périr leur grain cette année-là, et qu'ils l'avaient " mis à mort comme sorcier. " Ces peuples regardent comme sortilèges tous nos saints Mystères, surtout le saint baptême et le signe de la croix, que le missionnaire allait leur enseigner. Sa mort arriva le i8 octobre de l'année 1646.
Il avait eu un pressentiment de ces dangers, et il en avait écrit clairement à plusieurs de ses amis ; mais il avait fait son
" Celle-cy sera pour remercier Vostre Seigneur du Houueuir nn'olle *• a eu (le moy, faueur dont ie taflcheray à me reuancher s'il plaiHt h ** DitMi m'en concMMler r<n»p(>it»init<^. Au reste i't'uvoye celle-cy par les " anartieiH du Nord, soit par le moyen des Anglois ou de Monsieur " u'Aunay, aux tiim de vous aduertir du niass;i(re (jue les HarbareH " iidniniains Ma«iuois ou Hiroiiuois ont fait du l'ere Isaac «le .loques " et de HOU compaguon, enseml>lo de leur dessein qu'ils ont de vous " Hurprendro sons les couleurs de visite, comme vous venez par la
'• lettre ey-enelose le suis marry que le snhiet de celle-cy n'«vst
" plus agréable: mais la consequance de l'aliaire ne m'a pa-s j)ermi8 " de m«' taire. Notre Ministre d'en haut (c'est-à-dire d'une habitation *' située au haut de la rivière) s'est enquis soigneusement aux priuci- ** paux de cette canaille de la <'ause de rv mal-heureux acte; mais il " n'a i)U auoir autre réponse d'eux, sinon «nie le «lict Pi'reaiioit laissé " le Diable jiariuy (luelquj's bardes qu'il leur auoit laissez eu garde, '* qui auoit fait manger leur bled ou nuiys aux vers. Voila ce que ie " puis pour le présent escrire à Vostre Seigneurie."
L'iiuMuse mentionn»^e dans la i)recedente escrite par vn Hollandois au Sieur Hourdon. est couchi'>e dans les termes suivans :
" le n'ay voulu man(iuer à ceste occasion, de vous fairesçavoir mon " conjportenient. le suis en bonne sant(^, Dieu mercy, priaiit Dieu " nu'ainsi soit de vous et de vos enfans. Au reste ie n'ay pas lieaucoup ** de chose à vous «lire, sinon comme U'S Franvois ont «'st«' arriv«'z le " 17 «le ce présent mois d'Octobni \iM(> au fort «l«'s Ma<iuois. c'est p«)ur *• vous faire ent«'iulre (*omme ces Jiarbart's ingrats n'ont pas attendu " «lu'ils fussent bi«'n arrivez dans leurs «abanes. oh ils ont esto dé- " pouillez tout nmlfl sans chemiws, reste «m'ils leur «>nt «l«»nn«^ «'hacun '* yn brayet pour ca«her leur pauuret«5 : le mesm«; iour <!«' leur venue ** ils ()nt c«unnienci'> «le les Tut'uacer. et incontinent à grands coups «le '* poings et de bîistons. «lisans : * l'ous mourrc:: dcmaiit, ne vous vniounfz ** paM, maiM hohm ne vinix branlerons pcui. ayez vounKje, notin vohh f'nipprroiis '* QHec la hache et mettrons vos testes sur /<>• paliKsades (c'est-à-din"! sur la ** cl«">ture «le leur Ixmrgadei, ajin t/iw iintind nous prendrofis vos frèrex ils
" vous rayent encore* Sva<'hez-«lonc que le IHau soir «luils vin«ln'nt
" appeler Isaac pour 8oup»ir, il st^ leua et s'en alla anec ce liarban' au " logis «le Tours. 11 y auoit un traistn* auec sa ha<'he «lerri«'re la porte, " et «Mitrant il luy fen<lit la test«". à 1 heure nu'snie il luy «-«tupi).! et la " mit sur les palissmles; le len«li'main de graïul matin il fil <U' 1 antre '* de mesme et ont iett«> leurs ctups «lans la riuiere. M«uisieur. i«' n ay " pas peu svauoir ny entendre d'aucun Sauuag«i pour «pioy ils les ont " tuez. Au rest«^ leur enuie et «Mit reprise est de s en aller trois ou «piatre " cents hommes pour tjiscln'r «le 8urpren<lre les Frany<»is, pour en faire " d<'< mesmc ctuumo ils ont fait des autres. Mais Dieu veuille qu ils *' n'achèvent pas leur dessein. (Relation, 1W7.)
s.K rificc l)icn volontiers, i)our montrer au ciel et à la terre, que la foi, qu'il allait i)rcchcr, était à ses yeux d'un bien plus grand jjrix (jue la vie (juil exposait alors à un danger évident ^.
Le P. Isaac était natif d'Orléans. Il avait passé dix ans dans cette vigne du Seigneur, donnant de beaux exemples d'une grande délicatesse de conscience, d'une charité inépuisable, au point qu'il n'éj^rouva pas la plus légère aversion pour ses bourreaux, et (ju'il offrit volontiers pour eux le sacrifice de sa vie. 11 fut admirable surtout par sa très-profonde humilité. Cette vertu était telle en lui (ju'elle nous aurait privés d'im grand nombre de détails sur sa vie, s'il n'avait pas dû nous les faire connaître par obéissance.
Nous n'avons donné ici qu'un abrégé de ce que nous connaissons sur ce serviteur de Dieu. Ses lettres, ses pensées, et d'autres sources, fourniront des matériaux à celui qui écrira son histoire.
Son compagnon périt un jour après lui C'était un jeune P'rançais, nommé Jean de Lalande, natif de Dieppe, en Normandie. Quoiqu'il connût le danger, il l'avait bravé courageusement, sans chercher d'autre récompense que le Paradis.