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CHAPITRE VI Mort du Père Charles Carnier

Dans les Montagnes, que nous nommons la Nation du Petun, nous y auions depuis quelques années deux Missions ^; en chacune il y auoit deux de nos Pères. La plus frontière à l'ennemy, estoit celle qui portoit le nom de Sainct Jean, dont le bourg principal, cjui s'appcloit du mesme nom, estoit d'enuiron cinq à six cens familles.

C'estoit vn champ artousé des sueurs d'vn des plus excellens Missionnaires qui ayt esté en ce pais, le Père Charles Ciarnier, qui le deuoit aussi arrouser de son sang, puis qu'il y est mort auec son troupeau, qu'il a conduit luy-mesmc iusque dans le Paradis, le iour approchant auquel Dieu vouloit faire yne Kglise triomphante de celle qui iusqu'alors auoit tousiours esté dans les combats et qui pouuoit porterie nom d'vne Kglise vrayment souffrante.

Nous en eusmes nouuelles sur la fin du mois de Nouembre, par deux Chrestiens Hurons échappez d'vne bande d'enuiron trois cents Iroc^uois, qui nous dirent que l'ennemy estoit encore irrésolu, quelle démarche il prendroit, ou vers la Nation du Petun ou contre l'Isle ^ où nous estions. Là dessus nous nous tenons en estât de deffense, et arrestasmes nos Hurons qui prenoient dessein de sortir en campagne, pour aller au deuant de cet ennemy. En mesme temps nous fismes porter promptement cette nouuelle à ceux de la Nation du Petun, qui la receurcnt auec ioye, enuisageans ceste trouppe ennemie comme desia vaincue et comme vne matière de leur triomphe.

Ils l'attendent quelques iours de pied ferme ; puis s'ennuyans que la victoire fust si tardiue à les venir trouuer, ils voulurent

^ Kécit du Père Kagueiieau (Relation, 1650.)

' Lu Mission de Suint-Jean l'Évangi^liste, en sauvage Etharita, et c^lle de tSaint-Mattbias, en sauvage Ekurenniundi.

' L'Ile Saint .Joseph (aujourd'hui Charity ou Christian hland, près de Peuctauguitihene.)

liiy allcT en rencontre, au moins les habitans du bour;/ Hr Saint lean, hommes de main et de courage. Ils haslenl leur sortie, craignans (juc l'Iroquois ne leur eschapi)e, le voulans surprendre lors (ju'il est encore en chemin.

Il partent le cintjuiesme iour du mois de Décembre, et prennent leur route vers le lieu d'où ils attendent l'ennemy ; mais l'ennemy ayant pris vn détour, ne fut pas rencontré, et par vn surcroist de malheur pour nous, comme il faisoit ses approches du bourg, il fit prise d'vn homme et d'vne femme qui venoient d'en sortir. Il apprend de ces deux captifs Testât de la place, et sçait qu'elle est dépourueùe de la meilleure partie de son monde ; sans delay, il haste le pas pour y mettre tout à feu et à sang, l'occasion luy en estant si favorable.

Ce fut le septiesme iour du mois de Décembre dernier de l'année 1649, sur les trois heures après-midy, (jue ceste trouppe d'Irocjuois parut aux portes de ce bourg. L'espouuante et la terreur se iette incontinent dans tout ce pauure peuple dépouillé de ses forces, qui se trouue vaincu lorsqu'il pouuait estre vainqueur.

Les vns prennent la fuite, les autres sont tiiez sur la i)lace, le feu en donna à plusieurs les premières nouuelles, qni consommait desia vne partie de leurs cabanes. Quantité furent pris captifs ; mais l'ennemy victorieux, craignant le retour des guerriers qui luy estoient allés au rencontre, hastoit si précipitamment sa retraite, qu'il fit main basse sur tous les vieillards et enfans, et sur tous ceux qu'il ne iugeoit pas pouuoir le suiure assez promptement en sa fuite.

Ce furent des cruautez inconceuables. On arrachait à vne mère ses enfans pour les ietter au feu ; d'autres enfans voyoient leur mère assommée à leurs pieds, ou gémissante dans les flammes, sans qu'il leur fust permis, ny aux vns ni aux autres, •d'en temoisgner aucune compassion. C'estait vn crime de répandre vne larme, ces barbares voulans qu'on marchast dans la captiuité, comme ils marchoient dans leur triomphe.

