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SECONDE DIFFICULTÉ. - LES DANGERS DU VOYAGE

Outre les dangers ordinaires, il y en a un qui est imminent, celui de tomber entre les mains d’autres Sauvages, leurs ennemis, brigands cruels, capables d’effrayer les plus courageux. Ce danger n’est pas purement spéculatif, il est si réel que plusieurs de nos missionnaires en ont été victimes.

Avant de passer aux autres difficultés de cette Mission, j’ai voulu insérer ici quelques lettres de l’un de nos Pères, qui est tombé entre leurs mains, en faisant ce voyage. Je réserve pour une autre place, le récit de la saptivité d’un autre missionnaire, qui est même mort parmi ces Sauvages.

Voici ces lettres, adressées à notre T. R. P. Général, et à quelques amis d’Europe :

“ Très-Révérend Père en J^ésus-Christ “ Fax Christi

“Je ne sais si votre Paternité reconnaîtra l’écriture d’un “ pauvre estropié, autrefois bien sain de corps et bien connu “ d’elle. La lettre est mal écrite et assez sale, parce que “ entre autres infirmités, celui qui l’écrit n’a plus qu’un doigt “ entier à la main droite, et il ne peut empêcher le sang qui “ découle de ses plaies encore ouvertes, de salir son papier. “ Son encre est formée de poudre à fusil délayée, et la terre lui “ sert de table. Il vous écrit du pays des Iroquois, où il est “ aujourd’hui prisonnier, et il désire vous raconter brièvement “ la conduite de la divine Providence à son égard, dans ces “ derniers temps.

“ Je partis des Trois-Rivières par ordre des Supérieurs, le “27 avril dernier, en compagnie de six Sauvages chrétiens,

“ et d’un jeune Français, qui remontaient dans trois canots “ pour se rendre jusqu’au pays des Hurons. Le soir du pre- “ mier jour, le Huron qui guidait notre canot, nous fit chavirer “ sur le lac Saint-Pierre, en tirant sur un aigle. Je ne savais “ pas nager, mais deux Hurons me saisirent et me traînèrent “ jusqu’au rivage, où nous passâmes la nuit avec nos vêtements “ tout mouillés.

“ Les Hurons prirent cet accident pour un mauvais augure, “ et me conseillèrent de retourner aux Trois-Rivières qui n’était “ qu’à huit ou dix milles de là : ‘ car certainement,’ disaient- “ ils, ‘le voyage ne sera pas heureux.’

“ Comme je craignais qu’il n’y eût dans cette résolution “ quelque pensée superstitieuse, j’aimai mieux passer outre, “ jusqu’à un fort 1 des Français, 30 milles plus haut, ou nous “ pourrions nous remettre un peu. Ils m’obéirent, et nous “ nous mîmes en route le lendemain matin d’assez bonne “ heure ; mais la neige et le mauvais temps retardèrent beaucoup “ notre course, et nous forcèrent de nous arrêter au milieu du “ jour.

“ Le troisième jour, à 22 ou 24 milles des Trois-Rivières et “ à 7 ou 8 du fort Richelieu, nous tombâmes dans une embus- “ cade de 27 Iroquois, qui tuèrent un de nos Sauvages, et firent “ les autres prisonniers ainsi que moi. Nous aurions pu fuir “ ou tuer quelques Iroquois, mais, quand je vis mes compa- “ gnons pris, je crus qu’il valait mieux ne pas les abandonner. “Je regardai comme un signe de la volonté de Dieu, les dis- “ positions de mes Sauvages, qui étaient d’avis et qui avaient “ la résolution de se rendre, plutôt que de chercher leur salut “ par la fuite.

“ Dès que nous fûmes pris, les Iroquois poussèrent des cris “ horribles, comme des vainqueure qui se voient maîtres de leur “ proie ( sicut exultant victores, capta prceda ,) 2 et ils rendirent “ des actions de grâce au Soleil de leur avoir livré entre autres “ une Robe noire , (c’est le nom qu’ils donnent aux Jésuites.)

1 L e fort Richelieu, aujourd’hui Sorel.

‘ Isai. ix, 3.

“ Puis ils entrèrent dans nos canots, et s’emparèrent de tout “ ce qu’ils contenaient. C’étaient les provisions des mission- “ naires qui habitaient chez les Hurons, et qui se trouvaient “ dans une extrême nécessité, parce que depuis plusieurs années “ ils n’avaient reçu aucun secours d’Europe.

“ Ils nous ordonnèrent alors de chanter, puis ils nous con- “ duisirent dans une petite rivière voisine, où ils se partagèrent “ le butin, et enlevèrent la chevelure 1 au Huron qu’ils avaient “ tué. Ils devaient la porter en triomphe au bout d’un bâton. “ Ils lui coupèrent aussi les pieds, les mains et les parties les “ plus charnues du corps, pour les manger avec le cœur qu’ils “ lui arrachèrent.

“ Le cinquième jour, ils nous firent traverser le lac pour “ passer la nuit dans un lieu retiré, mais très-humide. Nous “ commençâmes là à prendre notre sommeil, garrottés et cou- “ chant à la belle étoile, comme dans le reste du voyage.

“ Ma consolation était de savoir que je faisais la volonté de “ Dieu, puisque je n’avais entrepris ce voyage que par obéis- “ sance. J’étais en même temps plein de confiance dans l’in- “ tercession de la Sainte Vierge, et dans les secours de tant “ d’âmes, qui priaient pour moi.

“ Le jour suivant, nous nous embarquâmes sur une rivière, 2 “ et après quelques milles, ils m’ordonnèrent de jeter à l’eau “ mes écrits qu’ils m’avaient laissés jusque-là. Ils croyaient “ superstitieusement que c’était là ce qui nous avait fait briser “ notre canot. Ils furent surpris de me voir sensible à cette “ perte, moi qui n’avais témoigné aucun regret pour tout le reste.

1 L’opération cruelle de l’enlèvement de la chevelure des ennemis morts ou vivants, si commune chez les Sauvages de l’Amérique, était déjà en usage chez les anciens Scythes et chez d’autres peuples barbares de l’Asie et de l’Europe. Hérodote (1. 4, n. 64) et d’autres historiens l’ont décrite en détail. On coupait la peau du crâne au-dessus du front et des oreilles, tout autour de la tête, et on l’arrachait avec violence eu tirant sur la chevelure. Un petit cercle tenait ensuite cette peau tendue, et on la portait ainsi en triomphe. Aux yeux des Sauvages, une chevelure était le plus riche des trophées. Les peuples qui ont conservé jusqu’à nos jours cette barbare coutume, en ont encore la même idée.— Catlin's J\orth American Indians.— De Smet, Mission de l’Oregon.

* Elle portait alors le nom de Rivière des Iroquois. Aujourd’hui on la nomme Rivière Richelieu, de Sorel, ou de Chambly.

“ Nous fûmes deux jours à remonter cette rivière jusqu’à “ une chute d’eau 1 qui nous força de mettre pied à terre, et “ de. marcher six jours dans le bois.

