‹ Les Jésuites martyrs du CanadaChapitre 37 sur 39 · MORT DU PÈRE RENÉ MÉNARD · texte numérisé non relu

MORT DU PÈRE RENÉ MÉNARD

Nous allons voir un panure Missionnaire V8<S de travaux Apostoliques, dans lesquels il a blanchy, chargé d'années et d'infirmité, harassé d'vn fascheux et pénible voj-age, tout dégouttant de sueurs et de sang, mourir tout seul dans le fond des bois, à cinq cents lieut/s de Kebec ; laissé en proye aux bestes carnassières, à la faim et à la toutes les misères ; et qui, selon ses souhaits et mesme selon sa prophétie, imite eu sa mort l'abandon de Saint IrYançois-Xavier, dont il auoit tres-parfaitemeut imité le zèle pendant sa vie.

C'est le Père René Menard, qui depuis plus de vingt ans a trauaillé dans ces rudes Missions, où enlin s'estant perdu dan» les bois, en courant après la brebis égarée, il a heureusement consommé son Apostolat par la perte de ses forces, de sa santé et de sa vie.

Le Ciel n'a pas voulu qu'aucun de nous ait recueilly ses derniers soupirs, il n'y a que les forests qui en ont esté les dépositaires, et quelque creux de rocher dans lequel il se sera peut-estre ietté, a esté seul tesmoin des derniers eslans d'amour que ce cœur tout embrasé a poussé vers le Ciel auec son ame, qu'il a rendue à son Créateur, lors qu'actuellement il couroit à la couqueste des âmes,

Voicy le peu que nous en auons appris par vne lettre venue de Montréal, en datte du 26 luillet 1063.

" Hier le bon Dieu nous amena trente-cinq canots d'Outaoùaks, auec "lesquels sont reuenus sept Franyois, de neuf qu'ils estoient ; les " deux autres qui sont le Père René Menard, et son tidelle Compagnon " nommé lean Guerin, sont allez d'vn autre costé pour se retrouver " plus-tost que ceux-cy au port asseuré de nostre commune Patrie. Il

' Le Père Léonard Garreau naquit à Limoges, le 11 octobre 1609 ; Il vint au Cauada, le 15 août 1643.

» Lettre du P. Jérôme Lalemant au P. Provincial de France. {Relationt, 1663.)

** y il deux an8 qne le Pero CHt mort, et lean Guerlii depiiiH dix inoÎH " 4>nuin>n. Lf |iainire Pt'it; et les liiiict Fraiirois hoih eonipa^iioiiH, " partis (les 'rroiH-Riuiries le 28 d'Aoust de l'an Kl»^) aiire l««s Oiitaoïiaks, " urriuen'Ut à \i'nv pais le 15 d'Octoln'e. ioiir de Saiurte TluneM', après "des traiiaiiK inexplicables, des niauuais trait tenients de l«Mirs Ma- •* tel<»ts. t<Mit-à-fait iidiuinaiiis, et vue extrême disette de viures: eu " Hortti <ine le Ter»"! à peine pounoit-il plus se porter, estant «l'ailleurs " de fomplexiiui f»)il>le et ca.sst' de trauaiix.

'* Pendant sou hyueruement parmy le« Outaoïaks, il coinmenva vue •* P^K'ise «'lu'Z ces liarhares. h'xru ])etite à la verit<^, mais bien precicuise, ** parce qu'elle lui a conste bien des sueurs et bien des larmes; aussi *' Heuibloit-elle n'estre composée que de Prédestinez, dont la meilleure " partie estoit^nt les petits enfants moribonds, qu'il estoit obliir«^ «le *• baptiser à la dérobée, parce (jue h's parents h's cachoient lorsqu'il "eutroit «lans les cabanes, estans dans la vieille erreur des Ilurons, " <{Ut' 1(^ Haptesme leur causoit la unut.

" Parmy les adultes, il He trouua deux Vieillards que la prrace auoit "préparez au christianisme : l'vn par vue maladie mort«'lle. (pii luy *• rauit la vie du corps jm-u après auoir fait pi-otes.sion publique «b^ la ** Foy, et prescli^ par sou exemple h ses parents, qui, se mmiuant^ de *' luy et de ses prières, luy <lonnereut «x-easion de rendr»' des i)reuve8 ** d'une pieté tres-forte, «luoy que tout fraischenuuit enracinée.