Le Père Charles Garnier restoit alors seul de nos Pères en ceste Mission, lors que les ennemis pâturent, il estoit actuelle-

ment occupe à instruire ce peuple dans leurs cabanes (ju'il visitoit. Il sort au bruit de ceste alarme. Il va droit à l'Kglise, où il trouua quekjues Chrestiens.

" Nous sommes morts, mes frères, " leur dit-il, " priez I )ieu ** et prenez la fuite par où vous pourrés eschapper. Portés " votre Foy auec vous le reste de vos vies, et que la mort vous " trouue songeans à Dieu. "

Il leur donne sa bénédiction et ressort promptement pour aller au secours des âmes. Pas vn ne songe à la deffense, tout estant dans le desespoir.

Plusieurs trouuent vne issue fauorabie pour leur fuyte. Ils inuitent le Père de fuyr auec ; mais il est retenu })ar les liens de la Charité, il s'oublie de soy-mesme et il ne pense qu'au salut du prochain. Son zèle le portoit et le faisoit courir par tout, soit pour donner l'absolution aux Chrestiens qu'il auoit au rencontre, soit pour chercher dans les cabanes toutes en feu, des enfans, des malades et des catéchumènes, sur lesquels ils respandoit les eaux du Sainct Baptesme, au milieu de ces flammes. Son cœur ne brusloit d'autre feu que de l'amour de Dieu.

Ce fut dans ces employs de Saincteté qu'il se vit accueilly de la mort, qu'il enuisageoit sans la craindre ny sans reculer d'vn pas. Vn coup de fusil le perça d'vne balle, vn peu au dessous de la poitrine, vne autre balle, du mesme coup luy déchira le petit ventre et luy donna dans vne cuisse, dont il fut terrassé. Mais son courage n'en fut pas abattu.

Ce bon Père, fort peu de temps après, fut veu ioindre les mains, faisant (luelque prière. Puis tournant la teste ça et là, il api)erceut à dix ou douze pas de soy vn pauure Moribond, qui venoit aussi bien que luy de receuoir le coup de la mort, mais qui auoit encore quelques restes de vie.

L'amour de Dieu et le zèle des Ames est encore plus fort que la mort. Il se met à genoux ; puis ayant fait quelque prière, il se leue auec peine et se porte le mieux qu'il peut vers cet agonizant, pour l'assister à bien mourir. Il n'auoit pas fait trois ou (quatre démarches, qu'il retombe encore assez rude-

ment. Il se Icuc i)Our la seconde fois et se met encore à genoux, et poursuit son mesme chemin ; mais son corps espuisé de son sang qui sort en abondance de ses playes, n'est pas si fort ([ue son courage ; il retombe pour la troisiesme fois, n'ayant fait (jue quatre ou cinq pas.

Nous n'auons pu sçauoir ce (ju'il fit du depuis, vne bonne chresticnne, fiui nous a fait fidèlement tout ce rapport, n'en ayant pas veû dauantage, à cause qu'vn Iroquois la surprit ellemesme, et luy déchargea sur la teste vn coup de hache-d'armes ([ui la terrassa sur le lieu, quoy que depuis elle en soit réchappée. Le Père receut qnelque temps après deux coups de hache sur les deux tempes, de part et d'autre, qui enfonçaient dans la ceruelle, c'estoit la recompense la plus riche qu'il esperast de la bonté de Dieu, pour tous les seriuces passez.

Deux de nos Pères, qui e.stoient dans la Mission la plus voisine, receurent quelques restes de ces pauures Chrestiens fugitifs, qui arriuoient hors d'haleine, plusieurs tout couuerts de leur sang. Toute la nuict, ce ne furent qu'alarmes, dans la crainte où tout le monde estoit d'vn semblable malheur.

Sur le commencement du iour on apprit par quelques espions que l'ennemy s'estoit retire'. Ces deux Pères panent dès le mesme moment, afin de voir eux-mesmes de leurs yeux vn spectacle bien triste, mais toutefois digne de Dieu. Ils ne trouuent que des cadaures les vns dessus les autres, et de pauures Chrestiens, les vns qui acheuoient de consommer dans les reliques déplorables de ce bourg en feu ; les autres noyez dans leur sang ; et d'aucuns qui auoient quelques restes de vie, mais tous couuerts de playes, qui n'attendoient rien que la mort, benissans Dieu dans leur malheur.