“ Le lendemain, 6 mai, qui était un vendredi, nous rencon- “ trâmes des Iroquois allant à la guerre. Ils nous donnèrent " quelques coups qu’ils accompagnèrent de bien des menaces ; “ mais le récit qu’ils firent à nos gardiens de la mort d’un des “ leurs, tué par un Français, fut cause qu’on se mit à nous “ traiter avec beaucoup plus de cruauté.

“ Au moment de notre prise, les Iroquois mouraient de “ faim ; aussi en deux ou trois jours, ils consumèrent toutes “ nos provisions, et nous n’eûmes pour ressource le reste du “ voyage, que la chasse, la pêche ou quelques racines sauvages, “ quand on en trouvait. La disette devint si grande qu’ils “ ramassèrent sur le rivage un castor mort et déjà gâté. Ils me “ le donnèrent le soir à préparer ; mais sa puanteur m’ayant fait “ croire qu’ils n’en voulaient plus, je le jetai à l’eau. J’expiai “ cette maladresse par une rude pénitence.

" Je ne raconterai pas ici tout ce que j’eus à souffrir dans ce “ voyage ; il suffit de dire que nous avions à porter nos bagages “ dans les bois, par des chemins non frayés, où l’on ne trouve " que des pierres, des ronces, des trous, de l’eau et de la neige ; “ celle-ci n’avait pas encore entièrement disparu. Nous étions * nu-pieds, et nous restions à jeun quelquefois jusqu’à trois ou “ quatre heures après-midi, et souvent pendant la journée “ entière, exposés à la pluie et mouillés jusqu’aux os. Nous “ avions même à traverser quelquefois des torrents et des “ rivières.

“ Le soir venu, j’étais chargé d’aller chercher le bois et por- “ ter l’eau, et de faire la cuisine, quand il y avait des provisions. “ Lorsqu’il n’y avait rien, ou que je ne réussissais pas, ou com- “ prenais mal les ordres que je recevais, on n’épargnait pas les “ coups. Ceci arrivait surtout quand nous rencontrions d’autres “ Sauvages, qui allaient à la pêche ou à la chasse. Je ne pou- “ vais pas même me reposer la nuit, car on me liait à un arbre,

1 Le Rapide de Chambly.

“ et on me laissait exposé à la rigueur de l’air, encore assez “ froid à cette époque.

“ Nous arrivâmes enfin au lac des Iroquois ; là il nous fallut “ faire d’autres canots, auxquel je dus aussi mettre la main. “ Puis, après cinq ou six jours de navigation, nous mîmes pied “ à terre, et nous marchâmes trois jours.

“ Le quatrième jour, qui était le 15 mai, nous nous trou- “ vâmes vers la vingtième heure 1 encore à jeun sur les bords “ d’une rivière, oh étaient réunis 400 Sauvages pour la pêche.

“ A la nouvelle de notre approche, ils vinrent au devant de “ nous, et à 200 pas de leurs cabanes, ils m’enlevèrent tous “ mes vêtements et me firent marcher devant eux. Les jeunes “ gens formaient une haie à droite et à gauche, tous armés “ d’un bâton, à l’exception du premier qui tenait un couteau. “ Quand je voulus m’avancer, celui-ci me barra le passage, et “ saisissant ma main gauche, il la fendit avec son couteau entre “ l’annulaire, et le petit doigt avec tant de force et de violence, “ que je crus qu’il voulait m’ouvrir la main entière. Les autres “ commencèrent alors à me frapper avec leurs bâtons, et ils ne “ cessèrent que quand je fus arrivé à l’estrade, qu’ils avaient “ préparée pour nous tourmenter.

•“ Là il me fallut monter sur des écorces grossières, élevées “ au-dessus de terre environ de neuf palmes, de manière à “ donner à la foule le loisir de nous voir et de se moquer de “ nous. J’étais tout couvert du sang qui coulait de toutes les “ parties de mon corps, et le vent auquel j’étais exposé, était “ assez froid pour le faire geler immédiatement sur ma peau.

“ Mais ce qui me consolait beaucoup, c’était de voir que “ Dieu me faisait la grâce de souffrir quelque petite chose en “ ce monde, au lieu des tourments incomparablement plus “ grands, que j’aurais eu à souffrir pour mes péchés dans l’autre.

“ Sur ces entrefaites, les guerriers survinrent ; les Sauvages “ les reçurent avec de grandes cérémonies, et les régalèrent de “ tout ce que leur pêche leur avait donné de meilleur.

4 La vingtième heure, selon la manière de compter des Romains modernes, répondait, à cette époque de l'année, à 3 heures de l’aprèsmidi.

“ On nous commanda de chanter. Jugez si nous pouvions “ le faire, étant à jeun, épuisés par la marche, brisés par les “ coups, et tremblants de froid de la tête aux pieds.

“ Peu de temps après, un esclave huron m’apporta un peu “ de blé-d’Inde, et un capitaine qui me voyait transi de froid, “ me rendit enfin la moitié d’une vieille soutane d’été en lam- “ beaux : c’était assez pour me couvrir mais non pour me “ réchauffer.

“ Ils nous obligèrent de chanter jusqu’au départ des guer- “ riers, et nous laissèrent ensuite à la merci de la jeunesse, qui “ nous fit descendre de l’estrade, où nous étions depuis environ “ deux heures, pour nous faire danser à leur manière. Comme “ je ne réussissais pas à leur gré, ils me frappaient, me piquaient, “ m’arrachaient les cheveux, la barbe, etc.

“ Ils nous retinrent cinq à six jours dans ce lieu pour leur “ passe-temps, livrés entièrement à la discrétion ou plutôt à “ l’indiscrétion de chacun. Nous étions obligés d’obéir même “ aux enfants, et dans des choses peu raisonnables et même “ contradictoires : ‘ Chante,’ disait l’un. — * Tais-toi,’ disait un “ autre. Si j’obéissais au premier, le second me maltraitait. — “ L’un disait : ‘ Présente ta main que je la brûle.’ Un autre “ aussitôt me brûlait parce que je ne la lui présentais pas. Us “ me commandaient de prendre du feu avec les doigts pour le “ mettre dans leurs pipes pleines de tabac, puis ils le laissaient “ tomber à terre à dessein, quatre à cinq fois de suite, pour “ me faire brûler la main en le ramassant.

“ Ces scènes se passaient ordinairement la nuit ; car vers le “ soir, les capitaines criaient à pleine voix autour des cabanes : “ * Réunissez-vous, jeunes gens, et venez caresser nos prison- “ niers.’ A cette nouvelle, ils accouraient tous et se réunis- “ saient dans une grande cabane. Là on m’enlevait le lam- “ beau de vêtement qu’on m’avait rendu, et dans cet état “ de nudité, les uns me piquaient avec des bâtons aigus, d’au- “ très me brûlaient avec des tisons ardents ou des pierres rou- “ gies au feu, et d’autres encore avec des cendres brûlantes ou “ des charbons enflammés. Ils me faisaient marcher autour du

“ feu sur de la cendre chaude, et sur des bâtons pointus enfoncés “ en terre ; tout ce temps, les uns me tiraient les cheveux, les “ autres la barbe.

