CHAPITRE V
Mort du père Jean de Brébeuf et du père Gabriel
Lalemant.
§ I. Prise des bourgs de la mission de Saint-Ignace.
Dieu semblait avoir fixé cette époque pour la fin de la mission des Hurons, et pour la mort de celui qui l'avait fondée. C'était, comme nous l'avons dit, le P. de Brébeuf ; et sa mort fut comme le signal de la ruine totale de cette nation.
La Foi avait alors conquis presque tout ce pays, et partout on en faisait profession publique. Non-seulement les simples
' Les premiers missionnaires revenus au Canada étaient arriv<?s en
' L'auttMir fait allusion à <lirt»'>rentoH apparitions do ce Horvitonr do Dieu apri'.s sa mort ; lo IV^re Kagui'uoau en rapport»; plusieurs dans sa Kelationde 1«V4'.>.
' Quoy «lu'il en soit, il nous a laiss<^ apn'^s sov l'exemple d«' tout«'M s«'M vtMtns. et à tons les 5*^auua^r»'8 mesme inti<Iel«'s, une alieetion si teu«lre pour sa mémoire, que ie puis dii-c eu vérité, qu'il a ravy lecu'ur de ceux qui ianuiis Tunt conuu. (i^<7.)
— IKO —
particuliers, mais les cai)itaincs cux-mémcs, claicnl devenus en même temps ses fils et ses protecteurs, Jxrs superstitions, que l'on voyait jus(|ue là régner sur les euprits, commençaient à I)er(lre tellement dans l'opinion, tju'un infidèle du village de la ('onception, ayant demandé qu'on lui fit une de ces cérémonies pour obtenir sa j^uérison, ne |)ut jamais, malqré la considération dont il jouissait, trouver personne cpii voulût s'en charger.
Les j)ersécutions contre les missionnaires avaient cessé depuis ([uelque temps, et les malédictions contre la Foi s'étaient cliangées en bénédictions. On peut dire que ces Sauvages étaient déjà presque mûrs pour le ciel, et qu'il ne fallait plus que la faux de la mort, pour mettre cette belle récolte en sûreté dans le greniers du paradis. Ce tut là notre unique sujet de consolation au milieu de la désolation générale de ce pays.
Déjà les épreuves et les calamités avaient accompagné la Foi, quand elle pénétra chez eux ; elles ont grandi avec elle ; et lorsqu'il semblait que cette sainte Foi était en paisible possession de toute la contrée, les eaux de la tribulation l'envahirent de telle sorte, que cette malheureuse chrétienté se considérer comme ballottée sur une mer orageuse, et dire avec larmes : La tempête ma submergée ^.
Deux ou trois bourgs sur la frontière étaient déjà tombés au pouvoir de l'ennemi ; les autres paraissaient à l'abri d'une attaque; mais dans l'hiver de 1649, plus de mille Iroquois, franchissant une distance de plus de 600 ^ milles, vinrent si secrètement à travers les forêts, qu'à l'aube du jour, le 16 mars, ils se montrèrent à l'improviste aux portes du premier fort des Hurons, nommé Saint-Ignace.
Son site et les fortifications, que nous y avions fait élever, le rendaient imprenable pour des Sauvages ; mais comme les habitants ne se doutaient de rien, et que le plus grand nombre des guerriers étaient allés, les une à la recherche de l'ennemi,
^ Ps. 60, 9.
• L'igiiorauce, ofi se trouvait n<^cessalrement notre auteur, de la distance exacte des cantons iroquois, excuse l'inexactitude de ce chiffre. Le canton iroquois le plus éloigné n'était qu'à 450 milles des Hurons; le plus rapproché était à 180 milles environ,
les autres à la chasse, les Iroquois purent facilement s'approcher à la faveur de la nuit et y pénétrer même à l'aurore, au moment où tout le monde était encore plongé dans le sommeil.
Ils trouvèrent si peu de résistance qu'ils i)erdirent à peine 1 5 ou 16 de leurs guerriers. Une grande partie des habitants re^ut alors la mort ; d'autres furent faits prisonniers, et réservés pour être les victimes de leur cruauté accoutumée.
Trois personnes parvinrent seules à s'échapper, à moitié vêtues, et allèrent donner avis au village voisin nommé Saint- Louis et distant seulement de trois milles.
Les caj)itaines firent aussitôt partir les femmes et les enfiints, avec ce tju'ils avaient de plus précieux, et engagèrent nos Pères à les suivre dans leur fuite, vu qu'ils ne pourraient pas manier l'épée et le mousquet.
Mais le P. de Brébeuf leur fit comprendre qu'il y avait alors quelque chose de bien plus nécessaire encore que les armes, c'était le recours à Dieu et aux sacrements, cju'eux seuls pouvaient administrer. Il résolut donc avec le P. Gabriel Lalemant, son compagnon, de ne pas abandonner leurs ouailles jusqu'à la mort.
A l'exemple du P. Daniel, ils se mirent à parcourir le village, exhortant les Sauvages à recourir à Dieu, leur administrant le Sacrement de Pénitence, conférant le baptême aux malades encore païens et aux catéchumènes, en un mot, les confirmant tous dans la sainte Foi.
L'ennemi ne s'arrêta dans ce premier fort, qu'autant cju'il fallut pour pourvoir à la sûreté des prisonniers et de leurs gardiens. Il marcha de là droit à Saint-Louis, qui n'avait pour toute défense qu'une centaine de guerriers, outre les vieillards et les infirmes. Ils résistèrent pendant quelque temps, et repoussèrent même le premier assaut en tuant environ trente hommes à l'ennemi ; mais les assaillants beaucoup plus nombreux, finirent par triompher de toute résistance, et renversèrent à coups de hache l'enceinte de pieux qui protégeait la place. Elle tomba ainsi au pouvoir des Iroquois avec tous ses guerriers ; ils y mirent aussitôt le feu, et tous les vieillards, tous les hom-
mes faibles et infirmes, qui n'avaient pu s'échapper en fuyant, devinrent ainsi la proie des flammes, au milieu même de leur village et dans leurs propres cabanes.