Enfin, au milieu de ce bourg désolé, ils y apperceurent le corps qu'il y estoient venus chercher, mais si peu connoissable, estant tout couuert de son sang et des cendres de cet incendie, qu'ils passoient outre, mais quelques Sauvages Chrestiens reconnurent leur Père qui estoit mort pour leur amour. Ils l'enterrent au mesme lieu où auoit esté leur Eglise, quoy qu'il n'en restast plus aucune marque, le feu ayant tout consommé.

Ce fut vn bien riche dépost, pour vn lieu si abandonné, que le corps d vn si grand serviteur de Dieu ; mais ce grand Dieu trouuera bien les moyens de nous reiinir tous dans le Ciel, puisque ce n'est qu'vniquement pour son amour que nous sommes ainsi dis[)ersez, et durant nostre vie et après nostre mort.

Deux iours après la prise et l'incendie de ce bourg, les habitants retournèrent, qui ayant trouué la démarche qu auoit pris l'ennemy par vn autre chemin, s'estoient doutez du malheur ;irriué. Mais ils le virent de leurs yeux, et à la veuë des cendres et des corps morts de leurs parens, de leurs femmes et de leurs enfans, ils furent vne demy-iournée dans vn profond silence, assis h terre à la sauuage, et sans leuer les yeux, ny pousser mesme vn souspir, comme des statues de marbre, sans parole, sans regards et sans mouuement. Car c'est là le deuil des Sauuages, au moins des hommes et des guerriers, les larmes, les plaintes et les crys estant, disent-ils, pour les femmes.

La perte et du Pasteur et du troupeau nous a esté sensible ; mais il faut qu'en l'vn et en l'autre nous adorions et nous aimions les conduites de Dieu sur nous et sur nos Eglises, et que nous soyons disposez d'agréer iusqu'à la fm tout ce qu'il voudra.

Le Père Charles Garnier nasquit à Paris l'année 1605. Il entra en nostre Compagnie l'année 1624 et ainsi il n'auoit guère plus de 44 ans le 7 Décembre 1649, '^"^ auquel il mourut dans l'employ vrayement Apostolique, dans lequel il auoit vescu, depuis l'an 1636, qu'il quitta la France et monta dans le pais des Hurons.

Dès son enfance il auoit eu des sentimens de pieté trestendres, et principalement vn amour filial à l'endroit de la tressaincte Vierge, qu'il appeloit sa merc. " C'est elle," di.sait-il, *' qui m'a porté dessus ses bras dans toute ma ieunesse et (jui •' m'a mis dans la Compagnie de son Fils." Il auoit fait vn vœu de soutenir iusqu'à la mort son Immaculée Conception. 11 est mort à la veille de ceste auguste Feste, pour aller la léolemniser plus augustement dans le Ciel.

Dès son Nouitiat il paroissoit vn Ange, sa modestie estant

si rare, qu'on le proposait à tous les autres comme un miroir (le sainctcté. 11 auoil eu de très-grandes ditf'jcultez à obtenir permission de son père pour entrer en nostre Compagnie : mai< elles furent bien plus ji^andes lors que dix ans après ceste jjremierc séparation, il fallut luy en faire agréer vne seconde plus sensible, qui estoit son départ pour la France, pour venir en ces Missions du bout du monde: nos .Su|>érieurs ayant désiré (|uc son père y donnast son consentement à cause des obligations particulières (jue luy auoit nostre Compagnie.

Son voyage en fut retardé une année toute entière ; mais ce ne fut que pour enflammer ses désirs lour et nuict, il ne songeoit qu'à la conuersion des Sauuages, et à y consommer sa vie iusqu'au dernier souspir. Il fut donc vn an tout en entier pour <:ombattre tous les efforts de la nature en son bon jK-rc, qui ne pouuoit entendre à vne si dure séparation. Il y employa, et amis, et larmes, et prières, et des mortifications continuelles. Enfin obtint ce grand coup du Ciel auec tant de ioye de son cœur, qu'il estimoit cette iournée la plus heureuse qu'il eust eue toute sa vie.

