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MORT DU P. ANNE DE NOUË ET DU P. ENNEMOND MASSE. J

Le 30 de Ianuier de ceste présente année 1646, le Pere Anne de Noue partit de la résidence des Trois Riuieres, en la compagnie de deux soldats et d’vn Huron, pour s’en aller à Richelieu 2, éloigné de douze lieues des Trois Riuieres, pour dire la Messe et pour administrer les Sacrements de Penitence et de l’Eucharistie aux François qui sont là.

Toutes les riuieres et tous les lacs n’estoient qu’vne glace, et la terre estoit couuerte par tout de trois ou quatre pieds de neige à son ordinaire pendant l’hyuer. Ce bon Pere et ses compagnons, marchans sur des raquettes pour ne point enfoncer dans les neiges, ne firent que six lieues, la première ioumée, et encore avec bien de la peine : car iaçoit que les raquettes soient vn soulagement, elles ne laissent pas d’estre des entraues à ceux qui n’en ont pas vn si grand vsage.

Ils se bastirent vne petite maison dans la neige, abriée des arbres et couuerte du Ciel pour passer la nuit. Le Pere ayant remarqué que les deux soldats qui l’accompagnoient pour estre nouueaux dans le pais, auoient bien de la peine de marcher auec des pieds bridez, et de traisner encore auec cela tout leur bagage apres eux, se leue enuiron les deux heures apres minuit pour gagner le deuant et donner aduis aux soldats de Richelieu de venir secourir leurs camarades. Cette charité luy a osté la vie : heureux martyre de mourir des mains de la charité !

1 Nous reproduisons dans ce chapitre le texte même du Père Jérdnae Lalemant, auquel le Père Bressam a emprunté son récit.

* Aujourd’hui Sorel.

Il quitte sa compagnie, luy donne aduis des uiure ses pistes, l’asseurant qu’on les viendroit bien-tost secourir ; il ne prit ny son fusil pour battre du feu, ny sa couuerture, ny autres viures qu’vn peu de pain et cinq ou six pruneaux, qu’on a encore trouué sur luy apres sa mort. Il faut porter en ce pays-cy les hostelleries avec soy, c’est à dire son lict et ses viures ; pour la maison on la trouue par tout où la nuit se rencontre.

Comme cet homme de feu marchoit sur les glaces du Lac Sainct Pierre, qui se rencontre entre les Trois Riuieres et Richelieu, n’ayant pour guide que son bon Ange et la clarté de la Lune, le Ciel se couurit, et les nuées, luy dérobant son flambeau, se changèrent en neige, mais si abondante que les tenebres de la nuit tousiours affreuses, Festoient au double : on ne voyoit ny les bords du Lac, ny les Isles dont il est parsemé en quelques endroits. Le pauure Pere n’ayant point de boussole ny 'de quadran pour se guider, s’esgara ; il marcha beaucoup et auança peu.

Les soldats qu’il auoit quittez, se leuant pour se mettre en chemin, furent bien estonnez quand ils ne virent point les traces ou les vestiges du Pere, la neige qui estoit tombée de nouueau les auoit dérobées ; ne sçachant quelle route tenir, l’vn d’eux qui auoit esté une seule fois à Richelieu, tire vn quadran et se guide â peu près sur le rumb ou rayon de vent sur lequel il le croyoit estably : ils cheminent tout le iour sans qu’on leur vienne au secours ; enfin recrus du trauail, ils passent la nuict dans l’Isle de S. Ignace, non pas bien loin du lieu où estoit le Pere, mais ils n’en sçauoient rien.

Le Huron, plus fait à ces fatigues que les François, se recognoissant donne iusques à Richelieu ; il demande si le Pere n’est point arriué, on dit que non ; le voila bien estonné, et le Capitaine de ceste place encore plus, apprenant qu’il estoit party si matin pour faire seulement six lieuës.

Comme il estoit nuict, on attend au lendemain matin pour enuoyer au deuant de luy, les soldats de la garnison courent, ils le cherchent du costé Sud, et il estoit du costé du Nord : ils crient, ils appellent, ils tirent des coups d’arquebuses, mais en

vain, le ’pauure Pere estoit bien loin de là. Pour les deux soldats qu’on attendoit, le Huron ayant dit le lieu où ils estoient, furent bien-tost trouuez et amenez au fort. Tout ce iour se passa à courir deçà et delà, à crier et à chercher sans rien trouuer.