Le nuage de fumée, (jue nous vîmes de notre résidence *, située seulement à deux milles de là, nous avertit d'abord de ce dc^sastre, et deux ou trois fuyards vinrent bientôt après confirmer la triste nouvelle.
Cependant rirot^uois ne se reposa point après sa victoire; mais pour répandre la terreur partout, avant qu'on pût réunir des f(jrces pour lui résister, il parcourut tous les environs, frapl)ant et tuant ce qu'il rencontrait, mettant le feu aux villages déjà abandonnés, et faisant croire par ces courses multipliées, qu'il avait une armée nombreuse, déterminée à ruiner complètement le pays.
Les femmes, les enfants et beaucoup de vieillards centenaires marchèrent sur la glace, pendant une nuit entière, pour se rendre chez la nation du Pétun, éloignée de plus de quarante milles. Leur récit exagéré sur le nombre et les forces de l'ennemi, y jeta l'épouvante parmi leurs hôtes.
Mais les Iroquois ne se contentèrent pas de cette victoire cruelle sur les Hurons ; ils résolurent de nous attaquer ici, et vinrent pendant la nuit pour reconnaître le terrain. Nous eûmes recours à Dieu ; nous mîmes en Lui toute confiance, et elle ne fut point déçue.
Environ deux cents Iroquois s'étant avancés vers nous, comme un avant-garde, ils furent rencontrés par les Hurons, qui les défirent d'abord ; mais les Iroquois ayant reçu du renfort, revinrent à la charge, et passèrent presque tous les Hurons au fil de répée ou les livrèrent aux flammes avec leur cruauté ordinaire.
C'était la veille de la fête de Saint Joseph ; nous fîmes un vœu à ce glorieux Patron et nous éprouvâmes aussitôt l'effet sensible de sa protection.
Soudain la division se mit parmi nos ennemis, et ils furent saisis d'une terreur panique, qui leur fit croire qu'ils allaient
^ La résidence Sainte-Marie.
être cernés par une puissante armée. L Impie se mit donc a fuir, sans être poursuivi, et nous fûmes sauvés ^ .
§ 2. De l'heureuse mort du P. Jean de Brébeuk et DU P. Gabriel Lalemant ^.
Le vingtiesme iour du mesme mois nous eusmes asseurance du départ de l'ennemy ; ayant eu auant cela des nouuelles certaines par cjuclques captifs échappez, de la mort du Père lean de Brcbcuf et du Père Gabriel lalemant, nous enuoyasmes vn de nos Pères et sept autres François, chercher leurs corps au lieu de leur supj)lice. Ils y trouuerent vn spectacle d'horreur, les restes de la cruauté' mesme, ou plus tost les restes de l'amour de Dieu, qui seul triomphe dans la mort des Martyrs.
le les appellerois volontiers, s'il m'estoit permis, de ce nom glorieux, non pas seulement à cause que volontairement, pour l'amour de Dieu et pour le salut de leur prochain, ils se sont exposez à la mort, et à vne mort cruelle si iamais il y en eût au monde, ayans pu facilement et sans péché mettre leur vie en asseurance, s'ils n'eussent esté plus remplis de l'amour de Dieu que d'eux-mesmes ; mais bien plus tost à cause qu'outre les dispositions de charité qu'ils y ont apportées de leur part, kl haine de la Foy et le mespris du nom de Dieu ont esté les motifs les plus puissans qui aient agi dans l'esprit des Barbares, pour exercer sur eux autant de cruautez que iamais la rage des tyrans en ait fait endurer aux Martyrs, qui ont triomphé de la vie et de la mort, dans le plus fort de leurs supplices.
Dès le moment qu'ils furent i)ris captifs, on les dépouilla de leurs vestemens, on leur arracha quelques ongles, et l'accueil dont on les receut entrant dans le bourg S. Ignace, fut d'vne gresle de coups de bastons sur leurs espaules, sur les reins, sur les iambes, sur l'estomac et le visage, n'y ayant partie de leur corps qui n'eût deslors enduré chacune son tourment
* Prov. xxviii, 1.
' Nous empruntons ce récit à la relation du P. Raguenean (Relation, 1W9).
Le Pcrc Ican de Brcbcuf accablé sous la pesanteur de ces
coups, ne perdit pas pour tout cela le soin de son troupeau ;
se voyant entouré de Chrestiens qu'il auoit instruits et qui
estoicnt dans la captiuitc auec luy : " Mes enfans, " leur dit-il,
' levons les yeux au Ciel dans le plus fort de nos douleurs,
* souucnons-nous (|ue Dieu est le tesmoin de nos souffrances, 'et sera bien tost notre trop f^^rande recompense ^ . Mourons
* dans cette foy et espérons de sa bonté l'accomplissement de
* ses promesses. Tay pitié plus de vous que de moy ; mais ' soutenez auec courage le peu qui reste de tourmens, ils fini-
* ront auec nos vies ; la gloire qui les suit n'aura iamais de ' fin. "
" Echon, " luy dirent-ils, (c'est le nom que les Hurons donnoient au Père), " nostre esprit sera dans le Ciel, lors que nos " corj^s souffriront en terre. Prie Dieu pour nous, quil nous " fasse miséricorde, nous l'inuoquerons iusqu'à la mort "
Quelques Infidèles Hurons, anciens captifs des Iroquois, naturalisez auec eux, et anciens ennemis de la Foy, furent irritez de ces paroles et de ce que nos Pères dans leur captiuité n'auoient pas la langue captiue. Ils coupent à Tvn les mains, ils percent l'autre d'alaines aiguës et de pointes de fer, ils leur appliquent sous les aisselles et sur les reins des haches toutes rouges de feu, et leur en mettent vn collier à l'entour du col, en sorte que tous les mouuemens de leur corps leur donnoient vn nouueau supplice : car voulans se pencher en deuant, les haches toutes en feu qui pendoient par derrière, leur brusloient toutes les espaules ; et s'ils pensoient à éuiter cette douleur, se plians vn peu en arrière, leur estomac et leur poitrine trouuoient vn semblable tourment \ de demeurer tous droits sans pencher de costé ny d'autre, ces haches ardentes appliquées également de tous costez leur estoient vn double supplice. Ils leur mirent des ceintures d'escorce toute pleine de poix et de rasine, où ils mirent le feu qui grilla tout leur corps.
