CHAPITRE IV
AUTRE DIFFICULTÉ DE LA CONVERSION DES SAUVAGES ET £N PARTICULIER DE CELLE DES HURONS.
Je ne parlerai pas des difficultés intrinsèques et très-grandes qui venaient du peuple lui-même, comme d’avoir vieilli de temps immémorial dans les superstitions, de divorcer sous les prétextes les p’us frivoles ; de jouir d’une liberté incroyable en toutes choses, sans être retenu par aucune loi, ni aucune autorité ; d’être obligé de consentir à un changement vraiment substantiel et total, non pas pour passer d’une mauvaise religion à une bonne, mais pour adopter la véritable religion, après n’en avoir eu aucune. Ajoutez l’obligation pour les
Sauvages chrétiens de renoncer non-seulement aux récréations les plus innocentes, mais même aux remèdes de la médecine, parce qu’ils croyaient, quoique sans fondement, trouver partout de la superstition ; et enfin l’impossibilité oh ils se voyaient d’allier les fonctions publiques avec la profession de la foi, parce que les capitaines étaient obligés par leur charge, d’inviter et d’exhorter à toutes les cérémonies superstitieuses et souvent déshonnêtes.
Disons donc seulement un mot des difficultés provenant du dehors, et qui nous étaient en grande partie personnelles.
Il y a chez ce peuple, comme on sait, des hommes qui passent pour sorciers ou devins ; or dès le premier jour qu'ils nous virent, ils s’aperçurent bien que notre religion était entièrement opposée à leurs superstitions vraies ou imaginaires ; aussi furent ils les premiers à nous déclarer la guerre. Deux fois, dans un temps de sécheresse extraordinaire, qui menaçait le pays d’une famine, ils dirent tout haut qu’il fallait attribuer ce fléau à une croix, que nous avions érigée à notre arrivée. Mais le P. de Brebeuf, après leur avoir donné des raisons bien convaincantes, les détermina à ne pas renverser cette croix, et à ne pas nous chasser comme sorciers ; il leur promit la uiuie s’ils voulaient non-seulement ne pas l’abattre, mais invoquer avec lui le Dieu-homme, qui l’avait sanctifiée en y mourant pour nous. Dans ces deux circonstances, après une neuvaine une fois à Saint Joseph et l’autre à Saint Ignace, notre Fondateur, à peine achevait-on de faire la procession qu’ou obtint la pluie désirée.
Cette difficulté ainsi vaincue, il s’en présenta une autre encore plus grande. Les Sauvages avaient l’intime conviction, que le baptême était un sortilège qui causait la mort. En effet, quoique parmi les personnes baptisées, il y en eût plusieurs, dès les premiers temps, qui non-seulement ne moururent pas, mais qui semblèrent même avoir été comme rappelés à la vie par ce sacrement, cependant comme nous ne baptisions durant l’épidémie générale, que les malades en danger et les moribonds suffisamments instruits, qui souvent rendirent le dernier
soupir immédiatement après le baptême, les Sauvages se persuadèrent que de recevoir ce sacrement ou un passe-port pour l’autre vie, c’était la même chose. Ajoutez à cela l’usage qu’ils avaient de menacer les enfants de l’eau, comme ici on les menace de la verge.
En troisième lieu, ils nous regardaient, en général, comme la cause d’une espèce de peste, inconnue jusque là dans îe pays, et qui le ruina presqu’entièrement. Leurs soupçons on plutôt leur ferme persuasion s’appuyait :
i° Sur le témoignage de leurs soi-disant magiciens aussi bien que des hommes marquants : le peuple est toujours crédule et admet tout sans examen.
2° Sur le fait suivant : Dans les commencements, les missionnaires tombèrent presque tous malades en même temps ; or, quoiqu’ils n’eussent ni médecines, ni remèdes, ni aucune des commodités de la vie, et qu’on ne leur donnât, pour tout soulagement, qu’un peu de gibier sauvage, cuit à l’eau pure et sans sel, cependant dans ce besoin extrême et ce dénuement total, ils se rétablirent en peu de jours, et recouvrèrent une santé parfaite, tandis que les Sauvages avec tous leurs remèdes naturels et superstitieux, mouraient presque tous.
