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CHAPITRE II

MORT DU VkRE LflO^AUl) GARHKAU

Danslii (It'route du P;iïs de.s Hurons, ces paimres Peuj)]»-' sf rt'i)andireiit de tous costez : les vus dans la Nation neutre ; vue l>onn»- bande •se réfugia î\ Kebec, dans le sein des François ; et quelquea-vns se retirèrent au Païs des Algouiiuins, nommez Outouaks '.

Vue partie de ces panures fugitifs estoient descendus à Kel>ec auec les Algonquins; et comme ils auoit connu le Père Léonard Garreau •dans leur ancien Païs, et qu'ils auoient deia recea de IU3- quelque teinture de nostre Créance, il leur fut bien aisé, inuitant leur ancien Pasteur, de le gagner. Il auoit plus d'enuie de leur prescher lesn»- Cbrist, qu'ils n'auoient encore de volonté de le receuoir. lise lia donc auec eux dans la resolution de donner son sang et sa vie pour l'Euangile. Il voyoit quasi vue mort ineuitable, dans les dangei-s d'vne entreprise aussi saincte qu'elle estoit pénible. Il s'attendoit, ou d'estre massacré eu chemin, comme il a esté, ou de mourir de faim dans vn Païsesloigné de cinq cents lieiles des François, ou d'estre mis à mort par le songe d'vn Barbare : toutes ces veuës ne l'eflraj^oient point.

le luy donuay pour compagnon le Père Gabriel Dreuilletes, comme luy ancien Ouurier Euangelique et bien versé dans les langues Huronne et Algonquine. Ils estaient rauis de se voir choisis les premiers pour porter lesus-Christ dans vn Païs également remply de Croix, de ténèbres et de morts. Vu Frère de notre Compagnie, Louys le Boësme désira d'estre de la partie, pour secourir les Pères, auec lesquels se ioiguirent trois ieunes hommes François, bien résolus de viure et de mourir auec les Prédicateurs de l'Euangile. En outre trente ieuues François s'équipèrent pour accompagner les Sauuages iusques en leur Païs, et en rapporter des peaux de bestes.

Le iour du départ arresté, cette escouade se ioint auec le gros des

^ O Dieu ! le^ nations sotit entrées dans votre héritage .... EUes ont exposé les

corps viort-g de vos serviteurs pour servir de nourriture aux oiseaux du ciel. Us chairs de vos Saints pour être la proie des bètes de la terre : elles otit répandu leur sanj comm* l'eau . . . et il ii'y avait personne qui leur donnât la sépulture. (Ps. 78, 1 — 4.) ' Ce récit est du Père Jean de Quen, Supérieur des Jésuites du Canada. (Relations, 1656).

' Ce sont les Outaouais ou Ottaicas.

Saunages. On met les canotH en l'ean, on sVnibarqne U-stenient, on fait ionor Ich aniroiiH, »*t le dernier Adien se dit j\ coni>« de fusils et do canons. Mais, ù mon Dieu, que les choses humaines sont inconstantes ! Tel est remply de ioj-e au matin, (lui meurt de tristesse auant la nuict.

A peine cette Hotte, compos(^e de plus de soixante Vaisseaux, auoit elle vogué vue iournéo sur le grand Heuiie, «lu'elle fait rencontre d'vn canot, conduit par deux solilatH François, enuoj'ez par le Gouuerneur des Trois Kiuieres, pour donner aduis que l'Iroquois Agneronon, grand enneujy des Algon<iuins et des Hurons, estoit en campagne, et qu'il ne manciueroit pas de leur dresser des embusches dans leur voyage. En eft'et, il s'estoit caché à l'abry d'vne pointe, pour les surprendre au passage; mais il fut tronipé pour ce coup: car nos gens re<loublant leur courage, firent iou«'r si fortement et si adroitement leurs auirons, qu'ils passèrent promptement î\ la faueur do la nuict, sans estre apperceus, et arriuerent sains et saunes au Hourg des Trois Kiuieres.

Nos trento François, qui s'estoient eiiuipez en vn moment pour vn voyage do cinq cents lieufs, voj'ant par l'expérience de vingt-huict lieues qu'ils auoient desiîV faites, qu'ils n'estoient pas nu»ntcz de bons Canots, en ayant desià creué iiueknics-vns, et (pie leurs prouisions estoieut bien courtes pour vn chemin si long, qued'ailleui-silsseroicnt contraints de mettre la main aux armes, si l'Agnerouon, auec lequel nous auons vue paix de ie no sray quelle couleur, attaciuoit nostro Flotte, ingèrent ;\ propos do remettre la partie au Printemps do l'année Buiuante. Nos doux Pores qui voyoient bien les dangers où ils s'expo- Boient, mais qui n'ignoroient pas aussi que le traticq des Ames qu'ils alloient faire, estoit plus noble que celuy des peaux que nostro escouade Françoise abandonnoit, ne voulurent iamais quitter la partie. Ils s'embarquent auec le Frère et auec les trois François qui s'estoient ioints auec eux, meprisans leur vie pour le salut de ces Peuples, auxquels ils s'estoient donnez pour l'amour de lesus-Christ. Les voih'i donc sur les eaux, auec <leux cent cinquante Saunages Algonquins ;\ la reserue de quelques Hurons échappez du naufrage de leur ancien Païs. Ils se font Barbares, pour ainsi dire, auec les Barbares, pour les rendre tous enfants do Dieu.