Dans le plus fort de ces tourmens, le Père Gabriel Lalemant leuoit les yeux au Ciel, ioignant les mains de fois à autres et
* Gen. XV, 1.
il i. ''.''&; <»■/.
iettant des souspirs à Dieu qu'il inuoquoit à son secours. Le Père lean de Brebeuf soufTroit comme vn rocher, insensible aux feux et aux flammes, sans pousser aucun cry, et demeurant daus vn profond silence, qui estonnoit ses bourreaux mcsmes ; sans doute que son cœur reposoit alors en son Dieu. Puis reuenant h soy, il preschoit à ses Infidèles, et plus encore à quantité de bons Chrestiens captifs qui auoient compassion de luy.
Ces bourreaux indignez de son zèle, pour l'empescher de plus parler de Dieu ; luy cernèrent la bouche, luy coupèrent le nez et luy arrachèrent les lèvres : mais son sang parloit bien plus haut que n'auoient fait ses lèvres, et son cœur n'estant pas encore arraché, sa langue ne laissa pas de luy rendre seruice iusqu'au dernier souspir, pour bénir Dieu de ces tournions et pour animer les Chrestiens ])lus puissamment qu'il n'auoit iamais fait.
En dérision du sainct Baptesme, que ces bons Pères auoient administré si charitablement mesme à la bresche et au plus chaud de la meslée, ces malheureux, ennemis de la Foy s'aduiserent de les baptiser d'eau bouillante. Tout leur corps en fut ondoyé plus de deux et trois fois, auec des railleries piquantes qui accompagnoient ces tourmens. " Nous te baptisons, " disoient ces misérables, " afin que tu sois bien-heureux dans le •* Ciel, car sans vn bon Baptesme on ne i)eut pas estre sauué."
D'autres adioustoient en se mocfjuant : " Nous te traitons " d'amy, puisque cause de ton plus grand bonheur là haut au ** Ciel : remercie nous de tant de bons offices, car plus tu souf- " friras plus ton Dieu t'en recompensera, "
C'estoient des Hurons Infidèles, anciens captifs des Iroquois, anciens ennemis de la Foy, qui autrefois ayant eu assez d'instruction pour leur salut, en mes-vsoient auec impieté, en effet pour la gloire des Pères, mais il est bien à craindre que ce ne fust aussi pour leur pro|)re mal-heur.
Plus on redoubloit ces tourmens, les Pères prioient Dieu que leurs péchez ne fussent pas la cause de la réprobation de ces pauures aueugles, auxquels ils pardonnoient de tout leur
cœur C'est bien maintenant qu'ils disent en repos : Nous a 140 n s passé par le Jeu et l'eau et vous nous auez (ô mon Dieu) fait entrer dans le lieu de rafraîchissement ^ . \jQn qu'on les attacha au jjutcau, où ils souffrirent ces tourmens et où ils deuoicnt mourir, ils se mirent à genoux, ils l'embrassèrent auec ioye et le baisèrent sainctement comme l'obiet de leurs désirs, (le leurs amours et vn gage asseurt^ et le dernier de leur salut Ils y furent (juelque temps en prières, et plus long-temps que ces bourreaux ne voulurent leur peniiettre.
Ils creuerent les yeux au Père (jabriel I^lemant et appli- (luercnt des charbons ardens dans le creux d'iceux.
Leurs supplices ne furent pas en mesme temps. \jt Père lean de Brebeuf fut dans le fort de ses tourmens enuiron trois heures, le mesme iour de sa prise le i6 iour de Mars et rendit l'ame sur les quatre heures du soir. Le Père Gabriel Lalemant endura plus long-temps, depuis les six heures du soir iusqu'enuiron neuf heures du lendemain matin dix-septiesme de Mars.
Auant leur mort, on leur arracha le cœur à tous deux, leur ayant fait vne ouuerture au dessus de la poitrine, et ces Barbares s'en repeûrent inhumainement, beuuant leur sang tout chaud, qu'ils puisoient en sa source d'vne main sacrilège. Estans encore tout pleins de vie, on enleuoit des morceaux de chair de leurs cuisses, du gras des iambes et de leurs bras, que des bourreaux faisoient rostir sur des charbons et les raangeoient à leur veuë.
Ils auoient tailladé leurs corps en diuerses parties et pour accroistre le sentiment de la douleur, ils auoient fourré dans ces playes des haches toutes en feu.
Le Père lean de Brebeuf auoit eu la peau arrachée qui couure le crasne de la teste ; ils luy auoient coupé les pieds et décharné les cuisses iusqu'aux os, et luy auoient fendu d'vn coup de hache vne mâchoire en deux.