Il est bien vrai qu’il faut convenir que notre guérison dans ce pays, fut un effet de la protection toute spéciale de Dieu. Quelqu’un ayant demandé au missionnaire, auteur de la lettre citée plus haut, avec quel remède il avait guéri les plaies multipliées et dangereuses que lui avaient faites les Iroquois, plaies telles que d’habiles médecins d’Europe ont avoué qu’ils n’en auraient pas entrepris la cure sans inquiétude, celui-ci répondit qu’il n’avait pas employé d’autre remède, qu’une diète très-sévère et forcée, ni d’autre instrument que ses dents, avec lesquelles il coupait jusqu’au vif les chairs gâtées, et arrêtait ainsi la gangrène, qui s’était déjà déclarée dans trois endroits différents de ses mains déchirées.
3° Sur cet autre fait : Quoique nous fussions presque continuellement auprès des malades les plus dégoûtants et les plus dangereux, et qu’ils mourussent entre nos mains, aucun de
nous ne contracta la contagion. Ils en concluaient que nous étions comme des esprits, et ils croyaient que nous avions fait alliance avec la mort , et un pacte avec l'enfer. 1
4° Sur l’aveu présumé et tacite des accusés. Nous avions commencé à Québec un Séminaire de jeunes Hurons, qui devaient être, selon nos espérances, d’un grand secours pour propager notre sainte foi dans leur pays. Mais ces jeunes Sauvages ont bien peu de caractère, et se laissent plus facilement pervertir, qu’ils ne convertissent les autres ; aussi avons-nous depuis mieux aimé prendre des hommes d’un âge mûr. Pour commencer, nous avions été obligés de faire de grands présents aux parents de ces enfants, et de donner à ceux-ci de bonnes raisons pour leur persuader de vivre avec nous.
Le missionnaire chargé de ces jeunes garçons avait dit, paraît-il, à l’un d’eux, pour l’engager à rester à Québec, “ de “ faire attention que s’il retournait dans son pays, il pourrait “ bien mourir de la maladie générale qui allait le désoler. ”
Il n’est pas certain que le missionnaire ait été aussi positif, mais il est hors de doute qu’il pouvait l’être ; car on savait qu’il y avait eu d’importées cette année-là beaucoup de marchandises empestées, et que la maladie avait déjà attaqué bien des Sauvages.
Quoi qu’il en soit, le jeune homme de retour dans son pays, ne vit pas plus tôt les progrès du mal, qu’il rapporta aux capitaines que le Père qui avait voulu le retenir à Québec, lui avait annoncé ce malheur. Ils en conclurent que le missionnaire avait connaissance du fléau, et par suite que lui et ses compagnons en étaient les auteurs. Quelques-uns ajoutaient même que nous avions apporté pour cela de France un cadavre, que nous conservions avec grand soin dans notre logis. Ils faisaient allusion au Très-Saint Sacrement, conservé dans notre chapelle, et dont nous avions parlé à nos chrétiens. Ils voulaient donc visiter notre logis, et chercher partout ce cadavre qui était cause de la peste. Ils en disaient autant de certaines images et d’autres objets. Les prières que nous faisions, les
* Ps. 25, 18.
messes que nous célébrions de grand matin portes closes, les litanies, les promenades elles-mêmes, chose nouvelle pour eux, etc., étaient, à leurs yeux, autant de superstitions faites pour les perdre.
Nous fûmes obligés d’arrêter une petite horloge sonnante qui servait à nous régler. Ils la prenaient pour un démon qui, en sonnant, donnait à la mort le signal de les tuer.
Ils trouvèrent de la superstition, jusque dans lin drapeau élevé au sommet d’un sapin. D’après eux, il jetait le mal du côté où le vent le dirigeait ; et comme il se tournait tantôt d’un côté et tantôt d'un autre, “ vous voyez bien,” disaient-ils, “ il n’y a plus rien qui soit à l’abri dans le pays.” Ilscroyaient qu’il nous avait servi à envelopper la maladie, pour l’apporter chez eux.