Les Iroquois Agneronons, qui n'estoient qu'enuiron six vingts, voyant que leurs ennemis estoient passez, les suiuent :\ la sourdine, a force do bnis et do rames. Ils marchoient la nuict serrez et sans bruit, se cachant lo iour dans les bois, enuoj'ant des espions pour reconnoistro la marche des Algonquins. Ce qu'ils tirent bien-tost ; car ces panures gens, quoj' qu'auertis de se tenir sur leurs gardes, faisoient partout un grand bruit. Quantité de ieunes gens quin'auoient iamais manié d'armes i\ feu, en aj'ant acheté des Franrois, prenoient vn singulier plaisir au petit tonnerre que leurs arquebuses faisoient rouler dans l'écho des forêts.

L'Iroquois prend lo deuant, se saisit d'vn poste fort auantageux, au bord de la grande Kiuiere, par où les Algonquins deuoient passer. Il

Hu retrancha preminroiiitMil Miir viio potit« emiiieiico, auec dfl« Arbres

4|irilM ont liini toMt iiiiN Ii.ih. L<-h K^'iitiiifllcH (pi'il aiioit placéecen do litMix fort coimiimkIch, pour (lt;cotiiiiir de fort loin Hiir lu gl^nd fleuve, ayuiiH (iiKM'ty leur Cupitaiiie que lu Hotte paroiMmiit. il iette vu 1>on noniltrr <1(^ Imuim'h l'iiHilirrH danH <1«-h ioncH et (lutis de grandM hcrbien», l'n vne j>ointo <|u«' non ^m-um vi-noii-nt frin^T.

Six canota de IlurouH et quelipieH uutreH AlKonquiim, précédant le t;roH d'ciiuiron cinriuant^') ou Hoixante pa^, H'eHtant venu ietter dan» les pi«^^<eH HHiiH y iMMiHer, reeeurent vue Krewle de plomb Hi prompte et h'\ rude, (]uo ]>luHieurH furent tuez, HauH H'.auoir qui leur auoit duuu6 le coup de mort.

AuH8i-toHt que les Iroquoi» eurent fait leur d<^charge, il» sortent de leur einbuHCîide comme des L^'oiih de leur tanière, w; iettent Hur ceux qui CiStoieut encore en vie et les traisnent dans leur fort. Le Pero Léonard (iarreau, qui estoit dans cette auant garde fut ble«»<5 d'vu coup de fusil. Vno balle luy rompit l'épine du dos et le renuersa dans le Canot qui le portoit.

Aussi-tost les Iroquois le traisnerent comme vn chien dans leur fort et le dépouilleront de ses vestemens. Ils le tournoient et le retournoient, pour luy arracher la balle du corps. Ils luy présentèrent vn breuuage, comme vne médecine, qu'il ne voulut point prendre. Il fut trois iours couché sur la platte terre, baigué dans sou sang, sans boire ny manger, sans Médecin, sans Chirurgien, sans autre secours que du Ciel.

C'estoit le Mercredy trentième d'Aoust de cette année 1656. Enfin ils le portèrent le Samedy matiu à Montréal, iettant deux méchana petits preseus, selon leur coustume : l'vn pour témoigner qu'ils estoient marris de l'accident qui estoit arriué ; l'autre pour essuyer nos larmes* et appaiser nos regrets. Tous les habitans de Montréal regardoient et honoroient ce pauure Père, comme vn Apostre et comme vn Martyr, luy portant compassion iusques au profond du cœur.

Ayant fait rencontre en ce lieu du Pero Claude Pijart, Religieux de nostre Compagnie, son ame fut remplie de ioye, et il répandit son cœur dans le cœur de ce bon Père, qui nous a marqué les particularitez de sa mort.

" Le Samedy qu'il nous fut apporté," dit-il, " il se confessa trois fois *' fort exactement et auec vne grande contrition ; il récent le saint *' Viatique, et en suite l'Extreme-Onction, répondant auec pieté aux " paroles et aux prières de l'Eglise. ' Ah î que ie suis indigne des " faneurs que Dieu me fait ! ' disait-il. ' Je n'ay qu'rn regret, c'est ■" de souffrir si peu, d'estre trop à mon aise, et de n'auoir pas recher- *' ché assez purement la gloire de Dieu.' Il réiteroit sonnent ces *' paroles: lUi, Pater, quoniam sic fuit pîacitum anie te! Fiat voluntui *' tua ^ ; oiiy, mon Père, puis que cette mort est agréable à vos j-eux, *' que vostre volonté soit faite.' Il parloit de sa mort comme enchaa- *' sée dans la mort de lesus-Chi-ist.

i Matth. XI, -26.

