‹ Les Jésuites martyrs du CanadaChapitre 28 sur 39 · IG · texte numérisé non relu

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** adultes. Quand je m'absentais, j'avais à gémir ordinairement " en apprenant qu'un adulte était mort sans instruction ou un " enfant sans baptême.

" Nos Sauvages revenaient donc cette fois de la guerre avec *' trente-deux ])risonniers. Six d'entre eux api)artenaicnt h. une " nation avec laciuelle ils n'avaient jamais été en guerre ; ne'an- ** moins, contre tout droit et toute justice, on les accabla de '* coups de bâton, et l'on mutila leurs doigts, selon la coutume. " Cinq autres furent destinés à la mort ; les autres, c'est-à-dire *' les femmes et les enfants, furent réservés pour l'esclavage. " Leur salut m'inquiétait, car je ne savais pas leur lanc^uc. " Cependant, avec l'assistance d'un Sauvage, qui parlait le *' huron, je parvins avec la grâce de Dieu à les instruire, et à " les baptiser avant leur exécution, qui eut lieu pendant les " fêtes de Pâques.

" Ce hideux spectacle se renouvela encore à la Pentecôte. " On amena d'autres captifs, c'est-à-dire, trois femmes et quel- *' ques enfants ; car les hommes avaient été tués dans le combat. *' Ces infortunées, dépouillées de leurs vêtements, furent muti- *' lées et accablées de coups à l'entrée du village. L'une d'elles '* fut même, contrairement à l'usage, brûlée sur tout le corps et *• jetée ensuite dans un vaste bûcher.

" Je fus témoin pour la première fois de ce fait digne de re- " marque ; chaque fois qu'on aj^pliquait le feu à cette femme *' avec des torches ardentes, un des anciens disait à haute voix : " ' Démon Aireskoï, nous t'offrons cette victime, que nous brû- " Ions en ton honneur ; rassasie-toi de sa chair, et rends-nous " encore vainqueurs de nos ennemis.' Son corps, coupé par " morceaux, fut porté dans les différents villages et dévoré par " les Sauvages.

" Au milieu de l'hiver, ils s'étaient reproché d'avoir traité '' quelques captifs avec trop de bonté et de ne s'être pas nourris " de leur chair. Aussi, dans le sacrifice solennel de deux ours " qu'ils offrirent à leur démon, ils firent entendre ces paroles : " *Tu nous punis justement, démon Aireskoï, puisque depuis *' longtemps, nous n'avons pas fait de prisonniers. ' (Pendant

** rétc et l'automne ils n'avaicni pris aucun Alj^on'juin, <c sont *' leurs ennemis |)r()premenl dits.) * Nous t'avons offensé en ne " manf^eant j)as les derniers c aptifs que nous avons immolés, " Si nous en prenons d autres, nous te promettons de les man- ** ger, comme nous allons manger ces deux ours. ' Us accom- ** plirent leur promesse.

" J'ai baptisé cette femme en lui portant à boire sur son " bûcher. J'avais essayé en vain de le faire auparavant

" La veille de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, dont il est ** écrit : Plusieurs se réjouiront à sa naissance ^, l'arrivée de onze " captifs hurons et d'un français vint mettre le comble à mes " douleurs ordinaires. Je ne parle pas de trois autres, que les " Sau vaches avaient tués et dont ils apportaient les chevelures, ni " de dix Hurons, parmi lesquels on comptait queUjues-uns de " nos i)lus illustres chrétiens, lesquels, trompés perfidement par " des dehors d'amitié, furent ensuite massacrés.

*' Je ressentais bien alors le châtiment, que méritaient mes ** péchés, et que Dieu avait annoncé à son peuple, en disant : '' ''Les solennités de vos néoménies et vos fêtes seront changées en '* jour de deuil et d'affliction ^. En effet, aux fêtes de Pâques, " de la Pentecôte et de la Nativité de Saint Jean-Baptiste, je ** me suis vu accablé de nouvelles douleurs, qu'augmenta beau- " coup depuis la défaite de cent Hurons, dont une partie fut " livrée aux flammes chez les nations voisines, après avoir passé *' par toutes les horreurs de tourments cruels. Infortuné que "je suis ! suis-je donc né pour voir le malheur de mon peuple ^ ?

Au milieu de ces poignantes angoisser intérieures, et d'autres " semblables, mon âme se consume d^ns la douleur et mes Jours " dans les gémissements ^. Le Seigneur m'a frappé a cause de " mes iniquités^ et il a fait desséche rmon âme, comme F araignée ^. " // în'a rassasié d' amertume et abreuvé d^ absinthe. Z/ consola-

* Luc. I, 4.

' Ainos. VIII, 10.

= 1 Mach. II. 7.

* Ps. 30, 11.

* Ps. 38, 12.

«' teur qui pouvait me soulager s'est éloigné de moi ^ / mais au *' milieu de tous ces maux nous triomphons, et avec la ^râce de ** Dieu^ nous triompherons par la force de celui qui nous a aimés ^, " et dans f attente de celui qui doit venir et qui ne tardera pas ^, ^^ jusqu'à ce qu arrive mon heure comme celle du mercenaire **, ou ** que mon changement s'accomplisse ^.