“ Cette maladie,” disaient d’autres, “ n’a pas pris son ori- “ gine ici ; elle vient d’ailleurs. Nous n’avons jamais vu des “ démons si cruels. Les autres maladies ont duré deux ou trois “ lunes (ils mesurent le temps par les lunes, comme les Hé- “ breux) ; mais celle-ci nous poursuit depuis plus d'une année. “ Les autres n’enlèvent qu’une ou deux personnes par famille ; “ mais celle-ci n’en laisse échapper qu’une sur deux et quelque- “ fois même n’épargne personne. Les pertes causées par les “ anciennes maladies se réparaient en peu d’années ; nous n’y “ pensions plus ensuite. Celle-ci demanderait des siècles en- “ tiers pour repeupler le pays.”
Je ne répéterai pas les fables qu’ils racontaient partout, par exemple que des personnes mortes étaient revenues pour nous accuser et nous condamner avec tous les mystères de notre sainte foi, etc
Et ce ne fut pas là seulement l’opinion du bas peuple, mais celle des capitaines eux-mêmes et des hommes les plus instruits, qui s’assemblèrent plusieurs fois pour mettre en question la mort de tous les nôtres. Ils vinrent même une fois nous l’annoncer.
Le P. de Brébeuf, supérieur de la Mission, subit plusieurs interrogatoires dans des conseils publics, et fut traité durement.
Il cnit même un jour que c’était fait de lui, et il fit les préparatifs nécessaires.
Après avoir adressé à Dieu les prières que demandait la circonstance, et avoir écrit à Québec une lettre qu’il confia à un Sauvage de nos amis, qui nous portait déjà compassion, il fit, selon l’usage du pays, le jour qu’il croyait fixé pour son exécution, un festin que ces peuples appellent le festin d'adieu. C’est un devoir à remplir pour tout homme qui va mourir, soit de mort naturelle, soit de mort violente. Les captifs, dès qu’ils ont reçu leur arrêt de mort, doivent dire adieu à leurs amis ; pour cela on prépare un festin, et l’on y invite les premiers hommes du pays ; le prisonnier déjà destiné au feu, leur adresse ses adieux. Ceux qui meurent de mort naturelle en font autant.
Les missionnaires se disposaient à suivre cette coutume, pour montrer qu’ils étaient préparés à la mort, qu’ils la regardaient sans crainte, et qu’ils n’attendaient que l’exécution de la sentence qui les condamnait, comme magiciens et destructeurs du pays, quand un messager tout à fait inattendu, vint inviter le P. de Brébeuf à comparaître encore une fois devant l’assemblée de tous les chefs de la nation. Après un très-long examen, et un discours plus long encore prononcé par le missionnaire, et dans lequel, malgré les interruptions, il parla de la foi chrétienne bien plus que de la maladie, (leur disant de ne pas nous attribuer à nous, mais à la justice du Dieu que nous prêchions, et que leurs crimes avaient irrité, les malheurs dont ils étaient frappés, et dont ils ne verraient la fin, que lorsqu’ils l’auraient apaisé par une juste soumission et par la pénitence), ils changèrent si complètement d’avis qu’ils renvoyèrent le Père absous et, malgré la protestation de quelques capitaines, qui l’appelaient importun , répétant toujours la même chose , indigne de la vie , etc., plusieurs d’entre eux le prièrent en sortant, de les instruire dans la foi. Au moment ou il quittait la cabane il vit un Sauvage, très-grand ennemi de la foi, recevoir un coup de hache, et tomber mort à ses pieds. Comme le jour baissait déjà, il crut que le meurtrier s’était trompé, et que le coup lui
avait été destiné à lui-même. Il dit donc avec fermeté au meurtrier : “ N’est-ce pas moi que tu voulais frapper ? — Non,” répondit le Sauvage, tu peux passer ; celui-ci était sorcier ; “ toi, tu ne l’es pas.”
Le lecteur peut se figurer quelles actions de grâces nous offrîmes à Dieu, à la vue de ce Père qui se regardait lui-même comme un homme rendu à la vie, et à l’espoir de pouvoir continuer de travailler à la conversion de ces pauvres malheureux, si terriblement affligés.