Le Père Gabriel Lalemant auoit receu vn coup de hache sur l'oreille gauche, qu'ils luy auoient enfoncé iusques dans la
^ Ps. 65, 12.
ceruelle qui paroissoit à de'couuert ; nous ne vismes aucune partie de son cori)s, depuis les pieds iusqu'à la teste qui n'eust esté grillée, et dans laquelle il n'eust esté bruslé tout vif, mesme les yeux où ces impies auoient fourré des charbons ardcns.
Ils leur auoient grillé la langue, leur mettant à diucrscs fois dans la bouche des tisons enrtanmiez et des tlambcaux d'escorce, ne voulant pas qu'ils inuoquassent en mourant, celuy pour lequel ils souffroient, et qui iamais ne pouuoit mourir en leur cœur. l'ay sceu tout cecy de personnes dignes de foy, (|ui l'ont veu, et me l'ont rapporté à moy-mesme, et qui alors estoient captifs auec eux, mais qui ayant esté rcscrucz pour estre mis à mort en vn autre temps, ont trouué les moyens de se sauuer.
' Mais laissons ces obiets d'horreur et ces monstres de cruauté ; puis qu'vn iour toutes ces parties seront doiiées d'vne gloire immortelle, que la grandeur de leurs tourmens fera la mesure de leur bonheur et {jue dès maintenant ils viuent dans le repos dos Saincts et y seront pour vn iamais.
Nous enseuelismes ces précieuses reliques, le Dimanche 21 iour de Mars, auec tant de consolation et des sentimens de deuotion si tendres en tous ceux qui assistèrent à leurs obse- (|ues, que ie ne sçache aucun qui ne souhaitast vne mort semblable plus tost (jue de la craindre, et qui ne se creût tresheureux de se voir en vn lieu, où peut-estre à deux iours delà Dieu luy feroit la grâce de répandre et son sang et sa vie en vne pareille occasion. Pas vn de nous ne pût iamais gagner sur soy, de prier Dieu pour eux, comme s'ils en eussent eu ijuelque besoin ; mais nostre esprit se portoit incontinent au (aq\, où il ne doutoit point que ne fussent leur âmes. Quoy qu'il en soit, ie prie Dieu qu'il accomplisse dessus nous ses volontez iusqu'à la mort, comme il a fait en leurs personnes.
§ 3 QUFI'QUES REMARQUES SUR LA VIE DU P^.RE GaBRIEL
Lai. KM A NT *
Le Père Gabriel Lalemant ^ cstoit venu le dernier au combat, et toutefois a raiiy heureusement vne des premières couronnes, le veux dire, (jue n'y ayant que deux ans et six mois qu'il estoit arriué en ceste Mission des Hurons, et le dernier de tous, il a esté choisi de Dieu j)our estre vne des |)remieres victimes immolées à la haine du nom Chrétien et de la Foy.
Il y auoit plusieurs années qu'il demandoit à Dieu auec des larmes et des soupirs d estre enuoyé en ceste Mission du lx)ut du monde, nonobstant sa complexion tres-delicate et que son corps n'eût point de forces, sinon ce que l'esprit de Dieu et le désir de souffrir pour son nom pouuoient luy en donner. le ne puis enuier au public un escrit secret de sa main, que i'ay trouué après sa mort, des motifs qu'il auoit eu de souhaiter si ardemment l'employ de ces Missions. Voicy ses propres termes :
'* C'est, mon Dieu mon Sauueur, i. pour me revancher des " obligations que ie vous ay : car si vous auez abandonné vos " contentemens, vos honneurs, vostre santé, vos ioyes et vostre " vie, pour me sauuer moy misérable, n'est-il pas plus que rai- " sonnable que i'abandonne à vostre exemple toutes ces choses, '' pour le salut des âmes que vous estimez vostres, qui vous " ont cousté vostre sang, que vous auez aymées iusqu'à la " mort, et desquelles vous auez dit : Ce que vous auez fait au " moindre de mes frères , ie le regarde comme fait à moy-inesme ^.
" 2. Quand bien mesme ie ne serois point émeu par vn esprit " de gratitude, à vous faire ces holocaustes de moy-mesme, ie " le ferois de tout mon cœur en considération des grandeurs " de vostre adorable Maiesté et de vostre bonté infiniment
^ Ces remarques sur la vie des Pères Laîemaiit et de Bri^beof sont encore tintes de la relation du Pire Ragiieneau {lidation, 1649).
- Le P. Gnlniel Lalemant, neveu de deux autres niissionuaires du Caua<la, les PP. Charles et Jérôme Lalemant, arriva dans cette Mission le 20 septembre 1G40, (Journal du P. Jérôme Lalemant), c'est-àdire, près de deux ans et demi avant son martyre.
=» Matth. XXV, 40.
infinie, qui mérite qu'vn homme s'immole à vostre seruice, et qu'il se perde heureusement soy-mesme, pour accomplir fidèlement ce qu'il iuge estre de vostre volonté sur Iny, et des inspirations particulières, qu'il vous ])laist luy donner, pour le bien de vostre plus grande gloire. " 3. Puis que i'ay esté si misérable (jue de tant ofTenser vostre bonté, 6 mon lesus, il est iuste de vous satisfaire par des peines extraordinaires : et ainsi ie dois marcher deuant vostre face le reste de ma vie, le cœur humilié et contrit dans la souffrance des maux, que vous auez le premier souffert pour moy.
" 4. le suis redeuable à mes j)arens, à ma mère, à mes frères, et ie dois attirer sur eux les effects de vos miséricordes. Mon Dieu, ne permettez iamais qu'aucun de cette famille, pour laquelle vous auez eu tant d'amour, périsse en vostre présence, et qu'il soit du nombre de ceux qui vous doiuent blasphémer éternellement. Que ie sois pour eux la victime ^ . B rusiez et coupez à présent, 7nais /pari^nez.moi dans i' éternité a.