Des qu'il fut arrivé aux Hurons. on eut en sa personne vn ouurier infatigable, remply de tous les dons de la Nature et de la Grâce, qui peuuent rendre vn Missionnaire accomply. Il posséda la langue des Sauuages à vn degré si éminent, qu'ils l'admiroient eux-mêmes. Il entroit si auant dans les cœurs et auec vne éloquence si puissante, (juil les rauissoit tous à soy ; son visage, ses yeux, son ris mesme, et tous les gestes de son corps ne preschoient que la saincteté.

Mais son cœur parloit plus haut que ses paroles, et se faisoit entendre mesme dans son silence : i'en sçay plusieurs qui se sont conuertis à Dieu, aux seuls regards de son visage, qui estoit vrayment Angéliques, et qui donnoient de la deuotion et des impressions de Chasteté à ceux qui l'abordoient.soit qu'il fust en prières, soit qu'il parust rentrer en soy se recueillant de l'action d'auec le prochain, soit qu'il parlast de Dieu, soit mesme lors que la Charité l'engageoit dans d'autres entretiens qui donnoient quelque relasche à son esprit. L'amour de Dieu qui regnoit

en son cœur, animoit tous ses mouvemens et les rendoit diuins.

Ses vertus estoient héroïques, et il ne luy en manquoit pas vne de celles cjui font les plus grands Saincts : vne Obéissance accomplie, capable de tout faire, et preste à ne rien faire si son Supérieur ne vouloit, vne Humilité si profonde, que quoy que tout fust eminent en luy, non-seulement il s'estimoit le plus indigne de ceste Mission, mais il croyoit que Dieu le punissoit terriblement de ses infidelitez, lors qu'il voyoit quelqu'un auoir quelque opinion de luy.

Son oraison estoit si respectueuse en la présence de Dieu, et si paisible dans le silence de toutes ses puissances, qu'à peine souffroit-il la moindre distraction, quoy qu'au milieu des employs les plus dissipans. Ce n'estoient que colloques, qu'affections et qu'amour, dès le commencement de l'Oraison, et ce feu s'alloit allumant tousiours iusqu'à la fin.

Sa mortification estoit égale à son amour : il la cherchoit et nuict et iour, tousiours couché dessus la dure et portant tousiours sur son corps quelque partie de la Croix, qu'il cherissoit durant sa vie et sur laquelle il desiroit mourir. Chaque fois qu'il retoumoit de ses Missions, il ne manquoit iamais de faire racerer les pointes de fer d'vne ceinture toute hérissée de moletes d'esperon, qu'il portoit sur la chair nuë ; et outre cela, trèssouvent il vsoit d'vne discipline de fer, armée aussi de pointes tres-aiguës.

Son viure n'estoit autre que celuy des Sauvages, c'est à dire. le moindre qu'vu misérable gueux peut espérer en France. Ceste dernière année de famine, le gland et les racines ameres luy estoient des délices ; non pas qu'il n'ensentist les amertumes, mais ils les sauouroit auec amour, quoy que tousiours il east esté vn enfant chery, et d'vne maison riche et noble, et tous les les amours de son père, esleué dès le berceau en d'autres nourritures.

Dans les dernières lettres qu'il m'écriuit trois ioiirs auant sa mort, pour vne response à \Tie demande que ie luy faisois touchant Testât de sa santé, et s'il n'estoit point à propos qu'il

«juittast pourquclque temps sa Mission, afin de venir nous reuoii et réparer vn peu ses forces, il me respondit très au long (quantité de raisons qui l'obligoient de demeurer en sa Mission, mais raisons qui ne prcnoient leur force que de l'esprit de charité et du zelc vraymcnt Apostoli.'iue dont il estoil remply.

" Il est vray, " m'adioustoil-il, " (jue ic souffre du costé de *' la faim ; mais ce n'est pas iusqu'à la mort, et Dieu mercy,mon " corps et mon esprit se soutiennent dans leur vigueur. Ce *' n'est pas de costé là que ie crains ; mais ce que ie craindrois " dauantage, seroit qu'en quittant mon troupeau en ces tem)>s " de misères et dans ces frayeurs de la guerre, qu'il a besoin de " moy plus que iamais, ie ne manquasse aux occasions que *• Dieu me donne de me donne de me perdre pour luy ; et *' qu'en suite, ie ne me rendisse indigne de ses faveurs