Mais un préjugé qui a une fois pris racine dans l’esprit d’un peuple entier, ne s’arrache pas facilement, et d’ailleurs la sentence de grâce donnée dans cette assemblée, n’était pas un acte juridique, chose inconnue parmi eux, ni une sentence publique regardant tout le pays. Nous avions donc raison de craindre autant qu’auparavant, non pas que la masse de la nation, mais quelque particulier, irrité par la mort de quelqu’un de ses proches, ne nous l’imputât, et nous traitât de la même manière que ceux qui dans le pays sont soupçonnés de maléfice, comme l’éprouva celui que le P. de Brébeuf avait vu tomber mort à ses pieds.
Tout cela pourtant ne refroidit point le zèle des missionnaires pour secourir ces infortunés; car, ainsi que l’Apôtre, nous regardions tous, en pareille circonstance, la mort com?ne un gain. Quoique les menaces de mort fussent très-fréquentes, et que les haches fussent plus d’une fois levées sur nos têtes, quelqu’un se trouvait toujours là pour détourner le coup, ou bien le meurtrier, honteux de son dessein, se retirait de lui-même. Outre les fatigues, nous ne trouvions donc à souffrir que de cruelles insultes et des menaces continuelles, mais sans effet, qui ne servaient qu’à nous détacher de plus en plus du monde, et à mettre chacun de nous en état de dire avec le saint roi David : Mon âme est toujours dans mes mains x.
Au reste le démon, malgré tous ses efforts, ne put réussir à nous empêcher d’entrer, comme par force, dans les cabanes des Sauvages qui étaient dangereusement malades, et quoiqu’on
1 Ps. 108, 109.
nous en repoussât souvent avec des insultes et des menaces, et qu’on nous fermât la porte, en nous disant faussement : “ Il “ n’y a personne” là où il se trouvait quelqu’un, cependant la charité des Pères était si ingénieuse et si persévérante, quelle les faisait pénétrer partout, en dépit des hommes et des démons.
Souvent Dieu, selon sa coutume, se servait des enfants, comme d’anges, pour nous guider. Ces petits innocents reprochaient à leurs parents leur mensonge, et disaient aux missionnaires : “ Entrez, il y a ici des malades ” ; puis de là les conduisaient ailleurs. C’est ainsi, que bien qu’il mourût un très-grand nombre de Sauvages, fort peu d’enfants et peu d’adultes moururent sans recevoir le baptême.
Notre cabane prit feu à cette époque, nous ne savons comment, peut-être par suite des menaces que plusieurs nous avaient faites, de nons brûler tous ensemble comme sorciers.
Ce préjugé, qui prit naissance alors, grandit encore en 1640 pendant une seconde épidémie, semblable à la première, et qui dura des années entières. Elle s’attacha à toute espèce de choses. D’après les Sauvages, nous étions la cause de tous les malheurs qui leur arrivaient, et ils nous en faisaient le reproche en face. “ C’est depuis votre arrivée,” nous disaientils, “ qu’on ne voit plus de vieillards dans le pays. C’est vous “ qui l’avez dépeuplé par la peste, et si l’on vous laisse libres “ encore quelque temps, vous le ruinerez entièrement. ”
Un des missionnaires sortait-il pour inviter les Sauvages, avec sa petite clochette ou avec sa voix, à venir au catéchisme ou à l’instruction, aussitôt quelque capitaine, ennemi de la foi, se montrait en même temps pour empêcher les gens de suivre le Père, et souvent joignait les menaces aux défenses ; puis par mille insolences, cherchait à interrompre le prédicateur, et à le faire passer tantôt pour fou, tantôt pour sorcier, tantôt pour l’ennemi déclaré de leur nation.
L’insolence des capitaines portait le peuple et les enfants eux-mêmes, à suivre leur exemple, et ils le faisaient avec une importunité, dont il est difficile de se faire une idée, quand on
n’en a pas fait l’expérience. Ils lançaient sur nous le premier objet venu ; ils nous tournaient en ridicule, et nous poursuivaient partout. Nous étions comme des brebis au milieu des loups. 1 Pour toute défense, nous n’avions que l’innocence de notre cause, qui était celle de Dieu.