" Quoique bien probablement je puisse prendre la fuite, si je ** le veux, soit par la colonie des Européens, ou par le moyen ** des autres Sauvages nos voisins, cependant je suis bien résolu, ** avec la grâce de Dieu, de vivre et de mourir sur cette croix, *' 014 le Seigneur nia attaché avec lui ^. Autrement (jui j)ourra " consoler et absoudre les captifs français ? Qui rappellera aux *' Hurons chrétiens leurs devoirs ? Qui instruira les nouveaux " prisonniers, fortifiera dans les tourments et baptisera les mori- " bonds ? Qui pourvoira au baptême des enfants et à l'instruc- " tion des adultes ?

" Ce n'est certainement que par une permission particulière " de la bonté de Dieu (jue je suis tombé entre les mains de ces " Sauvages, tandis que leur haine pour la religion, et la guerre *' cruelle qu'ils faisaient aux autres Sauvages, et aux Français ** à cause d'eux, fermaient à la foi l'entrée dans ces pays ; c'est " encore un effet de sa volonté que ces Iroquois m'ont, comme " malgré eux, conservé la vie jusqu'à présent, afin que tout in- *' digne que j'en suis, je puisse instruire, éclairer dans la foi, et " baptiser tous ceux qui étaient prédestinés à la gloire.

" Depuis ma captivité, j'ai régénéré dans les eaux sacrées *' soixante-dix personnes, enfants, jeunes gens et vieillards de " cinq nations et de langues différentes, pour que chaque tribu, " chaque langue, chaque peuple soit représenté drcant l'Agneau ^.

" Voilii pourquoi je fléchisy chaque jour, le genou drcant le

' Laineiit. m, 15.

' Rom. viii. 37.

' Hebr. x, 87.

* Job. VII, 1.

» Job. XIV, 14.

e Gai. ii. 19.

' Apec. VII, 9.

" Sn^nrur et le Père de mon Seit^neur ^, pour que, bi i L'r<irc •' le (Icinarulc, il fasse évanouir les jjrojels des Kuroj/'xiis et ** des Sauvages (|ui songent ou à m'arracher à mon exil, ou à " me rendre à mes frères. Plusieurs en effet ont parlé de ma " délivrance, et les Hollandais, chez qui je vous écris, ont '* fait des offres généreuses, et en font encore pour ma rançon " et celle de mes comî)agnons. Je les ai visités deux fois, " et ils m'ont toujours reçu avec bonté. Ils ne négligent " rien pour obtenir notre rachat. Ils vont même jusqu'à " combler de présents les Sauvages chez qui je vis, pour qu'ils " me traitent avec douceur.

" Mais je commence à me lasser d'une lettre si longue et si " diffuse.

** Je conjure donc Votre Révérence de vouloir bien, malgré ** mon indignité, me regarder toujours comme son enfant. '* Sauvage par mes habitudes et mon vêtement, et vivant même ** presque séparé de mon Dieu dans une vie si agitée, je veux " cependant mourir, comme j'ai toujours vécu, enfant de la " sainte Église romaine, et membre de la Compagnie de Jésus.

'* Demandez pour moi à Dieu, dans vos saints sacrificeF» " qu'après avoir mal profité jusqu'à ce jour, de tant de secours " qu'il m'a offerts pour arriver à la plus haute sainteté, je ne " perde pas la dernière occasion qu'il me présente. Votre " bonté ne refusera pas cette grâce à la prière suppliante de " votre enfant.

" La vie que je mène est bien triste, et toutes les vertus y sont " en danger : la foi au milieu des ténèbres si épaisses de l'infi- " délité ; l'espérance dans des épreuves si longues et si dures ; " la charité en présence d'une si grande corruption, et dans la " privation de tous les sacrements. Si la chasteté ne trouve pas " ici de dangers du côté des délices, elle en rencontre dans ce " mélange et cette familiarité des deux sexes, dans cette liberté *' absolue laissée à chacun de tout dire et de tout faire, et '* surtout dans les nudités continuelles. Bon gré mal gre, il " faut souvent voir ici ce que l'on cacherait ailleurs, non-seule-

^ Eph. III, 14.

" mentaux regards des curieux, mais même de qui que ce soit.

" C'est pourciuoi je pousse tous les jours des gémissements " vers mon Dieu, pour qu'il ne me laisse pas sans secours aie ** milieu des morts ^, et je lui demande de faire en sorte que, " malgré toutes ces impuretés et le culte idolâtrique rendu au " démon, où il m'a expose seul et sans défense, mon cœur " reste pur dans ses Justifications ^ ; afin que, lorsque le bon " Pasteur rassemblera les tnbus dispersées d'Israël *^, /'/ nous " retire du milieu des nations pour bénir son saint Nom *.

** Fiat ! Fiat !

" Permettez-moi de prier Votre Révérence de saluer tous mes *' RR. PP. et mes trcs-chcrs frères, que je chéris et que je res- ** pecte tous en Notre Seigneur, et de me recommander à leurs " prières.

" A la colonie de Renselaerswich ^, dans la Nouvelle-Bel- " gique, le 5 août de l'année 1643.

" Votre très-humble serviteur et fils en J.-C.

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