“ Chaque nuit, après m’avoir fait chanter, et m’avoir tour- “ menté, comme je l’ai dit, ils passaient environ sept minutes à “ me brûler un ongle ou un doigt. Aussi ne me reste-t-il plus “ maintenant qu’un seul doigt entier, et encore en ont-ils arraché “ l’ongle avec les dents. Un soir ils m’enlevaient un ongle, le “ lendemain la première phalange, le jour suivant la seconde.

“ En six fois, ils en brûlèrent presque six. Aux mains seules,

“ ils m’ont appliqué le feu et le fer plus de dix-huit fois, et j’étais “ obligé de chanter pendant ce supplice. Ils ne cessaient de me “ tourmenter qu’à une heure ou deux après minuit. Ils me lais- “ saient alors ordinairement sur la terre nue, lié et sans abri,

“ n’ayant pour lit et pour couverture qu’un morceau de peau “ qui ne me couvrait pas la moitié du corps. J’étais même “ souvent sans aucun vêtement, car ils avaient déjà déchiré le “ morceau de soutane qu’on m’avait donné. Par compassion,

“ ils me laissèrent cependant de quoi couvrir ce que la décence,

“ même parmi eux, ordonne de cacher. Ils gardèrent le reste.

“ Pendant un mois entier, j’eus à subir ces cruautés, et de “ plus grandes encore, mais nous ne restâmes que huit jours “ dans ce premier lieu. Je n’aurais jamais cru qu’un homme pût “ avoir la vie si dure.

“ Une nuit qu’ils me tourmentaient, comme de coutume, un “ Huron fait prisonnier avec moi, ayant vu un de ses compa- “ gnons échapper au supplice en se déclarant contre nous, se “ mit à crier au milieu de l’assemblée que j’étais personne de “ qualité et capitaine parmi les Français. Ils l’écoutèrent avec “ beaucoup d’attention, et poussant ensuite un grand cri en “ signe d’allégresse, ils résolurent de me traiter avec une nou- “ velle rage.

“ Le lendemain matin je fus donc condamné à être brûlé vif, “ puis mangé. On commença alors à me garder de plus près. “ Les hommes et les enfants ne me laissaient jamais seul, “ même pour les nécessités naturelles, et ils venaient alors me

“ tourmenter pour me forcer de retourner au plus vite à la “ cabane, dans la crainte que je ne prisse la fuite.

“ Nous partîmes de là le 26 mai, et au bout de quatre jours, “ nous atteignîmes la première terre de cette nation. Dans ce “ ce voyage fait à pied sous la pluie, et avec d’autres incom- “ modités, je souffris plus que jamais. Le Sauvage qui me “ conduisait était plus cruel que le premier. J’étais blessé, “ faible, mal nourri, à moitié nu ; je dormais en plein air, lié “ à un piquet où à un arbre, et je tremblais toute la nuit, à “ cause du froid et de la douleur que me causaient mes liens.

“ Dans les passages difficiles, ma faiblesse réclamait un

secours, mais on me le refusait, et même, quand je tombais “ et me blessais, ils m’accablaient de nouveaux coups, pour me “ forcer à marcher. Ils croyaient que je le faisais à dessein “ pour rester en arrière, et m’échapper ensuite.

“Un jour entre autres, je tombai dans un ruisseau, et peu “ s’en fallut que je ne me noyasse. J’en sortis cependant, je “ ne sais comment, et dans cet état pitoyable j’eus à faire “ encore près de six milles jusqu’au soir, avec un fardeau très- “ pesant sur mes épaules. Pour eux, ils se moquèrent de moi “ et de ma maladresse de m’être laissé tomber à l’eau, et cela “ ne les empêcha pas de me brûler encore un ongle pendant “ la nuit.

“ Nous arrivâmes enfin au premier bourg de cette nation. “ Ici notre réception ressembla à la première, et fut encore “ plus cruelle ; car outre les coups de poing et de bâton que je “ reçus dans les parties les plus sensibles du corps, ils me “ fendirent une seconde fois la main gauche entre le doigt du “ milieu et l’index, et leur bastonnade fut telle que je tombai à “ terre à demi mort. Je croyais avoir perdu l’œil droit avec “ la vue.

“ Comme je ne me relevais pas, parce que je n’en étais pas “ capable, ils continuaient à me frapper surtout sur la poitrine “ et sur la tête. J’aurais certainement expié sous leurs coups, “ si un capitaine ne m’eût pas fait traîner à force de bras sur “ une estrade formée d’écorces, comme la première. Là peu

“ après ils me coupèrent le gros doigt de la main gauche, et “ me fendirent Hndex ; mais au même moment la pluie accom- “ pagnée de tonnerre et d’éclairs, tomba en si grande abon- “ dance, que les Sauvages se retirèrent, nous laissant exposés “ à l’orage sans vêtement jusqu’à ce qu’un Sauvage que je ne “ connaissais pas eût pitié de nous, et nous fît entrer le soir “ dans sa cabane.

“ Nous fûmes tourmentés dans cette circonstance, avec plus “ de cruauté et d’impudence que jamais, sans qu’on nous lais- “ sât un moment de relâche. Ils me mirent de l’ordure dans “ la bouche, me brûlèrent le reste des ongles et quelques doigts, “ me disloquèrent les orteils, et me percèrent un pied avec un “ tison. Je ne sais ce qu’ils ne me firent pas une autre fois ; “ car je feignais d’être évanoui, pour n’avoir pas l’air de m’aper- “ cevoir d’une chose peu décente, qu’ils faisaient.

“ Après avoir satisfait leur cruauté, il nous envoyèrent dans “ un autre bourg, neuf ou dix milles plus loin ; là on ajouta “ aux tourments dont j’ai déjà parlé, celui de me suspendre “ par les pieds tantôt avec des cordes, tantôt avec des chaînes “ qu’ils avaient prises aux Hollandais ; puis on me laissa ainsi “ pendant la nuit, étendu sur la terre nue, et attaché à des pi- “ quets par les pieds, les mains et le cou.

“ Pendant six ou sept nuits, les moyens qu’ils prirent pour “ me faire souffrir sont tels que je ne puis pas les décrire, et “ qu’on ne pourrait pas les lire sans rougir. Je ne fermai pas “ l’œil pendant ces nuits-là, qui me parurent très-longues, quoi- “ qu’elles fussent les plus courtes de l’année. Mon Dieu ! que “ sera donc le Purgatoire ? Cette considération adoucissait “ beaucoup mes douleurs.

“ J’étais, en cette façon de vivre, devenu si infect et si hor- “ rible à voir que tout le monde s’éloignait de moi, comme “ d’un cadavre en putréfaction, et l’on ne m’approchait plus “ que pour me tourmenter.