Nous avions pour nous quelques Sauvages plus sensés, quelques catéchumènes, et même quelques capitaines, mais beaucoup n’osaient pas se déclarer, et quand ils le faisaient, c’était sans grand résultat, vu le nombre et la puissance de nos ennemis.
Nous leur avions prédit quelques éclipses de soleil et de lune ; or ils les redoutent beaucoup, et selon la partie du ciel où elles apparaissent, il les jugent de bon ou de mauvais augure. Ils se figurèrent que, puisque nous les connaissions d’avance, nous en étions la cause, ainsi que de la disette qui les avait suivies. Ils croyaient qu’il était du moins en notre pouvoir, de les empêcher, et ils voulaient que, puisque nous prédisions les éclipses, nous en prédissions aussi les effets, et avant tout pour eux des événements heureux.
Tous ces préjugés trouvèrent un nouvel aliment dans le témoignage de quelques Sauvages, venus récemment dans le pays et nommés Oenroronons. Ces étrangers avaient trafiqué avec les Anglais, les Hollandais et d’autres hérétiques européens. Ils disaient donc avoir entendu ceux-ci, (je ne sais si c’était vrai ou faux) leur répéter plusieurs fois, que nous étions des hommes mauvais, nuisibles au bien public, chassés de notre pays, où l’on nous aurait mis à mort, si nous y fussions restés, et que nous nous étions réfugiés dans ces contrées, pour les ruiner en peu de temps.
Mais toutes ces persécutions n’ont pas arrêté la marche de l’Évangile. Non-seulement il a commencé à se répandre parmi eux, mais il a continué à se développer et à grandir au milieu de ces épreuves. Il prenait même de plus profondes racines dans leurs cœurs, en proportion des maux que leur envoyait la justice de Dieu, dont les jugements sont insondables* .
1 Matth. x, 16.
* Fs. 35, 7.
Les fléaux de Dieu entrèrent dans ce pays avec la foi, et plus celle-ci grandissait, plus Dieu semblait frapper avec sévérité, et de manière à détruire presque entièrement cette nation infortunée. Chaque année voyait naître de nouveaux malheurs, de nouvelles guerres, de nouveaux fléaux, plus désastreux que les précédents. On a même remarqué que dans les familles, où la foi jetait le plus d’éclat, les épreuves ont aussi été les plus fortes. Le premier et plus fervent de nos chrétiens, après avoir souffert bien des infortunes, fut enfin surpris, et tué par les ennemis, avec plusieurs autres des plus édifiants.
Dans quelques-unes de nos Missions, nos hôtes, jusque là ordinairement heureux, reçurent avec notre visite celle du fléau de Dieu. Souvent ils perdaient, la même année, ou leurs femmes, ou leurs fils, ou quelque proche parent, ou bien il leur arrivait quelqu’autre fâcheux accident ; plusieurs ont euxmêmes péri soit dans les eaux, soit dans les flammes, soit de quelqu’autre manière tragique.
Dieu voulait peut-être nous montrer que leur foi et leur piété étaient solides, puisqu’elles résistaient à toutes les épreuves. L’hiver de l’adversité sert en effet à faire pousser aux plantes de plus profondes racines.
Ceux-là- même qui dans leur prospérité nous avaient maudits et persécutés, venaient quand ils perdaient leurs biens, leurs parents, leurs amis ou leur santé, chercher auprès de nous dans la foi la vraie consolation et le remède à leurs maux. En sorte que les jours de leur plus grande affliction, étaient pour nous le moment de la plus abondante récolte. En mourant de faim ou dans les flammes, ils demandaient l’assistance spirituelle de ceux qu’ils avaient accusés d’abord de causer ces malheurs. Tant il est vrai qu 'on s'instruit a V école de l'adversité.