" 5. Ouy, mon lesus, et mon amour, il faut aussi que vostre sang, versé pour les Barbares aussi bien que pour nous, soit appliqué efficacement par leur salut ; et c'est en quoy ie veux coopérer à vostre grâce et m'imoler pour eux. " 6. Il faut que vostre nom soit adoré, que vostre Royaume soit estendu par toutes les Nations du monde, et que ie consomme ma vie pour retirer des mains de Satan vostre ennemy, ces pauures âmes qui ont cousté et vostre sang et vostre vie.
** 7. Knfin s'il est raisonnable que quelcju'vn se porte d'amour à donner ce contentement à lesus-Christ, au péril de cent mille vies, s'il en auoit autant, avec la perte de tout ce qui est de plus doux et agréable à la nature, tu ne trouucras iamais personne qui soit plus obligé à l'entreprendre que toy. Sus donc, mon ame, perdons nous sainctement, pour donner
' Ps. 37, 18.
' Hic ure, hic sera nt in œlenium itarcafi. (iS. Augustin).
** ce contentement au cœur sacré de lesus-Christ ; il le mérite " et tu ne peux t'en dispenser, si tu ne voulois viure et niourir *' ingrate à son amour.
Ce sont là les motifs qui auoient anime son zèle à venir mourir auec nous, au milieu de cette barbarie. 11 n estoit rien de jikis innocent que luy, ayant quitté le monde dès sa tendre ieunesse : et depuis dix-neuf ans (ju'il estoit Religieux de nostre Compagnie, ayant tousiours marché auec une conscience si pure, que le moindre ombre, ie ne diray pas du péché, mais des pensées qui en approchent et qui n'ont rien de criminel, ne seruoit que pour l'aider à s'vnir dauantage à Dieu.
Depuis son arrivée icy dans les Hurons, il s'estoit appliqué auec tant d'ardeur à apprendre vne langue ingrate, si iamais il y en eut au monde, et en suite y auoit fait tant de progrez, que nous ne doutions point que Dieu ne voulust se seruir de luy en ces pays, pour l'aduancement de sa gloire. Sa charité ne trouuoit point de dilTerence entre l'estude des sciences plus hautes qui l'auoient occupé iusqu'alors et les difflcultez espineuses d'vne langue barbare, qui n'a rien d'attrayant, sinon autant que le zèle du salut du prochain y fait rencontrer de beautez. Ce n'est pas vne des peines les plus petites en ce pays, qu'il faille deuenir enfant pour apprendre à parler à Tage de 39 ans.
Après tout sa course a esté bien-tost consommée ^ ; mais en ce peu de temps, il a remply les attentes que la terre et le Ciel pouuoient auoir de ses trauaux. Il est mort en la cause de Dieu et a trouué en ces pays la croix de lesus-Christ, qu'il y cherchait, dont il a porté dessus soy les marques bien sanglantes ^.
Quoy que, quittant le monde, il eust quitté la part que sa naissance luy donnait à des charges honorables, toute-fois ie puis dire auec vérité, que la robe qu'il a empourprée de son sang, est mille fois plus précieuse que la pourpre et les plus hautes espérances que le monde luy eust pu promettre.
^ Sap. IV, 13.
» Galat. VI, 17.
Il nasquit à Paris, le 31 d'Octobre de l'année 16 10. Il entra en nostre Compagnie le 24 de Mars de l'année 1630. Il y est mort dans vn lict de gloire le 17 de Mars de la présente année 1649. Les Hurons le nommoient Atironta.
§ 4. Quelques remarques sur la vie du Père Jean de Brébeuf.
Le Père lean de Brebeuf auoit esté choisi de Dieu pour estre le premier Apostre des Hurons, le premier de nostre Compagnie qui y ait mis le pied, et qui n'y ayant pas trouué un seul Sauuage qui inuoquast le nom de Dieu, y a si heureusement trauaillé pour le salut de ces pauures Barbares, qu'auant sa mort il a eu la consolation d'y voir près de sept mille baptisez, et la Croix de lesus-Christ arborée par tout auec gloire, et adorée en vn pays, qui depuis la naissance du monde n'auoit iamais esté Chrestien ^.
Il fut enuoyé en la Nouuelle-PVance l'année 1625 par le Reuerend Père Pierre Coton ; et pour coup d'essay, pour son
* En lfil5 le P. Récollet Joseph Le Caron jeta les premiers fondements (le cette MisMion. Il niontu d'abortl de Québec jus(iu'au nays «les HiirouH avec douze soldjitaqiie Chaniplaiu. le vbre de la nouvelle C"ol<»nie du Canada, en voyait au wecoui-nde ce ihîuuIo, en attendant (lu'il pût aller hii-niênie lés rejoindre pour marcher a leur t«'te «outre les ln>qiiois; mais ce missionnaire fut forcé de descendre l'année siinante pour pren<lre la <lire<tion de toute la mission du Canada. Il ne put retourner à son (cuvre qu'en 1(525 II conduisit avec lui le P. Niiolas Viel, et le F. Gabriel iSagard, qui devait être le premier historien «les Hurons.
Maliîré le zMe de ces généreux ouvriers, les circonstances ne permirent pas de donner à cette entreprise unefornu" stable, hv 1'. i^(^Caron était «le nouveau descendu ii Québec avec une ambassade solennelle de Hur«>n8, et il ne devait plus remonter dans l»Mir pays. Le F. tfagard avait été rapi>elé en Europe, et le P. Viel nui \ enait en KViô chercher du secotirs<lans la Colonie, après deux ans d'absence, avait péri victime de la cruauté et dé l'impiét»'' «l'un <le ses guides. Le nom <le Souli au JiécolU't est resté au rapide dans lequel les Sauvages le précipitèrent, au nord «le l'Ile de Montréal.