“ Je trouvais difficilement quelque personne charitable pour “ me mettre la nourriture dans la bouche, ne pouvant me servir “ d’aucune de mes mains, qui étaient extrêmement enflées et

gangrenées. J’avais donc à souffrir aussi la faim. Je fus même réduit à manger des grains de blé d’Inde crus, au détriment de ma santé. Le besoin me fit même trouver du goût a mâcher de 1 argile, quoiqu’il ne me me fût guère possible “de l’avaler.

J étais couvert de sales insectes, sans pouvoir ni m’en délivi er ni m’en défendre. Les vers naissaient dans mes plaies, et dans un seul jour, il en tomba plus de quatre d’un de mes doigts. ” J'ai dit à la pourriture : Vous êtes ma mère , et aux “ vers, vous êtes mes frères L J'étais devenu un fardeau pour “ mot-même 2, de sorte que si je n’avais consulté que moi, j’au- “ rais regarde la mort comme un gain 3.

“ Il s’était formé un abcès à ma cuisse droite, à la suite des “ coups que j’avais reçus, et des chutes fréquentes que j’avais “ faites. Il ne me laissait aucun repos, surtout depuis que je “ n’avais plus que les os et la peau, et que je ne couchais que “ sur la terre. Les Sauvages l’avaient ouvert plusieurs fois avec “ des pierres aiguës, me causant ainsi de vives douleurs ; mais “ toujours sans succès, il fallut que le Huron apostat, pris avec “ moi, me servît de chirurgien. Ce jour-là qui, dans ma pensée, “ était la veille de ma mort, il me l’ouvrit en me donnant quatre “ coups de couteau. Le sang et le pus en sortirent en si “ grande abondance, et répandirent une telle puanteur, que “ tous les Sauvages furent obligés de sortir de la cabane.

“Je désirais et attendais la mort, mais non sans éprouver “ une vive horreur du feu. Je me préparais cependant de mon “ mieux, en me recommandant au cœur dé la Mère de miséri- “ corde, qui est vraiment la Mère aimable, admirable , puissante “ et clémente, et la consolatrice des affligés. Elle était après Dieu “ l’unique refuge d’un pauvre pécheur, abandonné de toutes “ les créatures sur une terre étrangère dans ce lieu d'horreur et “ cette vaste solitude 4, sans langue pour se faire comprendre, “ sans amis pour le consoler, sans sacrements pour le fortifier, et

1 Job. xvn, 14.

* Job. vu, 20.

s Phil. I. 2.

4 Deut. xxxii, 10.

“ sans aucun remède humain pour adoucir ses maux. Les pri- “ sonniers hurons et algonquins, au lieu de me consoler étaient “ les premiers à me tourmenter pour plaire aux Iroquois.

“Je ne vis le bon Guillaume 1 qu’après ma délivrance ; “ quant au jeune garçon, fait prisonnier avec moi, il avait été “ éloigné, depuis qu’on s’était aperçu que je lui faisais faire des “ prières, ce qui ne leur plaisait pas. Ils le tourmentèrent aussi, “ et quoiqu’il n’eût pas plus de 12 à 13 ans, ils lui enlevèrent “ cinq ongles avec les dents, et en arrivant dans leur pays, ils “ lui lièrent les poignets avec de petites cordes, serrées le plus “ fortement qu’ils purent, de manière à lui causer de très-vives “ douleurs. Ils faisaient tout cela devant moi, pour augmenter “ ma peine. Oh ! que dans des situations comme la mienne “ on apprécie bien différemment beaucoup de choses, pour les- “ quelles on a ordinairement tant d’estime ! Plaise à Dieu que “ je m’en souvienne et que j’en profite !

“ Mes jours étaient donc pleins de souffrances, et mes nuits “ sans repos, ce qui fut cause que je comptais dans le mois “ cinq jours de plus qu’il ne fallait ; mais en voyant un soir la “ lune, je corrigeai mon erreur.

“ J’ignorais pourquoi les Sauvages différaient tant ma mort. “ Ils me dirent que c’était pour m’engraisser, avant de me “ manger ; mais ils n’en prenaient guère le moyen.

“ Enfin, un jour ils se réunirent pour en finir avec moi. “ C’était le 19 juin, jour que je regardais comme le dernier de “ ma vie. Je demandais à un capitaine qu’on me fit mourir, “ s’il était possible, autrement que par le feu ; mais un autre “ l’encourageait à tenir bon dans la résolution déjà prise. “ Cependant le premier me déclara que je ne mourrais ni par “ le feu, ni par un autre supplice.

“ Je ne pouvais pas le croire, et je ne sais s’il parlait sérieu- “ sement, mais c’était la vérité ; car telle était la volonté de “ Dieu et de la Vierge Mère à qui je me reconnais redevable “ de la vie, et, ce que j’estime encore plus, d’une grande force

1 Guillaume Couture, Français, tombé entre les mains des Iroquois avec le P. Jogues en 1642.

“ au milieu de mes maux. Qu’il plaise à la majesté de Dieu “ que ce soit pour sa plus grande gloire et pour mon bien !

“ Les Sauvages se trouvèrent eux-mêmes très-surpris de ce “ résultat, si contraire à toutes leurs intentions, ainsi que me “ l’ont raconté et écrit les Hollandais.

“Je fus donc donné avec toutes les cérémonies d’usage à “ une vieille femme, afin de remplacer son grand-père, tué il y “ a quelque temps par les Hurons ; elle cependant, au lieu de “ me faire brûler, selon les désirs et l’avis de tous, me racheta “ de leurs mains, au prix de quelques grains, que les Français “ nomment porcelaines.

“ Je vis ici au milieu des ombres de la mort ; et je n’entends “ parler que d’homicide et d’assassinat. Tout dernièrement “ dans une cabane, ils ont assommé un de leurs compatriotes, “ sous prétexte qu’il était inutile, et qu’il ne méritait plus de “ vivre.

“ Je ne suis pas sans avoir toujours à souffrir un peu. Mes “ plaies sont encore ouvertes, et bien des Sauvages me voient “ de mauvais œil. Il est donc vrai qu’on ne peut pas vivre “ sans croix ; mais celle-ci est de sucre en comparaison des “ autres.

“ Les Hollandais me font espérer ma délivrance et celle du “ jeune garçon fait prisonnier avec moi. Que la volonté de “ Dieu s’accomplisse dans le temps et dans l’éternité ! Mon “ espérance en ce point sera plus ferme encore, si vous voulez “ bien me donner une part dans vos saints Sacrifices et dans “ vos prières, et dans celles de nos Pères et de nos Frères, “ surtout de ceux qui m’ont connu autrefois.

“ Du pays des Iroquois, 15 juillet 1644. ”

Ce Missionnaire ne trouva pas à cette époque d'occasion pour envoyer sa lettre, en sorte qu’elle arriva en Europe en même temps que d’autres, que j’insérerai ici dans l’ordre où elles ont été écrites.