Nous pourrions former un volume avec le récit des conversions extraordinaires et remarquables, qui sont arrivées depuis seize ans. Les Relations françaises, publiées chaque année, en sont pleines ; mais comme ce serait les gâter que de les abréger, je les réserve pour l’histoire.
Je dirai seulement en peu de mots que le nombre de nos néophytes aurait été beaucoup plus considérable, et que nous aurions en peu de temps rendu tout le pays chrétien, si nous n’avions cherché que le nombre. Mais nous n’avons voulu admettre aucun adulte en parfaite santé, avant de connaître très-bien leur langue, et avant d’avoir soumis à de longues épreuves, quelquefois pendant des années entières, leur saint propos non seulement de recevoir le baptême, mais encore d’être fidèles à la loi de Dieu, qui leur offrait souvent de grandes difficultés. Nous cherchions à augmenter la joie du Ciel plutôt qu’à multiplier les chrétiens, et nous nous serions fait un grand reproche, si quelqu’un d’entre nous eût mérité de s’entendre dire : Vous avez multiplié les enfants , mais nullement la joie. 1
Néanmoins, dans l’espace de peu d’années, nous avons baptisé environ 12,000 Sauvages, dont le plus grand nombre est au Ciel (nous en avons la confiance), à cause de leur grande ferveur, et de leur admirable constance dans la foi.
Nous avions prédit l’éclipse du 30 janvier 1646, qui commença ici une heure et un quart avant minuit. Nos chrétiens étaient debout dans l’attente ; aussitôt qu’elle parut, un des plus fervents, ne consultant que son zèle, courut éveiller quelques Sauvages: “Venez voir,” leur dit-il, “comme nos “ missionnaires sont dignes de foi ; ne balancez donc plus “ maintenant à croire les vérités qu’ils prêchent. ”
Mais un bon vieillard, chrétien fervent, sans même connaître la réponse du roi Saint Louis, au sujet du miracle du Saint Sacrement, dit avec beaucoup de sagesse : “ Que ceux qui “ ont des doutes sur la vérité de la foi aillent voir l’éclipse, ils “ n’auront cependant pas d’autre autorité que leurs yeux ; “ notre foi repose sur de meilleures preuves.”
Quelques néophytes se trouvant un jour en présence d’hérétiques européens, ceux-ci leur reprochèrent de faire le signe de la croix, et de porter le chapelet au cou ; mais bien loin de se laisser ébranler, nos jeunes convertis reprirent même ces hérétiques de leur impiété, avec une liberté vraiment chrétienne, i Isai. ix, 3.
D’autres ayant vu dans la Nouvelle-Suède, des colons user de trop peu de réserve avec les femmes, ne firent pas difficulté de prêcher la vertu à ces Européens, qui auraient dû être les premiers à leur en donner des leçons.
Pour résister aux tentations, ils ont fait bien des actes héroïques. On a vu des néophytes, à l’exemple des Saints, éteindre dans la neige, au milieu des plus grandes rigueurs de l’hiver, les ardeurs de la concupiscence ou les réprimer par l’ardeur du feu en se rappelant avec une foi vive les peines de l’autre vie. Combien de jeunes filles ont préféré s’exposer à la mort, plutôt que de perdre leur honneur ! Combien de Sauvages ont embrassé la foi, malgré l’opposition de leurs compatriotes, et ont volontiers offert leur vie et leur sang pour la défense de leur religion ! Je suis convaincu que parmi eux, on aurait trouvé bien des martyrs, si quelqu’un avait osé se faire persécuteur.
En un mot Dieu est partout le même ; il peut transformer les pierres en enfants d' Abraham l, et ceux-ci viendront de F Orient et de f Occident et se reposeront avec A braham, Jsaac et Jacob dans le Royaume des deux 2, c’est-à-dire dans les premiers rangs et les lieux les plus élevés. Fasse le Ciel que nous, les enfants du Royaume , ne soyons pas jetés dans les ténèbres extérieures 8 /
Quelques personnes ont eu la pieuse curiosité de vouloir connaître les arguments dont nous nous servions pour convertir les Sauvages à la foi. Nous mettions en avant les motifs de crédibilité, que donnent ordinairement les théologiens, mais ceux qui réussissaient le mieux, se réduisaient à trois.