Mais l'ère la plus brillante de cett^ mission, est sans contredit celle qui suivit le retour des Frauvais au Canada, après le traité de paix en lrt:«.
Le P. de lîrébeuf fut chargé de la réorganiser. Il l'avait visitée sous les Récollels en HVJO. Connue eux. il avait été obligé de rabaudouner, après la prist> du pays par les Anglais, et de retourner en EurojHv En HhU, il lui fut donné de rejuciulre cette o'uvre av<'c le P. Daniel et le P. Ambroise Davost, et il en jeta les fondements dans le village d'Ihonatiria, <iiie par dévotion pour le premier patron du pays, il surnomma Saint-Joseph.
premier ap[)rL'ntissage, il hyvcrna errant dans les bois, aucc les peuples Monlagnez plus voisins de Rel>ec, où il eut Ixraucoup à souffrir, attendant l'Kstd de l'année suivante 1626, qu'il monta icy aux Hurons, dcuorant les difficultez de ces langues barl)ares, aucc un succez si heureux, qu'il sembloit n'estre né (pie j)Our ces pays, accommodant son naturel et son humenr aux façons d'agir de ces peuples avec tant de conduite, se faisant tout à tous pour les gagner à lesus-Christ, qu'il leur auoit ravy le cœur et y estoit uniquement aymé, lors qu'il fut contraint de retourner en France l'année 1629, les Anglois s'estans rendus les maistres de ce pays et ne voulans pas y souffrir les Prédicateurs de la Foy.
1^'Anglois ayant esté contraint de lascher prise, et se retirer d'vn pays qu'il occupoit iniustement, le mesme Père y fut renuoyé l'année 1633 en laquelle il se vid obligé d'hyvemer à Kebec, n'ayant pu monter aux Hurons que la suiuante anne'e, desia maistre et en la langue, et remply des espérances qu'il auoit de la conversion de ces peuples.
11 falloit vn homme accomply pour vne si haute entreprise, et sur tout d'vne saincteté eminente. C'est ce qu'il ne voyoit pas en soy-mesme, mais ce que tous ceux qui l'ont connu ont tousiours admiré en luy, vne vertu à qui rien ne manquoit et qui sembloit luy estre naturelle, quoy que ce qui paroissoit au dehors ne fust rien en comparaison des thresors de grâce dont Dieu l'alloit enrichissant de iour en iour et des faueurs qu'il luy faisoit.
Souuent Nostre Seigneur s'est apparu à luy, quelquefois en estât de gloire, mais d'ordinaire portant sa Croix, ou bien il estant attaché ; qui imprimoit dedans son cœur des désirs si ardens de beaucoup souffrir pour son nom, que quoy qu'il eust beaucoup souffert en mille occasions, des peines, des fatigues, des persécutions, des douleurs, tout ne luy estoit rien, et se plaignoit de son malheur, croyant que iamais il n avoit rien souffert, et que Dieu ne le trouvait pas digne de luy faire porter la moindre partie de sa Croix.
Notre Dame luy est aussi tres-souuent apparue, et qui d'or-
dinaire laissoit en son ame des désirs de souffrir, mais auec des douceurs si grandes et vne telle soumission aux volontez de Dieu,(iu'en suite son esprit en demeuroit dans vne paix j^rofonde et dans vn sentiment eslevé des grandeurs de Dieu, l'espace de plusieurs iours.
L'année 1640 qu'il passa tout l'Hiuer en Mission dans la Nation Neutre, vne grande croix luy ai)parut, qui venoit du costé des Nations Irocjuoises. 11 le dit au Pore qui l'accompagnoit : lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy repondit autre chose, sinon (|up cette croix estoit si grande, cju'il y en auoit assez pour attacher non seulement vne personne, mais tous tant que nous estions en ces pays.
Il auoit eu commandement d'escrire ces choses extraordinaires qui se passoient en luy, au moins celles dont il pourroit plus aisément se resouuenir, car elles estoient trop frecjuentes, et le soin du salut du prochain à peine luy donnoit-il quelque loisir d'escrire de fois à autre
Ce bon l'ère se sentoit tellement porté de procurer la gloire de Dieu, et n'auoir que cela en veuë, que plus d'onze ans auant sa mort, il s'obligea par vœu, de faire et de pastir tout ce que le reste de sa vie il pourrait reconnoistre deuoir estre à la plus grande gloire de Dieu, vœu qu'il renouuelloit tous les iours à l'Autel, au temps de la tres-saincte Communion
Enfin voulant se faire vn holocauste, et vne victime consacrée h la mort, et afin de preuenir plus sainctement le bonheur du martyre qui l'attendoit, il s'y voua par vn vœu qu'il conceut en ces termes : " Mon Dieu et mon Sauueur lesus, o^t. pourray-je *' vous rendre pour tous les biens dont vous ni a uez prévenu ? le " prendray de vostre main le calice de vos souffrances et i'inuo- " queray vostre Nom. ^ le fais donc vœu en la présence de vostre " Mère tres-sacrée, et de son très chaste espoux Sainct Joseph, *' deuant les Anges, les Apostres et Martyrs, et mes bien-heureux " Pères Sainct Ignace et Sainct François-Xauier ; oiiy, mon *' Sauueur lesus, ie vous fais vœu de ne iamais manquer de
" mon costé à la grâce du martyre, si par vostrc infinie misc- ** ricorde vous me la présentez (juel'iue iour, à moy votre *' indigne seruiteur. le m'y oblige en telle façon, que ic prétcns ** (juc loui le reste de ma vie, ce ne soit plus vnc chose licite, ** (|ui demeure en ma liberté, de fuir les occasions de mourir et " de ré|)andre mon sang pour vous. (N'estoit que dans «quelque " rencontre ie iugeasse pour lors, qu'il fust des interests de " vostre gloire de m'y comporter autrement). Et quand i'auray " receu le coup de mort, ie m'oblige à l'accepter de vostre " main, auec tout l'agréement et la ioye de mon cœur. Kt " pourtant, mon aimable lesus, ie vous offre dès auiourd'huy, " dans les sentimens de ioye que i'en ay, et mon sang, et mon " corps, et ma vie ; afin que ie ne meure que pour vous, si vous " me faites cette grâce, puisque vous auez bien daigné mourir " pour moy. Faites que ie viue en telle fa<jOn, qu'enfin vous " m'octroyiez cette faueur de mourir si heureusement Ainsi, " mon Dieu et mon Sauueur, ie prend ray de votre main le calice *• de vos souffrances, et i'inuoqueray vostre Nom, Iesvs, Iesvs, " Iesvs. "
