‹ Les Jésuites-martyrs du CanadaChapitre 20 sur 37 · LEUR PAYS · texte numérisé non relu

LEUR PAYS

Cette mission était très-pénible, et il n’y en a jamais eu de semblable. Je ne sache pas en effet que des prédicateurs de la foi dans les pays étrangers aient été faire un établissement stable à une si grande distance de la mer, avec l’impossibilité de recourir à l’Europe pour la nourriture, le vêtement et tous les autres besoins de la vie.

Les missionnaires se fixent ordinairement dans des lieux accessibles aux vaisseaux, ou au moins aux bâteaux destinés à leur porter les secours ; à certaines époques de l’année ils se dispersent de là par terre ou par eau en différents endroits.

Mais la Mission huronne a continué pendant plus de 16 ans, dans un pays où l’on ne peut aller qu’en canot d’écorce, capable de porter au plus 2,000 livres pesant, y compris les personnes ; de plus, les voyageurs sont souvent obligés de porter sur leurs épaules l’espace de quatre à six milles la barque, les vivres et tout le bagage, sans trouver une seule hôtellerie sur une distance de plus de 700 milles. Aussi n’avons-nous reçu des années entières aucune lettre ni d’Europe ni de Québec, et étions-nous absolument destitués pendant ce temps de tout secours humain, et même des choses les plus nécessaires pour la célébration des saints mystères et l’administration des sacrements, le pays ne/fournissant ni froment ni vin, matière essentielle du Saint Sacrifice de la Messe.

Ces difficultés prévues et bien pesées, sans parler du grand obstacle que présentait une langue entièrement différente de celle des autres Sauvages, firent croire à plusieurs que cette mission était impossible ou téméraire ; mais comme cette nation était la clef de beaucoup d’autres également stables, qu’on

disait habiter en grand nombre à l’occident, nous regardâmes leur conversion comme une chose d’une très-grande importance. Voilà pourquoi quelques Pères réformés de l'Ordre Séraphique de Saint François, et quelques membres de la Compagnie de / L* Jésus commencèrent en T&24-A cette héroïque entreprise;

mais, faute de savoir la langue, ils ne firent que peu de fruits.

Après le départ des Anglais de ce pays, les Religieux de notre Compagnie reprirent seuls ces travaux, et leur donnèrent une forme plus stable en 1634.

Les Français apprirent à connaître les Hurons, non en les visitant les premiers (car leur pays est comme inaccessible à tout Européen) ; mais parce que ceux-ci, ayant entendu parler des vaisseaux français qui venaient chaque année aborder à ces rivages, se décidèrent, pour les voir, à entreprendre ce voyage difficile.

Le premier Jésuite qui monta chez les Hurons fut le Père Jean de Brébeuf. Il s’y rendit en compagnie de deux Pères réformés de l’Ordre de St. François 2 ; mais ayant été pris par les Anglais, il fut ramené en France avec ses confrères. Il obtint de retourner dans la Nouvelle-France avec les premiers Français qui y repassèrent 3, et entreprit de travailler à la conversion de ce peuple en compagnie de deux Jésuites et de six séculiers.

Le démon, qui redoutait cet adversaire, mit tout en jeu pour empêcher ce voyage, et il y réussit en effet l’année 1633, malgré les désirs des Hurons, descendus cette année-là pour le trafic, au nombre de sept à huit cents, dans cent cinquante canots 4, et malgré les efforts du gouverneur-général du pays

) Ce chiffre n’est pas exact. Le P. Le Caron, Récollet, monta le premier chez les Hurons en 1615. Les Jésuites n’y allèrent qu’en 1626. — Mercure Français.

2 Ce fait n’est pas exact. On sait que cette expédition était composée d’un seul Père Récollet, le P. de la Roche Dallion, et de deux Pères Jésuites, le P. de Brébeuf et le P. de Noué.

3 Le P. de Brébeuf ne revint au Canada qu’en 1633. Il y avait déjà nn an que les Français en avaient repris possession, accompagné des Pères Le Jeune et ae Noué.

* Petites barques d’écorce.

et du missionnaire. Il serait trop long de raconter les intrigues dont cet esprit mauvais se servit.

Peu s’en fallut même qu’il n’arrêtat encore le missionnaire l’année suivante, 1634. Les Hurons, venus pour trafiquer, étaient moins nombreux, et il y avait parmi eux moins de guerriers. Ils auraient cependant consenti volontiers à recevoir dans leurs barques quelques Français bien armés, pour les aider à la chasse ou à la guerre ; mais ils ne voulaient point se charger d’hommes en soutane, qu’ils regardaient comme inutiles, et même nuisibles à leurs intérêts.

Cependant l’époque fixée dans les desseins de la Providence était arrivée, et la constance des missionnaires triompha de toutes les oppositions de l’enfer. Voici en quels termes le Père de Brébeuf en écrivit au Supérieur de la Mission. “ Je n’ai “ jamais vu une entreprise qui ait été aussi contrariée, sans “ doute par l’artifice du démon; mais le grand Saint Joseph, à “ qui j’adressai un vœu, nous a fait vaincre aisément toutes les “ difficultés. Il a fallu donner aux Sauvages neuf présents de “ plus, et diminuer nos bagages, de manière à ne porter que ce “ qui était absolument indispensable pour le saint sacrifice de “ la messe, et pour vivre en chemin, etc.”

Après avoir raconté les embarras ordinaires de ce pénible voyage, il ajoute : “ Nous en avons trouvé d’autres tout parti- “ culiers. Il nous a fallu ramer du matin jusqu’au soir, autant “ que les Sauvages eux-mêmes, et sans avoir d’autre moment “ pour réciter le bréviaire que la nuit à la lueur d’un brasier. “ Dans les portages, c’est-à-dire quand il y avait des chutes “ d’eau, qui obligeaient de porter tous les bagages par terre, “ nous avions à faire quelquefois quatre voyages à pied, chargés “ au-dessus de nos forces, au point que nous n’en pouvions “ plus ; mais Dieu nous faisait éprouver alors les consolations “ du Paradis. Les Sauvages avaient abandonné quelques-uns “ des nôtres sur un rocher ; d’autres Sauvages les ont recueillis “ dans leurs canots, et ainsi, avec la grâce de Dieu, personne “ n'a péri.”

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