Enfin le deuxieme iour de Feurier, vn soldat assez adroit, prend deux Hurons de quatre qui se trouuoient pour lors en ceste habitation, il s’en va chercher le giste où la Pere et ses compagnons auoient passé leur première nuict, l’ayant trouué, ces Hurons bien versez à demesler les pistes cachées sous la neige, suiuent les traces du pauure Pere, remarquant les tours et les destours qu’il auoit faits, trouuent le lieu où il auoit passé la seconde nuict depuis son départ ; c’estoit vn trou dedans la neige, au fonds duquel il auoit mis quelques branches de sapin sur lesquelles il auoit pris Son repos, sans feu, sans maison, sans couuerture, n’ayant qu’vne simple sotanne et vne vieille camisole. Comme ce lieu n’est pas bien frequente des François, le Pere ne s’y peut recognoistre ; de là il trauerse la riuiere deuant l’habitation de Richelieu, qu'il n’apperceut point, soit qu’il neigeast fort, ou que le trauail et les neiges luy eussent affoibly la veuë.

Ce soldat, suiuant tousiours les pistes que les Hurons descouuroient, vid au Cap nommé de Massacre 1, à vne lieuë plus haut que Richelieu, vn endroit où ce bon Pere s’estoit reposé, et trois lieuës plus haut, vis à vis de l’Isle plate 2 et la terre ferme, entre deux petits ruisseaux ils trouuerent son corps à genoux tout roide et engelé sur la terre qu’il avait descouuerte, en ayant vuidé la neige en rond ou en cercle ; son chapeau et ses raquettes estoient auprès de luy 3 ; il estoit penché

1 En 1610, accompagné rte quatre Français et d’un certain nombre de Sauvages Algonquins, Champlain attaqua cent Iroquois, retranchés dans un fort, près rte ce cap. Ceux-ci furent tons massacrés, à l’exception de quinze, qu’on réserva pour le supplice.

* A quatre lieues de Sorel, on voit en effet une lie qui n’est, guère connue aujourd’hui que sous le nomd 'Ve de M. de St. Oui », parcequ’elle est la limite de cette seigneurie sur le fleuve ; mais sa forme justifie suffisamment son ancienne dénomination.

’ 11 auoit encore dans sa pochette le peu de pain qu’il auoit pris pour son viatique. (Manuscrit, 1652.)

sur le bord de la neige releuée : il est croyable qu’ayant expiré à genoux, le poids de son corps l’auoit fait pencher sur ceste muraille de neige ; il auoit les yeux ouuerts, regardant vers le Ciel, le lieu de sa demeure, et les bras en croix sur la poitrine.

Le soldat, le voyant en ceste posture, touché d’vn sainct respect, se iette à genoux, fait sa priere à Dieu, honore ce sacré depost, entaille vne croix sur l’arbre le plus proche, enueloppe ce corps tout roide et tout glacé dans vne couuerture qu’il auoit apportée, le met sur vne traisne et le conduit à Richelieu, et de là aux Trois Rivières : il croit qu’il rendit l’ame le iour de la Purification de la Vierge, à laquelle il auoit vne dévotion tres-particulière. Il ieusnait tous les Samedis en son honneur, recitoit tous les iours vn petit office pour honorer son Immaculée Conception, il ne parloit d’elle qu’auec un langage tout de cœur : il est croyable que ceste grande et tres-fidelle Maistresse luy a obtenu ceste mort si purifiante, si saincte et si éloignée de tous les secours de la terre, pour le receuoir plus hautement au Ciel.

Les soldats de Richelieu et les habitans des Trois Rivières, ne sçauoient à qui donner leur cœur, ou à l’admiration d’vne si heureuse mort, ou à la tristesse, se voyant privez d’vn homme qui estoit tout aux autres et rien à soy.

Il fut enterré avec le concours de tous les François et de tous les Sauuages qui estoient aux Trois Rivières 1. Quelques âmes vlcerées ne purent . cacher plus long-temps leurs playes à la veuë de ces sainctes dépoüilles ; ils se vinrent confesser au plus tost, disans qu’il leur sembloit que ce bon Pere les en pressoit ; d’autres ne pouuoient prier pour luy, mais bien se recommander à ses prières.