*' le n'ay que trop de soin de moi-mesme, et si ie voyais que '' les forces fussent pour me manquer, puisque vostre Reuerence '' me le commande, ie ne manquerois pas de partir : car ie •' suis tousiours prest de tout quitter pour mourir dans l'obeis- *' sance où Dieu me veut ; sans cela ie ne descendray iamais " de la Croix où sa bonté m'a mis. "

Ces grands désirs de saincteté auoient creu avec luy dès son bas âge. Pour moy, l'ayant connu depuis plus de douze ans, qu'il respandoit deuant moy tout son cœur, comme il faisoit deuant Dieu mesme, ie puis dire auec vérité, qu'en toutes ces années, ie ne croy pas que hors le sommeil, il ayt esté vne seule heure sans ces désirs ardents et vehemens de s'auancer de plus en plus dedans les voyes de Dieu et d'y auancer son prochain. Hors de cela, rien au monde ne le touchoit, ny parens, ny amis, ny repos, ny consolation, ny peines, ny fatigues. Son tout estoit en Dieu et hors de luy tout ne luy estoit rien.

Il prenoit des malades, et les portoit sur ses épaules vne et deux lieues, pour leur gagner le cœur et pour auoir occasion de les baptiser. Il faisoit les dix et les vingt lieues, durant les chaleurs de l'Esté les plus excessives et par des chemins dangereux, où sans cesse les ennemis faisoient quelques massa-

cres ; il couroit hors d'halene après vn seul Saunage qui luy seruoit de guide, pour aller baptiser ou quelque moribond, ou quelque captif de guerre qu'on deuoit brusler le iour mesme. Il a passé des nuicts entières dans des esgarements et des chemins perdus, au milieu des neges profondes et des plus grands froids de l'Hyuer, sans que son zèle fust arresté d'aucune saison de l'année.

Durant les maladies contagieuses, qu'on nous fermoit partout les portes des cabanes et qu'on ne parloit d'autre chose que de nous massacrer, non seulement il marchoit teste baissée, où il sçauoit qu'il y eust vne seule ame à gagner pour le Paradis ; mais par vn excez de ce zèle et vne industrie de Charité, il trouuait les moyens de s'ouurir tous les chemins qu'on luy fermoit, de rompre tous les obstacles, quelquesfois mesme auec violence.

11 auoit vn recours particulier aux Anges, et en ressentoit des secours tres-puissans. Des Sauuages qu'il alloit assister à l'heure de la mort, l'ont veû accompagné d'vn ieune homme, disoient-ils, d'vne rare beauté et d'vn esclat maiestueux, qui se tenoit à son costé, et qui les animoit à obeïr aux instructions du Père. Ces bonnes gens n'en pouuoient dire davantage, et demandoient quel estoit ce compagnon qui rauissoit ainsi leur cœur. Ils ne sçauoient pas que les Anges font plus que nous dans la conuersion des Pécheurs, quoy que pour l'ordinaire leur opération ne soit pas si visible.

Son inclination la j)lus grande estoît à assister les plus abandonnez ; et quelque humeur rebutante que pût auoir cjuelciu'vnj si chetif et impertinent qu'il pût estre, il sentoit esgalement pour tous des entrailles de Mère, n'obmettant mesme aucun acte de Miséricorde corporelle qu'il pût praticjuer pour le salut des âmes. On l'a veû panser des vlceres si puants et qui rendoient vne telle infection que les Sauuages et mesme les parens plus proches des malades ne les pouuoient souffrir. Luy seul y mcttoit la main tous les iours, en essuyoit le pus et nettoyait la playe deux ou trois mois de suite, auec vn œil et vn visage qui ne respiroit que charité, quoy que souuent il vist très-bien que

ces playcs cstoient incurables. " Mais," disoit-il, " plus elles ** sont mortelles, plus i'ay de pente à en prendre le soin, afin *• de conduire ces panures gens iuscju'à la porte du Paradis, et ** afin d'cinpescher leur cheute dans le péché, en vn temps qui *' est pour eux le jjIus périlleux de la vie."

le finiray ce Chapitre par quelques points d'vne lettre que m'escrivit celuy de nos Percs * qui l'enterra, et qui auoit passé en Mission auec luy les dernières anne'es de sa vie : voicy comme il m'en escrit.