" L'autre Vieillanl fut esclairé par son aueuj^lement, peut-estre ** n'eust-il ianuiis apperceu les brillants de la Foy, si ses yeux eussent "esté ouuerts aux obiets de la terre ; nuiis Dieu, (pli tire la lumière "des ténèbres, et (pii s(> pliùst à muis faire voir de temps eu temps " des traits île sa Prouidence, a si bu'u disposé de tout pour ce panure " aueu^le, que le Père s'est trouué tout à propos pour l'esclairer, et " luy (Miurir 1«^ (,^iel. lors (pTil auoit desia vu |>ied dans l'Enfer.

*' Il UKUU ut (luebiiuî temi)s après sou Haptesme, benissiint Dieu d»*8 " grâces qu'il luy faisoit li la tin de ses iours. qu'il auoit si peu uieri- " tées pendant le cours de juea de cent ans de vie.

" Il y auoit encor <iuel(|ues bonnes femmes (jui grossissoient cette " Eglise solitaire : vue veufue entr'antres, (jui récent le iu)m d'Anne " en son Haptesme et «lUi passe pour Saincte parmy ces i>euples. quoy ** qu'ils ne s(;aclHUit pas ce que c'est que Saincteté...

*' Voili\ les fruits des tiauaux du Pi-re Menanl. bien i>€tits en appa- *' rence, mais bien giaiuls en ce (ju'il faut vn grand courage, ** vn grand zèle, un grand cœur, pour sontt'rir de si graudes fati- " gués, et aller si loin jMtur si peu de chose: «juoy (ju'on ne puisse ** api>eler jhîu, <iuand il iw ser<»it (luestuui <iue d'vne ame satinée, i)our " laquelle le Fils de Dieu n'a pas espargné ses sueurs et son sang, qui " sont d'vn prix intiny.

'• Outre ces Esieuz. le Père ne trouua dans le reste de ces Barbares ** qu'opposition à la Foy, ;\ cause de leur grande briitalité et de leur •* infâme polygamie. 1^ i>eu d'esiierance de c(mvertir ces gens plon- " gez dans toutes sortes de vices, fit qu'il prit resolution d'entre- " prendre vu uouueau voyage de cent lieu(J8, pour aller instruire vue

"Nation (h? paiiiin-rt IlnrouM, (juo IrM Innimnn oui fuit fuir iiiMiiran " bout (lu iiiondu

" Voilù «loin; lu n-MoIiitirm prinu «l'ullpr <:1mtc1iit r«-H puiivrcH hnrbiM " cgar» r.s. (^inlqiH-s linroiiN vrmiM vu traitu aux Oiitaouaki», m: pre- " ëcutciit au IVre pour Ui conduire ; il ent heureux de cette reiicontn;. " il h'H charK*' <lr «pH'hpH'H lianl»-M, ot fait choix «l'vn Avh FranroiM, qui "t'Htoit y\iniiMi«r. pour l'arronipaKurr ; et pour tout<r provinioii, il " juvud vu Huc dVMtuiKi'on wc, «a <]Ufd()Uo jmîu do chair l>oucaiinA\ ** qu'il cHpur^noit drpuiH lonKtfnipM pour ce voyage qu'il prenieditoit. " Son drrnirr Adieu qu il lit aux autrrH Franvoin (ju'il lainnoit, fut t.u ** CCH Inuics pr()j»lu'ti<|UCH : Adu:u ! nun chrrn tn/antu, Aditu }tour r^ " monde, car roiiH ne nie rcvirrcz plun, ie in'ie «a bon le divine que noun nous ** renniHHionH dans le Ciel.

" Le voilà donc en clieinin le 13 luin HV;i, neuf nioin apri-M mm ar- *' rivie dans le paÏ8<le8 Outaoïiakn; mais les |)auiireH HurouH. pour ihmi " chargez qu'ils estoient, perdirent bientost courage, le» force» leur •' manquant, faute de nourriture. Ils abandonnèrent le Père, en luy "disant qu'ils alloient en liaste à leur bourg aduertir le>i ancieuH. •'comme il estoit en chemin, et pour faire en sorte qu'on l'enucya^t " quérir i)ar de ieunes hommes robustes.