“Je n’ai pas encore trouvé,” dit la seconde lettre, “ quelqu’un “ pour se charger de l’incluse ; ainsi vous la recevrez en même

“ temps que la présente, qui vous fera le récit de ma délivrance “ d’entre les mains des Sauvages, dont j’étais le prisonnier.

“Je dois ma liberté aux Hollandais, et ils l’ont obtenue sans “ peine, moyennant une modique rançon. Les Sauvages m’es- “ timaient peu, à cause de ma maladresse en toutes choses ; “ ils pensaient d’ailleurs que je ne pourrais jamais guérir de “ mes blessures.

“ J’ai été vendu deux fois, d’abord à cette vieille qui devait “ me faire brûler, et ensuite aux Hollandais qui ont eu à don- “ ner quinze à vingt pistoles 1.

“ J’ai chanté mon In exitu Israël de Ægypto 2, le 19 août, dans “ l’octave de l’Assomption de la Très-Sainte Vierge, que je “ regarde comme ma libératrice.

“ J’ai été pendant quatre mois captif chez les Iroquois, mais “ c’est peu, en comparaison de ce que méritaient mes péchés.

“Je n’ai pas pu, durant ma captivité, rendre à ces miséra- “ blés, en retour du mal qu’ils me faisaient, le bien que je leur “ souhaitais, c’est-à-dire leur donner la connaissance du vrai “ Dieu.

“ Ne sachant pas leur langue, je voulus, avec le secours d’un “ prisonnier, comme interprète, essayer d’instruire un vieillard “ moribond ; mais l’orgueil le rendit sourd à ma parole. Il me “ répondit qu’un homme de son âge et de sa condition devait “ instruire les autres, et non recevoir leurs leçons. Et comme “ je lui demandai où il irait après sa mort, il répliqua : ‘ Du “ côté de l’Occident.’ Puis il se mit à raconter les fables et “ les rêveries, que le démon a enseignées à ces infortunés, et “ qu’iL prennent malheureusement pour des vérités incontes- “ tables.

“Je n’ai baptisé qu’un Huron. On l’avait amené là où “ j’étais pour le brûler. Mes gardiens me pressèrent de l’aller “ voir. J’allai avec quelque répugnance, car on m’avait dit, “ mais à tort, que ce n’était pas un de nos Sauvages, et que je “ ne le comprendrais pas. Je m’avançai vers la foule qui ou-

* Une pis tôle, monnaie d’or de Rome, vaut environ dix-sept francs.

1 Ps. 113.

“ vrit les rangs, et me laissa approcher de cet homme, déjà “ tout défiguré par les tourments. Il était étendu sur la terre “ nue, et n’avait rien pour appuyer sa tête. Voyant une pierre “ près de là, je la poussai du pied jusqu’à sa tête, pour qu’elle “ lui servît d’oreiller. Il se mit alors à me regarder, et quel- “ ques poils de barbe qui me restaient encore, ou quelqu’autre “ indice, lui firent juger que j’étais étranger. — ‘ N’est-ce pas là,’ “ dit-il à son gardien, ‘ l’Européen que vous tenez prisonnier ? ’ “ Celui-ci lui ayant répondu affirmativement, il jeta de nouveau “ sur moi un regard plein de compassion.—' Assieds-toi, mon “ frère, près de moi,’ me dit-il, ‘je veux te parler.’ Je m’assis, “ mais il me fallut faire un effort à cause de la puanteur qui “ s’exhalait de son corps, déjà à moitié rôti.

“ Heureux de l’entendre un peu, parce qu’il parlait huron, “ je lui demandai ce qu’il désirait, espérant pouvoir profiter de “ l’occasion pour l’instruire et le baptiser. A ma grande con- “ solation, sa réponse me prévint. ‘ Ce que je désire?’ dit-il ; “ ‘je ne demande qu’une chose, le baptême; hâte-toi, car le “ temps est court.’ Je voulus l’interroger sur nos mystères, “ pour ne pas donner un sacrement avec précipitation, mais je “ le trouvai parfaitement instruit ; il avait déjà été reçu parmi “ les catéchumènes chez les Hurons.

“Je le baptisai donc avec bonheur pour lui et pour moi ; “ mais quoique j’eusse administré ce sacrement avec une cer- “ taine ruse, m’étant servi de l’eau que je m’étais fait apporter “ pour lui donner à boire, les Iroquois ne laissèrent pas de “ s’en apercevoir. Ils avertirent aussitôt les capitaines, et me “ chassèrent de la cabane avec colère, en m’accablant de me- “ naces ; puis ils se mirent à le tourmenter comme auparavant.

“ Le lendemain matin, on acheva de le brûler vif, et comme “ je l’avais baptisé, ils portèrent tous ses membres un à un dans “ la cabane où j’étais, puis, sous mes yeux, ils enlevèrent la “ chair de ses pieds et de ses mains et la mangèrent. Enfin, “ le mari de la maîtresse de la cabane mit à mes pieds la tête “ de la victime, et la laissa là longtemps, en me reprochant ce “ que j’avais fait, et me disant : ‘ Eh bien ! à quoi lui ont servi

“ tes enchantements ? (Il parlait du baptême et des prières “ que nous avions faites ensemble). L’ont-ils délivré de la “mort?’ '

“ J’éprouvai alors un vif regret de ne pas savoir leur langue, “ et de ne pouvoir pas dans une si belle occasion, leur parler “ de la vertu et des effets du baptême ; mais ce temps-là n’est “ pas encore arrivé. Leurs péchés et surtout leur orgueil “ mettent un grand obstacle à la grâce de Dieu, qui regarde les “ humbles et ne voit les superbes que de loin 1. Ils s’estiment “ tous comme des héros et des demi-dieux, et ils n’ont que du “ mépris pour les Européens, qu’ils regardent comme une race “ vile et lâche. Ils se croient destinés à subjuguer le monde. “ Ils se sont perdus duns leurs vaines pensées , c’est pourquoi “ Dieu les a abandonnés aux désirs dépravés de leur cœur. 2 “ Mais vos prières et saints sacrifices, et les prières que toute “ la Compagnie ne cesse d’offrir pour la conversion des infi- “ dèles, pourront obtenir que Dieu jette un regard de pitié sur “ eux, et en même temps sur moi, surtout dans les dangers “ de la mer auxquels je vais m’exposer. Soyez assuré que sain “ de corps ou estropié, je serai toujours de votre Paternité le “ fils indigne et le très-humble serviteur.

“ De la Nouvelle Amsterdam, 31 août 1644.”

La troisième lettre est écrite de Pile de Rhé, en date du 16 novembre de la même année. Le missionnaire y sollicite des prières pour rendre grâces à Dieu de l’avoir délivré non-seulement des mains des Iroquois, mais aussi de la fureur des flots. Il raconte qu’ils ont passé par d’horribles tempêtes, une entre autres, le 27 septembre, qui fut épouvantable. Elle dura plus de 24 heures, et les força de couper les mâts du vaisseau. Puis il ajoute :

“ Nous fûmes poursuivis pendant plusieurs jours entiers par

1 Ps. 112, 6.

2 Rom. 1. 21.

* François- Joseph Bressani, l’auteur même de cet ouvrage.