" Puis que vostre Reucrcnce désire que ie luy escriue ce que *' ie sçay des vertus du Père Charles Garnier, ie coucheray icy " ce qup i'en ay remarqué. le puis dire en gênerai, que ie ne **' connoissois point de vertu qui luy manquast, et qu'il les " auoit toutes à vn haut degré. le puis aussi asseurer qu'en " quatre ans que i'ay esté son compagnon, ie ne luy ay iamais ** veu faire vne faute qui fust directement contre quelque vertu.

" Il cherchoit vrayment Dieu dans son employ, et non pas ** soy-mesme ; et ie n'ay iamais pu remarquer qne la nature " agist en luy, particulièrement dans les fonctions de nos *' Missions. Il se portoit ardemment à quoy que ce fust, auec *' autant de zèle pour les affaires d'autruy et pour l'auancement " des autres Eglises, comme de la sienne.

" le I'ay tousiours veu dans vne grande esgalité parmy la " diversité des succez ; son cœur, ny son visage ne paroissoit *' iamais troublé de quoy que ce fust. Il iouissost d'vne grande '' paix d'esprit, qui prouenoit d'vne grande conformité qu'il " auoit aux volontez de Dieu, à laquelle vertu, depuis quelque '' temps, il s'estudioit particulièrement.

** Tout le monde sçait le zele qu'il auoit pour la conuersion " des Sauuages, comme il aimoit d'estre en Mission, la peine " qu'il auoit à la quitter, et combien il pressoit lors qu'il estoit " à la maison pour retourner en Mission. Il me souuient que •* dans ma maladie, lors qu'on me croyoit tout proche de la '' mort, vn soir en me veillant, il me demanda, que lors que ie

* Le P. Léonard Garreau. Ce missionnaire fut Ini-méme victime

Elus tard de la rage des Iroquois. Blessé à mort à l'entrée dn lac dea ►eux-Montagnes, il vint mourir à Montréal le 9 septembre 1656.

" serois en Paradis, ie priasse pour la Mission de Sainct loseph, " dont alors il auoit le soin, il me demanda cela vniciuement, " et d'vne façon que ie ne puis expliquer, et qui me fit conce- " uoir qu'il ne songeoit à rien qu'au bien de sa Mission.

" l'admirois souuent en luy qu'il ne parloit iamais en mau- " uaise part d'aucun Sauuage, quelque impertinent cju'il fust ; *' et moy souuent luy parlant de quelque faute qui m'eust " dépieu en eux, il escoutait paisiblement et l'excusoit, ou bien '' ne disoit mot, et iamais ie n'ay pu remarquer ny en ses paroles " ny en ses actions, si peu que ce soit de passion à l'endroit " d'aucun Sauuage.

" II n'auoit point d'autres pensées que des choses de sa " Mission : il estoit ignorant de la France, comme vn homme " qui iamais n'en eust esté ; et les nouuelles qu'il en entendoit " vne fois chaque anne'e, faisoient si peu d'impression dans son " esprit, (ju'il les oublioit incontinent. Ce n'estoit qu'auec vio- " lence qu'il se captiuoit à l'entretien de quelques lettres, dont *' il ne se pouuoit dispenser.

" Il sembloit n'estre nay que pour la conuersion des Sauua- ** ges; sa ferueur en cet endroit croissoit tous les iours. 11 " auoit vn sensible regret quand (juelque petit enfant luy " eschappoit, mourant sans Baptesme : ceste nouuelle le surpre- *' noit et l'atfligeoit, comme vn autre seroit afflige' de la mort " d'vn de ses plus proches parens.

** Son zèle estoit infatigable : il quittoit souuent le manger " et le repos pour ses Chrestiens. le l'ay veu partir sonuent " d'vn tres-mauuais temps et marcher auec de grandes incom- " moditez, allant d'vn bourg à l'autre, tomber dans les Riuie- " res ; rien n'estoit capable de l'arrester quand il estoit ques- *' tion de trauailler pour les Sauuages.

" Il s'accommodoit bien auec son compagnon, quel qu'il fust. " iamais il ne m'a dit parole qui fust le moins du monde contre *' la Charité. Il prenoit tousiours le pire pour soy, et m'accom- " modoit en tout, et il taschoit de couurir sa charité du pre " texte de sa propre commodité, comme si ce qui estoit le *' pire luy eut esté le plus commode.

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