Le premier était la conformité de notre loi et des commandements de Dieu, avec les lumières de la raison ; il n’est en effet rien de défendu par la foi, qui ne le soit aussi par la raison, et tout ce que celle-là commande ou permet, est approuvée par celle-ci. Aussi le premier de nos chrétiens, en demandant le baptême, fit cet aveu au P. Jean de Brébeuf :
* Luc. ni, 8.
* Matth. vin, il.
0 Matth. vin, 12.
“ Je t’ai entendu parler de la Foi pendant trois ans," lui dit cet homme doué d’un excellent jugement, “ et tandis que tu “ prêchais, je me répétais intérieurement : ‘ Il dit vrai’ ; et dès “ le premier jour, j’ai commencé à mettre en pratique ce que “ tu m’as enseigné.”
Sous ce rapport nos Sauvages sont certainement bien supérieurs, pour l’intelligence et la constance, à ces indigènes de l’Orient dont l’apôtre des Indes, Saint François-Xavier, fait un si triste tableau dans ses lettres. Les nôtres comprenaient et discouraient très-bien. Ils se rendaient franchement à nos raisons.
Le second motif était tiré des monuments écrits, non-seulement de l’Écriture-Sainte, mais aussi des ouvrages profanes, et avec cet argument, nous fermions la bouche à leurs faux prophètes ou plutôt à leurs charlatans. Ceux-ci n’ont en effet pour eux ni livres ni écrit quelconque, comme nous l’avons dit. Aussi quand ils nous racontaient leurs fables sur la création du monde, sur le déluge, (dont ils ont quelque idée confuse) et sur le pays des âmes, nous leur demandions : “ Qui vous l’a
“dit?” — Ils répondaient: “Nos ancêtres.” — “Mais,” répliquions-nous, “ vos ancêtres étaient des hommes comme vous ; “ ils pouvaient par conséquent mentir comme vous, qui dans “ vos récits mêlez si souvent l’exagération, le déguisement et le “ mensonge. Comment pourrais-je donc vous croire avec “ sécurité ? ”
Cet argument les pressait vivement. Ils exagèrent en effet dans leurs récits ; ils inventent des fables, et ne font aucune difficulté de mentir.
Nous poursuivions : “ Quant à nous, nous portons avec nous- “ mêmes des témoignages irrécusables en faveur de ce que “ nous avançons, c’est-à-dire l’Écriture, qui est la parole de “ Dieu, qui ne peut mentir. L’Écriture ne change pas comme “ le langage de l’homme, qui est menteur presque par nature.”
Après avoir admiré l’excellence de l’écriture matérielle (que nous ne sommes pas dans l’habitude d’estimer, parce quelle est trop commune), ils en venaient à reconnaître la certitude de la
parole divine, que nous leur montrions contenues dans les Saints-Livres, dictés par le Seigneur lui-même. Nous leur lisions ses commandements, ses promesses, ses menaces ; et souvent le récit simple et sans art des jugements de Dieu et des peines de l’enfer, destinées aux coupables, leur inspirait de la crainte et de l’effroi, comme nous lisons qu’il arriva à l’inique juge Félix L
Mais le plus puissant argument, était celui que nous tirions de nos personnes mêmes, à l’exemple du grand Apôtre des Gentils. Sans nuire à sa profonde humilité, Saint Paul racontait à ses disciples de Corinthe, mais à la troisième personne, non-seulement ses souffrances et les travaux qu’il avait entrepris au service de son Maître, mais aussi ses révélations et les dons merveilleux, qu’il avait reçus de Celui qui l’avait envoyé pour leur annoncer son Saint Évangile. Nous ne faisions pas difficulté de tenir ce langage à nos Sauvages :
“ Vous nous voyez ici, nos Frères, au milieu de vous, “ languir plutôt que vivre dans la cendre et la fumée, à moitié “ nus, transis de froid, mourant de faim et de misère. Or “ sachez que nous sommes nés, et que nous avons été élevés “ dans un pays où tout abonde. Là, nous n’avions pas pour “ lit, comme ici, une dure écorce, ou une planche grossière, “ mais une couche de laine molle. Le sel n’était pas le seul “ assaisonnement de notre nourriture ; mais il y avait une si “ grande différence entre elle et la vôtre, que les plus affamés, “ chez nous, voudraient à peine approcher leurs lèvres de ce “ vous mangez. Nos maisons n’étaient pas remplies de fumée, “ et obscures, comme vos cabanes, mais grandes, commodes et “ bien éclairées, etc. Interrogez vos compatriotes, qui ont “ visité les Français à Québec, et demandez-leur la différence “ qu’il y a entre leur genre de vie et le vôtre, et si l’on peut “ établir une comparaison entre les commodités dont ils jouis- “ sent, et vos misères. Et cependant ils y ont encore beaucoup “ à souffrir, loin de leur riche pays. Faites donc ce raisonne- “ ment : ‘ Si ces hommes-ci sont sages, comme nous le croyons, 1 Actes des Apôtres, xxiv, 25.