En vn mot ceste belle mort est le terme d’vne saincte vie ; ce bon Pere estoit fils d’vn honneste Gentil-homme, Seigneur de Villers en Priere, ou pour mieux dire, en Prairie, qui est vn Chasteau et vn village ou vn bourg distant de six ou sept lieues

1 II fut enterré dans le cimetière public, Ou mit en secret un morceau de plomb dans sa bière pour le reconnaître un jour et il y eut à ses obsèques, dit une chronique contemporaine, uu petit bout d’oraison funèbre.

de la ville de Rheims en Champagne. En sa ieunesse il fut fait Page, et se trouuant en la Cour, il fut sollicité par des courtisanes pour sa beauté, mais sa bonne Maistresse le conserua vierge trente ans dans le monde, et trente-trois en Religion ; il estoit rude et seuere en son endroit, tout de cœur pour les autres ; les choses les plus basses et les plus viles luy estoient grandes et releuées, et tout ce qui est dans l’éclat luy sembloit remply de tenebres.

Il a travaillé seize ans en la Mission de la Nouuelle France, tousiours auec courage, tousiours avec ferueur et tousiours dans vne profonde humilité. Comme il vid que sa mémoire ne luy permettroit pas d’apprendre les langues, il se donna et dédia tout entier au seruice des pauures Sauuages et de ceux qui les instruisoient, s’abaissant auec vne ardeur non pareille aux offices les plus rudes et les plus raualez. Nos François et nos Peres s’estans rencontrez certain temps dans vne grande nécessité de viures, il alloit chercher des racines par les bois. Il apprit si bien à pescher qu’il soulageoit toute vne maison par son trauail, autant innocent que charitable.

Il estoit extrêmement délicat en l’obeïssance, quelque empressement qu’il eût dans les affaires occurrentes, quelque diffficulté qui se presentast à ses yeux, il estoit prest de tout quitter et de tout embrasser à la voix de son Supérieur, sans examiner son pouuoir ou son industrie, désirant que la seule volonté de Dieu donnast le branle à ses actions, rebutant ie ne sçay quelle prudence, qu’à force d’ouurir les yeux aux raisons trop humaines, les ferme à la beauté de l’obeïssance ; que s’il choquait tant soit peu ceste vertu, on luy voyoit à l’aage de soixante ans, des larmes et des tendresses d’vn ieune enfant qui auroit desagreé en quelque chose à son pere.

Quelqu'vn le voyant entrer dans la caducité, luy proposa de retourner en France pour y passer plus doucement sa vieillesse : “ Je sçay bien,” repartit-il, “ que la Mission est chargée, et que “ ie tiens la place d’vn bon ouurier, ie suis prest de la soulager “ et d’obeïr en tout ; mais ie serois bien aise de mourir dans “ le champ de bataille. Ce n’est pas que ie n’approuue la cha-

“ r;té de ceux qui se voyans infirmes ou trop aagez pour ap- “ prendre à parler sauuage, font place à quelque bon ouurier “ Euangelique ; mais pour moy ie sens ceste inclination d’em- “ ployer icy ma vie au seruice des pauures Sauuages et de ceux “ qui les conuertissent, et au secours que ie peux rendre aux “ François 1.”

Ceste bénédiction luy a esté accordée, le désir de souffrir a fait de son corps vne victime, l’obeïssance l’a égorgé, et la charité en a fait vn holocauste qu’elle a bruslé et consommé en l’honneur de son Dieu, qui seul auec les Anges fut spectateur de ce grand sacrifice. A tant du Pere de Noué.

Pour le Père Ennemond Masse, il estoit natif de la ville de Lion ; il entra en nostre Compagnie à l’aage de vingt ans, il y a trauaillé cinquante-deux, en suite desquels il est mort le douziesme de May de ceste présente année (1646), en la résidence de S. Ioseph, aagé de 72 ans.

Il s’est trouué dans vne grande variété de temps et d’occupations bien differentes ; mais rien n’a paru dans le cours de sa vie, que l’ardeur qu’il auoit de souffrir dans les Missions estrangeres ; c’est ce désir qui le fit entrer en nostre Compagnie ; ayant receu les Ordres sacrez, on le donna pour compagnon au R. P. Pierre Coton, Confesseur pour lors et Prédicateur du Roy Henry le Grand. Le zele de conuuertir les Sauuages lui faisoit préférer leurs grandes forests à l’air de la Cour ; il pressa auec tant d’amour qu’enfin il fut enuoyé en l’Acadie 2 avec le P. Pierre Biard.