Souuent les Infidèles ont conspiré sa mort Si quelque malheur estoit arriué au pays, c'estoient les lesuites qui en estoient la cause, et Echon le premier de tout. Si la peste regnoit et si les maladies contagieuses despeuploient quelques bourgs, c'estoit luy qui par ses sortilèges faisoit venir ces Démons de l'enfer, auec lesquels on laccusoit d'avoir commerce
En vn mot le nom d'Echon a esté l'espace de quelques années, tellement en horreur, qu'on s'en seruoit pour espouuanter les enfans, et souuent on a fait croire à des malades, que sa veuë estoit le Démon c|ui les auoit ensorcelez et qui donnoit le coup de mort. Mais son heure n'estoit pas venue, tout ces mauuais desseins qu'on auoit contre luy, ne seruoient qu'à augmenter sa confiance en Dieu, et faire qu'il marchast tous les iours comme vne victime consacrée à la mort, qu'il nattendoit qu'auec amour, mais dont il nosoit pas aduancer les momens.
Nostre Seigneur luy donna souvent à connoistre qu'il nous tenoit en sa protection, et que les puissances d'enfer pouuoient
bien entrer en rage contre nous, mais qu'elles n'étoient pas déchaisnées
Il puisoit cet esprit de confiance en Dieu dans l'oraison, danslaciuclleil estoit souuent tres-eleué,vn seul mot luy donnant de l'entretien les heures entières, non pas à son esjirit, de l'inaction ducjuel il se plaignoit pour l'ordinaire ; mais à son cœur (jiii sauouroit les éternelles veritez de la Foy, et ([ui s'y tenoit attaché auec repos, auec amour et auec ioye, et nonobstant cette facilité d'entretien auec Dieu, il se preparoit à l'oraison aussi exactement que feroit vn Nouice dans ses premiers commencemcns.
Le iour, les nécessitez du prochain ne luy permettant pas de vacquer seul à seul auec Dieu, selon l'estenduë des désirs de son cœur, il preuenoit l'heure ordinaire, se leuant de très-grand matin, quoy que pour le mesme suiet, il perc^ast tous les iours bien auant dans la nuict, iusqu'à ce que la nature n'en ])ouuant plus, et le sommeil le contraignant de succomber, il se couchoit à terre, tout habillé, comme il estoit, vne pièce de bois luy seruant de cheuet, et ne donnant au corps que ce qu'il n'eust pas pu luy denier en conscience
Il disoit qu'il n'estoit propre qu'à obeyr, et que ceste vertu luy estoit naturelle, à cause que n'ayant pas grand esprit et grande j)rudence, et qu'estant inca])able de se conduire soymesme, il auoit autant de plaisir à obeyr, qu'vn enfant qui n'a pas assez de forces pour marcher, prend plaisir à se laisser porter dans les bras de sa mère, en quelque lieu qu'il faille aller. Et toutefois il estoit d'un très-excellent iugement, et d'vne prudence aussi saincte et autant dégagée des passions, qui nous trompent pour l'ordinaire, que ie l'admirois tous les iours dans la conduite des affaires sur lesquelles on le consultoit ou dont on luy donnoit le maniement.
1 1 auoit demandé entrant en la Compagnie, d'estre Frère Coadiuteur ; et auant que faire ses vœux, il le proposa derechef, s'estimant indigne du Sacerdoce, et très-propre pour les offices les plus humbles, desquels en effet il s'acquittoit excellemment, toutes les fois qu'on l'y a appliqué, soit par nécessité, soit
quelquefois pour obeyr en rela h son humilité?. Mai» il n'cstoit pas moins capal)le des grandes choses. Et lors rju'il a este Supérieur de ceste Mission, et que i'ay eu le l)icn d'rstre sous luy, i'ndmirois sa conduite, sa douceur qui gajçnoit les cœurs, son courage vrayment généreux dans les entreprises, sa longanimité à attendre les momens de iJieu, sa patience à tout souffrir et son zèle à tout entreprendre te qu'il voyoit pour la gloire de 1 )ieu.
Il est bien vray fjue son humilité luy faisoit embrasser auec plus d'amour, plus de ioye, et ie puis dire auec plus d'inclination de nature les choses les plus humbles et les i>lus pénibles : si on estoit en vn voyage, il portoit les pesans fardeaux ; s'il falloit aller par canot, il ramoit depuis le matin iusqu'au soir, c'estoit luy (lui se ietoit tout le premier à l'eau et en sortoit le dernier, nonobstant les rigueurs du froid et des glaces ; ses iambes nues en estoient toutes rouges et son corps tout transi.
Il estoit le premier leué pour faire le feu et la cuisine, et le dernier couché de tous, acheuant de nuict ses prières et ses deuotions, et quelque harassé qu'il fust, quelques fatigues qu'il supportast, par des chemins qui font horreur et dans lesquels les corps les plus robustes perdent courage, après tous les trauaux du iour, et quelquesfois de trente iours de suitte, sans repos, sans rafraischissemens, sans relasche, souuent mesme n'ayant pas le moyen de prendre vn seul repas auec loisir, il trouuoit toutefois le temps de s'acquitter de tout ce que nos règles demanderoient d'vn homme qui ne seroit point dans ces empressemens, n'obmettant aucune de ces deuotions ordinaires, quelque occupation qui luy pust suruenir.