“ il faut qu’ils aient quelque motif pour 'un si grand change- “ ment de situation ; ils faut qu’ils se soient proposé quelque “ dessein.
“ Vous aimez beaucoup votre patrie, vos parents, vos amis ; “ or nous ne sommes non plus nous-mêmes ni de stuc ni de “ pierre. Nous les aimons aussi, et peut-être avec plus de raison “ que vous, les vôtres ; car vous ne pouvez pas attendre d’eux “ beaucoup de services ni de biens ; et cependant nous avons “ tout quitté volontairement ; nous avons dit adieu à la belle “ Europe, nous avons confié notre vie à un élément cruel et “ perfide, au lieu de nous en défier. Car tout le monde craint “ ces planches, sur lesquelles ôn traverse les mers. Une étin- “ celle jetée sur la poudre les fait voler en éclat ; les vents “ mettent en pièces leurs voiles ; les eaux menacent de les en- “ gloutir ; les bancs de sable et les récifs cachés sous l’eau,- les “ brisent. Enfin, pour aborder à vos rivages, c’est-à-dire à “ d’horribles déserts, au risque de rencontrer les bûchers ar- “ dents de vos ennemis acharnés, nous avons bravé mille tem- “ pètes, mille naufrages, mille accidents sans crainte des “ corsaires, qui sillonnent jour et nuit nos vastes mers. Aurions- “ nous agi ainsi sans motifs ?
“ Quelques-uns d’entre nous ont eu à subir les tourments des “ Iroquois, et ont été obligés de retourner en Europe ; cepen- “ dant, après tant d’affreuses souffrances, nous ne nous sommes “ jamais laissé persuader par nos parents et nos amis de “ rester auprès d’eux, même pendant quelques mois, tant nous “ regardions comme nécessaire notre retour dans ces forêts. Y “ aurions-nous consenti sans de graves et de pressantes raisons ?
“ Vous n’ignorez cependant pas, que nous n’avons jamais “ cherché à acquérir ce que vous estimez le plus, ou à avoir “ une partie de vos biens ; au contraire, malgré notre pauvreté, “ nous vous faisons chaque jour de riches présents. Ce n’est “ donc pas notre intérêt, qui nous pousse, mais votre bonheur.
“ I,a fin que nous nous proposons, est de la plus haute im- “ portance. Ce ne sont pas ces bois, ni ces grossières cabanes, “ qui nous ont attirés ici, mais vos âmes. Pouvons-nous ne pas
“ ]es estimer beaucoup, elles qui sont précieuses aux yeux de “ Dieu ? O mon cher frère, il n’y en a pas une seule qui ne « doive, ou jouir toujours du bonheur, ou souffrir toujours. C est
“ pour la sauver que nous venons, etc . Mon fils, que ne puis- ^
“ je mourir pour toi 1 ! Il y a un Dieu ; il y a un Jésus-Christ.
Ainsi l’exemple a été le moyen le plus efficace, entre les mains du Seigneur, pour planter notre sainte Foi, au milieu de ces déserts.
1 2 Reg. xviii, 33.