1 Ce sentiment l’avait déjà porté à traverser plusieurs fois l’Océan, car il était du nombre de ces premiers Missionnaires, que les Anglais avaient ramenés en Europe. Ses demandes pressantes et sa constance lui méritèrent d’être choisi parmi les première, qui revinrent au Canada, et lui firent obtenir la grâce, qu’il avait tant désirée, de finir ces jours dans ce pays, comme nous venons de le voir. IBresnani.)

3 L’Acadie, contrée de la Nouvelle-France, située sur les bords de la mer, à la hauteur du 4ô' degré. Ce pays confine à celui qu’occupent les Anglais et qu’ils nomment Nouvelle-Albion ou Nouvelle-Angleterre ; ou l’appelle aujourd’hui Nouvelle-Écosse.

Ils s’embarquèrent à Dieppe l’an 1611 et furent les deux premiers de tous les Ordres Religieux qu’entrerent dans ceste partie de l’ Amérique, qui porte le nom de Nouuelle France. Il n’est pas croyable combien ces deux pauures Peres souffrirent en ce nouueau monde ; le gland fut quelques mois leur nourriture, ceux qui les deuoient protéger, les couuroient d’iniures ; ils furent emprisonnez et calomniez par ceux-là mesmes auxquels ils rendoient tous les deuoirs d’amour et de charité ; l’vn des principaux d’entre ceux qui les ont maltraitez, mourant peu après sans le secours d’aucun Ecclesiastique, disoit auec regret et auec douleur, qu’il payoit bien rudement les tourmens qu’il auoit fait souffrir à ces pauures Pères.

S’estans écartez de ceste habitation, vn pirate Anglois 2 les prit, et les ayant pillez, les amena dans son vaisseau ; ce nauire estant contraint d’entrer dans vn port Catholique, fut pris pour vn escumeur de mer : les officiers de la marine y entrent, le visitent ; vne seule parole de ces deux prisonniers eust fait prendre le vaisseau et pendre tous les nautonniers ; mais nonseulement ils ne parlèrent point, mais se cachèrent si bien qu’ils ne furent iamais aperceus ; quand les visiteurs estoient d’vn costé, les Peres se glissoient de l’autre. Les Heretiques voyant ceste action, s’écrièrent tout haut qu’ils auroient fait vn grand crime de tuer ces deux Innocens, comme ils l’auoient pensé faire, quand la tempeste les ietta dans ce port habité par des Catholiques.

Au sortir de là, ces pirates se retirent en Angleterre, où ils furent accusez de quelques, vols ; mais eux ayant esprouué la bonté de leurs prisonniers, ils les produisirent pour tesmoins ;

1 L’auteur fait ici allusion à l’expédition d’Argal, qui vint de la Virginie attaquer la petite colonie de Pentagoet, fondée par la marquise de. Guercheville, à l’entrée de la rivière de Ponobscot. Il la ruina de fond en comble, et en lit tous les habitants prisonniers. En ramenant les missionnaires en Europe, les Anglais furent forcés par la tempête, de relâcher dans la rade de l’ile de Fayal, aux Açores, et la crainte d’être maltraités par les autorités catholiques de ce port, leur inspira la pensée de mettre à mort leurs prisonniers. Ils ne se laissèrent heureusement pas aller à un pareil acte de barbarie, et ils s’en trouvèrent bien, car le témoignage des prisonniers eux-mêmes leur devint nécessaire en Angleterre, pour se laver de l’accusation de vol et de désertion.

les Peres asseurent qu’ils n’auoient point veu commettre l’action dont on les blasmoit.

Enfin ils repassèrent en France en l’equipage de deux pauures gueux tout délabrez. Le P. Enemond Masse ayant veu le pais de la Croix et les pauures Sauuages sans secours, ne pouuoit viure ; son corps estoit en l’ancienne France, et son cœur en la nouuelle ; voyant que les portes luy estoient fermées du costé de la terre, il prend le chemin du Ciel, comme le plus seur en toutes bonnes entreprises. Il appelle les Croix et les soufrances de ce nouueau monde sa Rachel, et dit que pour la rauoir il s’en va seruir Dieu aussi fidèlement et aussi longtemps que Iacob seruit Laban, et pour mieux affermir ses resolutions, il les escrivit dans vn papier qu’on a veu et leu à son deceu.

