CHAPITRE III
SOL, NOURRITURE, VÊTEMENT ET CARACTERE DES SAUVAGES DE LA NOUVELLE-FRANCE
Ce sujet demanderait un volume entier, et il se fera, je l’espère, avec le temps ; mais comme j’écris moins pour satisfaire la curiosité que pour édifier, je tiens à être concis. Je dirai seulement que le sol est très-pauvre, sans être stérile. Quand il est cultivé, il reproduit avec abondance tout ce qu’on y sème.
On y trouve beaucoup d’espèces d’arbres que nous n’avons pas ici 1, entre autres beaucoup de cèdres qui ressemblent à ceux du Liban, beaucoup de simples inconnus ici, des bêtes et des oiseaux différents des nôtres. Un d’eux miaule comme un chat et chante comme un oiseau. Un autre, très-gentil, est appelé oiseau-mouche, à cause de sa petitesse. Il y a un lièvre qui chante et qui pour le goût est préférable aux nôtres, et un petit animal, qui pour se défendre quand il est poursuivi, répand une odeur insupportable et lente à disparaître. Les Français Font appelé pour cela fils du diable. On y trouve aussi des écureuils volants, mais sans ailes, et beaucoup d’animaux de la plus grande espèce, comme des orignaux ou grandes bêtes , des vaches et des ânes sauvages, ainsi qu’on le verra dans l’histoire. Les chiens domestiques eux-mêmes sont d’une autre espèce que les nôtres. Je ferai observer seulement, i° que la nature, cette mère prévoyante, les garnit d’une fourrure à deux
1 En Italie,
poils, l’un court, l’autre long, qui les garantit des grands froids de l’hiver ; presque tous les animaux ont ce privilège, même ceux d’Europe qui naissent dans ce pays-là, comme les chiens, tes porcs, etc. ; 20 que les lièvres, ainsi que ceux des Alpes, deviennent en hiver blancs comme la neige, au milieu de laquelle ils vivent ; en été', ils reprennent la couleur des nôtres.
On trouve dans ces contrées du minerai de fer, et des pierres qui se fondent comme du métal, et qui semblent avoir quelques veines d’argent. Il y a une mine de cuivre très-pur, sans qu’on ait besoin de le fondre ; mais il faut aller le chercher dans des lieux très-éloignés et d’un accès très-difficile, en sorte que le transport en devient presque impossible. Nous en avons vu des échantillons dans les mains des Sauvages, mais aucun de nous n’a visité la mine.
A l’exception des citrouilles qui durent deux mois, et qui sont excellentes cuites sous la cendre, il n’y a que des fruits sauvages. Les meilleurs sont les fraises qui sont de deux espèces, les mûres qui naissent sur les épines, les noix, les azéroles et les prunes sauvages. Les noix n’ont presque rien autre chose que leurs écales. Les cerises sont de la grosseur d’un pois, et ne consistent guère que dans le noyau et la pelure ; elles sont très-aigres. On y voit des vignes sauvages, mais en petite quantité, et les indigènes ne les estiment pas autant qu’un certain fruit violet, gros comme une graine de genièvre, que je n’ai jamais vu dans nos contrées.
J’ai trouvé, mais dans un seul lieu, une plante qui ressemble au melon d’Inde, et qui a un fruit de la grosseur d’un petit citron. Il y a partout une grande abondance d’ail, de ciboulettes, et aussi de racines de très-bon goût dont on se nourrit ainsi que des glands en temps de disette x.
‘ Il y a aussi en ce pays-là une certaine) plante, liante de quatre pieds enuiron, qui croist en des lieux marescageux. Vn peu auparauant qu’elle monte en espy, les Sauuages vont en canot, lier en touffes l’herbe de ces plantes, les séparant les vnes des autres autant d’espace qu’il en faut pour passer vn Canot lors qu’ils reuiendront en cueillir le grain. Le temps de la moisson estant venu, ils mènent leurs Canots de dans les petites allées qu’ils ont pratiquées au traners de ces grains, et faisant pencher dedans les touffes amassées ensemble, les égrainnent. Quand le Canot est plein, ils vont le vuider à terre dans vne
Les naturels se ressentent de la pauvreté du sol dans leur nourriture, leurs vêtements, leur habitation, leur lit et leur manière de naviguer. Avant de connaître les Français, les Sauvages nomades ne vivaient que de chasse ou de pêche. Ils jeûnaient par nécessité, plus de la moitié de l’année, car ils n’avaient aucune idée d’économie, ni même toujours la facilité de conserver pendant un long espace de temps, le produit de leur chasse ou de leur pêche, n’ayant pas l’usage du sel. La fumée, dont ils se servaient pour suppléer au sel, n’avait pas de résultat durable ; aussi mouraient-ils souvent de faim, ou bien ils se donnaient alors mutuellement la mort par un sentiment de commisération ; mais depuis leurs relations avec les Français, tous les Sauvages qui habitent le bord de la mer, trouvent par la vente de leurs peaux de castor de quoi se nourrir pendant une grande partie de l’année.
Quant aux Hurons et autres peuples éloignés de l’Océan, qui ont des demeures fixes, la chasse leur sert d’amusement, ou pour les circonstances extraordinaires, car ils n’ont ni pain, ni vin, ni sel, ni viandes, ni légumes, ni autre nourriture commune avec l’Europe. Ils se contentent de blé d’Inde, cuit à l’eau pure, ou assaisonné, s’ils le peuvent, avec du poisson ou de la viande fraîche ou fumée, sans sel ni autre assaisonnement
fosse préparée sur le bord de l’eau, puis avec les pieds ils les foulent et remuent si longtemps, que toute la balle s’en détaché ; en suite il le