" Enliu, sur les ouzo hmirea de nuit du mo8ine Sauiedy, le second *' iuur de Septembre, vne conuulsiou l'emporta, nous laisHiint à tou8 *■ une ioye au cd'ur, et vne douj'O espérance, (jue H«»n sanj; produiroit " vn iour des fruicts digues de la gloire do Dieu. On n'omit lion pour " honorer ses funérailles et pour luj' témoigner l'atiection qu'on luy " portoit. 8on Corps fut mis dans le Cimetière commun, en vn lieu dos- " tiu<'^ pour les PrestreH, sur lequel on preteiul do faire vn iour *' paroistre <iuel(iiu's marques de respect (lu'on doit :\ sa nuîmoire.

" l'auois ", dit le mesmo Tore, " connu très- particulièrement dans " le Pais des Hurons et admir(^ la haute vertu de cet homme de Dieu. " le me sonnions (ju'hivernant auec luy l'an ir>44, en vn lieu nomnul *' Kndarahy, et passant sur vn étang glacé, le quatrième do Décembre, ** iour de saincto liarbe, la glace se rompant sous mes pieds, i'enfonçay " dans l'eau ; luy, sans penser au danger, accourut î\ moy pour nio *' secourir ; la glace manquant sous luy, aussi bien que sous moy, nous *' nous vismes tous deux ^ doux doigts de la mort ; nniis a^'ant l'ait un " vœu en l'honneur do la Saincto, dont nous honorions la mémoire, " elle procura nostro doliurance ce que i'attribuay j\ ses mérites.

•' Il fit. l'Eté suiuant, vn voyage auoc moy au Pais de8Nij)isirinieu8, *' oîi les fatigues que son zelo lu3' faisoit souffrir, le ietterent dans vne " maladie que nous croyions tous estre mortelle ; mais Dieu luy reser- *' uoit vne mort plus généreuse.

** l'ay particulièrement remarqué et honoré en luy vn grand respect *' et vne attention exacte en toutes les choses de deuotiou ; vne humi- ** lité qui me confondoit, cherchant en toute rencontre la sofimission ** et le mépris ; vn amour ardent et vn infatigable zèle du salut dos " âmes, qu'il a augmenté après dans les diuersos Missions oii il a esté " employé. Il aimoit do cieur et d'affection la saincto Vierge, qui " comme ie le croj-, luy a procuré vne mort si glorieuse."

Disons pour conclusion, que l'amour et le zèle des Ames ont esté son véritable caractère. Ce zèle luy a fait (juitt^r le monde pour entrer en nostro Compagnie. Il luy a fait abandonner ses parentâ, ses amis et sa patrie, pour so iotter dans le Canada, non parmy des Koys et des Princes, ou parmy l«s Peuples bien i)olicez, mais parmy des Barbares, dans le milieu des forest«, oh la nourriture n'est quafii pas capable de sustenter la vie, mais seulement d'empescher la mort. Enfin le zelo a esté son élément i>endant son seiour en ce Nouueau Monde, et le dernier air qu'il a respiré i\ la mort.

A mesme temps que les Iroquois l'eurent blessé et traisné dans leur fort, méprisant les playes qui luy causoiont la mort, il se traisna vers quelques Captifs Hurons qu'il auoit engendrez à losus-Christ par les Eaux du Baptesme. 11 leur parla d'vne voix, à la vérité languissante, mais pleine de feu, pleine d'amour, pleine de sang. Il les anima à souffrir constamment pour Dieu les tourments qu'il sçauoit bien leur estre préparez, les assourant qu'ils se verroiont bien-tost au Ciel, s'ils perseueroient dans la Foy qu'ils auoient embrassée. Enfin, les ayant oiiis en confession, il les purifia dans le Sacrement de Pénitence.

riiiH ayant mlUi loA yeux Hur un icune Krançuis qui, par rn d^^pit

n'iiiply iU) raj^'Ji et <lo truhiMfui, HVMt4>it i«'tt«^ pariuy le* InxiuoiB, il rapp<!lN', liiy j^aKiuî li^ c«i'tir, Itiy fait voir IVMioriiiit/; <le Ht)n crime; it tire duH regrot^i ot<loH larnioH d» ca pertide, luy fait confeMier touii «m piM-hc/, vi vu lui donnant l'almolntion, il lo diHpoHv à la mort, qu'il ne croyait pjiH si voiHin*'. V'n Iroqiiois l'ayant dt'couucrt aux Kranvoi«» tle MontnMil, il fut priH et mfu^' h K«d>ec, et condamn<^ au dernier Mupy)lice, qu'il Hupporta auec une rcHi^^iation qui rauit tout le monde. Il lieniHNoit Dieu de ce qu'il auoit ehti'* priH et condamna*, disant hautement (jue c'eHtoit fait de hou Ame, Hi on n'euht o8té la vie à non corps. LcH Ame» Hainctes no vont qua/«i iamaiH touteu hcuIch en Paradis» Dieu veut qu'elles eu mènent ordinairement quelqueë-vnes auec ellen, (]ui leur tiennent compagnie dans la gloire ^

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