“ un corsaire turc. Ma compagnie sur le vaisseau se composait “ de Huguenots qui montraient une antipathie singulière pour “ le nom de Papiste et de Jésuite. Je n’avais pour lit qu’un “ coffre dégarni et trop court pour me permettre de m’étendre “ de tout mon long. Les vivres et même l’eau nous manquè- “ rent pendant la traversée. Malgré tout cela, si vous exceptez “ le mal de mer qui ne m’épargne jamais, je me portai toujours “ très-bien, et après cinquante-cinq jours d’une navigation “ pénible, j’arrivai en habit de matelot à l’Ile de Rhé, mieux “ portant que je ne l’ai jamais été depuis dix-huit ans, que je “ suis dans la Compagnie. Je fus obligé de demander l’aumône “ en débarquant, et ce fut pour moi une consolation intérieure “ plus grande qu’on ne peut se l’imaginer. Dieu soit béni !”

Je laisse de côté mille autres particularités, qui n’appartiennent pas aux dangers qu’il a courus chez les Iroquois, comme sont les circonstances de son rachat, l’accueil que lui firent les Hollandais, etc, mais je dois insérer ici la dernière lettre que, sur les instances de plusieurs personnes, il écrivit après son retour en France, et j’espère que cette digression offrira un juste sujet d’édification. La voici :

“ Vous m’avez fait quelques questions sur ma captivité dans “ le pays des Iroquois, et vous les avez faites avec tant d’ins- “ tance, et en me donnant tant de motifs, que, par conside'ra- “ tion pour ce que je vous dois, je ne puis refuser d’y répondre. “ Je le ferai donc avec ma simplicité ordinaire.

“ A la première question : — Pourquoi les Iroquois m’ont-ils “ tant maltraité ?— je réponds : Parce qu’ils me regardaient “ comme leur ennemi, non en ma qualité d’Européen (puisqu’ils “ sont amis des Hollandais, Européens comme nous), mais “ parce que nous sommes amis et protecteurs des Sauvages “ que nous travaillons à convertir, et avec lesquels ils ne veu- “ lent pas la paix, tandis que nous, nous l’entretenons pour le “ seul motif de les gagner à Dieu. Ainsi la première cause de “ cette inimitié, c’est la Foi, qui nous oblige, même au péril de “ notre vie, à cultiver l’amitié de nos néophytes, au risque “ d’encourir la haine des Iroquois. ‘ Si vous aimez nos âmes

“ autant que vous le dites, aimez aussi nos corps, (c’est le “ langage qu’ils nous tiennent) et ne formons plus qu’une “ nation. Nos ennemis seront les vôtres, et nous courrons “ tous les mêmes dangers.’

“ Ajoutez à cela la haine que les Iroquois ont pour notre “ sainte foi, qu’ils croient et disent être de la magie. (C’est “ pourquoi ils ont dernièrement prolongé pendant huit jours, au “ lieu d’un seul, comme le voulait l’usage, le supplice d’un Sau- “ vage chrétien qui se glorifiait publiquement de sa foi. Il se “ nommait Joseph Onahré, et il perdit la vie dans les tourments “ les plus cruels.)

“ Ils ont surtout en horreur le signe de la croix, parce que “ les Hollandais leur ont fait croire que c’était une vraie supers- “ tition ; c’est pour cela qu’ils assommèrent le bon René Goupil, “ compagnon du P. Jogues, et qu’ils me séparèrent de ce jeune “ garçon à qui je le faisais faire avec d’autres prières.

“ Mais quand bien même la foi, que nous cherchions à “ introduire dans ces contrées, n’eût pas été la cause de la “ haine et de cruauté de ces Sauvages envers nous, je n’aurais “ pas hésité à braver tous ces dangers dans l’intérêt des âmes. “ En effet si l’on regarde comme une action méritoire de s’ex- “ poser à la peste, même dans le seul dessein de soulager les “ corps, ne dois-je pas m’estimer trop heureux, si Dieu me “ fait la grâce de perdre la vie en secourant et en convertissant “ les âmes. Tous ceux qui voyagent au Canada, et surtout “ ceux qui se rendent chez les Hurons, courent tous ces dan- “ gers ; et si, par crainte des Iroquois ou d’autres causes de “ périls, personne n’osait s’exposer, cette malheureuse nation “ finirait par être entièrement abandonnée et privée de tout “ secours spirituel. Voilà pourquoi on porte envie à ceux qui “ trouvent la mort dans cette Mission.

“ Néanmoins, à dire vrai, ce qui me consolait le plus, ce “ n’était point cette considération ; mais la pensée que Dieu “ et l’obéissance m’avaient placé là. Je priais la bonté divine “ d’agréer mon sacrifice, comme il agréa celui du bon larron, “ et je me reconnaissais plus coupable que cet heureux crucifié,

“ étant châtié comme lui, mais pour des péchés plus grands “ que les siens. Je me rappelais la doctrine du Concile de “ Trente (Sess. 14. c. 9.) que l' acceptation des peines même ‘ ‘ inévitables et nécessaires , satisfait à la justice de Dieu , et au “ châtiment que méritent les péchés.

“ A la deuxième question, qui regarde mon état intérieur, “ j’aurais eu de la difficulté à répondre, si je n’avais su qu'il est “ glorieux de révéler et de confesser les œuvres de Dieu , 1 et si “ je n’avais espéré ajouter par là quelque chose à votre ferveur. “ Je vous dirai donc en toute sincérité quelles sont les trois “ grâces et faveurs singulières que Dieu m’accorda en ce “ temps-là.

“ La première c’est que, quoique je fusse constamment à deux “ doigts de la mort, que j’avais continuellement sous les yeux, “ mon esprit a toujours été libre, et j’ai pu donner à chacune de “ mes actions une attention particulière. Si donc j’ai manqué “ en quelque chose, il ne faut pas l’attribuer à un défaut de “ connaissance, à un manque de présence d’esprit ou au trou- “ ble que cause la peur, mais uniquement à une malice inexcu- “ sable. Mon corps était quelquefois dans un abattement “ extrême ; je pouvais à peine ouvrir les lèvres pour dire un “ Notre Père ; mais intérieurement, je pouvais discourir avec “ autant de liberté et dç facilité que je le fais à cette heure.

“ La seconde grâce que j’obtins, disposa mon intérieur de “ telle sorte, qu’à mesure que les dangers et les douleurs aug- “ mentaient, ma disposition intérieure se modifiait aussi, et je “ sentais diminuer graduellement -en moi l’horreur de la mort “ et du feu.