En voicy les principaux articles :

“ Si Iacob a seruy quatorze ans pour Rachel, à combien “ plus forte raison dois-ie seruir mon cher Maistre deux fois “ sept ans pour la nouvelle France, mon cher Canada, embelly “ d’vne grande variété de Croix tres-aymables et tres-adora- “ blés ? Vn si grand bien, vn si grand employ, vne vocation si “ sublime, en vn mot le Canada et ses delices qui sont la Croix “ ne se peuuent obtenir que par des dispositions conformes à “ la Croix, c’est pourquoy il se faut résoudre à garder inuiola- “ blement ce qui suit :

“ i. lamais ne coucher que sur la dure, c’est à dire sans “ draps, sans mattelas, sans paillasse ; il en faut neantmoins “ auoir en sa chambre pour n’estre veu que des yeux, auxquels “ on ne peut rien cacher.

“ 2. Ne porter point de linge, sinon au col.

“ 3. Ne dire iamais la saincte Messe sans estre reuestu d’vne

haire : ces armes te feront souuenir de la Passion de ton “ Maistre, dont ce Sacrifice est le grand memorial.

“ 4. Prendre tous és iours la discipline.

“ 5. Toutes les fois que tu disneras sans auoir fait au prea- “ labié ton examen de conscience, quelque empeschement “ d’affaires que tu ayes, tu ne mangeras qu’vn dessert comme “ on peut faire à la collation és iours de ieusnes.

“ 6. Tu ne donneras iamais à ton goust ce qu’il appeteroit “ par delices.

“7. Tu ieusneras trois fois la semaine sans que personne “ s’en aperçoiue, sinon celuy qui en doit auoir cognoissance ; “ comme tu ne prends ordinairement ton repas qu’à la seconde “ table, tu peux facilement cacher ces petites mortifications.

“ 8. Si tu laisses sortir de ta bouche quelque parole qui “ choque tant soit peu la charité, tu ramasseras secrettement “ auec ta langue les crachas et les flegmes sortis de la bouche “ d’autruy.”

Voila les brebis que gardait ce Iacob pour espouser la belle Rachel, voila la monnoye auec laquelle il a achepté les Croix de la Nouuelle France ; Dieu ne put résister à tant de désir, ny éconduire vne si fidelle perseuerance : il fut renuoyé en Canada, l’an 1625 ; il y trouua sa Rachel, c’est à dire les Croix en abondance. Les vaisseaux manquans de venir, la famine accueillit les François qui estoient en ce pays cy : c’est en ce temps là que le Pere Ennemond Masse et le Pere Anne de Noué son compagnon cherchoient des racines pour conseruer leur vie, et qu’ils se firent l’un lardinier et Laboureur, et l’autre Pescheur et Bûcheron, pour pouuoir subsister en ce bout du monde, où les asmes ont cousté aussi cher à Iesus-Christ, que les âmes des Princes et des Monarques.

La fin de ceste Croix fut le commencement d’vne autre. Vn François Anglisé, ayant pris Kebec, fit repasser ce pauure Pere en France ; que fera-il ? tous ces rebuts seront-ils pas capables de luy oster la pensée et l’amour d’vne Rachel qui luy auoit paru si belle et qui estoit si laide, si difforme et si affreuse ? Les yeux et les esprits des hommes sont bien differents : ce que l’vn appelle grandeur, l’autre l’appelle bassesse ; ces rigueurs estoient la douceur et la beauté de sa Rachel. Le poltron fuit sentant les coups, et le bon soldat s’anime à la veuë de son sang.

Ce pauure Pere, se tenant comme un banny dans son pays natal, fait vne promesse et vn vœu à Dieu tout solemnel de faire tous ses efforts pour mourir en la Croix de la Nouuelle France.

Dieu est le plus grand guerrier du monde, l’amour neantmoins et la perseuerance le desarment : le Pere emporta ce qu’il demandoit, il rentre dans son pays de bénédiction l’an 1633 ; il y meurt l’an 1646 tout charge' d’ans et de mérités au milieu des Sauuages, au salut desquels il auoit consacré toute sa vie et tous ses trauaux. Il receut tous les Sacremens de l’Eglise, et donna des preuues à sa mort de la tendresse qu’il auoit pour sa saincte Maistresse ; car ne pouvant pour son extresme débilité ny parler, ny ouurir les yeux, ny se mouuoir qu’auec de grandes peines, si tost qu’on luy parloit de la Saincte Vierge ou de son cher Epoux S. Ioseph, il donnoit des indices que cela luy agreoit extresmement, priant qu’on luy donnast souuent ceste douce nourriture et ce restaurant qui le faisoit viure x.