Aussi disait-il quelques fois que Dieu nous donnoit le iour pour agir auec le prochain, et les nuicts pour conuerser auec luy. Et ce qui estoit de plus remarquable dans ces fatigues qu'il prenoit dessus soy, c'est qu'il le faisoit si paisiblement et si adroitement, qu'on eust cru à le voir que sa nature y eust trouué son compte. le suis un âœu/, disoit-il faisant allusion à son nom, et ne suis propre qu'à porter la charge.
Aux souffrances continuelles, qui sont inséparables des
emplois qu'il auoit dans les Missions, dans les voyages, en quelque lieu i\ui\ fust, et à celles que la charité luy faisoit embrasser souuent au dessus de ses forces, quoy qu'au dessous de son courage, il y adioustoit cjuantité de mortifications volontaires, des disciplines iournalieres, et souuent deux fois chaque iour, des ieusnes tres-frequens, des cilices, des ceintures de pointes de fer, des veilles qui perçoient bien auant dans la nuict...
La douceur estoit en luy la vertu qui sembloit surnager au dessus de toutes les autres, elle estoit à l'épreuve de tout. Depuis douze ans que ie l'ay connu, que ie l'ay veu supérieur, inférieur, égal à tout le monde, tantost dans les affiiircs temporelles, tantost dans les trauuaux et les fatigues des Missions, agissant auec les Sauuages Chrestiens, Infidèles, Ennemis, dans les souffrances, dans les persécutions et calomnies, iamais ie ne l'ay veu ou en cholere, ou mesme dans l'apparence de quelque indignation. Souuent mesme quelques-vns ont voulu le piccjuer exprès et le surprendre dans les choses qu'ils croyoient luy deuoir estre les plus sensibles ; mais tousiours son œil estoit bénin, ses paroles dans la douceur et son cœur dans le calme. Aussi Nostre Seigneur luy auoit donné nommément ceste grâce.
L'huile de ceste douceur n'esteignoit point les ardeurs de son zèle, mais plus tost elle l'enflammoit, et estoit vn des moyens les plus puissans que Dieu luy eust donne' pour gagner les cœurs à la Eoy.
C'estoit dans l'ardeur de ce zèle qu'il s'offroit tres-souuent à Dieu, à souffrir tous les martyres du monde pour la conuersion de ces peuples. O mon Dieu ! que n'estes-vous connu ! escrivoit-il quelque temps auant de mourir ; que ce pays Barbare n'est-il tout conuert}' à vous ! que le péché n'en est-il aboly ! que n'estes-vous aimé ! Oùy, mon Dieu, si tous les tourmens que les captifs peuuent endurer en ces pays, dans la cruauté des supplices, deuoient tomber sur moy, ie m'y offre de tout mon cœur, et moy seul ie les souffriray.
En vn autre endroit, il escrit ces mots : Deux iours consécutifs i'ay ressenty en moy vn grand désir du martyre et d'endurer tous les tourmens que les ^L'u■t)Ts ont soufferts.
Ce (pii luy (l^nnoit ce roura^c, estoit d'vn rost6 la defRan^e de soymcsme, et d'autre j)art la confiance en Dieu ; dans la conformité entière qu'il auoit à ses diuines volontcz.
Sa pauureté estoit si dépouillée, que mcsme il n'auoit pas vne seule médaille, ni quoy que ce soit en ce monde, dont il voulust auoir l'vsage, sinon pour la seule nécessité.
Sa chasteté estoit à l'epreuue, et en ceste matière ses yeux estoient si fidèles à son c(jeur, qu'ils n'auoient point de veue pour les obiets qui eussent pu endommager la pureté. Son coryjs n'estoit point rebelle à l'esprit, et au milieu de l'impureté mesme, qui règne ce semble en ce pays, il viuoit dans vne innocence aussi grande que s'il fust demeuré au milieu d'vn désert inaccessible à ce péché.
La pureté de sa conscience estoit comme la prunelle de l'œil qui ne peut souffrir la moindre petite poussière, ny un seul grain de sable ^,
Sa mort a couronné sa vie, et la perseuerance a esté le cache t de sa saincteté. Il est mort âgé de 56 ans. Il nasquit le 25 de mars de l'année 1593, iour de l'Annonciation de Nostre Dame, dhonnestes parens, dans le Diocèse de Bayeux.
Il entra en nostre Compagnie l'année 161 7, le cinquième iour de mois d'Octobre. Il est mort en preschant et faisant les fonctions vrayment Apostoliques, et d'\Tie mort que meritoit le premier Apostre des Hurons. Son martyre fut accomply le 16 iour de Mars de la présente année 1649 ^•
^ 11 avait adopt<^ ces principes : " lo. Je me laisserai broyer, plat-ôt " que do violer volontairemeut une seule règle.
" 2o. Je n'entretiendrai dans mon cœur aucune attache pour le« " créatures.
" 3o. Je ne dirai jamais c'est assez, quand il s'agira de travailler ou " de soutFrir pour Dieu. " (Bressani.)
* L» gravure ci-jointe est la copie d'un magnifique reliquaire envoyé par la famille de ce serviteur de Dieu au Collège des Jésuites à Québec, et conservé à l'Hôtel-Dieu de la même ville. Le buste est en argent et de grandeur naturelle. Dans le piédestal en ébène richement orné, se trouve la tête du généreux martyr,
^K p. DE BRr:Bi:up
(Buste d'Argent)