“ La troisième grâce fut de réprimer en moi jusqu’aux pre- “ miers mouvements d’indignation contre mes bourreaux, et de “ m’inspirer même des sentiments de compassion pour eux, “ tant le secours de Dieu suppléait à ma faiblesse et à mon peu “ de vertu. Je me disais parfois en moi-même : ‘ Cet homme “ (plût à Dieu qu’il m’eût été donné de le sauver au prix de “ mon sang !) sera bien autrement tourmenté en enfer, tandis 1 Tob. 12. 7.

“ que moi j’espère obtenir le pardon de quelques-uns de mes “ péchés par ces légères souffrances que j’endure. C’est lui * “ qui est à plaindre, et non moi.’

“ Me voici insensiblement arrivé à la troisième question que “ vous me faites, à savoir : Quelles étaient là mes occupations, “ et quelle consolation trouvais-je, ou plutôt le ciel m’envoyait-il “ dans mes peines ? — J’avais autrefois trouvé bien belle la para- “ phrase de Saint Bernard sur ces paroles de l’Apôtre : non sunt “ condiçnœ passiones, etc. 1 ; mais en cette rencontre je la trou- “ vai pleine des plus douces consolations : les souffrances de “ cette vie sont vraiment sans proportion avec mes fautes passées “ que Dieu me pardonne , avec les co?isolations présentes qu'il “ m'accorde , et avec la gloire future qu'il me promet.

“ Certainement mes peines étaient peu de chose , quand je con- “ sidérais un si grand gain 2.

“ Ne croyez cependant pas que je fusse insensible à la dou- “ leur. Je la sentais vivement, mais j’avais intérieurement une “ telle force pour la supporter, que j’étais étonnné de moi-même, “ ou plutôt de la puissance de la grâce, et je croyais que c’était “ là ce que David avait éprouvé lorsqu’il disait : Au milieu de “ mes tribulations, vous avez dilaté mon cœur 3. J’estime plus “ cette grâce que celle de ma délivrance. Vous m'avez arraché “ à toutes les tribulations 4.

“ Quelle bonté de la part d’un Dieu que j’ai offensé, de “ vouloir se contenter de si peu pour des dettes si grandes, et “ qu’il accepte les douleurs de cette vie en place des tourments “ du purgatoire. Que le Seigneur est bon envers ceux qui ont le “ cœur droit, et (ce qui est plus encore), envers ceux qui ont le “ cœur dépravé ! 6

“ Cependant je ressentais bien quelques peines intérieures, “ mais jamais au moment de mes tourments. Je redoutais “ ceux-ci avant de les souffrir, plus que lorsqu’on me les infli-

1 Rom. viii. 18.

1 2 Cor. iv. 17.

» Pa. 4. 2.

* Pa. 53. 9.

* Ps. 72. 1.

“ geait. Souvent même, en voyant d’autres les endurer, je les “ trouvais plus horribles, qu’en les endurant moi-même.

“ Mes peines intérieures étaient des doutes sur la foi, tenta- “ tion que maintenant je crois bien commune à l’heure de la “ mort, et j’en juge non-seulement par ma propre expérience, “ mais surtout par la raison, qui acquiert plus de force à pro- “ portion qu’on approche de la mort. L’homme se voyant en “ effet à ce moment, comme abandonné des créatures, ne peut “ trouver de consolation que dans l’espérance d’un Dieu et du “ Paradis qu’il attend. C’est alors que le démon, pour troubler “ notre joie, affaiblir notre espérance, et mettre , selon l’expres- “ sion de l’Écriture, de l'eau dans notre vin 1, nous inspire des “ doutes sur toutes ces vérités ; mais la bonté de Dieu, qui con- “ duit jusqu'aux enfers et en ramène 2, ne m’abandonnait pas. “Je m’adressais à moi-même les avis que j’aurais donnés à un “ autre en pareille occasion, et je me trouvais aussitôt rem- “ pli d’une paix profonde et d’une tranquillité parfaite. J’ai fait “ un jour un voyage de plusieurs milles, sans réciter d’autre “ prière que le Credo , et j’éprouvai tant de consolation, que ce “ voyage, d’ailleurs pénible et en lui-même et à cause d’un “ assez lourd fardeau que je portais, ne me parut nullement “ fatigant.

“ Mes occupations étaient donc les unes intérieures, je viens “ de vous en parler ; les autres extérieures, je les devais à ceux “ qui me tourmentaient. Je passais la plus grande partie du “ jour dans les cercles ou sur les estrades, et là je me trou-, “ vais en butte aux insultes et aux railleries, non-seulement des “ hommes, mais aussi des enfants, qui ne me laissaient pas même “ une ou deux heures de repos, ni le jour, ni la nuit. Ils me “ répétaient sans cesse : ‘Nous te brûlerons ; nous te mange- “ rons ; moi, je te mangerai un pied ; et moi, une main,’ etc.

“ Vous vouliez savoir en quatrième lieu, s’il ne se rencontrait “ pas parmi ces Sauvages quelque âme tant soit peu compatis-

santé à mon égard, ou du moins quelqu’un qui ne fût pas

1 Ps. 1. 22.

3 Tob. xni. 2.

‘ aussi cruel que les autres. Je ne doute pas qu’il n’y en eût ; 4 mais personne n’osait manifester ce sentiment, dans la crainte ‘ d’être méprisé des autres, car parmi eux, tourmenter cruelle- ‘ ment un prisonnier, est une preuve de bravoure, et compatir ‘ à ses souffrances, un signe de lâcheté.

“Un soir, pendant qu’ils me brûlaient pour la dernière fois ‘ l’annulaire de la main droite, au lieu de chanter, comme ils ‘ me l’ordonnaient, j’entonnai le Miserere, mais avec un accent ‘ si effroyable que je leur fis peur. Ils m’écoutèrent tous avec 4 attention, et celui qui me brûlait, me traita alors avec un peu ‘ moins de cruauté qu’auparavant. Il continua cependant dans ‘ la crainte qu’on ne se moquât de lui. Je me crus à ma der-

* nière heure, tant était grand l’excès de ma douleur. C’est 4 pourquoi je me mis à exhorter nos Hurons prisonniers à

• souffrir avec courage, surtout s’il leur arrivait de le faire ‘ pour la Foi, et je les assurai que l’espérance du Paradis me ‘ délivrait de la crainte de la mort. Ils me le promirent, et ‘ deux d’entre eux tinrent parole. Us furent brûlés à petit feu 4 peu de temps après, et ensuite mangés, non sans s’être con- 4 fessés à moi avant de mourir.

“ C’est un grand tourment d’être serré fortement par des 4 liens, et je ne l’avais jamais bien compris en méditant la ‘ passion de Notre Seigneur. Dans cette position, il m’était 4 absolument impossible de fermer l’œil, et on me laissait 4 cependant ainsi pendant la nuit entière. A l’aurore je priais 4 quelqu’un de me délier. Si celui-ci s’apercevait qu’on avait 4 les yeux sur lui, il se moquait de moi, au lieu de me soulager, 4 pour ne pas s’attirer le reproche de lâcheté ; mais quand il 4 pouvait le faire sans témoin, ordinairement il me déliait.