Ceux qui l’ont connu plus particulièrement, ont remarqué en luy deux ou trois choses fort notables : il auoit vn naturel vif, prompt et ardent ; ce luy fut vn exercice de vertu tout le cours de sa vie ; ceste ardeur donnoit vn feu et vne promptitude admirable à son obéissance et à sa charité, et les cheutes qu’il faisoit par fragilité, engendroient dans son ame vne profonde humilité et vn si grand mépris de soy-mesme, qu’il se reputoit moins qu’vn chien, quand la nature luy faisoit faire quelque saillie. Il naquit auec l’amour de la mortification : car dès sa petite ieunesse il faisoit du mal à son corps, notamment quand quelque petit boüillon de cholere vouloit échauffer son cœur.

Ayant oüy parler des trauaux du grand sainct François Xauier dans les Indes, il eut quelque pensée de répandre son sang, ou du moins d’employer sa vie pour le salut des âmes. Cette pensée se change en désir, ce désir en resolution ; ceste resolution croissant auec l’aage, luy fit demander l’entrée en nostre Compagnie, en laquelle il fut admis ; mais comme il auoit la veuë extresmement foible, on parla de le renuoyer de la maison de probation : cela l’épouuante, il a recours à sa

• * °,n, tr0Tlv,® aPrys 8a mort un écrit, oh sont recueillies les grâces signalées, qu il avait reçues de la sainte Vierge et de son très-saint Fils, surtout au saint sacrifice de la Messe. (Bressani.)

saincte Mere, la coniure auec vne simplicité d’enfant de luy donner vne marque de sa volonté qu’elle a dé sa perseuerance en la Compagnie, il prie auec ardeur, prend vn Liure, l’ouure, lit sans difficulté les plus petits caractères ; cela le console et le surprend, et efface de l’esprit de ses Supérieurs la pensée de le renuoyer .

Depuis ce temps ce bon Nouice se tint asseuré de sa perseuerance au seruice de son Seigneur et de sa bonne Maistresse, laquelle luy a fait vn présent tres-particulier et tres-rare de la pureté. Les Peres qui l’ont fréquenté et communiqué plus intimement, asseurent que iamais il n’a ressenty aucune rébellion en la chair. Ceux qui combattent et qui domtent cet aiguillon, comme S. Paul, ne sont pas moindres, mais il faut auoüer que c’est vne grande douceur d’estre deliuré de l’importunité de ces mouches d’Enfer.

Si sa pureté fut grande, sa charité ne fut pas moindre : elle le fit scieur d’aix et charpentier de nauire, auec le Pere Biard, son compagnon ; ils firent des planches, et bastirent vne chaloupe ou vn batteau pour aller pescher de la molüe, afin de secourir l’habitation où ils estoient pressez d’vne extresme nécessité. Ce bon Pere a fait toute sorte de mestiers, mais notamment celuy auec lequel on gagne le Paradis : il a si bien couru qu’il a emporté le prix ou la couronne ; il a nauigué si heureusement, qu’il est enfin arriué, mal-gré toutes tempestes, au port d’vne glorieuse éternité L

1 Le Père Masse naquit en 1574, entra dans la Compagnie de Jésus en 1594, arriva en Amérique le 22 mai 1011 et mourut à Sillery, près de Québec, le 12 mai 1640. Ou savait par les Relation * qu’il avait été enseveli au milieu de ses néophytes dans la chapelle Saint-Michel dont il était alors chargé. Ces données et les traditions sur la position du pieux sanctuaire ont guidé dans leurs fouilles des hommes intelligents et dévoués, et ils ont eu le bonheur, en 1809, de voir leurs efforts couronnés de succès. Ils ont retrouvé les précieux restes du serviteur de Dieu.

Les cœurs chrétiens se sont émus, et avec un zèle et une générosité dignes d’éloges, ils ont voulu donner à l’illustre missionnaire une honorable sépulture et profiter de l’occasion pour consacrer par un monument la mémoire des faits qui s’étaient passés dans ce lieu. Ce pieux projet reçut bientôt son exécution. Un socle élevé en pierres de taille, orné sur ses quatre faces de panneaux en marbre Diane qui portent des inscriptions commémoratives, sert de base à une pyramide tronquée que surmonte une croix en marbre.

Le 26 juin 1870, ce monument fut inauguré par les bénédictions de l’Eglise, au milieu d'un immense concours de fidèles, qui se réjouissaient de voir revivre après tant d’années, de si consolants souvenirs.

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