" Le Père, espérant ce secours, demeure auprès d'vn Lac enuiron " quinze iours ; mais comme les viuies luy mampioient, il se rej^olut *' de se mettre en chemin auec son Compagnon, à la taueur d'vn petit " Canot qu'il auoit trouué dans les brossailles. Ils s'embarquent auec " leurs petits pacquets. Ilelas! qui pourroit nous redire les trauaux " que ce pauure corps extenûd souflrit le long de ce voyage, de la *' faim, des chaleurs, de la lassitude, des portages ou il falloit charger •' sur les espaules et Canot et pacquets, sans auoir autre consolation " que de célébrer tous les iours la Sainte Messe.

'* Entin enuiron le 10 d'Aoust, le pauure Père suiuant son Compa- • gnon s'esgara, prenant quelques bois ou quelques rochers pour les ** autres. Au bout du portage d'vn rapide d'eau assez pénible, son " Compagnon regarde derrière soy, s'il ne verroit point venir; il le *' cherche, il l'appelle, il tire iusqu'à cinq coups de fusil pour le re- " dresser dans le bon chemin, mais en vain ; ce qui luy fit prendre " resolution de donner au plus tost iusqu'au village Huron qu'il " iugeoit estre proche, atin do loiier du monde à quelque prix que ce " f ust, pour aller chercher le Père, mais par malheur il s'esgara luy- " mesme, passant au-delà du Bourg, sans le sçauoir.

" Il fut pourtant plus heureux dans sou égarement, ayant esté ren- " contré d'vn Saunage qui le redressa et le conduisit au village ; mais " il n'arriva que deux jours après que le Père se fut égaré. Et puis que " fera vn pauure homme qui ne sçait aucun mot de la langue Hu- " rouue ? Neantmoins, comme la charité et la nécessité ont assez " d'éloquence, il lit si bien par ses gestes et par ses larmes qu'il donna " à entendre que le Père estoit égaré. Il promit à vn ieune homme " diuerses denrées Françoises pour l'obliger à l'aller chercher, lequel *' fit semblant d'abord de le vouloir faire et se mit eu chemin ; mais à

*' peine nv> pasaa-t-il deux lioures, que voicy mon ienne homme de ** retour «Ml criant : Aux arnuM ! aur annvH ! te riens de retieontrer Ven- •' nemy. A ce hrnit .s'euaiioUit la coinp:i.sHion (lu'on anoit conceut'dti •' Père, et la volont*^ de l'aller chercher.

** Et auHsi le voilfi laisH<^ i\ l'abandon, mais entre les mains do la ** l*n>niden(«^ tliiiiiie, <iui KaiiM doiit»^ luy anra d<»nn6 le courajçe de " Houfllir constainnuMit eu ceste extrémité le denii<'in«*nt de tout hc- *' courH humain. Etendu «lu'il estoit Hur la plate-terre, ou peut-estre *' Hur <|uel<iue rocher, le panure l'ère pendant le temps qu'il asurvescu, " sonlVrit la faim et les autres misères, (lui ont fait sortir cette ame ** bienheureuse de son corps pour aller ioiiir des fruits de tant de ** trauaux qu'il a soutï'erts pour la conuersion des Barbares.

** On ne peut pas srauoir preciKrment le temps ny le iour de son '* trespas, son eonipajinon «le v«)yaKe iuge (lue ce futenuiron l'Assomp- " lion de la Vierge, car il dit qu'il au*)it auec soy vn morceau de chair •• boucannée, euuiron loniç et large comme la main, (lui l'aura pu sous- •* tenir deux ou trois iours.

" Vn iSauuag»* trouua, «le là j\ ((uel<iue temps, le sac du Père ; mais *' il ne voulut pas auouer d'auoir trouu<^ sou corps, de j>eur d'estre " accus<^ de l'auoir tiu^ ; ce qui peut-estre n'est que trop vray, puisque '* c«'s Harban's ne font i>oint deditliculté «l'esgorger vn homme (|uan<l ** ils W rencontrent si'ul dans les bois, sur l'esiH'rance de faire quehiue '* butin.

** Quoy qu'il en soit «lu g«'nre de sa mort, nous ne doutons pas «jue ** Dieu ne s'en soit v«)uhi seruir pour couronner vue vie de ciiuiuante- ■* sept ans, (huit il a emploie la meilleure partie dans les Missions Hn- •* ronnes, AlgcMuiuines et Irotiuoises, s'estant rendu capable par vn •' trauail sainctemeut opiniastre d'enseigner ces trois sortes de peuples " eu cet) trois hingues diticreutcs.^

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