“ Il est certain que s’ils avaient été tous cruels au même 4 degré, je serais mort de faim ; car, n’ayant pas l’usage de mes 4 mains, j’avais besoin qu’on me mît la nourriture dans la 4 bouche. Or, bien des fois, au lieu de me mettre à la bouche 4 l’espèce de polenta 1, qui formait tout mon régal, ils la lais- 4 saient tomber sur ma poitrine, ou bien encore ils me mettaient

* Bouillie italienne faite avec la farine de blé d’Inde.

“ sur la peau des charbons ardents ; mais d’autres, au contraire, “ émus de compassion, venaient les jeter à terre, et me donner “ quoiqu’en petite quantité, de quoi me soutenir.

“ La cinquième et dernière question était : Pourquoi ne tra- “ vaillais-je pas à rendre mes bourreaux plus humains ? — Cher- “ cher à les rendre plus humains, c’était les irriter. Je leur “ disais un jour, que mes liens étaient trop serrés, et que “ j’allais mourir par ce supplice et non par le feu, dont ils me “ menaçaient. La conséquence fut qu’on serra davantage “ mes liens. ‘ Eh bien ’ ! disaient-ils ensuite, en se moquant “ de moi, ‘ n’es-tu pas à cette heure mieux à ton aise ? ’ Ils “ font un très-fréquent usage d’ironies cruelles.

“ J’allais oublier de vous dire qu’ordinairement ils ne me “ quittaient jamais le soir, sans que je m’attendisse à mourir “ dans le courant de la nuit, tant que je me sentais faible ; “ mais par une providence particulière de Dieu, aussitôt qu’ils “ m’avaient délié le matin, je fermais les yeux, et je rêvais que “ j’étais parfaitement guéri ; et quoique je fisse des efforts “ pour éloigner cette idée comme une tentation, capable de “ me détourner de la pensée salutaire de la mort, et que dans “ mon sommeil je fisse plusieurs fois la réflexion que ce n’était “ qu’un songe, je ne pouvais m’en convaincre, et à mon réveil “ j’examinais si c’était vrai ou non.

“ Cette pensée, bien qu’elle ne fût qu’un rêve, relevait telle- “ ment mon courage, qu’après une ou deux heures de repos, “ je me sentais plein de vie et de force, aussi prêt à souffrir “ que je l’avais été le premier jour où commença mon sup- “ plice. ”

Une preuve que les dangers que fait courir dans ces voyages cette race de brigands, ne sont pas chose rare, c’est que dans quatre voyages que l’obéissance, et les besoins de cette Mission firent entreprendre à ce missionnaire cette même année, il les a rencontrés trois fois, et a de nouveau été couvert de blessures.

Dans la troisème partie de cet ouvrage, nous parlerons d’un autre missionnaire, qui l’année précédente, avait reçu le même

traitement que celui-ci ; mais en voilà assez, pour le moment, sur le danger que font courir les Iroquois.

Il y a encore autre chose continuellement à craindre dans ces longs et pénibles voyages, c’est le péril d’un naufrage imminent, et la mort lente par la famine. On est obligé, comme je l’ai raconté, de faire dans des canots d’écorce, épais seulement comme une pièce de monnaie, des voyages de 900 milles sur des fleuves dangereux, et d’immenses lacs, où les tempêtes sont aussi redoutables que sur la mer, surtout sur l’un d’eux qui a 1200 milles de circuit.

Le plus grand danger se rencontre cependant sur les fleuves ; je dis les fleuves, parce qu’il y en a plusieurs de navigables. On ne remonte le grand fleuve Saint-Laurent que pendant 400 milles ; ensuite, après avoir franchi des sauts et des rapides, on rencontre d’autres fleuves, des lacs, des rivières, et enfin le vaste lac des Hurons, nommé aussi mer douce.

Sur ces rivières on compte environ soixante chutes où les eaux se précipitent de quatre, huit et dix cannes 1 de haut, ou de portages , c’est-à-dire d’espaces de terrain qu’il faut franchir pour atteindre un autre lac ou un autre fleuve, sans communication avec celui qu’on quitte. Ce nom de portage vient de ce que l’on est obligé de transporter tout par terre, les vivres, le lit (qui consiste seulement dans une couverture ou une natte), la barque et la tente formée d’écorces d’arbres et servant à se défendre la nuit contre la pluie.

Les chutes sont dangereuses, si les voyageurs s’avancent dans le fort du courant ; les Sauvages eux-mêmes y ont fait souvent naufrage. Elles se succèdent quelquefois sur un, deux, quatre, six, huit et même dix milles de longueur. Quand elles sont aussi longues, on ne porte pas tout le bagage sur les épaules. S’il est possible, à l’aide d’une corde, de traîner la barque chargée ou vide, sans la sortir de l’eau, les Sauvagesle font toujours ; mais ce n’est pas sans danger, ni sans de grandes difficultés. Souvent ils sont obligés de se mettre jusqu’à la ceinture dans l’eau glacée. Ils en ont même quel-

* La canne vaut «x pieds.

quefois jusqu’au cou, et souvent ne peuvent se sauver qu’à la nage. Plus d’une fois les barques ont péri, parce que celui qui les traînait ne pouvait pas résister à la violence du courant.

Le trajet que les autres voyageurs font pendant ce temps-là par terre, avec des charges pesantes sur le dos, est presque aussi pénible. Ils ont à traverser des forêts incultes, remplies de broussailles et de rochers, et à franchir les torrents et les marais, à moins qu’ils ne trouvent quelque tronc d’arbre qui leur serve de pont ; mais ce pont leur offre souvent plus de danger et de difficultés que l’eau même et la boue.

Ils sont de plus tout ce temps poursuivis à chaque pas nonseulement par la crainte de voir paraître leurs ennemis, mais encore par les piqûres aiguës d’innombrables moustiques, et d’autres petits insectes très-importuns.

Il y a en outre le danger de mourir de faim. En effet comme on ne rencontre pas d’hôtellerie sur son chemin, il faut qu’on porte avec soi des vivres pour les trois ou quatre mois, que durent ces voyages pour aller et venir. Or, afin d’alléger leur charge le plus possible, nos Sauvages cachent dans les bois sur leur route une partie des provisions destinées au retour ; ces provisions ne sont autre chose que du blé d’Inde. Mais si d’autres Hurons découvrent et enlèvent ce trésor, ou si les ours ou autres animaux le mangent, ou si la pluie le détériore, comme il arrive souvent, il leur faut jeûner, et cependant ramer tout le jour, jusqu’à ce que la chasse ou la pêche vienne à leur secours.

Mais si cette navigation a lieu à la fin de l’automne, ils courent de plus le danger de trouver les fleuves gelés, et alors il leur faut mourir de faim ou de froid, ou bien passer six mois dans les forêts, s’occupant à chasser pour vivre plutôt qu’à voyager pour regagner leurs foyers.

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